28/05/2022

Captain Savoy et le banquet d'harmonie, de joie, d'amour!

0000000000000000 (2).jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, chers lecteurs, nous avons laissé Captain Savoy et ses disciples alors, que dans la salle du Château dit du Grand Bec, une fête impromptue avait lieu, dans laquelle chacun rivalisait de talent et d'art pour entretenir et créer une harmonie jamais vue auparavant en Savoie ni ailleurs.

Soudain, au seuil de la salle Tsëringmel, divine et lumineuse, elle-même se présenta. On s'arrêta, et on la salua par un cri de joie. Captain Savoy descendit les marches qui le séparaient des dalles, et s'avança à sa rencontre. On souriait et on riait, car cette fête impromptue avait été plus belle et plus sublime qu'aucune autre qu'ils eussent jamais vue, et on ne savait quelle grâce, en effet, rayonnait sur eux depuis les hauteurs – alors que le plafond du château semblait ouvert aux astres, qu'on ne le voyait plus, et que ces astres mêmes semblaient se mêler à eux, voler juste au-dessus de leurs yeux, presque à portée de leurs mains. Et Captain Savoy jeta un 0000000000000044.jpgregard en hauteur en souriant, semblant voir, dans ces astres, ou juste au-dessus, des êtres que les autres ne voyaient pas, et dont il ne parlerait pas.

Sur un mot du Maître de Cérémonie des tables furent dressées, mille collations apportées et, Tsëringmel, installée à la place la plus auguste, Captain Savoy seulement à ses côtés, éclata comme une étoile descendue jusqu'à Terre, invitée parmi les privilégiés de ce monde, et les éclairant de sa grâce insigne. Au signe de Captain Savoy tous s'assirent, prenant place autour des tables, et on leva le verre de cristal plein du vin transparent, et on but, et on mangea.

Les mets étaient exquis, les produits venaient des jardins de Tsëringmel, et des elfes les avaient préparés, leur donnant le goût des choses saintes, des choses célestes, éveillant en eux les qualités secrètes que les dieux versent dans le monde végétal, et aussi animal. Car il y avait quelques poissons, de la fontaine de Tsëringmel, et des écrevisses, et des œufs et du fromage, fait avec le lait des chèvres et des vaches splendides que Tsëringmel gardait dans ses champs. Des gâteaux même furent apportés, divins et onctueux, et des fruits pareils à des perles et à des pierres précieuses, mais tendres et juteux comme rien ne l'est au pays des simples mortels. On dit et on fut heureux, comme soulevé de beauté et de bonté, de grâce et d'excellence: on se sentit plus fort, meilleur, dans un flux plus pur, et les mauvais souvenirs se dissolurent à jamais, dans le passé oublié.

Quand on eut fini ce repas, un concert fut organisé, le plus doux et le plus charmant qu'on eût entendu, et on fut ravi par les volutes sonores qui se déployaient aux yeux de l'âme comme des bandes de couleurs, traçant dans l'air des arcs-en-ciel, et s'ordonnant en formes mystérieuses et suggestives, renvoyant à quelques hauts faits du Ciel et de la Terre, reflétant les pensées divines et ceux que leur vent avait saisis dans son vol. On crut reconnaître, à un certain moment, les amours de Captain Savoy et d'Adalïn la fée lunaire, déployées en tableaux; et on fut ému, et on rit, on pleura, et on se tourna vers Captain Savoy en croyant qu'il était heureux. Mais, triste d'être éloigné de celle qu'il 0000000000000000000.jpgaimait, il regardait sombrement par la fenêtre, à sa droite, les montagnes blanches de neige qui luisaient à la clarté de la Lune. L'éclat de ses yeux, si pur d'habitude, si rayonnant et doré, s'était obscurci, et tournait plutôt au violet. On n'osa continuer de le fixer, et on se retourna vers les musiciens, pareils à des anges, mais il ne s'agissait que d'elfes. Curieusement, une grande clarté se dégageait de leur jeu. De la lumière était diffusée par leurs instruments, dès qu'ils soufflaient dans les tubes ou pinçaient les cordes fines. Et d'autres scènes que celle précédemment évoquée apparaissaient, dans l'air au-dessus d'eux, où l'on voyait aussi des batailles, jusque celle qui venait de se dérouler à Chambéry, et qui mit de la gravité dans les cœurs. On vit aussi celles du futur, et les amours: on vit l'Amazone céleste faire son chemin dans le royaume des Pyrénées, et lier son destin à l'Homme-Corbeau, héros local. On vit mille choses que je ne saurais redire, tant elles dépassent les limites de ce qui m'est autorisé ici, soit qu'elles soient sans rapport avec la vie et l'œuvre de Captain Savoy, soit qu'elles ressortissent à des mystères objectivement interdits, mais auxquels les disciples de Captain Savoy avaient droit.

