04/08/2019

Rudolf Steiner et le Monde diplomatique

remi 01.jpgIl y a quelque temps, Le Monde diplomatique a fait paraître un article à charge contre Rudolf Steiner et l'Anthroposophie, et le titre seul m'a étonné, car il fait de la seconde une multinationale de l'ésotérisme.

Cela m'a étonné, car je ne vois là rien de répréhensible, d'avoir un ésotérisme multinational, voire mondial. Je ne crois absolument pas aux ésotérismes nationaux - car il n'y a aucune apparence que les anges ou esprits qu'étudie l'ésotérisme fassent cesser leur action sur l'humanité parce que celle-ci a mis ici ou là des bureaux de douane!

Naturellement, les peuples ont leurs génies, mais ils sont forcément subordonnés aux esprits planétaires, qui sont les mêmes pour tout le monde. D'ailleurs, là n'est pas le problème: je crois comprendre, l'ayant lu de temps en temps, que Le Monde diplomatique croit à l'État-Dieu, et donc ne conçoit pas de spiritualité au-delà de la communauté nationale officielle.

L'avouerai-je? Quoique adepte avoué de Rudolf Steiner, je n'ai pas lu l'article. Je me suis fié, pour son contenu, au compte-rendu que m'en a fait mon amie Françoise Bihin, qui a de son côté écrit remi 01.jpgune réponse circonstanciée sur son blog. Pour moi, j'ai relativisé, en privé, l'importance du Monde diplomatique: je ne sais qui le prend encore au sérieux. En tout cas je ne le lis plus depuis longtemps. Je n'allais pas changer mes habitudes pour Rudolf Steiner – ni, surtout, pour ceux qui s'en prennent à lui.

Mais un membre de mon proche entourage m'a reproché d'aimer Rudolf Steiner sur la base, je crois, des accusations du Monde diplomatique, et j'ai bien dû lui répondre, car c'est un de ces proches auxquels on est lié pour la vie, par le sang. Sur de tels liens, le karma pèse plus lourdement, pour ainsi dire.

Il me disait, lui, aimer Jean-Jacques Rousseau et ses promenades innocentes, et pas Rudolf Steiner dont le libéralisme sans frein lui semblait aberrant, et son idée sur l'inégalité des races révoltante.

J'ai sauté sur l'occasion pour lui répondre que moi aussi j'aimais Rousseau, et que cela prouvait quelque chose. Steiner, en effet, n'a jamais parlé de ce philosophe genevois que comme d'un incurable bavard. Or, je lui trouve aussi du génie, et cela prouve que je ne suis pas forcément les idées de Steiner en tout. Même s'il était vrai qu'il prônait le libéralisme total et croyait à l'inégalité des races, cela ne m'obligerait en rien à partager ces opinions. Car quoi qu'on croie ici ou là – ou feint de croire par une forme d'obsession spécifique –, il n'a évidemment pas passé sa vie à parler de ces deux sujets: il en a abordé bien d'autres.

H. P. Lovecraft était notoirement raciste: et pourtant je l'aime. Mais pas pour cette raison.

Voltaire était notoirement libéral; mais il avait ses qualités.

Il est néanmoins faux, à mes yeux, que Steiner ait eu ces principes. Car c'est justement en le lisant que j'ai fortifié en moi l'idée qu'ils étaient mauvais. Cela n'a donc, pour moi, pas de logique.

Steiner disait que le libéralisme n'était valable que dans la sphère culturelle: il prônait en la matière une liberté absolue. Et moi aussi. Mais pour ce qui est de l'économie, il disait que les droits limitaient son activité comme le font les montagnes et les mers, qui freinent ou empêchent la circulation des biens, et remi 01.jpgen augmentent le coût. De même, dans son idée, le droit devait faire obstacle à l'économie quand elle ne lui est pas conforme. Si elle crée des inégalités, l'État doit les rétablir. Il doit veiller aux droits humains élémentaires, tels que la Culture, le Logement, l'Éducation, l'Alimentation, la Santé. Il doit payer ce que les pauvres ne peuvent pas payer pour que ces droits soient respectés.

Mais Steiner défendait paradoxalement la libre initiative individuelle, puisqu'elle relevait de la culture: chacun vend ce qu'il conçoit lui-même, en tâchant de lier ce qu'il aime et ce qu'aimera le public. Cela ressortit à la spiritualité libre, et cela fait du capital un moyen d'expression personnelle. La question politique n'est pas de savoir si le capital est bon ou mauvais, mais de veiller à ce qu'il ne soit pas utilisé contre les droits des gens, d'une part, et à ce que ceux qui ne disposent pas spontanément d'un capital pour entreprendre puissent aussi en disposer d'un, d'autre part. Donc, Steiner n'était pas communiste, mais individualiste; et c'est ce que lui reproche sans doute Le Monde diplomatique. Car sinon il est faux qu'il ait nié que l'État devait intervenir dans l'économie pour faire respecter les droits des contractants, et plus généralement du peuple. Ce qui déplaît aux collectivistes, qu'ils se réclament de Robespierre, de Staline ou de Mao, c'est simplement que Steiner croyait à la liberté de l'individu.

