26/04/2019

Harmonie cosmique et musique spirituelle

cosmoc.jpgJ'ai récemment évoqué le rejet, par Spinoza, de l'idée des philosophes platoniciens qu'il existerait dans les étoiles une quelconque harmonie: l'auteur de l'Éthique assure que c'est là une projection anthropomorphique.

En un sens, s'il s'agit de prétendre que les étoiles créent des sons physiques, il a raison. Mais c'est une lapalissade, que de dire qu'on ne les entend pas. Cela ne prouve pas qu'il n'y en a pas. Car qu'appelle-t-on le monde physique, sinon ce que perçoivent les sens? Même ce que perçoivent prétendûment les machines en rend compte finalement aux sens, qui perçoivent à leur tour les machines et ce qu'elles produisent. Peu importe qu'on regarde des machines qui réagissent à des influx, ou le monde naturel: cela n'est fait que de ce que perçoivent les sens. Loin du reste d'une révélation par les instruments, ainsi que Goethe l'a démontré en s'en prenant aux disciples de Newton, ce que montrent les machines est illusoire, car c'est produit par elles. Le monde n'est que ce que perçoivent les sens.

Mais il est aussi des sens intérieurs. On ne peut pas prétendre que les sentiments qu'on perçoit directement en soi n'appartiennent pas au monde, sous prétexte qu'on ne perçoit pas directement les sentiments des autres, ou que, plus généralement, les sens extérieurs ne les perçoivent qu'indirectement – soutenus ou non par des machines. On ne peut pas le prétendre, car il n'est pas vrai qu'on ne fasse pas partie du monde, qu'on n'en soit pas la production, y compris dans ses sentiments.

Rien n'arrive sans cause, et il n'y a pas de génération spontanée. Il est évident que l'idée d'une harmonie cosmique n'émane pas d'une observation physique, mais d'un sentiment intime. Boèce disait que le sentiment de l'harmonie sociale émanait, lui, de la contemplation de l'harmonie des étoiles, et je pense qu'il avait raison.

D'ailleurs, Spinoza affirme que l'harmonie est qu'une qualité de son qui, opposée au bruit, met l'homme en bonne santé: nous l'avons vu. Dès lors, il paraît se contredire. Car il admet aussi, ailleurs, que la raison préfère la vie à la mort; or, être en bonne santé, c'est avoir tous ses organes bien vivants, dans un équilibre stella.jpgharmonieux permettant la vie. Et si des philosophes ont attribué une harmonie aux étoiles, c'est bien que la contemplation de leurs mouvements mettait en bonne santé. Il n'est donc pas subjectif de leur attribuer une harmonie et de l'appeler bonne, car l'harmonie des différentes parties d'un organisme reflète réellement celle des sons, d'une part, celle des mouvements des astres, d'autre part.

La bonne santé de l'organisme humain est aussi dépendante de la contemplation de l'harmonie cosmique, et la vérité est que les seuls à avoir saisi une société globale harmonieuse sont justement ceux qui ont contemplé cette harmonie cosmique. Les lois s'en éclairent, elles apparaissent dans leur nécessité. Une sorte de fédéralisme universel naît forcément de la vision des planètes et de leurs mouvements, tous différents, tous en relation harmonieuse. Une loi générale les domine, et, en même temps, des lois particulières les animent, et c'est bien cela qu'on appelle l'harmonie.

Car quel sentiment peut habiter des corps différents qui s'ordonnent très bien entre eux, si ce n'est l'amour? Et le sentiment de l'harmonie est bien une déclinaison de l'amour. Ce n'est pas la pensée, qui caractérise le mieux Dieu, c'est l'amour – le sentiment.

Dans l'organisme, la bonne santé vient de l'équilibre harmonieux entre les organes, qui eux aussi sont tous différents. Il y a un vrai lien entre les organes et les planètes, et Rudolf Steiner a pu énoncer que le cœur était lié, comme le dit la sagesse populaire, au Soleil, le foie à Jupiter, les reins à Vénus, les poumons à Mercure, et ainsi de suite. Les membres sont liés, eux, à la Terre, la tête aux étoiles – dit-il encore. Cela paraît fantastique. Car il va jusqu'à dire que, au stade embryonnaire, ce sont bien ces corps célestes qui, se mettant ensemble, ont formé, par leurs mouvements complexes imprimés dans le sang, les corps humains dans leur diversité. Or, les corps humains ont une organisation remarquable, harmonieuse, et on peut même la trouver merveilleuse, miraculeuse, surtout quand on les compare avec des tas de boue jetés au hasard, comme les matérialistes prétendent qu'ils se sont formés.

