03/10/2020

Histoire de l'union de Charles de Gaulle avec le génie féminin de la France aux ailes de lumière

otherlandcityofgoldenshadows.jpgJ'ai, dans un précédent article, assuré que la relation coïtale avec le génie national, pour un prince pieux, était possible. J'ai dit que l'imagination pouvait en être assez vive pour être vécue comme réalité.

Au Cambodge, à l'époque d'Angkor, le roi khmer était réputé, chaque lune, monter dans une tour dorée, et y passer la nuit avec la fille du roi des Nagas, véritable maître occulte de la terre khmère. Elle l'initiait, mais cela prenait la forme d'une union sexuelle – comme dans le tantrisme avec la radieuse Shakti.

Il est curieux que Charles Duits, dans La Seule Femme vraiment noire, ait à la fois glorifié Charles de Gaulle comme s'étant mis en relation intime avec la Maison Animique qu'est la France (ce sont ses mots), et décrit des unions très charnelles avec des déesses à la peau noire – l'esprit féminin du monde qui était, disait-il, Isis. Or, selon les occultistes, celle-ci est aussi la patronne de Paris, à laquelle les chrétiens ont ensuite donné le visage de sainte Geneviève, puis de sainte Marie. Peut-être, d'ailleurs, l'esprit d'Isis habitait-il vraiment sainte Geneviève, dont on dit qu'elle a initié Clovis aux mystères parisiens – participant, au moins, à son illumination, à l'ouverture de son âme à la vraie divinité du pays, et du monde. Mais de cela, Charles Duits ne parle pas, n'étant pas féru d'histoire médiévale et de christianisme ancien.

Il a été assez hardi pour mêler l'érotisme et la mythologie – pour ne pas dire la pornographie et la mythologie, car les actes sexuels qu'il décrit relativement à sa déesse noire sont très crus, même s'ils ne sont qu'imaginés, il le précise bien: cela fait partie du mystère, que ces relations sexuelles ne se déroulent que dans le monde qu'Henry Corbin disait imaginal.

Serait-ce ainsi blasphématoire de décrire l'union sexuelle de Charles de Gaulle avec la fée de la France – avec le génie féminin de la France dans un monde parallèle, où De-Gaulle-affiche.jpgd'emblée ce génie est nu? On pourrait l'imaginer se retrouver, une nuit, dans un étrange pays, et rencontrer une dame ravissante, qui l'attirerait dans sa maison au fond des bois, et qu'il aimerait comme on aime une femme de chair, et qu'il comblerait de ses caresses, tandis que lui serait comblé des siennes. Tout le monde sait comment ces choses se passent, plus ou moins. Car il faut tenir compte de ceci, que de Gaulle devrait être décrit comme un bon amant – quitte à être guidé en cela, et dans les préliminaires nécessaires, par la fée de la France, et qu'elle possède des ailes de lumière qui dans l'acte le recouvriraient progressivement, jusqu'à l'envelopper et l'éblouir, lui faire perdre conscience de lui-même.

Et lorsqu'il se réveillerait, il serait dans son lit, à Colombey-les-deux-églises. Étonné. Le songe paraissait si vrai! Et de fait, il s'en souvient, signe d'alliance éternelle, la fée lui a donné, dans ce rêve, un anneau, et voici que maintenant, pour la première fois de sa vie, il le voit dans sa main: il est bien réel. Et ses pieds sont tachés par de la terre et de l'herbe écrasée, et il est nu, alors que d'ordinaire il ne s'endort jamais sans son pyjama. Mais celui-ci reste introuvable – ce n'est pas seulement que, somnambule qu'anime le désir, il l'aurait retiré en dormant, mais que, entrant dans le monde parallèle où la France est une femme aux ailes d'or, il l'y a laissé derrière lui, distrait par l'intensité de son séjour.

Elle le lui a retiré pour prendre son organe génésique dans la main et le guider jusqu'à elle, et il l'a oublié, ensuite, au pied du lit enchanté au doux bois odorant de la belle. Qui sait si, une fois qu'il est revenu dans le monde périssable, elle n'a pas émue ramassé la tendre flanelle, charmée par le souvenir de son odeur à lui, et de sa chaleur d'homme? Nous ne le saurons pas, puisque cela s'est CrDYxFKXgAAwi1R.jpg_small.jpgforcément passé en dehors de tout rêve du sauveur de la France.

