06/03/2015

Marianne, sainte Geneviève divinisée

Genevieve.jpgQuand j'habitais à Paris, j'ai acheté un jour un livre formidable, plein d'une riche couleur - d'un éclat profond -, intitulé Sainte Geneviève, et écrit par un prêtre parisien mort il y a bien cent ans, Henri Lesêtre. Il était bien sûr consacré à la patronne de Paris, qui a eu, à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, un certain succès dans les arts: on se souvient par exemple du poème que lui dédia Charles Péguy, à côté de Jeanne d'Arc. Elle gardait des moutons à Nanterre, disait-il; mais Jacques de Voragine dit plus précisément qu'elle a fait fuir des monstres qui infestaient la Seine, appelés gargouilles - ce qui viendrait des gargouillis, ces monstres étant la personnification des tourbillons du fleuve - ou, pour mieux dire, les esprits qui provoquaient ces tourbillons et s'y faisaient entendre: car c'était l'idée qu'on avait dans les temps anciens. Ces êtres étaient des démons, des esprits des éléments voués au diable. Geneviève les fit fuir par une sorte d'exorcisme. Et quelle gratitude a-t-on gardée, alors que les gargouilles sont pour beaucoup dans le succès touristique de Paris, Victor Hugo les ayant remises à la mode dans son roman sur Notre-Dame?

Geneviève, aussi, sauva Paris par ses prières: les anges, à sa demande, firent dévier Attila de sa route vers la cité, l'épargnant de ses attaques.

Paris l'a donc prise pour protectrice, et au dix-huitième siècle on lui a fait un temple pompeux sur la montagne qui porte son nom, transformé plus tard en panthéon des grands hommes – dont Geneviève fPierre-Puvis-De-Chavannes-St.-Genevieve-Bringing-Supplies-to-the-City-of-Paris-after-the-Siege.JPGut exclue, naturellement! Car la culture, alors - et toujours maintenant –, rejetait avec la dernière énergie ce qui venait de l'époque réellement chrétienne de la France, le Moyen Âge.

Mais pour moi il n'est pas difficile de saisir que sainte Geneviève a rejailli, subrepticement, sans qu'on s'en rende bien compte, par la figure allégorique de Marianne. Car la république française est avant tout celle de Paris: d'ailleurs au Moyen Âge on appelait France l'Île de France seule. La seule vie spirituelle réellement autorisée est celle de la capitale - et donc, la seule divinité permise est celle qui l'a toujours protégée. Dans l'antiquité, dit-on, elle avait le visage d'Isis; au Moyen Âge, celui de sainte Geneviève; à l'époque moderne, c'est Marianne.

Son statut d'allégorie ne renvoie, au fond, qu'à l'intellectualisme accru de la culture officielle. Si les divinités catholiques sont détestées, c'est en partie parce qu'elles s'insèrent dans la culture populaire et vivent sur Terre sous les traits d'hommes et de femmes ordinaires, ayant historiquement vécu; l'intellectualisme issu de Platon exige plus d'abstraction.

Dans les temps anciens, les autres villes avaient leurs propres divinités protectrices: Annecy avait saint Maurice, Genève saint Pierre, Tours saint Martin, Bonneville sainte Catherine... Mais aux yeux des jacobins, cela justifiait le féodalisme. Il fallait que toutes les villes n'eussent plus que Marianne - c'est à dire sainte Geneviève rendue abstraite, et universalisée! La nécessité de la déraciner de Nanterre et d'en faire une allégorie apparaissait ainsi clairement: le but était de faire de Paris non une ville ordinaire, placée dans un lieu donné - mais une idée pure, genevieve8.jpgmiraculeusement matérialisée.

Marianne devenait en quelque sorte la seule divinité légale – les autres n'étant que tolérées par souci de paix civile; mais n'étaient-elles pas destinées à disparaître d'elles-mêmes, par l'effet de l'éducation républicaine?

Même le Dieu que priait Geneviève - ou les anges qui la secouraient, les démons qu'elle repoussait, n'étaient pas trop utiles: Marianne devait avoir une puissance magique absolue. Toute adjonction d'esprit non incarné, ou de divinité, relativisait sa force, et mettait en danger l'unité du peuple français.