Cette formation cosmique du corps humain, aussi incroyable puisse-t-elle paraître aux esprits rivés aux apparences, a cette lumière intérieure, comme image, qui lui permet d'expliquer l'inexplicable. Car c'est parce que le corps humain est formé par l'univers, qu'ensuite les sens, les organes sensoriels distinguent un univers: ils ne voient rien d'autre que le reflet de ce qui a formé le corps auquel ils appartiennent. Le corps distingue ce à quoi il est lié. Il n'a pas de vision autre. L'univers physique est une projection d'une âme attachée à un corps, et à ce qui s'y rattache. Mais cela explique aussi le sens de l'harmonie, d'une manière évidente, et le lien entre ce sens et la santé humaine. Cela confirme ce que dit Spinoza, mais en le prenant creation___the_music_of_the_ainur__silmarillion__by_ottob63-db29sgi.jpgde l'autre côté: ce n'est pas que le ciel harmonieux soit anthropomorphe, c'est que le ciel harmonieux crée des corps harmonieux sur terre.

Or, les sons sont d'essence spirituelle. Lorsque J. R. R. Tolkien faisait du monde une partition musicale se manifestant dans l'espace, il avait tout à fait raison. L'occultisme a pu établir un lien synesthésique profond entre les planètes et les notes de musique, d'un part; entre les planètes et les couleurs, d'autre part; entre les planètes et les voyelles, enfin. La poésie, la musique, la peinture manifestent l'harmonie, d'une façon ou d'une autre – manifestent sur terre celle du ciel, grâce à laquelle aussi l'artiste social créera des corps politiques harmonieux, des régimes sociaux justes. Tout se tient, bien plus que ne l'a saisi Spinoza, ou le matérialisme ordinaire, pour qui la vie est morcelée.

09/03/2019

Jeanne d'Arc et Mélusine, ou Delteil contre Breton

melusine-playing-the-harp-coloured-woodcut-by-jost-amman.jpgIl y a quelque chose d'absurde, dans ce qui opposa André Breton et Joseph Delteil lors de la parution du Jeanne d'Arc du second, en 1925; car quelques années plus tard, au fond, Breton eut des accents semblables à ceux de Delteil, lorsqu'il chanta Mélusine.

Dans les deux cas, une femme incarnait les forces souterraines d'un pays, qui étaient en même temps célestes, et les différences étaient superficielles: l'une était mortelle, et soutenait le Roi, l'autre était fée, et soutenait le Peuple, mais les deux cristallisaient bien la Maison Animique qu'on appelait France. Il s'agissait de donner un visage au génie national - expression dont Joseph de Maistre avait énoncé qu'elle n'était pas une simple métaphore.

Est-il sensé de limiter l'appréhension de ce génie collectif qui est aussi l'esprit d'un lieu à une faction, un parti politique - ou même une religion déterminée? Car Breton avait soin de dire Mélusine païenne, et Delteil disait bien Jeanne chrétienne. Mais la poésie doit-elle entrer dans des débats religieux qui ressortissent à une lutte de pouvoir? L'empereur romain qui abandonne le paganisme pour le christianisme doit-il porter les poètes à se haïr? Que cela voudrait-il dire, sinon que les poètes deviendraient des propagandistes - des artistes de cour? Or, quoi qu'on dise, le vrai christianisme et la religion des anciens Celtes se ressemblent sur un point fondamental: la classe des poètes et des druides est au-dessus, au-delà de la classe politique - comme celle des brahmanes, en Inde, est au-dessus de celle des princes. Car ce qui est à Dieu a forcément plus de valeur Joan_of_Arc_by_Rossetti1863.jpgque ce qui est à César. Distinguer la vie culturelle de la vie politique ne peut pas amener à considérer que la première est subordonnée à la seconde: c'est tout le contraire.

La maladie consistant à croire que la politique prévaut sur tout est typiquement française - comme issue de la soumission des Celtes continentaux au génie d'Auguste -, et il fallait des hommes arrachés aux débats proprement gaulois pour établir à cet égard une vérité. Charles Duits ne votait pas: étranger - citoyen américain -, il a pu établir qu'Isis, avatar de Mélusine, était liée au Christ en profondeur, et que la Maison Animique appelée France n'était pas détachée complètement du christianisme classique, en tant qu'il porte en lui un merveilleux spécifique. Il a reconnu la grandeur de Charles de Gaulle et des Cinq Grandes Odes de Paul Claudel...

