02/04/2020

L'Homme-Météore à l'écoute de l'Homme-Fétiche initié

crop.php.jpgDans le dernier épisode de cette étrange histoire, nous avons laissé l'Homme-Fétiche alors qu'il racontait à l'Homme-Météore comment il fut décidé, par sa mère et son oncle, que, de simple citoyen, il se dédoublerait en vengeur masqué dont l'identité resterait cachée à tous. Et voici! il continua en ces termes:

Il fallait me créer un costume, qui fût imprégné de leur magie et couvert de leurs bénédictions. Il était beau, mais pas encore aussi beau que celui que tu me vois porter à présent, car plus simple. Il était déjà bleu au centre et blanc aux extrémités, mais il n'avait point encore les ornements qui y luisent, et que j'ai acquis au cours de mes combats, lesquels comme autant d'épreuves m'ont initié toujours plus profondément aux mystères, me mêlant aux esprits qui alors m'aidèrent à vaincre. Car en ce monde, sache-le, on doit ses défaites à soi seul, mais chacune des victoires dont on pourrait s'enorgueillir émane d'un dieu auquel on s'est mêlé, au sein du combat, et dont on a été aidé. La gratitude infinie doit habiter le cœur de l'homme; jamais il ne doit croire que ses victoires ne soient autre chose que des grâces. Et je te dirai aujourd'hui la première qui me fut donnée, au cours de ma carrière de bon génie d'Aubervilliers, doté de pouvoirs surhumains.

Car dès mon costume créé, mon oncle m'initia aux arts secrets du combat, afin que j'apprisse à maîtriser les énergies occultes, et devinsse le vrai maître de mes membres, et de leurs possibilités secrètes. Car il faut aussi que tu saches cela, les membres se prolongent mystérieusement dans la sphère élémentaire, et leur portée est bien plus grande que les hommes en général ne le savent. Le devoir d'un gardien de cité est d'abord d'apprendre à voir jusqu'où ses gestes portent dans leur rayonnement, afin qu'il reste prudent et mesuré, constant et doué en tout, et qu'éventuellement ses actions Je m'unis à l'esprit.jpgsoient décisives, s'il doit utiliser ce que les hommes naïvement appellent la magie.

Mais je sais que tu as toi-même été initié par un être céleste, et certainement ces choses ne te sont pas étrangères, tu les as expérimentées, même si tu ne les as pas toutes formulées en toi, ayant été en lien direct avec l'être céleste qui t'a initié, sans passer par l'instruction des hommes. Moi, j'ai eu cette chance et en même temps cette malchance – car la pensée occulte sur ces questions est aussi une limite –, j'ai eu la chance et en même temps la malchance d'être instruit à ce sujet par mon oncle.

Il m'entraîna, sous l'œil vigilant de ma mère – car, en vérité, il avait appartenu à la secte cachée des Hommes-Léopards, la garde rapprochée du sultan des Bamoun. Il avait été l'un des plus éminents d'entre eux, avant d'arriver en France. Le Sultan en avait été bien mécontent, qu'il s'en allât et décidât de vivre en France, non seulement parce qu'il était un de ses meilleurs éléments, mais aussi parce qu'il craignait que, loin du champ d'action de son sceptre, il ne répandît ses secrets, et n'enseignât au vulgaire l'art de la Confrérie. Je ne puis te raconter ici tout ce qui se produisit à cette occasion, car le récit qui me concerne est déjà long, et tu n'as pas connu mon oncle Bahimbé – frère de ma mère Solo-Tûr. Cela pourrait ne pas t'intéresser, hélas!

Sache cependant que la forêt de Tahajmûn retentit alors des combats que cet oncle dut soutenir contre les envoyés du sultan Ahimba, et que des cris et des pleurs, du sang et de la bave furent répandus sur les feuilles tombées de l'Arbre à Palabres, sous lequel chaque lune nouvelle s'assemblaient les membres de la Secte occulte. Finalement, mon oncle, plus fort que ses adversaires, fut par eux laissé tranquille, et le Sultan ordonna qu'on le laissât partir; mais ce faisant, il le maudit, et lui interdit de jamais revenir en son fier domaine.

Cet oncle magnifique connaissait les arts secrets du combat et l'usage proscrit des feux de l'âme, par lesquels on acquiert des forces surhumaines et le pouvoir d'être vainqueur de tous ses adversaires. Même s'il lui était interdit, en principe, de livrer le moindre enseignement en dehors des limites de Bamoun, comme lui et ma mère sa sœur savaient qu'il fallait que je combattisse Tassinga la Couleuvre, il prit le terrible risque de braver ce tabou, pour me u2kvac5xth211.jpgdonner les moyens de rester en vie.