Néanmoins, le défaut d'une telle figure est d'être trop abstraite pour être ressentie par tous: seuls les plus intellectualisés pouvaient la percevoir, intérieurement; le gros du peuple était laissé à la marge. C'est pourquoi à mon avis Marianne doit avoir un père – l'Être suprême – et des serviteurs célestes - qui ne soient donc pas les fonctionnaires, mais les esprits qui protègent les villes - Paris comprise. Sainte Geneviève peut donc revenir, Henri Lesêtre être consacré, et le merveilleux chrétien se coordonner avec la mythologie proprement républicaine dans un élan dynamique et beau.

Il est faux que les deux ne puissent pas trouver une logique d'ensemble, s'emboîter l'une dans l'autre! Seul le sectarisme l'a cru. Le monde des idées de Platon doit pouvoir se relier aux images populaires et former avec elles un tout.

Car les idées ne sont rien d'autre que des images affinées: il n'y a pas de réelle solution de continuité. Marianne est bien un reflet de sainte Geneviève dans la pure sphère des idées!

Mais celles-ci sont souvent trop loin du réel: il ne faut pas les diviniser.

18/02/2015

Mythologie républicaine et catholicisme

Bumfuck 053.JPGOn croit souvent qu'en France la République a fait table rase du passé, comme une célèbre chanson révolutionnaire l'assurait; mais il ne faut penser qu'à Charles de Gaulle, et à sa capacité à concilier le passé et le présent. On se souvient qu'au début de ses mémoires, il assimilait bien sûr la République à la France, mais celle-ci à la sainte Vierge, comme sous l'Ancien Régime; il disait voir son âme vivante lorsqu'il contemplait les grands monuments de Paris, le drapeau. Pour lui, pas de doute que Marianne était un nouveau visage pour Marie, à laquelle on avait mis un bonnet phrygien.

Et avait-il tort? On pourrait jouer sur Marie-Anne qui unit sainte Marie mère de Dieu et sainte Anne mère de Marie. Et on pourrait s'interroger sur ce bonnet phrygien, détail archéologique propre à la rhétorique classique qu'affectaient les républicains, et qui aurait un lien originel avec Mithra. Le classicisme a constamment ajouté des éléments antiques à la statuaire traditionnelle, prétendant ainsi rompre avec le passé, le Moyen Âge, et retrouver l'ancienne grandeur romaine. Même le mot république est un latinisme; en français courant, c'est la chose du peuple. Royaume, France, roi, étaient des mot du Moyen Âge; et les statues de la sainte Vierge étaient habillées comme l'était la noblesse médiévale: on lui donnait l'air d'une dame, d'une femme possédant un sceptre. Les intellectuels nourris au sein de l'antiquité romaine et grecque ont cherché, on le sait bien, à effacer ce Moyen Âge; le rejet du merveilleux chrétien n'a pas d'autre origine. Il est propre à Paris, à ses bourgeois, à ses magistrats. En Savoie, il n'y avait pas eu de classicisme; on était resté fidèle au Moyen Âge.

Mais quelle valeur ont les fastes imités de l'antiquité? Est-ce que Racine, imitant les anciens, ressemble réellement plus à ceux-ci qu'aux auteurs de romans médiévaux? On l'a dit; on l'a prétendu; on a voulu q1510425_927841050569060_1267451811071683341_n.jpgu'il en soit ainsi. Est-ce le cas? Ne ressemble-t-il pas plutôt à Honoré d'Urfé, qui lui aussi - comme les Savoyards - se réclamait du Moyen Âge gaulois?

Creusons encore. Si on soulève les draperies majestueuses des statues qui représentent la République, que trouve-t-on? Une déesse antique? Mais qui croit encore à Athéna? Même le classicisme admettait son inexistence; il n'y trouvait qu'une idée; on donnait dans la philosophie de Platon. Mais l'allégorie a été abondamment pratiquée par le Moyen Âge. En réalité, les anges étaient considérés comme des idées vivantes; et les saints, des incarnations pures de ces idées vivantes - de ces pensées de Dieu. Et la République ne saurait être une idée morte.