Mais on peut également imaginer, merveille étrange, qu'un enfant est de cette union. Et qu'est-ce que cet enfant, sinon un super-héros, vivant dans les deux mondes à la fois, mais pouvant apparaître et disparaître à volonté de la vue des mortels, et agissant dans l'ombre pour affaiblir les méchants et renforcer les bons – pour combattre les démons qui font le mal et soutenir les anges qui font le bien, sans que personne s'en aperçoive.

Car, sur un autre plan d'existence, ces choses sont réelles, elles existent! Les symboles qui font s'affronter les vertus et les vices décrivent une réalité. Ce que l'être humain a dans son âme n'est pas fait de fantasmes purs et simples, son âme n'est qu'un miroir de forces existant objectivement, et la traversant.

D'une certaine façon, les pensées humaines sont des êtres, et ces êtres s'affrontent, car il y a les sombres et les lumineux, les chauds et les froids, les vivifiants et les mortifères – ou les anges et les démons, les elfes et les orcs, les super-héros et les super-vilains!

Bref, de Gaulle a engendré, en la fée de la France, un homme qu'on peut appeler Captain France, et qui est plus grand que lui-même – quoiqu'il partage avec lui bien des traits, puisqu'il est son fils, puisqu'il est issu de lui. On peut même dire, paraphrasant Pierre Teilhard de Chardin, qu'il est plus lui que lui-même, quoiqu'il soit autre! C'est dans l'avenir que l'homme se trouve dans son individualité profonde et vraie, disait le célèbre jésuite sondeur fiable de l'Inconnu. Et que lisait, d'ailleurs, Charles de Gaulle: c'est historique.

Pourquoi Captain? demanderont les puristes. Ne sommes-nous pas en France? Cela ne se dit-il pas en français capitaine? C'est vrai. Va pour Capitaine France.

Mais je voudrais faire remarquer deux choses. La première est que le mot anglais captain vient du mot français capitaine tel qu'il se prononçait au Moyen Âge, et que ce sont les savants qui depuis Paris ont imposé la prononciation moderne, par l'entremise de l'administration militaire. On sait, en effet, que l'Angleterre médiévale parlait français, notamment à la Cour, et je trouve consternant que les savants académiciens aient rejeté l'ancien français, et réjouissant que bien des mots de l'ancien français (si 0dr9f2lf0ll01.pngnaturel, si pur, si peu compassé) reviennent à présent par le biais de l'anglais, bien plus francisé et latinisé qu'on a l'air de s'en rendre compte. Car, même, beaucoup de mots anglais sont de simples latinismes que le français n'a pas adoptés – les latinismes n'étant pas vraiment moins nombreux en anglais qu'en français.

La seconde chose est que les Français, je veux dire leurs écrivains, se sont montrés incapables de cristalliser le sentiment du super-héros, le restreignant dangereusement à l'expression symbolique du scientisme, et omettant de rattacher à lui le monde spirituel – les égrégores, les génies nationaux – comme les Américains l'ont très tôt fait avec Superman, génie de Métropolis, Batman, ange de Gotham, et Captain America, secret protecteur de l'Amérique entière – entendez, de ses États-Unis. La dimension mystique était assumée, et c'est de cette façon que (notamment par Jack Kirby, Joe Simon et Stan Lee) le mot captain a été consacré.

Un autre jour, peut-être, je donnerai l'apparence ordinaire de Captain France. Car dans le monde occulte, le costume est une seconde peau, un attribut fondamental. Pour aujourd'hui, c'est assez de ces folies, qui apparaîtront à beaucoup comme absurdes, ridicules, voire sacrilèges.

23/09/2020

L'Elfe jaune ami de Mömulc dans les souterrains d'Arcolod

000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette saga insigne, nous avons laissé l'Elfe jaune, ami de Mömulc, alors que, entré dans la caverne où s'était réfugié le monstre-plante qu'il avait vigoureusement combattu, il le voyait désormais fuir devant lui.

Il le poursuivit tant qu'il put, mais sa vitesse était vive, et il ne devait point se détourner de sa mission – qui était de retrouver Arcolod. Et ce monstre (qui répondait, sachez-le, au nom d'Utucal) n'était pas si important, n'ayant été envoyé que pour le retenir – éventuellement le tuer, et l'empêcher en tout cas de s'emparer d'Arcolod le Traître. Aussi l'Elfe décida-t-il de laisser aller cet Utucal, et de demeurer sur les traces de son ennemi, en suivant le fil de son sang perdu: car il était sombre et restait fumant, sur le sol visqueux, glaireux de la grotte – pollué qu'il était par la bave de l'être-plante, qui s'y était abondamment traîné.

