20/02/2022

Le génie du Razès et les monstres du Bugarach, 7: les premières escarmouches

00000000000000.jpgDans le dernier épisode de cette étrange série, nous avons laissé l'Homme-Corbeau alors qu'il venait de comprendre qu'il devait combattre les monstres de Bugarach, afin de libérer l'humanité de leur horrible invasion.

Regardant la fée qui l'avait instruit, d'instinct il déploya ses ailes, et s'éleva dans les airs. Elle le regarda s'envoler – et, d'un grand coup dont vibra l'air, il s'en fut.

Lancé dans le ciel à une vitesse prodigieuse, il se précipitait vers Bugarach, qui n'était pas loin.

Passant par-dessus la montagne, il survola Tournebouix, puis Saint-André, au bas de la pente, montra à ses yeux aigus ses maisons blanches. Il survola ensuite d'autres montagnes, laissant derrière lui le creux épaissi de substance forestière, et, après avoir distingué à sa droite les demeures branlantes de Val-du-Faby, il aperçut devant lui la ville plus large et serrée d'Espéraza, aux légendaires chapeaux.

Il fut tenté par quelque paresse planante, mais voyant devant lui la colline de Rennes-le-Château il redonna un magistral coup d'ailes, passant par dessus l'église rénovée par l'abbé Saunière, et fonça au-dessus de l'admirable plateau où jadis les bergers faisaient paître leurs moutons, et rencontraient de temps en temps des fées qu'on appelle les mitounes, et qui s'amusaient à se déguiser en ravissantes dames, ou en bêlantes brebis. Plus tard des curistes oisifs, après leurs eaux de Rennes-les-Bains, dirent qu'elles étaient toutes Marie-Madeleine, certains en eurent même la vision. Mais elles n'en firent qu'en rire, et en repensant à cette histoire l'Homme-Corbeau rit aussi.

Délaissant le creux où à sa gauche s'étendait, au bord de la Salz, la ville de Rennes-les-Bains, il s'élança vers le pic de Bugarach, qui, au-dessus du somptueux plateau de Rennes-le-Château, se dressait à l'horizon, implacable et mâle, 000000000000000.PNGsentinelle de la vallée, pilier des Pyrénées avancées, colonne rassurante que vénéraient autrefois les bergers comme une dame bienveillante. Mais désormais, d'ignobles créatures l'infestaient, s'apprêtant à envahir le monde!

Il devinait, à sa base, des colonnes de monstrueux guerriers sortant de ses failles et, s'avançant vers le village de Bugarach, la dévasteraient avant de s'emparer de Rennes-les-Bains et d'en faire une base arrière, afin d'envahir ensuite la vallée de l'Aude en commençant par Couiza. De là, un détachement se dirigerait vers Quillan, afin de fermer par là l'accès à la vallée, mais l'essentiel descendrait le cours de l'Aude vers Limoux, prise bientôt ensuite, puis vers Carcassonne, à coup sûr conquise sans coup férir, puis vers Narbonne, qui tomberait probablement aussi. Depuis le bord de la mer, en longeant les côtes, ils s'en iraient, il en était certain, assiéger et prendre Montpellier, ville glorieuse, puis Marseille, ville populeuse, et, remontant le cours du Rhône, Lyon. Délaissant Genève sur leur droite, ils se précipiteraient vers Paris par la terre aplatie pour enfin conquérir la capitale et les seuls maîtres du monde!

Car même s'ils n'ignoraient pas que depuis presque un siècle Paris n'était plus vraiment le chef-lieu de la planète, ils n'en espéraient pas moins, en devenant les seigneurs sans conteste de la première ville d'Europe, recréer un empire qui ferait envie aux plus puissants princes du monde! En tout cas ils visaient loin, ils visaient haut, et voulaient faire 242948982_442898893858837_6610917087039096791_n.jpgbeaucoup de mal, n'ayant aucune pitié pour les hommes et comptant même s'en nourrir, puisqu'ils étaient, assurément, les proies les plus faciles qu'ils pussent. Mais l'Homme-Corbeau ne pensait pas qu'il les laisserait faire, il ne l'entendait pas de cette oreille!

Et quand il fut à portée du pic de Bugarach, voici! déjà en longues bandes sombres, telles qu'il les avait imaginées, il voyait ces monstres hideux se déverser comme un torrent immonde de la montagne et infester les deux rues du village. Entrant dans les maisons, ils les incendiaient, et violentaient leurs occupants – prenant plaisir à les voir souffrir, se nourrissant de leur épouvante. Car ils étaient des démons, en plus d'être des monstres extraterrestres!

