06/12/2020

Marie-Madeleine, Isis

00000.jpgPour justifier l'idée d'un mariage physique entre Jésus et Marie-Madeleine, on a dit que la seconde incarnait Isis – en sous-entendant que le premier incarnait Osiris. Mais le Christ incarnait-il Osiris? Pour les premiers chrétiens, il était l'incarnation d'un dieu cosmique et solaire – au-dessus d'Osiris.

Rudolf Steiner renchérit en énonçant que Jésus-Christ, dans les trois dernières années de sa vie (mais pas depuis la naissance, comme le disait la théologie catholique), incarnait l'être divin qui avait parlé à Moïse sur le mont-Sinaï, et qu'on appelait Yahvé. Il faisait de celui-ci une grande entité solaire, restée aux côtés de l'être humain après sa chute, et qui lui avait envoyé un couple d'êtres sublimes, sortes d'anges qui le représentaient: Osiris et Isis, lesquels avaient polarisé sexuellement l'être humain, en même temps que la Terre.

Du point de vue de la mythologie égyptienne, Yahvé est plus apparenté à Râ qu'à Orisis.

Mais c'est là qu'apparaît un nouveau mystère. Car Horus, fils d'Osiris et Isis, est bien un enfant divin – l'incarnation de Râ. Et lui aussi, comme son père Osiris, a ressuscité, après avoir été tué par Seth.

On oublie trop souvent qu'avant Jésus-Christ, un autre homme a ressuscité, dans l'Évangile: c'est Lazare. Or, il se trouve que Rudolf Steiner affirmait que Lazare et Jean n'étaient en fait qu'une seule et même personne; Jean aussi avait ressuscité. Et l'on sait que, si la reconnaissance de Jésus-Christ après sa résurrection par Marie-Madeleine montre un lien tout particulier entre les deux, le récit évangélique dit de Jean qu'il était le disciple que Jésus aimait. Pour Steiner, Jésus avait deux disciples préférés, incarnant la dualité entre l'homme et la femme: Marie-Madeleine et Jean.

Lorsque, après sa résurrection, la première reconnaît Jésus-Christ à sa manière de parler et de se comporter (puisque, physiquement, il était devenu méconnaissable), n'est-il pas bouleversant, renversant, d'imaginer qu'elle le reconnaît comme l'ange Isis aurait pu reconnaître le dieu Yahvé? Comme 00000.jpgle père dont elle émane? Comme son roi ultime? Comme celui que les Égyptiens appelaient Râ – et avec lequel elle s'unit de tout cœur, quoique son pendant soit Jean, et que pour Jésus, elle ne caresse et n'essuie que ses pieds – comme la Lune essuie et caresse le Soleil, en prenant sa lumière et en n'étant que sous lui? N'est-il pas bouleversant, renversant d'imaginer qu'elle reconnaît son maître comme la Lune reconnaît le Soleil, quand sa face brille de joie en le voyant?

N'est-il pas, à l'inverse, un symptôme du refus de concevoir le divin et donc l'humain comme situé au-delà des sexes, en profondeur, que de considérer que le Christ serait le pendant masculin d'une femme? Que Dieu, pris absolument, au-delà des sexes, aurait besoin de la femme pour exister et, mieux encore, que la polarisation sexuelle serait ontologiquement liée à l'individu en tant qu'il se confond avec la divinité – avec le moi de l'univers, comme disait Victor Hugo? Que l'humanité ne pourrait, du coup, que se concevoir comme divisée, ou liée à ses organes physiques, même? Charles Duits reconnaissait qu'au-delà d'un certain seuil, la hiérarchie divine n'était plus sexuée; lui qui, pourtant, a fait de la femme la voie vers le divin. Elle est une voie, mais non une butée.

Il est curieux, pour en revenir à Jean, l'ami de Jésus, qu'il fut de son temps réputé immortel – quoiqu'il le niât. On pensait qu'il avait trouvé le secret de la chair incorruptible – parfaite, pure, idéale! Et il y a 00000000.jpgquelque chose de cela dans la force lunaire, réputée guérissante. C'est encore une marque de son lien avec Osiris.