Car Tassinga avait de vrais pouvoirs de métamorphose – maîtrisant lui aussi les forces élémentaires. Et dorénavant, il n'aurait de cesse de me poursuivre et de me tuer, et il s'y emploierait dès que je sortirais dans la rue, hors de la protection de mon clan. Il me craignait trop, pour qu'il en fût autrement, car il racontait partout autour de lui que j'étais un fils de Satan, et qu'il fallait m'anéantir pour ne point attirer le malheur sur notre nation. Et beaucoup, naïfs, me cherchaient pour exécuter ses vœux, auxquels il avait d'ailleurs prévu une récompense. Et lui-même m'attendait, devinant que ces sous-fifres et vils chasseurs de prime ne pourraient ultimement rien contre moi, et que mes ressources inattendues étaient trop grandes. Même s'il espérait se détromper, et constater ma nullité, il s'attendait aussi à devoir me combattre, et en un sens se réjouissait, car il exultait à l'idée de m'abattre, de me terrasser, de me tuer, de plonger les mains dans mon sang, et de le boire voracement. Telles étaient en effet ses pratiques secrètes, par lesquelles il se renforçait plus que tous ceux qui n'osaient s'adonner à elles – puisqu'elles damnent et plongent le cœur dans l'abîme, dit-on.

Pour éviter une longue bataille stérile, et d'inutiles affrontements contre de vulgaires sbires, dès que j'en eus abattu quelques-uns de ma force exercée par le meilleur des maîtres, je cherchai à le rencontrer directement, pour qu'il en fût fini de cette guerre. Et quand un soir je l'attendis au coin d'une rue qui donnait sur une impasse déserte, voici! il ne fut pas surpris de me voir, mais sourit, et son œil s'alluma.

Mais il est temps, lecteurs, de laisser là une fois de plus ce discours, pour renvoyer au prochain épisode, quant à l'affrontement de l'Homme-Fétiche et de Tassinga la Couleuvre aux mille pouvoirs.

23/01/2020

L’Homme-Météore et l'attaque farouche de l’Homme-Fétiche

https://images1.novica.net/pictures/5/p223959_2a_400.jpgDans le dernier épisode de cette série peu commune, nous avons laissé l’Homme-Fétiche, gardien secret de la banlieue du nord de Paris, alors qu’il racontait à son nouvel ami l’Homme-Météore comment et pourquoi il avait été victime des préjugés racistes des Blancs, en France, après être venu du Cameroun où il était né, ses parents l’ayant emmené alors qu’il était tout petit. Et voici qu’il continua dans ces termes.

Mais il y eut aussi, contre moi, la jalousie des Camerounais, mes compatriotes, et des autres Africains installés là, à Aubervilliers. Car ils me voyaient réussir, malgré mon ennui à l'école, et ne comprenaient pas que je fisse l'effort d'apprendre mes leçons, alors même qu'elles ne me concernaient pas, et étaient faites par des Blancs pour des Blancs, comme on dit. On m'accusait de m'aliéner.

Les initiés camerounais me reprochaient mille choses, affirmaient qu’en m’imprégnant de culture écrite, de la Bible, de Victor Hugo et d'Homère je perdais la véritable lumière que m’avaient léguée les ancêtres, et ne voyais plus le monde des esprits, mais les illusions conçues par les Blancs. En croyant aiguiser mon regard pour distinguer des formes claires, je m'éloignais de la Source, et ne voyais plus que des leurres, et des abstractions.

Pourtant sur les traditions africaines j'en savais plus que la plupart des membres de mon clan; je n'avais donc de leçon à recevoir de personne, si ce n'est de mes parents – et de certains maîtres d'école avisés, s’il y en a. Ma puissance magique commençait à se développer et à se faire craindre, et on m'évitait, dans les rues.

Un jour, cependant, des voyous originaires eux aussi du Cameroun se mirent d'accord pour me tendre un piège. Ils étaient poussés par un mage de mon pays qui voyait d'un mauvais œil l'extension de mes pouvoirs cachés, et leur jordan-parrin-african-wiseman.jpgmélange avec la culture des Blancs – qui, disait-il, les dénaturait. Mais en réalité, elle les dynamisait, leur donnant un affluent qu'il ne comprenait pas – ne l'ayant jamais expérimenté, et le croyant une illusion. Il affirmait que j'étais un traître pratiquant une magie mauvaise, et qu'il fallait m'anéantir.

