09/05/2021

Captain Savoy et la défection de l'Amazone céleste

2a3a5c0125cf83958c93cf9cad436dfd.jpgDans le dernier épisode de cette furieuse série, nous avons laissé Captain Savoy et ses amis de nouveau maîtres de Chambéry après la mort d'Ortacul et la débandade de ses troupes.

Hélas, le seigneur prévu de la cité, j'ai nommé le vaillant Noton bleu, était dangereusement blessé, et il fut sans tarder emmené vers le Grand Bec, pour être soigné par les fées de Tsëringmel. La joie était donc bien loin d'être vive.

Et puis il y eut l'Amazone céleste, qui, rhabillée, resta longtemps muette: elle avait subi un choc. Elle regardait Captain Savoy avec de la haine dans les yeux et de l'écœurement à la bouche. 

Il ne faisait pas attention à elle, s'affairant autour des blessés, venant parler aux habitants innocents de Chambéry qui se demandaient ce qui était arrivé, et comment allait évoluer désormais leur sort!

Finalement, elle s'approcha, et prit Captain Savoy par le bras. Il se retourna, et la regarda. Son regard étincelant ne laissait passer aucune émotion: la clarté qui sortait de ses yeux, derrière son masque, ne montrait point la prunelle. 

Elle lui dit: Captain Savoy, tu as choisi de ne pas me sauver de l'humiliation, alors que tu aurais pu. Je crains que pour toi, simple mâle ordinaire, les femmes n'aient pas la même valeur que les hommes. Tu ne comprends pas ce que les femmes vivent, ou ce qu'elles ressentent, quand elles subissent ce que l'ignoble Ortacul m'a fait subir. Tu as même essayé de le sauver: crois bien que, pour ma part, quand j'ai vu les grosses mains blanches des géants le saisir, je n'ai vu là que juste rétribution. J'aurais voulu arracher son cœur de mes propres mains, et le démembrer de ma propre lame.

J'espère que, là où il est, il subit les justes tortures qu'il mérite, et qu'on ne le reverra plus jamais sur la surface de la Terre. Je bénis son maître maudit, qui le punit certainement de m'avoir ainsi déshonorée, quand toi tu ne faisais rien. Mais rien.

Ayant dit ces mots, elle s'arrêta, attendant que Captain Savoy réponde; car elle espérait une réaction compatissante, et des regrets. Mais Captain Savoy, de son côté, attendait qu'elle continue, ne disant rien non plus. Alors la colère monta aux joues rougies de l'Amazone céleste, et ses yeux lancèrent des flammes.

Et elle dit: Sois maudit, toi, et ton équipe de chevaliers savoisiens qui n'honorent point les femmes comme ils devraient, et qui se mettent au service du règne impudique des hommes sur le monde. Moi, je ne me mettrai évidemment pas au service de Mardon le 161029795_1402697330068007_2227229053218002874_n.jpgMaudit, mais je resterai solitaire et libre – ne prendrai plus position ni pour le Bien, ni pour le Mal, et ne ferai que servir celui qui voudra bien venger les femmes des crimes dont elles ont été et dont elles sont encore tous les jours les victimes! Et s'il s'avère que Mardon prend un tel engagement, et que tu le combats, je te combattrai, Captain Savoy, car, sache-le, tu me dégoûtes, et je te hais.

Elle se tut, et, telle une statue de jugement, demeura devant lui, ferme, debout, immobile. Et tout autour les autres étaient inquiets, ils attendaient avec angoisse de voir ce qu'allait faire Captain Savoy. Mais lui une fois de plus ne dit rien. À peine un éclair fusa de son regard impénétrable. 

Puis il leva la main et tenta de la mettre sur l'épaule de l'Amazone céleste. Mais elle fit un bond en arrière, lança son pied en avant vers le ventre de Captain Savoy, qui en fut touché et en plia: non que le coup fût pour pour lui impossible à soutenir – qu'il l'eût été si un autre, un ennemi, le lui eût donné – mais que, venant de sa disciple préférée, il lui semblait plus amer et plus profond que n'importe lequel de ceux qu'il avait reçus, et que sa moelle des os en souffrit, le faisant frémir de tout son être.

Voyant cela l'Amazone céleste tourna les talons, marcha quelques pas, puis, sautant dans les airs, s'y envola pour disparaître à la vitesse de l'éclair. Se fondant dans le ciel du sud, elle laissa derrière elle une traînée de lumière qui semblait teintée de feu noir, mêlée en tout cas de rougeoiements qui rappelaient la couleur du sang.

Elle s'élança vers les Pyrénées, dit-on; là, dans ces hauteurs sauvages et austères, peu peuplées des hommes, elle s'y bâtit un palais dans une montagne, en aménageant d'abord une grotte, après avoir soumis les gnomes qui vivaient là. Ils tentèrent d'abord de lui résister, mais sa colère ne fit pas parmi eux de quartiers, et ils se soumirent, saisis de peur. Au reste, sage et compatissante avec eux, elle énonça de justes lois, et ils n'eurent pas à s'en plaindre, ils devinrent peu à peu heureux d'avoir été vaincus, et fiers de la servir, car elle était puissante et belle. Ils la regardaient comme une déesse, et les mortels à l'entour eux-beniamino-bradi-birdman.jpgmêmes commencèrent à lui vouer un culte, ce dont elle fut fort satisfaite. Car elle assurait, car elle prétendait que, ainsi guidés vers la lumière par une femme sacrée, ils n'en évolueraient que mieux, sur la voie qui menait à l'accomplissement, et pensait, très sérieusement, que leur peuple s'en trouverait bien, et régnerait sur les plaines, qu'ils en acquerraient une gloire immortelle, sans pareille. Et les nains qu'elle gouvernait en tiraient orgueil et souvent tourmentaient les hommes mortels, exigeant d'eux des offrandes et des soumissions que même l'Amazone céleste ne réclamait pas, devenant de véritables tyrans. Mais l'Amazone céleste les laissa faire, comme si la véritable justice ne l'intéressait plus. Elle ne les arrêta que quand, allant trop loin, ils s'exposaient à la vengeance des protecteurs secrets de ces communautés périssables. Car plusieurs existaient, bénis des dieux, notamment l'Homme-Corbeau, protecteur du Razès, et plusieurs fois il intervint pour protéger les hommes de la tyrannie des Nains. Or elle ne voulait pas l'affronter. Et puis il y avait Sinislën, au sommet du Canigou, qui la surveillait de sa tour haute et blanche, et s'inquiétait de la voir grandir, ne voulant point que son règne souffrît aucune ombre, aucun amoindrissement. Toutefois à distance elles se mirent d'accord pour ne pas se combattre, et garder chacune ses prérogatives propres.

Mais il est temps, nobles lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette terrible histoire.

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