Marie-Madeleine, de son côté, était réputée maîtriser les forces de renaissance que les anciens représentaient sous les traits du serpent – du serpent ondoyant, et aux anneaux se déroulant et s'enroulant alternativement. Les énergies animales qui vivent en l'être humain, elle les avait spiritualisées, ennoblies, et montrait la voie d'une parfaite union astrale avec le Seigneur, aussi substantielle que l'amour terrestre, voire davantage – mais sans souillure ni tache. Ce qui ne voulait pas dire qu'elle pensait que s'adonner aux plaisirs physiques était forcément sans tache. Cela voulait dire qu'on pouvait vivre aussi intensément l'amour astral que l'amour physique. Et en ce sens – qui est celui du Cantique des cantiques – elle était bien l'épouse du Christ.

De ce point de vue, son lien avec Marie mère de Jésus était profond. On l'a dit, et certains veulent qu'elles ne soient qu'une seule et même personne. Et comme Marie de Nazareth avait connu l'Assomption – s'était dissoute sur terre et était montée au ciel, selon la tradition catholique; comme elle était réputée morte à Éphèse, tout comme Marie-Madeleine, il était logique que les deux femmes apparaissent semblables aux bergers de Provence et d'Occitanie, lorsqu'en vision ils les voyaient glisser sur l'eau de la mer – là où l'action de la Lune est la plus manifeste à ce qu'on appelle la conscience de rêve, mais aussi à l'observateur des marées. Car, par le biais de l'union astrale, et à la manière de saint Jean, Marie-Madeleine donnait bien l'impression d'avoir, elle aussi, maîtrisé les forces secrètes de l'immortalité.

La difficulté est ici de concevoir l'union spirituelle de manière concrète: c'est ce à quoi nous invite Marie de Magdala. Or, pour la plupart des penseurs contemporains, cela relève de l'impossibilité. Le concret est pour beaucoup ramené forcément au matériel.

Si l'union érotique entre les esprits existe, ce n'est pas parce que le monde spirituel serait identique au monde physique. Ou que les deux mondes seraient un. Si on fait l'amour substantiellement dans l'esprit, cela reste en pensée. C'est parce qu'on a appris à vivre la pensée comme réalité.

Et c'est là que nous sauve, en France, Henry Corbin, lequel rappelait l'importance de ce monde imaginal aussi concret que le monde physique, mais de nature purement spirituelle: en quelque sorte, il est intermédiaire. Et il est la clef pour comprendre La Seule Femme vraiment noire de Charles Duits, qui fait état d'unions profondément érotiques avec des êtres spirituels, et les décrit comme s'il s'agissait d'unions physiques. Car Charles Duits était, à la fin de sa vie, le disciple de Corbin, bien plus que celui de Gurdjieff, comme il avait été, et c'est ainsi que ses visions ont pris un air à la fois plus concret et plus grandiose que dans ses œuvres antérieures.

20/11/2020

Marie-Madeleine, les fées et la Bible

000000.jpgBeaucoup d'apparitions de saints et de saintes ne manifestent pas réellement, de mon point de vue, le retour sur Terre des personnages de la Bible et de la Légende dorée. Elles sont plutôt des interprétations spontanées de visions ou d'hallucinations que les anciens assimilaient à des personnes qu'ils appelaient Diane, Apollon, Mercure, Minerve...

Dans la mythologie française traditionnelle, on les appelle ordinairement fées, et j'avoue tendre à croire que, par exemple, à Lourdes, c'est cette sorte d'être, assimilée par sainte Bernadette à la vierge Marie, qui lui est apparue dans la grotte.

Il n'y a pas, pour moi, de contradiction avec le christianisme. En aucun cas je ne dis cela pour rabaisser celui-ci. Les fées peuvent effectivement prendre le visage de la vierge Marie, non comme une tromperie, mais parce qu'elles vivent dans l'idée qui l'habitait, parce qu'elles en sont pour ainsi dire les suivantes sublunaires. Elles en sont les représentantes, ou les manifestations dans le monde élémentaire.

