27/06/2022

Saint Louis et la victoire sur les chiens de l'enfer

0000000000000000000000000 (2).jpgDans le dernier épisode de cette geste intense, nous avons laissé notre récit alors qu'Imbert de Beaujeu venait de se jeter sur un chien infernal tout prêt à déchirer de ses dents et griffes le jeune corps de son cousin Alphonse de Poitiers, frère du Roi.

Il roula sur lui-même et, tout armé qu'il était, il se remit debout et se tint prêt à affronter les deux chiens à la fois, protégé sous son écu à l'aigle impérial. Car il était le neveu de l'empereur Henri de Hainaut, et portait ses armes, que lui avait léguées sa mère. 

Curieusement l'un des chiens vit l'aigle et s'arrêta, comme si un souvenir frappant était revenu en lui, quelque bataille contre un être à face d'aigle lui ayant laissé de cruelles blessures. 

Un jour peut-être ce récit sera fait; en attendant, profitant de cette hésitation, Imbert fit une feinte de corps, évita le chien qui s'était jeté sur lui trompé par cette feinte, et enfonça la pointe de son épée dans l'œil droit du chien encore fasciné par la vision de son aigle, peint glorieusement sur l'écu doré d'Imbert.

La tête du chien fit un saut en arrière, et l'épée fut dégagée; mais Imbert coupa sa tête, et le corps erra en s'agitant, sans direction claire, tandis que la tête mordait l'air à grands coups de dents.

Cependant l'autre chien avait saisi le mollet d'Imbert protégé par du cuir et une jambière, et commença à serrer, et du sang aussitôt jaillit Imbert poussa un cri, et Alphonse accourut – et se rattrapa dans sa faiblesse en assénant un coup d'épée sur l'échine du chien. Celui-ci en fut affaissé par le milieu – mais, curieusement, non battu, non vaincu, et, en se traînant un peu, il continua de tenir entre ses dents le mollet et la jambe d'Imbert. 

Ostön à son tour bondit, pendant que Solcum s'occupait du chien qui attaquait Louis, et auquel toutefois celui-ci vaillamment résistait. Ostön enfonça son couteau long dans le ventre du chien par le flanc, et celui-ci ouvrit la bouche, et la jambe d'Imbert fut dégagée. Ostön répéta plusieurs fois son geste, tranchant et mettant en pièces le corps enragé du chien, qui continuait à 00000000000000000.jpgs'agiter malgré tous ces coups meurtriers. Tout autour de lui son sang noir se répandait, et il allait toutefois s'affaiblissant.

De son côté Solcum donna un coup au chien qui tenait dans ses dents l'écu aux fleurs de lys du roi de France, le tranchant en deux par la taille. Mais la gueule accrochée aux pattes avant et aux omoplates resta fixée sur le bouclier, qu'elle dévorait comme s'il eût été en pain. Les pattes avant, aux griffes acérées, déchiraient frénétiquement la cotte de maille du roi. Des plaies apparurent, teintant de rouge l'argent et l'or de son haubert, et aussi les pierres précieuses qui le décoraient. Le roi saint Louis n'en enfonça pas moins son poing armé dans la figure du monstre, tâchant de lui faire lâcher prise. Lâchant même son épée et saisissant d'un geste vif sa dague, il l'enfonça dans la joue du chien, qui finit par s'immobiliser, sans toutefois lâcher prise. D'un coup sec Solcum saisit sa tête et tira, mais un morceau du bouclier se cassa, restant entre ses dents.

Les six chiens étaient vaincus, mais les trois mortels étaient blessés, et même Ostön avait reçu une blessure au bras. Les cinq hommes se regardèrent en soufflant, et Don Soculm Malodorn scruta les plaies de saint Louis, puis celles de ses deux compagnons, puis celles d'Ostön; et regardant celui-ci dans les yeux il lui parla de ses yeux mêmes, sans ouvrir la bouche: car il 0000000000000000000.jpgavait ce pouvoir. Et Ostön bien sûr le comprit, il lui rendit des paroles, et saint Louis pouvait les voir sortir des yeux comme des lumières clignotantes, chargées de couleurs et de formes rapides, qui s'évanouissaient dans l'air avant qu'il n'eût pu les reconnaître: un mortel ordinaire n'y eût rien vu d'autre qu'une extraordinaire vivacité de regard, mais saint Louis savait que c'était là un moyen privilégié de communication, entre les génies – au sein de la race des elfes –, et que par leurs yeux ils s'échangeaient directement leurs pensées, sans passer par les mots, laissés au chant seul.

