08/04/2015

Le latin et la religion antique

800px-The_Parthenon_in_Athens.jpgJe suis allé il y a quelques années en Grèce avec une classe de collégiens latinistes, et j'ai beaucoup aimé ce voyage parce qu'il ouvrait sur l'ancienne religion grecque et faisait percevoir que la mythologie en était un élément fondamental. Les modernes croient volontiers que même dans l'antiquité, elle n'était qu'un procédé de rhétorique, un ornement du discours - comme dans le classicisme français. On veut tellement apprendre à vénérer celui-ci qu'on le projette sur les temps antiques sans aucune vraisemblance.

Et puis il y a sans doute l'obsession de la laïcité qui en réalité impose à la culture un agnosticisme dénaturant. Car les élèves que j'accompagnais se sont avoués surpris de l'omniprésence de la religion dans la Grèce antique. Ils avaient cru, sans doute, que les anciens Grecs et les anciens Romains étaient surtout des philosophes et se moquaient des croyances des peuples barbares; mais les peuples grec et latin étaient eux aussi croyants, fervents, pieux, et les philosophes qui relativisaient cette religiosité étaient minoritaires, et surtout ils ne contestaient par exemple pas l'existence des dieux, ou du moins de la divinité en général, de telle sorte qu'ils justifiaient de toute façon la vie religieuse du peuple, regardant les croyances comme leur étant utiles pour leur évolution personnelle - même s'ils estimaient aussi qu'elles déformaient le vrai message de la divinité. Platon notamment se plaignait qu'il accommodât trop celle-ci à ses petits désirs; mais lui-même rendait hommage aux êtres célestes.

Dans les faits, on se rendait à Athènes - au Parthénon - pour se purifier de ses péchés, exactement comme dans un pèlerinage chrétien, bouddhiste ou musulman, et prendre les anciens Grecs pour modèle quand on brandit l'agnosticisme participe d'une sorte de mensonge comparable finalement à celui des Jésuites quand ils prétendaient que les principes du christianisme se trouvaient déjà dans la philosophie de Sénèque. François de Sales en tout cas l'a toujours nié!

Ce qui est vrai, en revanche, est que les anciens Romains eux aussi pensaient que s'élever moralement était se rapprocher des dieux et donc relevait de la religion. Car pour eux Rome même était liée aux 1.jpgdieux, de façon naturelle et spontanée. Si les poètes classiques du règne d'Auguste ne le revendiquent pas, c'est parce que cela relève pour eux de l'évidence. Cela apparaît clairement dans les débats entre les païens et les chrétiens, quelques siècles plus tard. La citoyenneté romaine était une citoyenneté céleste; Rome était un morceau détaché du monde supérieur. Même Boèce, philosophe platonicien et chrétien de lignée romaine, affirmait que les lois émanaient des astres et de leur ordre idéal, qu'on tâchait d'imposer au chaos terrestre. La cité n'avait pas d'autre sens, pas d'autre but! Elle n'était pas une simple technique pour vivre ensemble. Que les hommes célestes pussent vivre ensemble selon les lois de la justice idéale relevait de l'évidence; mais le but n'était pas purement terrestre: il s'agissait bien refléter la vie des dieux.

Rome était ainsi regardée comme une cité divine, et son empire comme ne devant jamais prendre fin; il faudra attendre saint Augustin pour qu'on projette dans un avenir plus lointain la cité idéale, et qu'on ne la place plus sur terre, celle-ci corrompant forcément, à terme, ce qui émanait du ciel!

Pourtant saint Jérôme lui contestait que Rome ne fût pas parfaite, la pensée de Dieu pleinement réalisée. Consciemment ou non, il renouait avec l'ancienne et première doctrine, qui faisait des lois des révélations de Jupiter, des écrits de feu perçus en vision sur sa poitrine, dans l'éther, par les pères fondateurs.