Or, nombre de visions relatives à Marie-Madeleine la présentent comme s'étant rendue au pied des Pyrénées, et dans le pays dit cathare. On sait déjà qu'une nymphe de la mer vivant en Provence dans une grotte à la façon de Calypso fut assimilée à cette même Marie-Madeleine, et du reste elle n'était pas seule, elle avait avec elle deux amies qui lui ressemblaient beaucoup, comme peuvent se ressembler toutes les nymphes aux yeux des hommes. Il pouvait aussi s'agir de celles que les anciens appelaient les Trois Grâces, et leur lien avec la mer suggère un lien avec Vénus. Et pour les chrétiens, la grâce s'était historiquement incarnée dans trois femmes portant le nom de Marie, il était donc normal qu'ils assimilent ces trois nymphes à ces trois femmes. Mieux encore, les nymphes ont en 000000000.jpgréalité un visage indistinct: il est mobile et lumineux, insaisissable, et comme la nature humaine a horreur du vide, quand un homme en voit une, il ramène spontanément en lui le souvenir d'un visage qui pour lui a signifié la grâce, et le colle subjectivement à l'apparition divine. Ce n'est pas que tout soit hallucination; mais que le besoin d'avoir des formes, des lignes claires suscite une image tirée de la mémoire, même livresque. Il en était également ainsi dans l'antiquité, car il ne faut pas croire que Vénus ou Diane aient eu le visage que les sculpteurs et les peintres leur prêtaient: ils sculptaient ou peignaient selon le souvenir diffus d'êtres gracieux qu'ils avaient connus, d'êtres dont le visage exprimait directement l'amour ou la virginité, la force de Vénus ou celle de Diane, sans bien sûr que les femmes réelles aient eu forcément des qualités divines, aient eu en quelque sorte la qualité de leurs visages. Car pour ainsi dire le visage est créé par les dieux par une grâce spéciale, et les êtres humains agissent librement, et souvent contre la tendance imprimée à leur apparence par l'univers. On le sait bien: on cite des femmes ravissantes qui étaient cruelles et sans pitié, et des monstres qui avaient un cœur immense. Il y a souvent opposition entre l'âme et le corps, car le corps vient du passé, et l'âme est tournée vers l'avenir.

Les idées que j'énonce, je le répète, ne sont pas dans l'esprit de contestation propre aux protestants ou aux néopaïens: je n'entends pas utiliser ce que j'estime être la vérité contre le catholicisme, que j'aime et respecte. De fait, je considère que réellement de saintes nymphes sont ou ont été vouées au Christ, qu'elles ont une nature proche des anges, même si quelque chose en ces derniers fait qu'ils apparaissent souvent comme des femmes aux hommes qui les voient, parce que justement leur beauté les ramène à la gent féminine, à leur forme éthérée. Au reste il est également possible que, parfois, l'esprit d'un saint ou d'une sainte, ayant fusionné avec celui des anges, soit présent, sous une forme sublimée, dans les apparitions. Mais l'adjectif est ici important: la forme sublimée empêche en principe qu'on les reconnaisse, et si on perçoit en eux un visage distinct, c'est qu'il remonte à la mémoire. Il est possible 0000.jpegque, comme Marie-Madeleine reconnaissant Jésus, après sa résurrection, non justement à son visage, mais à ses paroles et à ses actions, on tombe parfois juste, et que le souvenir corresponde à la réalité. Mais je pense que cela n'arrive pas aussi souvent que l'Église catholique l'a voulu, et que cela justifie ou au moins explique l'esprit de moquerie qui s'est emparé de ceux qui ont considéré avec sévérité le culte des saints.