Le long des parois que recouvrait la mollesse d'un champignon noir qui s'étendait par nappes, l'Elfe jaune vit bientôt des ouvertures sombres – arrondies comme des arches et constellant d'obscurité la droite et la gauche du cheminant. Et il se demanda en frissonnant ce qu'on pourrait y trouver, si on y allait – si des êtres pires que le monstre qu'il avait combattu s'y tenaient tapis. Toutefois se concentra-t-il sur la traînée sanglante – trace laissée par Arcolod le Noir, qui était sa mission. Il songea à son ami Mömulc et à sa terrible blessure, ainsi qu'à l'impérieuse vengeance qu'il devait en tirer afin de lui faire justice – et empêcher Arcolod de nuire encore, étape nécessaire à la victoire finale sur Börolg, le Sanglier rouge.

Il poursuivit sa route. La piste qu'il suivait s'enfonçait dans les ténèbres, mais son joyau brillant, ornement pectoral, les dissipait devant lui de son étrange lumière mystique – et faisait fuir les ombres bruissantes dont la puissance ne s'exerce que dans l'obscurité totale. Car la clarté les blesse, et les fait s'éloigner; mais dans 0000000000.jpgl'obscurité elles se pressent autour de leurs proies, et l'Elfe jaune pouvait même les entendre chuchoter, lorsque, pour le vérifier, il atténuait sa lumière pectorale et que, lui rendant toute sa force juste après, il distinguait ces ombres fuyant à toute allure. Et il percevait alors de son oreille fine d'imperceptibles crissements, ou sifflements, et voyait des ailes s'agiter, comme celles de chauves-souris.

Quelques-uns pourraient croire qu'il s'agissait justement de chauves-souris à peine entrevues dans cette pénombre, et non de spectres obscurs, mais il s'agissait bien de cela, ce qui restait d'êtres pensants ayant vraiment vécu – et qui n'avaient pu, après leur mort, trouver le chemin des étoiles. Leurs péchés nombreux les avaient maintenus sur terre – les avaient retenus en arrière –, et ils erraient désormais sous la forme de ces spectres, avides de posséder à nouveau les choses qui avaient enflammé leurs désirs, mais qui désormais échappaient à leurs mains de fumée.

Et s'il existe un rapport avec les chauves-souris qui craintives rasent les murs et se suspendent tremblantes aux plafonds des grottes et des vieilles demeures, ce n'est pas dans le sens que beaucoup croient, chers amis lecteurs – qu'on a assimilé naïvement ces bêtes à des fantômes, la nuit quand on les percevait: on n'eut jamais, en vérité, 00000.jpgcette folie. Mais qu'on percevait une chose étrange – les spectres se mouvant sur ces chauves-souris, qui en quelque sorte les chevauchaient à la façon de cavaliers. De ces êtres, les chauves-souris signalaient donc la présence, parce qu'elles leur servaient de véhicules, de support pour se manifester, et agir dans le monde.

De cette sorte, on n'eut pas tort de faire des chauves-souris les restes d'hommes anciens qui étaient morts dans les péchés, et notamment dans celui de la peur. Ceux qui étaient morts dans la peur, dit-on, ne pouvaient faire qu'en quittant la terre, ils ne laissent derrière eux des forces qui ne pouvaient entrer dans un nouveau corps d'être humain – parce que si elles l'avaient fait, il aurait été monstrueux, et aucune femme n'aurait pu lui donner naissance.

Mais ces forces avaient dans les temps anciens donné naissance à l'espèce des chauves-souris. Et maintenant, l'Elfe jaune distinguait dans l'antre qui servait de refuge à Arcolod les ombres mêmes qui demeuraient de ces temps anciens. Et le fait est que les ombres qu'il distinguait le mieux avaient la forme d'hommes et en même temps de chauves-souris, avec de grandes ailes de noirceur. (Et en vérité, elles étaient ce qu'on nomme des démons, car elles étaient issues d'hommes supérieurs, d'une race antérieure à l'homme actuel, d'hommes apparentés aux elfes, et c'est là tout ce qui restait d'eux.)