Il serait difficile, évidemment, d'établir quel camp fut plus sectaire que l'autre. Les progressistes peuvent rappeler aisément les siècles de persécution, par l'Église romaine, des philosophes, des Cathares - de mille hérétiques inventifs, imaginatifs, qui participaient, à leur manière, de la liberté religieuse. Ils peuvent aussi reprocher à l'autre camp d'avoir cherché par politique à intégrer les inspirations nouvelles et néopaïennes: on se souvient de Maurice Barrès, qui unissait le Christ et les génies des lieux, et des premières pages des Mémoires de Charles de Gaulle, qui confondait la princesse des contes et la madone des églises. Ils peuvent aussi dire qu'une princesse n'est pas une fée et que, quoi qu'il ait dit, De Gaulle n'a pas réhabilité le paganisme gaulois, qu'il est resté romain et hautain. Ils peuvent encore faire remarquer que Delteil, à la fin de son Jeanne d'Arc, n'a pas usé de la même imagination féerique que la Légende dorée ou les joan-of-arc-kneeling-before-angel.jpgchansons de geste - ou même les poèmes de Prudence, pourtant bien classiques et rationalistes -, en ne montrant pas les anges venant chercher Jeanne, sur son bûcher, en restant dans le monde extérieur, au sein duquel elle était brûlée physiquement, et souffrait. Le refus de Delteil de rêver, d'avoir des songes visionnaires, ou sa glorification des vertus provinciales solidement ancrées, selon lui, dans la matière, peuvent éventuellement justifier l'agacement d'André Breton, qui voulait, avec raison, affranchir l'imagination à la fois de la matière et des dogmes.

Mais J. R. R. Tolkien disait avec beaucoup de sens qu'on ne pouvait la libérer sainement qu'en la maintenant dans la clarté, et que cela nécessitait un lien conservé avec le monde familier. H. P. Lovecraft, semblablement, disait que le fantastique prolongeait dans l'inconnu les principes secrets du connu. Et on ne peut pas dire que ces deux auteurs n'aient pas été, au vingtième siècle, ceux pouvant servir au mieux de modèles, lorsqu'il s'agissait d'équilibrer l'imagination libre et la clarté issue du monde extérieur.

Charles Duits, à son tour, est, en français, et dans le même siècle, celui qui a touché le plus à cet équilibre.

Il s'agit de viser celui-ci, pas de prendre parti. S'enfermer dans un camp n'a servi aucun artiste. Il suffit bien que, par nature, filiation, sensibilité particulière, un poète soit toujours issu d'un camp plutôt que d'un autre, et qu'il en porte, malgré lui, jusqu'à la fin de sa vie les marques.

05/02/2019

Déodat Roché et le catharisme

Déodat_Roché,_1953_(cropped).jpgComme je passe à présent beaucoup de temps en pays cathare et que j'ai l'intention d'en passer encore plus, mon ami François Gautier m'a offert quelques livres de Déodat Roché, philosophe de la vallée de l'Aude qui a consacré ses recherches aux cathares et s'est placé à cet égard sous la lumière de Rudolf Steiner. J'ai lu en particulier un ouvrage intitulé Contes et légendes du catharisme qui s'efforçait de montrer que plusieurs contes populaires recueillis au dix-neuvième siècle par le célèbre Jean-François Bladé (notamment en Gascogne et dans l'Agenais) contenaient les idées cathares. Leur présence lui faisait même dire que ces contes émanaient des sages cathares d'autrefois, lesquels s'exprimaient au travers de symboles, de mythes, d'images - non de dogmes théoriques.

Peut-être que l'inspiration populaire se recoupe plus simplement avec les vérités profondes, sans qu'il y ait de filiation physique. Il me semble que s'il voulait prouver ses dires, Déodat Roché aurait dû montrer que les mêmes principes ne se trouvaient pas dans des contes situés dans d'autres régions, non liées historiquement au catharisme.

Mais peu importe. Ce qui compte est ce qu'il dit des cathares, qu'ils s'exprimaient sans théoriser, sans intellectualiser, mais en s'efforçant de percer les mystères de l'Esprit par le moyen de la conscience imaginative. Cela donne envie de devenir cathare, car c'est fait pour les artistes, et les théologiens ont sombré dans un intellectualisme vide, malgré la grandeur d'un saint Thomas d'Aquin - dont d'ailleurs Déodat Roché dit que, dans sa démarche mystique, il avait un lien avec les cathares. J'aime François de Sales parce qu'à son tour il affirme que les plus profonds mystères ne peuvent être appréhendés qu'intuitivement, à la faveur de l'imagination du monde des anges, et par un cœur rempli d'amour. Par l'amour on dépasse les apparences et on rencontre Dieu, qui est tout amour. Mais François de Sales a été déclaré docteur de l'Église catholique, non hérétique...