Toujours souffrant de sa blessure, le Noton bleu avait parfois du mal à se concentrer sur ces partitions souples et ondoyantes, luisantes et étoilées à la façon d'un flux céleste, et son regard s'attarda, une fois, sur ses compagnons attablés. Or il remarqua que deux êtres ne suivaient pas l'évolution des sons, n'étaient pas attentifs aux notes de ce divin concert. Il s'agissait du Léopard 0000000000000.jpgdes Neiges et de la Femme-Comète. Leurs visages étaient tout proches, et, en silence, en chuchotant, mais leurs yeux tout brillants, ils conversaient en secret, leurs propos semblant les fasciner, ou était-ce l'âme de l'autre qu'ils voyaient transparaître dans leurs yeux, à travers cette fenêtre cristalline qu'on nomme l'œil? Le Noton bleu les regarda un instant, fasciné et troublé, et puis il détourna le regard, songeant à ce qu'il en adviendrait.

Cela cependant ne pourra être dit que plus tard.

Car il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à l'évocation de cet heureux temps qui suivit la pénible bataille de Chambéry.

16/05/2022

Le génie du Razès et les monstres du Bugarach, 10: le second combat de l'Araignée

00000000000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante et cruelle série, nous avons laissé notre héros – mélange d'homme et de corbeau et gardien du Razès face aux monstres cachés de la Terre et aux traîtres divins du Ciel – alors que, résistant vaillamment à un assaut des ogres de Zitec dans le système de Zatloc, il voyait à présent se diriger vers lui l'araignée géante que ceux-ci avaient jadis arrachée aux profondeurs terrestres pour soutenir leur infâme politique d'expansion.

Mais c'était un échange. Car si eux voulaient gouverner selon les lumières qu'ils croyaient avoir – selon les clartés qu'ils avaient conservées lorsqu'ils étaient descendus du Ciel – l'araignée gigantesque, quant à elle, elle était trop noire, trop obscure pour avoir des desseins complexes; simplement voulait-elle se nourrir de tout ce qui vit – se repaître de sang, de chair, de lumière, de chaleur, et répandre autour d'elle ses séculaires ténèbres. Aussi les ogres de Zitec eux-mêmes la craignaient-ils – comme ils n'auraient jamais cru pouvoir craindre un être de la Terre. Cependant ils avaient besoin d'elle, car à eux seuls ne pouvaient-ils pas vaincre toute la Terre, souvent trop lourde et trop épaisse pour leurs tridents de feu. Elle était remplie de ces héros bénis que la 277767906_10223763627413328_9190141879844363333_n.jpgLune a fournis, que le Soleil a pourvus de pouvoirs, que les étoiles ont consacrés, les anges et les dieux tout entiers aimant notre planète et ses habitants, qu'ils voient souvent, mystérieusement, inexplicablement, comme leurs successeurs. Roger Maziès, l'Homme-Corbeau, en avait récemment bénéficié, ainsi que nous l'avons montré.

Donc l'araignée géante s'avança, et du Razès le gardien céleste se redressa – et se mit en garde, croisant face à lui ses deux glaives, qui, se sentant l'un l'autre plus proches, jetèrent des éclairs renouvelés. Le monstre octopède s'arrêta un instant, étonné par ces éclairs, qu'il refléta dans ses quatre yeux noirs, profonds, sombres comme l'abîme. Un éclat diffus, signe d'une pensée inconnue, vint de ces puits multipliés, et l'araignée géante reprit sa marche assurée, lente mais inexorable, sûre de venir à bout de l'Homme-Corbeau et d'en faire son déjeuner, salivant déjà à l'idée de dévorer l'énergie qu'elle voyait en lui, transmise par d'anciens dieux. Car à ses yeux de monstre traversant les éons, il était ceint d'une coruscation blanche, traversée de fils mauves, et c'était le signe d'une bénédiction divine. Elle se méfiait, certes, de ce que cela pouvait cacher – des pouvoirs qu'il pouvait dissimuler –, mais elle se réjouissait, surtout, du plaisir voluptueux qu'elle pensait tirer de sa dévoration. 