Et certains déjà se précipitaient vers eux et les mangeaient crus, les jetant dans des terreurs innommables. Le sang coulait, jaillissait en gerbes brillantes sous leurs dents acérées qu'animaient des mâchoires énormes – et l'on entendait des cris, et les monstres avaient de la joie à poursuivre les fuyards et à les rattraper, car ils allaient bien plus vite Bloch 03.jpgqu'eux. Et, jouant avec eux comme des chats avec des souris, ils les dévoraient avec d'autant plus de volupté qu'ils les avaient imprégnés d'épouvante. C'était affreux à voir. Une vision d'apocalypse.

L'Homme-Corbeau néanmoins ne prit pas le temps de s'appesantir, ou de craindre pour sa propre personne. Connaissant d'instinct l'étendue de sa puissance (puisque le costume même lui parlait et lui confiait les souvenirs de ceux qui l'avaient porté auparavant), il fit jaillir de ses yeux rouges deux rayons qui transpercèrent de leur feu concentré un monstre qui, ayant posé la main sur l'épaule d'une vierge, s'apprêtait à lui faire subir les pires outrages avant de la dévorer – à moins qu'il n'eût, cet être abominable, l'intention effroyable d'engendrer de force en cette fille des hommes une lignée qui lui fût propre. Avaient-ils, ces monstres, l'intention de créer même une race hybride, qui pourrait les servir, et se répandre en leur nom parmi les hommes, pour mieux les dominer, pour mieux les commander?

L'ennemi touché s'écroula, après avoir regardé surpris les deux traits rouges sortir de sa poitrine, et verser du sang sur son ventre – noir et gluant. Mais c'était le sien.

Les autres levèrent la tête, et de leurs yeux entièrement rouges, dans leur peau molle et verdâtre – de leurs yeux où ne pointait qu'une vague étincelle qui leur tenait lieu de prunelle –, ils virent l'Homme-Corbeau au-dessus d'eux, les ailes grandes étendues, noires ombres cachant les étoiles – car il était nuit, déjà.

Or comprirent-ils qu'ils étaient en face d'un vieil ennemi, qu'il avait refait surface; car ils le reconnurent. Et ils se demandèrent comment il avait pu resurgir, car ils l'avaient vu mort, ils croyaient l'avoir tué au cours de la grande bataille des champs de Sidorlaz, en Savoie. Et voici qu'il était de nouveau là, comme ressuscité! Quel était ce mystère?

Mais il est temps, chers et dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette effroyable histoire.

08/02/2022

Captain Savoy et la fête impromptue des dix Disciples bénis

00000000000.jpgDans le dernier épisode de cette série étonnante, nous avons laissé, dignes lecteurs, Captain Savoy et ses dix disciples survivants alors que les trois qui n'avaient pas été encore adoubés venaient de l'être, et que même le Maître au Crucifix (lui d'habitude si austère et sombre) en avait marqué de la satisfaction.

Quant à la Houri alpine, elle était joyeuse et gaie, et ne cachait nullement son bonheur d'être enfin adoubée; plaisamment elle railla même Captain Savoy, d'avoir attendu si longtemps pour le faire, comme s'il ne l'avait point prise assez au sérieux. Captain Savoy, craignant qu'elle ne plaisantât pas, et que cette plainte ne fût un écho des reproches de l'Amazone céleste (dont la perte lui causait encore une vive douleur), fronça un sourcil. Ce que voyant (son masque collant à sa tête, comme s'il eût été une seconde peau), la Houri alpine partit d'un rire frais, cristallin et léger, affirmant qu'elle plaisantait, et acceptait en réalité d'être la dernière adoubée – puisque ainsi en avait décidé le sort. D'abord, parce qu'il fallait bien qu'il y eût un dernier, ou une dernière à cela; ensuite, parce qu'elle avait effectivement préféré rester joyeuse, légère et gaie, au cours de son initiation, et que cela ne lui allait pas forcément, de s'appesantir de lourdes pensées, et qu'elle aimait mieux rester le facétieux lutin de la troupe – que d'en devenir la sévère institutrice, la censeuse acariâtre, une vieille fille renfrognée!