Pendant que l'Elfe jaune s'avançait, elles s'efforçaient de se saisir de lui, et de lui prendre sa vie et sa force, car il avait reçu des elfes de la Lune (désormais apparentés aux anges) le droit d'être un elfe sur la Terre – il en avait acquis la grâce et les pouvoirs, et pour cette raison elles le haïssaient. En sa présence leur envie les dévorait, et 00000000.jpg
elles voulaient le faire mourir, l'appelant traître, vendu, et usurpateur.

Mais il y avait une autre raison à cela, c'est que le feu qui l'habitait, elles pouvaient s'en repaître, et ainsi retrouver l'épaisseur leur permettant d'agir dans le monde, et se saisir des biens qu'elles désiraient. Sa nature acquise d'elfe, elles cherchaient à l'acquérir à leur tour à nouveau – et donc à la lui voler. Et ainsi éprouvaient-elles une forme de soif à l'égard de son sang, et avaient-elles la nature de ceux qu'on nomme les vampires. D'ordinaire se satisfaisaient-elles de bêtes, voire de plantes, dont elles aspiraient la sève; parfois elles pouvaient se saisir d'hommes et de femmes mortels – et ce qu'elles préféraient était les enfants, et les jeunes filles vierges. Mais aujourd'hui la chance, pensaient-elles, leur souriait, car un elfe, ou un être apparenté aux elfes, était venu dans leur antre, et elles allaient pouvoir s'en repaître, et en tirer une vie qu'elles croyaient inaccessible à jamais à leur nature vile.

Pour parvenir à cela, il fallait toutefois d'abord l'affaiblir assez, dans son âme, pour ternir l'éclat de son joyau pectoral, notamment en lui inspirant de la peur. Et, dans leur conseil secret, c'est désormais ce qu'elles s'employèrent à faire.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

15/09/2020

L'époux de la cité, ou l'essence du politique

0000000000000.jpgIl y a dans le Mireille de Frédéric Mistral une expression magnifique, sur le saint protecteur de Toulouse – Sernin, je crois: il en fait l'époux de la cité. Il l'a mystiquement épousée. Lui donnant, dans le monde divin, un visage humain, uni à elle (à l'idée qui l'anime et l'a fondée), il reçoit à présent les prières et pensées pieuses des Toulousains, placés sous son regard et l'aile de l'épouse: le génie féminin de la ville.

Il y a un lien avec le Cantique des cantiques, dont la femme est assimilée par la tradition juive au génie d'Israël, et par les chrétiens à celui de l'Église – ou à sainte Marie. Mais les cités secondaires, je veux dire après Rome et Jérusalem, ont aussi, en plus modeste, cet aspect mystique, de pouvoir être figurées par des femmes aux ailes de clarté!

Sans doute, lorsque le roi de France Louis XIII assimile la France aussi à Marie, il entend faire de Paris la nouvelle Rome. Le gallicanisme a eu ceci d'habile qu'en imitant Rome de près, il a paru ne pas rompre 00000000000000000.jpgavec le catholicisme, alors que son but était de le supplanter, de le remplacer, et de créer une forme de christianisme parisien qui rayonnerait sur le monde avec la même force. Au fond, la République est née de ce projet secret, et Marianne n'est rien d'autre que la projection, par le rationalisme des Lumières, de Marie dans la sphère intelligible. Si les représentations de Marie de Nazareth sont interdites en France, c'est parce qu'on veut faire oublier la figure historique qui n'a rien à voir avec Paris, et qui reste liée à Rome et à Jérusalem, hors de tout gallicanisme. Le culte marial s'étant répandu dans le peuple avec force après la Révolution, il s'est de fait disqualifié auprès des philosophes parisiens.

Mais un homme peut-il de son vivant épouser un être mystique, une entité collective – un vivant égrégore? Assurément, Charles de Gaulle pensait de lui-même qu'il avait épousé la France.

Il y avait, dit-on, dans l'ancienne Perse un certain nombre de degrés d'initiation, et l'un d'entre eux, plutôt intermédiaire, concernait l'esprit de la cité. On le laissait entrer en soi grâce à une union mystique, et on devenait lui, on se confondait avec lui. Les rois devaient atteindre ce degré d'initiation, mais il n'était pas utile qu'ils en atteignissent de plus élevés. Ceux d'au-dessus – relatifs à l'humanité entière, à l'univers, à l'époque – étaient réservés à la classe sacerdotale.