Justement, il a nié que le concept de races ait une véritable valeur, contredisant à cet égard le colonel Alcott: ce disciple de H. P. Blavatsky, dont il avait été lui-même, présentait ce concept comme valide. Mais pour Steiner, seul l'individu était créateur, seul il recevait le Saint-Esprit, seul il était inspiré. Il n'était donc pas communiste.

Il n'était pas racialiste non plus. Il n'accordait pas à la race le pouvoir de se lier spécialement à la divinité. Pour lui, le lien héréditaire n'était pas céleste, mais terrestre. Les christ.pngindividus étaient à ses yeux tous égaux devant Dieu. Il prônait la Liberté, l'Égalité, la Fraternité: la liberté dans la vie culturelle, l'égalité dans les droits de chacun, la fraternité économique. 

C'est à ce troisième titre, du reste, qu'il ne prônait évidemment pas l'égoïsme. La fraternité dans l'économie exige déjà qu'on n'impose pas des produits dont on est le seul à avoir le goût. Mais c'était davantage. Pour Steiner, en effet, l'économie n'était pas fondée sur le seul marché: pas du tout. Il disait qu'un tiers de l'économie était, certes, dans la vente, un autre tiers dans le prêt, et un autre tiers dans le don. Il voulait faire entrer le don dans l'économie, au lieu de le laisser au dehors, en le réservant souvent à l'État, et c'est par là que l'économie devenait fraternelle et que le Christ pouvait aussi vivre en elle.

Les institutions anthroposophiques essaient de réaliser cet idéal, et de faire ainsi vivre le Christ en leur sein. Elles vivent de ce que paient ceux qui utilisent leurs services, des emprunts qu'elles prennent initialement, et des dons reçus par les citoyens libres, qui choisissent de donner par amour à ces institutions, et d'être solidaires de leurs 0000000000 (2).jpgprochains. Le principe est donc loin de l'égoïsme; il est seulement que puisque cela doit reposer sur la liberté, l'État ne doit pas s'en mêler. D'ailleurs, l'amour obligatoire n'accueille pas l'esprit divin en lui. Même s'il est national.

Certes, Steiner concédait que, dans les temps anciens, une qualité spirituelle s'était transmise par les voies de l'hérédité. Mais pour lui, cela datait d'une autre époque, antérieure à la venue du Christ. Alors l'homme était soumis à des âmes-groupes, comme les bêtes. Il estimait que l'être humain avait à cet égard évolué, s'était individualisé, que le corps même avait changé, et s'était mis en état de recevoir l'esprit pur, divin - et de juger par même, d'aimer de son propre chef, d'aider son prochain librement.

Il pensait comme Pierre Teilhard de Chardin que la conscience s'était accrue, et avait affranchi l'être humain de ses ancêtres, et lui avait ainsi fait entrevoir des organisations collectives d'un nouveau genre, fondé sur la liberté et l'amour, le Christ.

Et c'est ce qui déplaît tellement aux collectivistes, qui, adorateurs de l'État, veulent lui soumettre les individus. L'individualisme éthique de Steiner, entrelaçant deux tendances apparemment contraires, la liberté et l'amour, les choque et leur fait croire, si tant est qu'ils soient de bonne foi, que Steiner préférait, à l'État moderne, les lignées archaïques.

Aussi, comme ils rêvent de prendre la tête d'un État, et qu'ils brandissent leurs beaux principes surtout à cet effet, ils sont furieux que Steiner ait trouvé une autre solution pour exercer la solidarité et la fraternité économique, et qu'il ait 00000000000.jpgmême pu l'accorder à la liberté individuelle, dont évidemment, à cause de leurs projets, ils ne veulent pas! Cela les prive simplement de la possibilité de commander un jour!

Steiner était en réalité une sorte d'anarchiste mystique. Adolf Hitler a lui-même déclaré que ses pensées étaient du genre juif. Il était profondément universaliste. Ne voulait absolument pas du nationalisme allemand.

Steiner est toujours l'ennemi des étatistes, il faut l'admettre, et tous les partis politiques peuvent trouver des arguments contre lui. Même les anarchistes matérialistes, qui ne veulent pas du tout de l'État, et prétendent que l'instinct bestial, qu'ils croient pur, suffit à la communauté solidaire, lui en veulent, le trouvant trop chrétien. Mais tout de même, l'État garantit les droits. Il maintient actifs les principes saints, face à ceux qui n'en veulent pas.

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