De toute façon, la force morale vivante et autonome qui se manifeste alors est ce qui réellement compte. Et que l'assimilation de cette force sans visage distinct à un personnage historique de la Bible soit une ruse, une illusion ou une divination, l'important est que le lien se fasse entre l'être humain et ce rayon moral vivant qui tombe du ciel, et soit intime et profondément ressenti. Il n'était donc pas gênant, dans l'esprit des Jésuites, que l'assimilation à tel ou tel saint soit une illusion, car en tamisant la lumière divine, elle la rendait accessible à l'esprit humain, et donc la faisait entrer dans le cœur. Cependant, il n'est pas mauvais non plus de livrer à l'intelligence des rapports plus subtils, avec cette lumière divine, surtout à une époque de plus grande exigence rationnelle. Car si on ne le fait pas, les plus intelligents pourront toujours se moquer, et rire à l'hallucination illusoire, à la superstition. En un sens, ils ont raison. Mais ce n'est pas si simple, que cela doive conduire à tout nier, et au nihilisme – à l'athéisme, ou même à une forme de religiosité abstraite qui en fait n'engage à rien, parce que les vertus amenant à la divinité ont été noyées dans cette lumière divine, tandis que les figures au moins les montrent, parce qu'elles les ont manifestées durant leur vie. Elles en ont donc eu une part, et à ce titre c'est bien les personnes concernées qui reviennent dans ses rayons diffractés.

Mais qu'il apparaît qu'il en est bien ainsi que je l'ai dit se vérifie avec l'époque qui donne aux anges les visages non des personnages de la Bible, en général, mais d'extraterrestres, voire de cosmonautes. Le culte des machines et des conjectures dites rationnelles – des hypothèses – a amené ce surgissement d'images nouvelles pour des phénomènes qui au fond sont de nature similaire. Il est difficile d'en douter.

15/09/2020

L'époux de la cité, ou l'essence du politique

0000000000000.jpgIl y a dans le Mireille de Frédéric Mistral une expression magnifique, sur le saint protecteur de Toulouse – Sernin, je crois: il en fait l'époux de la cité. Il l'a mystiquement épousée. Lui donnant, dans le monde divin, un visage humain, uni à elle (à l'idée qui l'anime et l'a fondée), il reçoit à présent les prières et pensées pieuses des Toulousains, placés sous son regard et l'aile de l'épouse: le génie féminin de la ville.

Il y a un lien avec le Cantique des cantiques, dont la femme est assimilée par la tradition juive au génie d'Israël, et par les chrétiens à celui de l'Église – ou à sainte Marie. Mais les cités secondaires, je veux dire après Rome et Jérusalem, ont aussi, en plus modeste, cet aspect mystique, de pouvoir être figurées par des femmes aux ailes de clarté!

Sans doute, lorsque le roi de France Louis XIII assimile la France aussi à Marie, il entend faire de Paris la nouvelle Rome. Le gallicanisme a eu ceci d'habile qu'en imitant Rome de près, il a paru ne pas rompre 00000000000000000.jpgavec le catholicisme, alors que son but était de le supplanter, de le remplacer, et de créer une forme de christianisme parisien qui rayonnerait sur le monde avec la même force. Au fond, la République est née de ce projet secret, et Marianne n'est rien d'autre que la projection, par le rationalisme des Lumières, de Marie dans la sphère intelligible. Si les représentations de Marie de Nazareth sont interdites en France, c'est parce qu'on veut faire oublier la figure historique qui n'a rien à voir avec Paris, et qui reste liée à Rome et à Jérusalem, hors de tout gallicanisme. Le culte marial s'étant répandu dans le peuple avec force après la Révolution, il s'est de fait disqualifié auprès des philosophes parisiens.

Mais un homme peut-il de son vivant épouser un être mystique, une entité collective – un vivant égrégore? Assurément, Charles de Gaulle pensait de lui-même qu'il avait épousé la France.

Il y avait, dit-on, dans l'ancienne Perse un certain nombre de degrés d'initiation, et l'un d'entre eux, plutôt intermédiaire, concernait l'esprit de la cité. On le laissait entrer en soi grâce à une union mystique, et on devenait lui, on se confondait avec lui. Les rois devaient atteindre ce degré d'initiation, mais il n'était pas utile qu'ils en atteignissent de plus élevés. Ceux d'au-dessus – relatifs à l'humanité entière, à l'univers, à l'époque – étaient réservés à la classe sacerdotale.

Il n'en fallait pas moins, à la classe politique, atteindre, donc, un certain niveau, afin de véritablement représenter le peuple qu'elle dirigeait, et connaître, d'instinct, ce dont il avait vraiment besoin – au-delà 0000000000000000.jpgmême de ce qu'il pouvait exprimer, de ce qu'il pouvait dire et penser dans sa conscience de surface.