Dès qu'on essaye de donner vie à ses symboles, on retombe vers le merveilleux. On pourrait presque dire que le modèle antique a servi de prétexte à la purification du merveilleux chrétien pour qu'il sorte des fétiches propres au catholicisme. De Gaulle n'avait aucun doute à ce sujet: comme homme providentiel, il était un chevalier de Marie – et un envoyé de Marianne. La première devenait la seconde en se penchant sur la question sociale – ce qu'avait, hélas! refusé de faire le catholicisme. Elle s'occupait du bonheur du peuple. Est-ce que même le progrès technique ne devenait pas une bonté de ses anges? Victor Hugo s'est exprimé de cette manière.

Mais le croirait-on? Dans la vie de saint Jean l'évangéliste, Jacques de Voragine, dès le treizième siècle, rapportait que ce digne ami de Jésus avait annoncé une société plus juste, égalitaire, au sein de laquelle tout appartiendrait à tous! Le socialisme même est d'origine chrétienne, tout comme la devise: Liberté, Égalité, Fraternité. Car le Christ rend chacun libre devant Dieu, puisqu'il ne s'est pas soumis aux lois des hommes lorsqu'elles lui semblaient contraires à la charité; il rend les hommes égaux devant Dieu, puisque, ainsi qu'on le lui a souvent dit, il ne faisait pas de différence entre les gens; il rend les hommes frères devant Dieu, puisque tous ont par lui un même père. Chateaubriand affirmait que la devise de la République était l'accomplissement politique du christianisme, mûrissant dans le silence des siècles. Elle avait été énoncée d'abord par Fénelon, champion du mysticisme chrétien.

Une dernière chose. Le républicain savoyard François-Amédée Doppet adressait ses vœux au génie de la Liberté comme on s'adresse à un saint patron des guerriers - saint Georges, saint Michel, saint Maurice. Et il estimait qu'ils étaient toujours satisfaits, lorsqu'ils étaient sincères.

Si la République est vivante, de fait, l'âme qui l'habite est un être céleste, elle est dans les étoiles; et la Liberté, l’Égalité, la Fraternité sont trois fées qui l'entourent, et viennent aider et éclairer les hommes. Si la République est vivante, elle a une mythologie; et comme toutes les mythologies, elle peut se recouper avec ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne.

08:38 Publié dans France, Mythes | Lien permanent | Commentaires (0)

17/09/2014

La dissertation en France: souvenirs de la Sorbonne

Chapelle-Litt-01-petit.jpgQuand j’étais jeune, j’ai préparé l’Agrégation de Lettres, et ai été admissible; peut-être un jour je la préparerai à nouveau, car quand on est deux fois admissible, on acquiert des avantages d’ordre financier. Ce que j’aimais, dans la préparation de ce concours, c’est les épreuves dites techniques: le latin, l’ancien français, la grammaire; c’est là que j’ai eu mes meilleures notes. La dissertation de Littérature comparée me convenait à peu près, également, car j’aimais les œuvres choisies, et la perspective retenue: il s’agissait de littérature européenne, et non seulement française, et le lien avec les mythes, les archétypes, était entretenu; cette discipline, de fait, était issue, de l’aveu de Georges Gusdorf, du romantisme et de la considération que des idées pures, situées au-delà des mots, présidaient aux littératures de tous les pays. Mais là où je péchais, c’était en Littérature française.
 