Il existe aussi un lien avec Joseph de Maistre. Origène est cité par Roché comme une autorité dans la tradition gnostique manichéenne dont se nourrissaient les cathares. Or Maistre le cite constamment, y compris contre Augustin d'Hippone - catholique orthodoxe, et profondément romain. Mais il y a plus. Pour Palden-Lhamo2-w.jpgDéodat Roché, les cathares regardaient le mal comme une émanation de la Providence, destinée à corriger brutalement les penchants humains impropres à leur évolution spirituelle: ce n'était pas une entité radicalement mauvaise en soi, qui ordonnait le mal, mais Dieu, passant par un ange hostile aux désirs humains n'allant pas dans le bon sens. Maistre parle ainsi de la Révolution française. C'est la position du bouddhisme, en tout cas de Milarépa. Les démons sont des illusions; en réalité, ce sont des principes karmiques positifs qui prennent leur apparence.

Or, pour Déodat Roché, le texte occitan de Barlaam et Josaphat, qui reprend la vie canonique du Bouddha, est d'inspiration cathare. Je l'ai lu, il est beau. La Queste del saint Graal, texte français du treizième siècle, serait dans le même cas. Lui aussi est d'une beauté étrange et sublime.

Les contes de Bladé que cite Roché sont très beaux aussi, et leur imagination ancrée dans l'histoire française m'a surpris, car j'avais pris pour habitude de lire des contes ancrés dans la vieille Savoie: je voyais citer ses ducs, non les rois de France. Ceux-ci pour moi étaient liés au rationalisme. Ici, ce n'est pas trop le cas.

Il y a sans doute un lien entre le catharisme et l'arianisme, et les Burgondes de Savoie étaient ariens, comme les Wisigoths d'Occitanie.

À vrai dire, lorsque, à mon arrivée en Occitanie, j'ai vu écrit, sur un panneau, Mont d'Alaric, mon cœur a sauté dans ma poitrine. Ce n'était pas la première fois, à proprement parler, que je venais dans la région, puisque j'ai vécu quatre ans à Montpellier il y a presque trente ans, et que j'ai visité toute la France dès que j'ai eu une voiture: j'étais passé à Toulouse et Carcassonne - sans m'attarder. J'étais passé par l'autoroute le long de laquelle s'étend le mont d'Alaric; mais alors cela ne m'avait pas parlé au point que plus tard je m'en souvinsse, si même j'avais vu le panneau. Peut-être qu'alors il n'existait pas?

Je connaissais Alaric parce que Sidoine Apollinaire l'évoque, et qu'il est connu pour être l'auteur d'un Bréviaire consacrant le royaume wisigoth en Gaule. J'aime le souvenir des royaumes germaniques, je ne sais pourquoi, et en particulier celui des Goths. Ils ont pour moi quelque chose de mystérieux et de profond. Or, le mont d'Alaric a Alarico_II,_rey_de_los_Visigodos_(Museo_del_Prado).jpgaussi cette qualité. Il est large, et un plateau s'étend sur sa partie supérieure: au-devant, est une falaise grise, faisant paraître les os de la terre sous la parure verte du bas, et la chevelure noire du haut. J'avais le sentiment que l'ombre géante d'Alaric me scrutait et me saluait, alors que je passais en voiture le long de sa paroi semblable au mur d'un énorme tombeau. Le voile du monde sensible tremblait, vibrait, s'effaçait - devenait transparent. Des elfes, peut-être, guettaient, immobiles, dans le palais caché de cette montagne - pareils à des statues, apparemment endormis mais gardant des yeux brillants. Car je suis convaincu que les bons génies de la terre gauloise ont appelé, en secret, les rois germaniques, les Wisigoths, les Ostrogoths, les Burgondes et les Francs - et même, en Normandie, les Danois, en Bretagne, les Bretons, en Alsace, les Alamans, et ainsi de suite. Ils étaient lassés des Romains, qui ne les respectaient pas. Ils regrettaient les anciens Celtes, qui les vénéraient, mais, pour les libérer, ainsi que l'a dit le poète savoisien François Arnollet, il fallait les peuples du nord. (Joseph de Maistre est aussi allé dans ce sens.)

Sans doute, les Romains étaient utiles - suscités depuis des hauteurs inconnues comme un mal nécessaire. Mais leur temps était passé. Le pays cathare de nouveau s'imprégnait de vie, en accueillant les Wisigoths, adorateurs fréquents de Mithra. Le lien entre ce dont parle Déodat Roché et les Wisigoths qui me sont chers m'apparaissait mystérieusement. Un vernis doré, en ce soir où j'arrivais pour la première fois en pays cathare avant une longue fréquentation, était répandu sur le monde.