05/04/2021

Le répit de l'Elfe jaune

00000.jpgDans le dernier épisode de cette atroce histoire, nous avons laissé l'Elfe jaune, l'ami chéri de Momülc, alors qu'il venait de mettre en fuite trois spectres qui du temps de leur splendeur avaient été des elfes de haut rang.

La troupe des autres spectres, d'un rang moindre que les trois précédents, recula. Un sourd murmure courait parmi eux, trahissant l'inquiétude. Le premier disciple de Captain Savoy avait plus de force et de puissance, plus d'agilité et de rapidité qu'ils ne l'avaient cru.

L'Elfe jaune en profita pour les attaquer en se dématérialisant d'un coup puis en se rematérialisant près d'eux, leur envoyant une nouvelle salve de ses traits vermeils, et cela acheva de les épouvanter et de les mettre en fuite. 

Bientôt l'allée obscure fut tout à fait apaisée, et les chuchotements au loin devinrent assez craintifs, eux-mêmes, pour ôter toute inquiétude à l'Elfe sur la suite de ce qu'ils feraient, et pourraient faire. Il était clair qu'ils craignaient maintenant beaucoup son feu divin, tel qu'il sortait de son buste – et sa capacité à les en atteindre aisément, grâce à son adresse, et à son entraînement.

Sans plus se soucier d'eux, il se tourna et continua son chemin dans l'allée qu'il avait suivie, scrutant toujours de son œil aguerri la traînée de sang laissée par Arcolod le Noir. Soudain, il la vit tourner vers la droite, et emprunter une galerie étroite, et qui tournait, empêchant le joyau pectoral de l'Elfe jaune d'en éclairer le bout: les rayons en butaient sur un coude qui montrait, teinté de rouge par le feu de l'Elfe, la pierre suintante et couverte par taches de souillure noire. De cette galerie, le premier disciple de Captain Savoy sentit venir une odeur infecte, lourde, enivrante, menaçante, immonde. Et il lui semblait entendre, à intervalles réguliers, d'obscurs sifflements, sourds et aigus à la fois, remplis de défiance et d'hostilité.

Prudemment il s'engagea, repoussant de son bras les nappes de champignons brunes qui tombaient de la paroi au-dessus de l'arche ouvrant sur cette galerie. Mais elles n'étaient point inertes. À son contact elles frémirent et, avides, tentèrent de 00000000.jpgs'enrouler autour de son bras. Il secoua celui-ci, mais ne put le dégager que d'une partie de l'entité obscure; car elle se laissa arracher, mais des morceaux, justement, restaient collés à son costume – et il sentait, à travers les mailles fines, serrer et oppresser son bras – et même entrer, dans sa chair, de minuscules aiguillons. Dents ou griffes imperceptibles parsemaient, apparemment, cette matière immonde, et cherchaient son sang!

Il cligna des yeux et des rayons flamboyants en sortirent, consumant ces morceaux visqueux de champignon animé, et il entendit un cri au-dessus de lui, au plafond. Il crut entendre des mots, et il braqua son feu rouge vers le haut, et des yeux innombrables reflétèrent cette flamme, et clignèrent à leur tour. Mais ils le firent ensemble, comme si une seule volonté les animait – et il ne s'agissait point d'yeux humains, il faut le savoir: il n'avaient point de blanc, mais étaient entièrement noirs, et seules des étincelles brillaient sous leur vitre, lorsqu'ils étaient ouverts. 

L'Elfe jaune entendit un nouveau cri, et crut entendre, sifflée d'en haut, une voix le maudire, et jurer qu'elle se vengerait, et le dévorerait, s'en ferait un plaisir, de le dévorer vivant, et de l'entendre crier, alors qu'il serait dévoré!

L'Elfe jaune fit partir un gros rayon vermeil de son joyau pectoral, et plusieurs yeux en furent atteints, et l'immense être de champignon animé trembla sur tout le plafond, et le long des parois. Il se resserra, et en sifflant encore disparut dans les 0000000.jpgprofondeurs de l'allée centrale, que l'Elfe jaune venait de quitter. Il l'apercevait glissant sur la roche en frémissant et en tremblant, voire en s'enroulant sur lui-même, à la façon de serpents et de tentacules. 

Cet être horrible – ainsi que l'Elfe jaune l'apprendrait plus tard de Captain Savoy son maître – se nommait Salïnqïn; un elfe déchu du peuple des Orcadil l'avait engendré, après s'être lamentablement, hideusement uni à une goule faite de brume épaissie, dans son orgueil! Nous le reverrons avant la fin de ce récit, soyez-en assuré: et même, avant la fin de ce chapitre. Car il n'avait fui que pour mieux prendre l'Elfe jaune par surprise, craignant ses pouvoirs, et affectionnant la ruse, la dissimulation, la feinte. Orgueilleux lui-même, comme l'avait été son père désormais mort, il se plaisait à tromper les êtres en déployant une intelligence subtile, cachée, obscure, profonde – et, croyait-il, illimitée. Il jouissait de ce déploiement, et se disait le champion des ruses, l'esprit qui les inspire à tous, et le modèle de tous ceux qui tâchaient d'en avoir. Mais attendons qu'il revienne dans notre récit, pour en dire plus, sur son caractère et sa folie.

Le regardant un instant fuir, l'Elfe jaune ne perdit pas de temps à s'inquiéter de ce qu'il ferait, son ouïe lui inspirant confiance – et trahissant à sa conscience, il en était sûr, les tremblements visqueux que l'être faisait entendre lorsqu'il glissait sur les parois auxquelles il adhérait par d'étranges ventouses.

Il continua son chemin et, précautionneusement, prit le virage étroit qu'il avait vu de loin. L'étroitesse de la voie demeura longtemps, et un vent froid l'assaillit, à mesure qu'il avançait. Il sentait une présence, devant lui, dont il savait qu'elle l'attendait, pâle et spectrale – à moins que ce ne fût simplement Arcolod le Noir.

Soudain, il perçut, sur la droite, un creux et, curieusement, son rayon pectoral ne parvint pas à en percer l'obscurité, comme si elle était ensorcelée. Il ralentit, bien qu'il n'allât aucunement vite, et atteignit, lentement, lentement, cette ouverture sombre. Au moment où il y passa le bras, le corps, la poitrine bien dessinée de guerrier fier, la cuisse musclée et souple, il vit surgir sur lui un ignoble monstre, semblant avoir matérialisé les ténèbres.

Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à cette effrayante histoire.