À vrai dire, j’en détestais l’esprit. Les sujets étaient conçus à l’intérieur de la tradition nationale, niant l’existence du reste. Je me souviens que l’année de mon admissibilité, il y en avait un sur La Bidauld-tivoli (1).jpgChartreuse de Parme qui prétendait que c’était une œuvre pleine de merveilleux et de romanesque. On aurait dit que les auteurs du sujet avaient fait exprès de croire que la littérature normale était épurée comme du Racine, naturaliste comme du Zola. Mais à comparer des Mille et une Nuits, du Vathek de Beckford et du Manuscrit trouvé à Sarragosse, on ne voit pas trop de quelle manière ce sujet pouvait se justifier. L’auteur de la citation devait être un exalté qui, admirant Stendhal, voulait limiter la portée du merveilleux à quelques déguisements de Fabrice del Dongo, quelques rêveries sur le Tasse ou l’Arioste. Il aurait été plus sensé de dire que Stendhal avait cherché à placer du romanesque dans une époque récente et que cela créait un contraste mêlant le merveilleux au burlesque, à l’ironie. L’Italie était peut-être plus romantique que la France, mais il ne faut pas confondre le merveilleux et l’exotisme.
 
Cela dit, je pouvais toujours en discuter, peser le pour et le contre. Mais prendre au sérieux d’emblée une telle affirmation m’était assez difficile. Et puis à quoi bon en discuter? Combien même cela eût été vrai, quelle preuve cela apportait de la qualité du roman? J’avais le sentiment qu’on ne devait JcaKxqQ4R2NEXTVxc3MD3DhWysw.jpgargumenter qu’en tournant autour du pot, sans aboutir à une idée esthétique claire. L’intérêt du roman est sa tension entre l’aspiration au fabuleux et l’ironie qui ramène à terre; mais les scènes impliquant le comte Mosca étaient assez cyniques pour qu’on ne puisse pas prétendre que l’ensemble était comparable aux Mille et une Nuits! Au bout du compte, c’était un roman se passant dans l’Italie récente et teinté de merveilleux, irrigué de l’atmosphère des pièces italiennes de Shakespeare, ou des opéras italiens de Mozart. Mais le merveilleux à cause de cela y était réduit au sentimentalisme, à l’exotisme, à l’affection plutôt surfaite que Stendhal avait pour Milan.
 
Cependant, je sentais bien qu’il fallait faire semblant de trouver ce roman parfait, divin. J’en étais d’autant plus indisposé que je venais de la Savoie, où l’on avait bien connu les princes italiens, et l’atmosphère psychique décrite par l’écrivain dauphinois; or, en ce qui me concerne, je ne le regardais pas comme quelque chose d’étranger, digne d’extase: c’était mon univers habituel; Jacques Replat plaçait continuellement des fées, dans le paysage savoyard - François de Sales des anges!
 
Cela me rappelle un professeur de l’université de Chambéry, qui, allemand, me disait être consterné par la lecture récente qu’il avait faite d’un livre sur le romantisme écrit par un professeur de la Sorbonne, et qui posait celui de la France comme le parangon du romantisme européen, qui n’évoquait qu’à peine celui de l’Allemagne, ou de l’Angleterre. C’était le sentiment qu’on avait dans la Littérature française à la Sorbonne quand on préparait l’Agrégation: on en faisait des tPort-Royal-des-Champs_-_buste_Jean_Racine.jpgonnes sur la tradition nationale, sur Racine, et les autres. Cela me semblait ridicule. Le rationalisme qui prévalait dans cette littérature et dans l’art même de la dissertation, je ne le partageais aucunement. Je me souvenais d’Amiel disant qu’en Allemagne on apprenait à penser de façon philosophique, qu’en France on apprenait à faire du discours élégant. Je m’ennuyais. Apprendre le latin et la grammaire me paraissait bien plus utile. Mais l’épreuve qui comptait le plus est justement celle qui me paraissait la moins digne d’être prise au sérieux, la plus marquée par les préjugés nationaux, la plus typiquement française, ou parisienne. C’était donc assez difficile.
 
Je pense aujourd’hui, naturellement, qu’il faudrait supprimer l’Agrégation, laisser ses épreuves à la Sorbonne ou aux grandes écoles, et que les autres universités aient leurs propres diplômes, qu’enfin le recrutement se fasse sans passer par l’État central. Mais ce système fait l’objet de beaucoup de fétichisme, en France: c’est la mode de Paris étendue à l’univers entier, et regardée comme sacrée d’emblée. Le centralisme, je pense, n’a pas réellement d’autre motivation, en profondeur.