Louis ne put donc comprendre tout ce qu'ils se dirent, mais il avait commencé à pouvoir déchiffrer ces signes envoyés par des yeux diffusant leurs propres rayons – et luisant dans la nuit à la façon de lanternes, voire d'étoiles. Et il devina à l'air inquiet d'Ostön, et même de Solcum – lui d'ordinaire si impassible – que les plaies infligées par ces chiens étaient probablement envenimées, et qu'il fallait rentrer au plus vite au château d'Ëtön pour soigner les blessés et les arracher aux funestes effets des plaies. Comme il regardait fixement les deux immortels qui échangeaient de cette façon leurs songes, soudain don Soculm, laissant là sa conversation avec son cousin, se tourna vers lui et lui expliqua, en deux mots, qu'effectivement ces blessures étaient extrêmement dangereuses, et que celui qui en était atteint et laissait la salive de ces monstres se mêler à son sang courait grand risque non seulement de s'affaiblir jusqu'à la mort, mais de devenir un fantôme asservi à Ornicalc, errant dans les ténèbres et contraint de faire tout ce qu'il lui ordonnerait, et de boire le sang d'êtres vivants pour pouvoir rester intact, ferme et substantiel, et ne pas se dissoudre dans le néant total. En bref, cette salive venimeuse pouvait transformer en vampire, et en vampire marqué par la nature du loup – et apparaissant fréquemment comme tel aux simples mortels, sur la Terre périssable. Saint Louis songea à toutes les histoires d'horribles loups-garous suceurs de sang qu'il avait entendu raconter, et se demanda si cette diablerie avait un rapport avec ce dont lui parlait Solcum.

Mais il est temps, chers, divins lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

15/06/2022

Le génie du Razès et les monstres du Bugarach, 11: la nudité de l'Homme-Corbeau

000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette fabuleuse série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, gardien secret du Razès, alors qu'il avait été frappé par le bec d'une araignée géante qui avait bondi vers lui et avait failli l'avaler.

Il en fut sonné, étourdi, et l'araignée lui cracha, depuis sa bouche obscure, un jet de salive qui se changea en fil solide – dès qu'elle l'eut touché, atteint à la poitrine. Et il en fut lié à sa mâchoire sans rémission possible, tant ce fil collait à son costume.

Son vol en fut déséquilibré, et il eut beau jeter mille traits fins de ses yeux – mille rayons de lumière condensée –, aucun rayon ne parvint à trancher ce fil immonde – soit que, trop agité par son déséquilibre, il ne pût viser correctement, soit que ce câble ne pût être aucunement entamé, attaqué par quelque force que ce fût, tant l'araignée lui avait donné de puissance intime!

Or, on ne sait par quel rouage, l'araignée enroulait autour de sa mandibule inférieure le fil fatal, le raccourcissant et rapprochant inexorablement sa proie vers elle, et lui donnant à voir les profondeurs vibrantes de son gosier noir.

Comme il se débattait, gênant l'avancée inexorable vers ce puits organique, l'araignée fit surgir un nouveau fil qui, tel un fouet, s'enroula autour de la taille de l'Homme-Corbeau, prenant même une aile dans son lien, et le ligotant pour mieux le dominer. L'Homme-Corbeau semblait cette fois bien perdu, et il se demanda si sa carrière de justicier devait s'arrêter si vite, après avoir à peine commencé!

Il s'efforça, toutefois, de se glisser hors de son costume. Il en ouvrit et détacha les agrafes, et, assez rapidement, assez agilement, se laissa tomber au sol en laissant le seul costume à l'araignée.