C'est cela qu'il ne faut pas cacher aux jeunes qui apprennent le latin, car c'est frappant, significatif, et adapté à leur âge, qui a besoin d'images fortes. Et en plus elles sont vraies, davantage que l'idée qui regarde les lois romaines comme émanées du seul intellect humain, ayant un but seulement pratique. Elles venaient, comme eût dit Joseph de Maistre, de la nuit de l'âme - dans laquelle vivent les archétypes.

02/02/2015

Montagnes sacrées

Tigre-Zhang.jpgDans Hommes, cimes et dieux, Samivel a démontré que dans le monde entier, les montagnes étaient considérées comme sacrées, comme porteuses de forces dans lesquelles la divinité était appelée à se manifester. Ce qui m’a le plus frappé, à cet égard, est peut-être la tradition des Immortels taoïstes, en Chine: à force de purification, des hommes étaient divinisés - et sous une forme sublime vivaient sur les sommets.

On a tort de croire que la seule force qui s’exerce dans la nature est la pesanteur: les plantes, chaque printemps, nous montrent que d’autres forces sont à l’œuvre qui vont vers le ciel et font monter la matière qu’elles soulèvent. Saint Augustin disait que la flamme a un poids qui la pousse vers les hauteurs.

Or, ces forces existent aussi dans la terre, même quand il n’y a pas de plantes, et elles tendent à suivre les pentes des montagnes, pour se concentrer au sommet et former une invisible flamme. Les pyramides tentaient en réalité de les capter; ainsi l'âme des rois montait plus vite au ciel!

Dans le feu que le regard intérieur distingue sur les sommets, il perçoit des êtres enchantés, s'appuyant sur des couleurs. Le mont-Blanc n'y échappa pas: les Savoyards plaçaient à son sommet un royaume de fées, inaccessible et mystérieux. Leur reine commandait aux éléments, et était couronnée de cristaux étincelants. J’ai fait, de cette légende, un poème, une fois, que j’ai intégré dans mon livre De Bonneville au mont-Blanc - recueil de textes poétiques ou même mythologiques sur le chemin qui mène au roi des monts!

Il faut savoir que cette reine des fées mène là-haut une sorte de combat contre les forces mortifères de la terre; la glace qui jaillit des hauteurs en est comme le déchet, le résidu. C'est en tout cas ce que j'ai suggéré dans mes vers!

Cette glace est comme une cendre qui contient aussi le sang des êtres qui vivent dans le monde éthérique, les anges de la terre. Leur sacrifice permet à celle-ci de se régénérer: la glace contient le feu dmontagne.jpgont jaillit la vie - et qui apparaît quand les rivières nées des glaciers commencent à ondoyer dans les vallées comme des serpents d'or. En effet, comme le disait David Lindsay dans A Voyage to Arcturus, le feu pur de la vie est à son point de départ trop vif pour être saisi par la matière: il a trop de puissance, quand il se détache des ailes de flamme de l'ange créateur. La glace déjà le saisit - et c'est l'éclat bleu qu'on distingue dans ses profondeurs! Puis il s'atténue, arrêté, enchaîné par mille êtres invisibles liés au sol, pour enfin se déposer sur les berges et y créer les fleurs, le règne végétal.

L'adjectif blanc viendrait d'un mot celte signifiant brillant; là est une lumière, et un pont d'arc-en-ciel - destiné aux hommes justes! Quant aux autres, ils ne peuvent, dit-on, atteindre le véritable sommet, qu'un être glorieux à l'épée flamboyante garde en la faisant tourner; il a le pouvoir de faire errer sans fin les profanes autour du vrai sommet de la montagne sainte, et de faire prendre un autre sommet, qui est faux, pour celui-ci.