Car j'avais soulagé bien des gens de ma cité, leur apposant les mains quand tout était sombre et morne en eux, et une clarté chaude était entrée dans leur cœur, et les avait sauvés. Je pus même arracher la migraine de certains crânes, des souffrances de ventre d'autres gens encore, chasser les démons qui tourmentaient les âmes. On commençait à me vénérer, dans la cité où je vivais, malgré mon jeune âge, et comme je n'avais pas demandé la permission au mage attitré de ma communauté (un certain Abonga François, surnommé Tessinga la Couleuvre par les miens), comme je n'avais pas demandé conseil à son auguste personne, ni ne l'avais pris pour maître, il était furieux et jaloux – et disait que je tenais mes pouvoirs de l'esprit du mal tel qu'il se meut chez les Blancs, du démon du vide qui les anime continuellement.

Car il était orgueilleux et méprisait les Européens, parmi lesquels il vivait.

C'était un redoutable sorcier, et quand il se revêtait de son costume de guérisseur et de ses talismans sacrés, il devenait d'une puissance incroyable. Ne croyant cependant pas utile de se mesurer directement à moi au moyen de son art magique, il m'avait envoyé des sbires, des adeptes aveugles et sans conscience qui exécutaient comme des machines ce qu'il leur disait. Et voici, pour la première fois, je dus utiliser mes arts au sein d'un combat, pour protéger ma vie.

Ils avaient amené des couteaux, un avait même un pistolet, un autre une chaîne de vélo. Ils m'attendirent au détour d'une rue, un soir que je rentrais tard du lycée, à pied. Ils étaient quatre, et ils riaient stupidement, l'air féroce, les yeux vides, le corps fébrile. Ils brandirent leurs armes et, dans un réflexe, je levai les mains en prononçant des formules que m'avaient appris ma mère et mon oncle, initiés bien connus de mon clan. Les armes leur sautèrent des mains aussitôt, comme si elles n'avaient pas voulu y rester, et ils furent bien surpris. Mais ils ne restèrent pas longtemps paralysés, rapidement ils se reprirent et, comprenant que les objets ne leur sauraient jaguar.jpgd'aucun secours, ils se jetèrent sur moi pour me tuer à mains nues, en me battant à mort.

Je lançai des coups de poing et des coups de pied – et parvins même à donner à certains de mes coups une puissance magique qui fit jaillir du feu, quand je les touchai. Mais cela ne suffit pas, car à quatre ils eurent tôt fait, malgré les blessures que je leur infligeais, de me mettre à terre et de me rouer de coups. Je ne dus ma vie qu'à un nouveau réflexe. Car je prononçai une autre formule, faisant un geste rapide de mes deux mains, et une sorte de champ d'énergie violette m'entoura, qui repoussa les coups et rendit les mains qui les donnaient brûlantes – qui les enflammait dès qu'elles tâchaient de me toucher.

Cette fois les quatre voyous prirent peur, et comprirent que j'étais un véritable initié, et que de puissants esprits me protégeaient. L'un d'eux, m'a-t-on raconté plus tard, vit même, au-dessus de moi, alors qu'il tentait de me frapper, la figure d'un léopard lumineux, comme s'il me gardait de lui et de sa méchanceté. Elle avait surgi de mon sein dans une brume claire, avait-il raconté – et il s'enfuit au Cameroun pour ne plus avoir à craindre la vengeance de Tessinga la Couleuvre, furieux qu'il répandît autour de lui que j'avais de véritables pouvoirs.

Je pus me relever, ensanglanté, brisé, et me traîner jusqu'à chez ma mère, qui poussa des cris en me voyant. Mon père même pleura, car il m'aimait, et s'inquiétait pour moi. Mes ennemis avaient fui, me laissant partir et rentrer chez moi. Mais dans quel état! Je mis des mois à m'en remettre. Et quand je fus guéri, nous tînmes, ma mère, mon oncle et moi, un conseil, et il fut décidé que j'agirais désormais sous une identité cachée, et que, en tant que citoyen simple, je dissimulerais mes pouvoirs.

Mais il est temps, augustes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de l'histoire de l'Homme-Fétiche.

16/11/2019

L'Homme-Météore et l’éprouvante éducation de l'Homme-Fétiche

66690163.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé l'Homme-Météore alors qu'il écoutait le récit de vie de son nouvel ami l'Homme-Fétiche, qui en était à dire qu'il avait reçu de sa mère, en particulier, un enseignement initiatique des plus précieux. Et voici, il continua en ces termes:

Or, malgré l'enseignement sacré de ma mère et les étapes d’initiation que sous sa houlette je passais avec succès, sache que, dans cette banlieue du nord de Paris, mon enfance ne fut pas toujours des plus heureuses. Je dus vaincre, déjà, les préjugés des Français. Souvent on me regardait comme un être sans culture, ne sachant qu’à peine lire et écrire, et ne connaissant rien de la vie ni des choses, parce que le Cameroun et généralement l’Afrique noire, comme tu ne l’ignores pas, ne connaissaient autrefois pas l’écriture. Or, il existe un préjugé grave, chez les Européens, que celle-ci est absolument nécessaire.