La menace pesait sur l'Homme-Corbeau, qui la sentait venir vers lui en bouffées de noirceur. Mais le poids de la bête l'empêchait d'être aussi rapide qu'elle aurait voulu, et que lui-même l'était, et il le savait. Il se reprit, secoua les volutes de ténèbres qui tels des serpents tentaient de l'entourer et de l'enserrer, et s'élança vers les hauteurs en déployant ses grandes ailes. Il cherchait à disposer d'une amplitude plus grande, en gagnant le champ des airs. Ainsi serait-il pareil à Persée lorsque, muni des chaussons 0000000000000.jpgde Mercure, il volait dans les airs et attaquait le monstre d'Éthiopie qui s'apprêtait à dévorer Andromède. Ici Andromède était le village de Bugarach tout entier; et certainement il y avait en son sein de délicates jeunes vierges. Mais l'Homme-Corbeau ne conditionnait pas son intervention à son mariage avec l'une d'elles: il n'agissait que pour le bien de la communauté du Razès, et par amour pour l'être humain; d'ailleurs, il avait reçu cette mission d'une fée auguste, et n'avait été arraché de la mort qu'à cette fin: il le devait, à ses sauveurs, et s'il était amoureux, c'était précisément de cette fée – s'il cherchait à se marier, ce n'était qu'avec elle, qu'avec cette immortelle de la forêt de Chalabre, de Puivert et de Nébias – car elle s'étendait jusque-là, en vérité.

Un trait commun toutefois l'unissait à Persée, en faisait son successeur: si celui-ci avait été armé par un dieu, celui qu'en Gaule et à Rome on appelait Mercure, lui l'avait été de même par un immortel vivant sur la sphère de la Lune, et recueillant chaque année dans ses mains l'onction du Soleil, où son peuple était né, jadis. Il était bien de la même race que Mercure, et l'Homme-Corbeau était bien de la même race que Persée: qu'on n'en doute pas. Simplement, son cœur était plus pur, parce que l'humanité s'était ennoblie, depuis les temps où Persée agissait; Jésus-Christ avait donné sa vie pour elle, et son sang avait ennobli celui des hommes. L'Homme-Corbeau en était aussi le serviteur, indirectement, tandis que Persée ne le connaissait pas, tout au plus avait-il pu en avoir le pressentiment, lorsqu'il avait aperçu, derrière la présence ombreuse de Mercure, l'éclat diffus de Jupiter. C'est ainsi que l'amour avait dû le stimuler, l'amour d'une femme s'entend, tandis que 00000000000000000.jpgl'Homme-Corbeau aimait l'humanité d'une façon plus large, et plus désintéressée.

Il volait donc au-dessus de la tête de l'araignée, quand celle-ci fit un bond inattendu, que jamais aucun homme, pas même l'Homme-Corbeau, n'eût cru possible, au vu de sa taille. La pesanteur terrestre aurait dû la retenir. Mais elle n'en sautait pas moins comme une araignée saute, en proportion de sa taille, c'est à dire très haut, ou tout comme; et l'Homme-Corbeau fut frappé par son bec, car elle avait cherché à l'avaler d'un coup, et il n'avait pu que brièvement dévier son propre vol de la direction prise, afin qu'elle ne pût l'engloutir comme prévu: car elle était d'une redoutable précision.

Mais il est temps, chers, dignes lecteurs de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.

04/05/2022

La biodynamie, les êtres élémentaires et la France régionaliste de Maurice Barrès

0000000000000.jpgBeaucoup de gens critiquent la biodynamie, mode d'agriculture inventé par Rudolf Steiner (1861-1925), en la reliant à la culture allemande qui serait trop archaïque, parce qu'elle fait appel aux forces élémentaires dont a beaucoup parlé la poésie romantique allemande, notamment Goethe – qui a aussi exploré la chose, à sa manière, dans ses traités scientifiques. Steiner, de fait, se réclamait de lui. D'autres font remarquer que ces êtres élémentaires se retrouvent aussi bien dans le folklore français, ou breton, ou provençal, et les contes populaires et les œuvres en dialecte de Frédéric Mistral et d'Amélie Gex de fait les contiennent en abondance. Le premier a par exemple chanté le Drac, esprit du Rhône, ou d'autres esprits liés aux lieux – parfois aussi liés au ciel, mais alors il s'agissait de la Vierge et des saints, car il était bon catholique, en plus d'être animiste. 

Et pour lui, c'était sûr: l'épopée n'était pas possible en français, elle l'était seulement en provençal, qui pénètre les mystères cosmiques et leur donne forme par les figures de la mythologie populaire, du folklore. Seule la langue régionale peut rendre compte, grâce à sa perception atavique du monde spirituel, des êtres élémentaires.

Et Steiner allait dans le même sens: dans son Cours aux agriculteurs, il affirme que les parlers paysans contiennent une sagesse d'ordre instinctif sur la nature – relative à ses forces cachées. Cela explique la présence constante, dans la poésie en patois, des lutins et des fées – pour résumer –, même chez les auteurs complètement convertis au matérialisme dialectique. Tel était par exemple le Savoyard Just Songeon (1880-1940), instituteur communiste fameux: dans un poème, il évoque le sarvant, esprit 00000000000000.jpgdomestique qu'il fait loger dans les machines modernes – notamment une sorte d'hélicoptère par lequel il essaie d'entrer de force au paradis: saint Pierre l'expulse. Science-fiction mythologique sublime. Cela tient réellement de la clairvoyance imaginative.