Le lien avec Charles de Gaulle est ici évident, et la lecture de ses mémoires tend à montrer qu'il avait bien atteint ce degré, par une initiation personnelle – soutenue par les rituels catholiques, mais pas seulement. La lecture de Maurice Barrès, qui mettait le Christ en relation avec les êtres élémentaires gardiens secrets du pays, l'avait aussi initié. En tout cas il prétendait bien représenter ce que voulait vraiment le peuple au-delà de ce qu'il croyait vouloir.

C'était de toute façon le rôle des princes. Le comte de Savoie avait aussi ce visage, dans la littérature romantique – en particulier Amédée VI, le Comte Vert. Le poète savoyard Antoine Jacquemoud ne le présente pas autrement. Il dit explicitement que cet homme donnait au sentiment collectif savoisien un visage, et qu'il était habité par un archange. Or, pour les occultistes, une collectivité est justement dirigée en secret par un archange – parlant au cœur des hommes sans qu'ils s'en aperçoivent, leur chuchotant des secrets dans leurs rêves. Les hommes ordinaires n'abritent en eux que 00000000000000.jpgdes anges, déclinant le message des archanges leurs chefs selon les diverses voies des âmes.

Car chez l'être humain, la dimension individuelle n'est jamais à oublier, et permet aussi, s'il le désire, de surmonter l'archange et de voir plus loin encore – de se mettre, comme je l'ai dit, en relation avec l'époque, ou le monde. Personnellement, j'estime qu'un poète doit faire cela, et aussi un philosophe – que l'art ne saurait se limiter à ce qu'on peut appeler l'inspiration nationale, et qui concerne avant tout la politique.

Naturellement, on peut faire valoir que les poètes souvent ne sont centrés que sur eux-mêmes, qu'ils ne reflètent que leur ange, tandis que les politiques aspirent à représenter l'archange. Mais c'est une critique facile des politiques qui veulent régner sans partage, et faire croire qu'ils sont des initiés suprêmes – et que l'archange se confond avec l'esprit de l'univers entier. Ce sont eux qui se sont arrangés pour qu'on nie que dans l'âme du poète se reflète, justement, l'univers entier. Le poète vise toujours à plus haut que son ange propre, lequel n'est pour lui qu'une étape première. Et s'il est pleinement tel, il est réellement au-dessus d'un politique, même pleinement tel aussi. La preuve en est que les présidents et les rois qui 000000000000000.jpgont donné l'impression de représenter véritablement le peuple lisaient les poètes. Pour ne parler que de la France récente, c'était le cas de de Gaulle et de Mitterrand. De Gaulle lisait Corneille, Racine et Chateaubriand, surtout, Mitterrand lisait René Char et René Guy Cadou. Certes, Georges Pompidou aussi lisait les poètes, mais il n'est pas sûr qu'il en ait tiré la moindre initiation intérieure, ou une initiation intérieure suffisante: à cet égard il faisait surtout illusion – notamment à de Gaulle.

Qu'il l'ait eue prouve encore, néanmoins, qu'il y attachait de l'importance et que, pour lui, on ne se hissait à l'esprit national que si on lisait de la poésie. Les rois avaient souvent le même sentiment, en tout cas ceux qui faisaient impression, et c'est l'origine des séjours des poètes aux cours des seigneurs et princes. Ils leur étaient indispensables, non seulement pour leurs loisirs mais aussi pour leur élévation intime – et c'est pour cette raison qu'ils évoquaient les glorieux ancêtres, émanés du génie national.

Pouvait-on faire l'amour avec le génie féminin de la cité? Certainement. L'imagination en était assez vive pour être vécue comme réalité, comme dans le tantrisme avec la divine Shakti. Plusieurs traditions asiatiques relatives aux rois et à leurs unions intimes avec des fées, à leur manière, en parlent.

J'en ai d'ailleurs déjà parlé, moi-même, ailleurs. Et j'en reparlerai une prochaine fois.