Et Captain Savoy sourit, et lui dit qu'elle serait le meilleur des compagnons, et qu'il avait peut-être, au fond, gardé la meilleure pour la fin! Et elle rougit, et rit encore, mais plus doucement, et gênée. Pour tromper son pâle embarras, elle détacha de sa 272336983_4322867507813351_2111309538794090663_n.jpgceinture son fouet enchanté, reçu à peine quelques minutes auparavant, et en fit des figures qui se dessinèrent dans l'air en lignes de lumière – auxquelles s'ajoutèrent, bien vite, des étincelles de toutes les couleurs, car elle avait cet étrange pouvoir. Et il se produisit alors quelque chose d'étrange. Car de la bouche de feu du Démon vermeil vinrent des boules flamboyantes, et elles s'avancèrent, suspendues dans l'air, mues par leur propre volonté, entre ces lignes de lumière tracées par le fouet de la Houri alpine; elles tournèrent entre les traits ainsi créés, rencontrant et croisant les étincelles de couleur, et opérant avec elles un ballet merveilleux, dont tout le monde rit et se réjouit. Des applaudissements fusèrent, et la Femme de Cristal entonna un chant, de sa voix fabuleuse, et l'on s'étonna, car son rythme et ses mélodies semblèrent épouser exactement les mouvements des étincelles et des boules, comme si elle les commandait à distance, quoiqu'elles obéissent à la Houri alpine et au Démon vermeil; si profonde était l'unité de ces âmes, en cet instant!

Et le Noton bleu sortit de sous sa cape une lyre que personne n'avait jamais vue, et il accompagna de notes délicates le chant de la Femme de Cristal, et il parut à toutes les personnes présentes que des cordes pincées naissaient des flux de lumière, colorés différemment selon les cordes, et qu'ils s'enroulaient dans la pièce en créant de mouvants arcs-en-ciel, chose extraordinaire à redire. On allait de merveille en merveille. Une fête véritablement grandiose se préparait, voire s'accomplissait.

D'un pas délicat et souple le Léopard des Neiges avança un pied, se mêlant aux boules, étincelles et bandes de couleurs lumineuses; et, jouant avec elles à la vitesse de l'éclair, il se mit à danser, effectuant des mouvements impossibles à redire, mais tous communiquant la grâce la plus insigne, à tel point qu'il semblait dominer la pesanteur et les éléments, en être le complet maître. Le Nouvel Hanuman, aidé 000000000000.jpgde son bâton, le rejoignit, et, en gestes moins souples mais plus vifs encore, l'accompagna. Et la Femme-Faucon, sentant son cœur s'alléger, lui qui était encore rempli des ombres laissées par la départ de l'Amazone céleste, la Femme-Faucon s'élança et, sans perdre son apparence humaine, mais en s'aidant d'ailes soudain poussées à ses épaules, bleues et légères, aussi dansa en allant du Léopard des Neiges au Nouvel Hanuman, marchant véritablement sur l'air, quoique ce fût aussi bien de ses mains que de ses pieds, car, tournant sur elle-même, elle était horizontale essentiellement, au cours de ses mouvements. Et Captain Savoy sentit aussi son cœur s'alléger, et ses yeux diffusèrent une lumière qui se mêla à tout le reste, aux clartés et lueurs, aux gestes et mouvements qui se déroulaient devant lui, alors qu'il restait debout à l'extérieur du cercle, admirant l'art insigne de ses merveilleux disciples.

Le Maître au Crucifix, doucement d'abord, plus fermement ensuite, ponctua le chant de la Femme de Cristal, la lyre du Noton bleu, les mouvements des boules et des étincelles de la Houri alpine et du Démon vermeil, les gestes du Léopard des Neiges et du Nouvel Hanuman de ses mains claquées ensemble, de ses paumes se rencontrant. Et la Femme-Comète s'embrasa doucement, sans faire un bruit, et passa elle aussi entre les disciples, s'ajoutant à la fête. Il n'y eut pas un disciple qui, d'une façon ou d'une autre, ne participât à cette magnifique fête, en même temps une cérémonie. Car elle unit les cœurs sous la lumière de Captain Savoy, qui venait de plus loin que lui. De ses yeux rayonnait un éclat qui émanait du ciel, qui lui venait des astres, et des êtres sublimes qui y demeurent, et protègent l'humanité et ses parties depuis les hauteurs du monde. On le savait, et la grâce se répandait ainsi sur les disciples, et dans toute la pièce. Et les invités, fils de Tsëringmel et elfes de sa suite noble, admiraient ce spectacle créé par de simples mortels, surpris parce qu'ils pensaient, naïvement, que seuls des immortels comme eux étaient capables d'en créer de pareils. Mais ce n'était pas le cas.

Il est temps, néanmoins, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange histoire.