Attention, mon ami, je ne dis pas qu’elle ne soit pas utile ni bonne, et qu’on n’apprend pas, grâce aux livres, des choses belles et profondes – et que l’écriture n’a pas des vertus remarquables pour l’esprit humain, celle notamment de fixer les idées, de clarifier ses pensées. Mais en soi, cette science n’est rien. Avoir des idées précises, des pensées claires, c’est beau; mais encore faut-il que ces idées, ces pensées manifestent une réalité que l’œil ne voit pas. Or il arrive souvent que les pensées des Européens apparaissent comme creuses, masque-rituel-mbangani-rdc-zaire-angola-masques-africain.jpgcomme vides à celui qui sait. Elles sont claires, elles sont précises parce qu’elles ne contiennent rien.

Bien sûr, mon ami, que dans la tradition orale, comme on la nomme, les idées sont souvent vagues, confuses, qu’elles s’expriment sous le voile des images, des symboles – et que, se mélangeant aux idées ordinaires, elles entretiennent une perception imprécise des choses; mais, tu le sais, les enfants gagnent toujours à être éduqués par la parole et son art, parce que la parole est quelque chose de vivant, contenant la substance de la vie, et donc du réel.

La réalité est mouvante parce qu’elle est vivante, et la vie se manifeste dans le mystère des images et des symboles, qu’en parlant le rêveur parvient à créer. La pensée claire, qu’on écrit et qu’on dit à peine, est morte, et n’abrite rien du feu dont le monde se meut: il ne renvoie qu’à son enveloppe morte, et ressemble à celui qui pour parler de l’escargot ne nommerait que sa coquille!

Que la parole seulement orale ait tendance, dans sa vie et son enthousiasme, à confondre, à ne pas distinguer l’escargot et sa coquille, je veux bien te l’accorder, à toi qui français de naissance jures aisément par l’écrit et la pensée claire; oui, à l’esprit juvénile, de même, cela forme un tout. Mais cela est réel, et s’il est bon de distinguer le mollusque de sa coquille de calcaire, il l’est aussi de les voir tous les deux comme un seul être.

Écoute donc: les Français fils de Français me regardaient comme un ignorant, parce que les miens ne transmettent leur sagesse, depuis des millénaires, qu’à travers la bouche des vivants, et non par les livres morts écrits par des gens morts; mais mon cœur en était rendu riche, et la vie des conteurs et des mères initiatrices nourrissait mon âme.

Et puis le préjugé des Blancs pour moi était faux, car je m’employais – conformément à ce que m’avait recommandé mon père – d’apprendre la culture de l’écrit, et de lire la Bible et Victor Hugo, Jean Racine et Virgile, Homère et Shakespeare! Je pressentais que cela me serait nécessaire pour me fixer les idées, et pour expliquer clairement ce que l’initiation directe, par l’expérience même, me confiait des escargots – à l’âme desquels l’enseignement de ma mère plusieurs fois m’avait mêlé.

Je le pressentais, ce qu’ils étaient, le rapport entre leur partie molle et leur partie dure, mais ne pouvais le dire, et la lecture et l’étude de Victor Hugo m’y ont aidé – car je peux te dire que l’escargot Guardian_Angel,_Old_Believers_icon_(19th_c,_priv.coll).jpgest comme un cerveau sortant d’un crâne et rampant à terre. L’art de la similitude exacte, de l’analogie fine, est ce qui permet à l’initiation de se déployer en concepts.

Les préjugés contre moi étaient donc injustes, et les insultes me blessaient, et me freinaient, parfois je me mettais en colère, en les entendant, me coupant de la source secrète de la sagesse cosmique, qui déteste les cœurs en colère, et refuse d’y envoyer ses rayons. Les anges ne parlent pas aux cœurs en colère, car ils jettent autour d’eux des effluves où s’ébattent les nuées de démons, dont les armes repoussent les êtres de lumière émanés des étoiles dont s’éclaire humblement l’âme pieuse. C’est donc sur moi que les victoires devaient être grandes: je devais, conformément aux enseignements de ma mère, purifier mon cœur pour le rendre digne de recevoir l’esprit de grâce des cieux, et répondre aux insultes par la moquerie, vaincre ma peur, dompter mon orgueil, éveiller mon vouloir.

Mais il est temps, lecteur, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour la suite de ce discours. Alors on saura que l’Homme-Fétiche fut aussi en butte à la haine des siens, parfois.