De fait, le second fil n'avait entouré que sa taille, lui laissant libres les bras, et les agrafes attachaient divers pans subtilement, de sorte qu'en les arrachant l'Homme-Corbeau avait pu détendre ce lien, et s'en libérer.

À présent, sur le sol, il était nu. Il s'y était reçu souplement, en pliant les genoux. Mais il put voir qu'il n'avait pas le corps qu'il avait eu en tant que simple mortel. Il était bien plus musclé, sculptural, et une puissance crépitante et 0000000000000.jpgscintillante courait tout le long de ses membres. Il gardait aussi ses gants, remplis de ruses techniques – bien au-delà de ce que les hommes mortels ont jamais pu faire, puisqu'ils avaient été tissés et forgés par les fées, ou plus exactement par les nains qui travaillent à leur service. L'Homme-Corbeau eut même la révélation que ces fées et ces nains n'avaient pas été sur la Terre, lorsqu'ils avaient mis au point ce costume pour le compte de son prédécesseur céleste Ëtünod, mais sur la Lune, où alors ils vivaient: c'est plus tard qu'ils suivirent Ëtünod, et d'autres guerriers des étoiles, sur la Terre, pour y rétablir la justice – quoique ce fût, en vérité, sans l'aval des anges du Soleil. Mais c'est là une autre histoire, que nous raconterons un autre jour.

Au-delà même de ses gants et de ses muscles, Roger Maziès pouvait constater que s'il avait bien, en revanche, perdu ses ailes en même temps que sa seconde peau que constituait son costume, il portait toujours son heaume surmonté d'un panache noir, et dont les yeux de cristal étaient rouges et flamboyants. Aussi put-il lancer de nouveaux rayons autour de lui, quand ses ennemis approchèrent pour s'emparer de sa personne, espérant que cela serait désormais plus facile, puisque leur bourreau était fixé au sol, dans l'impossibilité de voler.

Ils en furent tués ou blessés en nombre, mais leur masse sombre grandissait autour de Roger Maziès, et ils revenaient inlassablement vers lui, non effrayés – aucunement – par la multiplication de leurs morts, mais se servant des cadavres méprisés de leurs propres congénères pour monter au-dessus de l'Homme-Corbeau, et l'attaquer de leurs fourches 000000000000000.jpgélectriques de ce remblai organique. Cependant sous leur poids les corps défunts ou gémissants glissaient, mous et gluants du sang qui les recouvrait, et l'Homme-Corbeau put aussi se hisser; de ses gants il frappait, inlassablement frappait, lui aussi, mais la sueur ruisselait sur ses bras et sa poitrine, et son souffle devenait rauque, on le voyait fatiguer.

Cela donnait d'autant plus de courage à ses ennemis, qui l'imaginaient déjà mis en pièces sous leurs fourches, et se gorgeant de son sang, mêlé à l'énergie lunaire dont ils raffolaient: elle avait un éclat subtil, une scintillance blanche qui les faisait fuir, qui les blessait, quand elle donnait à plein sur eux, quand elle était nue et pure, mais dont ils se repaissaient goulûment, quand elle était mêlée à une chair qui pût ombrer son pouvoir, et leur permettre de le digérer, et de s'en gorger à leur tour, pour accroître le leur.

Et l'Homme-Corbeau savait qu'ils étaient pris de rage et de folie, à l'idée de le dévorer, et qu'il ne pouvait attendre d'eux aucune pitié, aucune compassion, aucun répit. Et derrière les formes noires de ces ennemis s'amoncelant autour et au-dessus de lui il vit celle de l'araignée, énorme, remplir l'espace demeurant à sa vue, prête à le dévorer plus vite encore que les monstres de Zitec. Cependant ils étaient si pleins de rage et de désir, à l'égard de sa chair et de son sang, qu'ils ne pensaient plus à s'écarter, et qu'elle était obligée de les écraser et de les frapper violemment pour se faire un chemin et prendre leur place.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette effroyable bataille.