Il n'en fallait pas moins, à la classe politique, atteindre, donc, un certain niveau, afin de véritablement représenter le peuple qu'elle dirigeait, et connaître, d'instinct, ce dont il avait vraiment besoin – au-delà 0000000000000000.jpgmême de ce qu'il pouvait exprimer, de ce qu'il pouvait dire et penser dans sa conscience de surface.

Le lien avec Charles de Gaulle est ici évident, et la lecture de ses mémoires tend à montrer qu'il avait bien atteint ce degré, par une initiation personnelle – soutenue par les rituels catholiques, mais pas seulement. La lecture de Maurice Barrès, qui mettait le Christ en relation avec les êtres élémentaires gardiens secrets du pays, l'avait aussi initié. En tout cas il prétendait bien représenter ce que voulait vraiment le peuple au-delà de ce qu'il croyait vouloir.

C'était de toute façon le rôle des princes. Le comte de Savoie avait aussi ce visage, dans la littérature romantique – en particulier Amédée VI, le Comte Vert. Le poète savoyard Antoine Jacquemoud ne le présente pas autrement. Il dit explicitement que cet homme donnait au sentiment collectif savoisien un visage, et qu'il était habité par un archange. Or, pour les occultistes, une collectivité est justement dirigée en secret par un archange – parlant au cœur des hommes sans qu'ils s'en aperçoivent, leur chuchotant des secrets dans leurs rêves. Les hommes ordinaires n'abritent en eux que 00000000000000.jpgdes anges, déclinant le message des archanges leurs chefs selon les diverses voies des âmes.

Car chez l'être humain, la dimension individuelle n'est jamais à oublier, et permet aussi, s'il le désire, de surmonter l'archange et de voir plus loin encore – de se mettre, comme je l'ai dit, en relation avec l'époque, ou le monde. Personnellement, j'estime qu'un poète doit faire cela, et aussi un philosophe – que l'art ne saurait se limiter à ce qu'on peut appeler l'inspiration nationale, et qui concerne avant tout la politique.

Naturellement, on peut faire valoir que les poètes souvent ne sont centrés que sur eux-mêmes, qu'ils ne reflètent que leur ange, tandis que les politiques aspirent à représenter l'archange. Mais c'est une critique facile des politiques qui veulent régner sans partage, et faire croire qu'ils sont des initiés suprêmes – et que l'archange se confond avec l'esprit de l'univers entier. Ce sont eux qui se sont arrangés pour qu'on nie que dans l'âme du poète se reflète, justement, l'univers entier. Le poète vise toujours à plus haut que son ange propre, lequel n'est pour lui qu'une étape première. Et s'il est pleinement tel, il est réellement au-dessus d'un politique, même pleinement tel aussi. La preuve en est que les présidents et les rois qui 000000000000000.jpgont donné l'impression de représenter véritablement le peuple lisaient les poètes. Pour ne parler que de la France récente, c'était le cas de de Gaulle et de Mitterrand. De Gaulle lisait Corneille, Racine et Chateaubriand, surtout, Mitterrand lisait René Char et René Guy Cadou. Certes, Georges Pompidou aussi lisait les poètes, mais il n'est pas sûr qu'il en ait tiré la moindre initiation intérieure, ou une initiation intérieure suffisante: à cet égard il faisait surtout illusion – notamment à de Gaulle.

Qu'il l'ait eue prouve encore, néanmoins, qu'il y attachait de l'importance et que, pour lui, on ne se hissait à l'esprit national que si on lisait de la poésie. Les rois avaient souvent le même sentiment, en tout cas ceux qui faisaient impression, et c'est l'origine des séjours des poètes aux cours des seigneurs et princes. Ils leur étaient indispensables, non seulement pour leurs loisirs mais aussi pour leur élévation intime – et c'est pour cette raison qu'ils évoquaient les glorieux ancêtres, émanés du génie national.

Pouvait-on faire l'amour avec le génie féminin de la cité? Certainement. L'imagination en était assez vive pour être vécue comme réalité, comme dans le tantrisme avec la divine Shakti. Plusieurs traditions asiatiques relatives aux rois et à leurs unions intimes avec des fées, à leur manière, en parlent.

J'en ai d'ailleurs déjà parlé, moi-même, ailleurs. Et j'en reparlerai une prochaine fois.