Cependant, mal gré qu'en ait eu Frédéric Mistral, cet attrait des êtres élémentaires est entré rapidement dans la littérature en français de Paris – avec Maurice Barrès (1862-1923) qui, dans La Colline inspirée, l'a particulièrement éprouvé, en présentant, dans la foulée du Provençal, le Christ comme le prince des êtres élémentaires qui constituaient l'âme de la France. Or Barrès a marqué durablement tout un courant de pensée, dont était largement issu Charles de Gaulle. Celui-ci, en effet, au début de ses Mémoires de guerre, évoque la France à la façon d'une personne, qu'il assimile à la madone des églises et à la princesse des contes: reines évidentes du monde élémentaire, génies féminins des lieux. Il rendait explicitement hommage à Barrès; et plus tard François Mitterrand le fera aussi.

En Romandie, au même moment, le mouvement littéraire autour de La Voile latine explore aussi en français cet attrait pour les êtres élémentaires. Gonzague de Reynold (1880-1970), outre ses Contes et légendes de Suisse, d'une grande beauté, a fait paraître des poèmes dans lesquels il personnifie les éléments avec une grande noblesse. C'est toute la logique de Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947), aussi, de donner corps, par le biais de l'âme des paysans, à ces êtres mystérieux, souvent effrayants, et mêlés aux figures de la religion chrétienne. La Grande peur dans la montagne s'appuie bien sur une telle croyance au démon des Alpes.

Le plus étonnant, néanmoins, est qu'André Breton à son tour a approuvé à cet égard Barrès et son effort de pénétration du monde occulte. Il a donné au peuple français, à son âme, à son génie, le visage de Mélusine, reine en quelque sorte des fées. Il a parlé de la France, dans Arcane 17, comme d'une Maison Animique. Son disciple Charles Duits (1925-1991), à son tour, en fera 000000000000000000.jpgpresque une mythologie – préférant néanmoins évoquer Isis, La Seule Femme vraiment noire, si liée à Paris depuis les temps anciens: Voltaire, Gérard de Nerval, Victor Hugo l'évoquent.

Il y a plus encore, c'est que Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) confirma, indirectement, les présupposés de la biodynamie, en évoquant le psychisme de l'inanimé, larvaire et ébauché, que contiennent les plantes et les pierres – et même les atomes. 

Or Steiner, dans ses conférences, ne parle pas des lutins, contrairement à ce que croient certains: il personnifie, plutôt, les éléments chimiques établis, tels que l'oxygène ou l'azote, et leur donnent une polarité morale: le carbone est ahrimanien, dit-il, et porte la mort; l'oxygène luciférien, et porte la vie. 

Il est en un sens très proche de Teilhard de Chardin. Il place, à son tour, l'Homme au sommet de la nappe spirituelle terrestre, et c'est pour cette raison qu'il regarde l'agriculteur comme le cœur battant et vivant de la ferme – comme abritant l'esprit de la 00000000000000000000.jpgferme: comprenez, au sens angélique, même s'il ne le dit pas clairement, car il ne s'adressait pas, dans ses conférences agricoles, à des anthroposophes. Mais ce n'est pas forcément le mot qui compte. C'est bien la chose.

Bref, ce n'est pas typiquement allemand, contrairement à ce que veulent faire croire certains, c'est un grand courant qui essaie de faire intervenir la connaissance du monde spirituel et élémentaire dans les pratiques professionnelles ayant partie liée avec le vivant, et qui est en retard en France à cause de l'uniformité de pensée qui caractérise ce pays, et la domination au monopole du matérialisme officiel. C'est dommage, mais c'est ainsi.

Il est du reste possible que, pour contourner l'obstacle, les biodynamistes ne parviennent pas toujours à mettre en avant, dans leur introduction à la chose, cette tradition française ou locale des êtres élémentaires et du psychisme de l'inanimé; on peut le supposer. Je l'ai vu un peu faire par un certain vigneron corse appelé Jean-Charles Abbatucci, sur son site Internet: il pratique la biodynamie, et en même temps dit vouloir renouer avec l'âme corse à travers ses vins, qu'il cultive exclusivement – regrettant, d'ailleurs, qu'aucune appellation vins corses n'existe et même ne soit permise, en France. Il ne lie pas explicitement la biodynamie aux ogres dont est peuplé le folklore corse, et qui y sont des sortes d'elfes effrayants, mais la superposition des idées suggère bien un lien. C'est une piste majeure à suivre.