On aperçoit ce pont lumineux d'en bas, et des poètes visionnaires l'ont décelé; ils ont dirigé leur regard vers le haut, et voici! ils ont perçu la lance de l'archange archangel-michael-1.jpgsaint Michel plantée sur ce pic, donnant comme une direction. Car il faut savoir que Chamonix est sous le patronage du prince des anges, comme souvent les paroisses de montagne. La reine des fées garde le lieu où cette lance a été fixée dans le sol, et s'occupe du jardin cristallin qui en est né: car la hampe a fleuri, a fructifié, elle a donné des feuilles! Et elles étaient fines et transparentes, et les fruits ressemblaient à du cristal. Car là-haut la neige n'est pas froide, et elle se mange, elle est ce qu'on appelle la manne.

L'archange a laissé son arme à la façon d'un clou dans le flanc du dragon qu'il a jadis vaincu là, et dont les restes sont ce que peuvent voir les yeux humains. Et cet arbre nouveau est aussi comme une colonne de feu qui peut être gravie, et qui donne accès au ciel.

Or, on raconte que l'épouse céleste de Captain Savoy l'a prise dans l'autre sens, l'utilisant pour descendre: elle a voulu se réfugier dans ce royaume d'argent lorsqu'elle est venue, contre le vœu de son père, sur terre pour se rapprocher de son mari. Demeurée dans ce monde pur, elle n'enfreignait pas vraiment l'ordre du père! Celui-ci l'accepta. Il fit même rayonner depuis les étoiles sa bienveillance. Car voici! comme l'a dit Jules Michelet, le mont-Blanc est un morceau détaché de la lune – c'est à dire, somme toute, un bastion avancé du château lunaire où vivent les Immortels. Mais il en sera sans doute question plus en détail dans la série spéciale Captain Savoy.

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12/11/2014

Le pèlerin de Delphes

r00grece0056.gifJ’étais à Delphes, et la nuit tombait; le soir dorait le ciel et la mer, au loin: la baie s’étirait entre les terres. Car pour celui qui ne le sait pas, Delphes est sur le flanc du Parnasse, et domine la mer. La Grèce a peu de lampadaires; la vue que j’avais restait pure, semblable à celles qu’on devait avoir au temps jadis.
 
Or, j’eus une vision. Soudain, je vis une barque antique, portant une voile latine - et un vieillard dedans. Il s’agissait d’un pèlerin, qui venait dans la ville sainte, pour les anciens le nombril du monde. Il désirait consulter l’oracle, et trouver le Chemin: aspirait à rencontrer Apollon; cherchant à s’amender.
 
L’esquif passait dans la mer illuminée, et voici! je fus bouleversé. Avais-je vu déjà cela? Avais-je été ce vieillard, dans une autre vie?
 
C’était comme une nef passant dans l’éther cosmique, que parsemaient les étoiles. Le pèlerin me parut n’être qu’une ombre au sein de flammes célestes. Sous sa barque je vis une main immense, qui la soutenait, l’emmenant vers l’Infini. Sa voile luisait - pleine d’un feu qu’un elfe me parut y souffler. Il s’enfonçait dans une brume ensoleillée, et le regard du vieillard s’éclairait.
 
La vision disparut. Mais le lendemain, sur le site de la Delphes antique, je regardai le fond de la vallée déserte, alors verte: nous étions en février. Pas une maison visible, ni personne; pas de trace de bergers, ni de culture. Mais à mes oreilles le bruit de la foule des pèlerins antiques me parvint, comme surgi du passé; et je vis leur théorie - leurs carrosses, leurs charrettes, leurs chevaux, leurs chars, leurs bœufs, leurs moutons, qu’ils menaient avec eux.
 
La rivière était à sec; les rochers jaunes me surplombaient, menaçants. De là-haut on jetait les Gustave Moreau - ''Apollo Victorious Over Python'' (detail) (250).jpginfidèles, les impies, les sacrilèges. Ésope aurait été précipité de ces sommets, après avoir cherché à pénétrer dans le sanctuaire interdit et vu ce qu’il était proscrit de voir.
 
En ces lieux, dit-on, Apollon vainquit Python; et du souffle de ce dragon enchaîné seraient longtemps sortis les fameux oracles. Un jour le dernier fut dit: désormais la rivière serait muette. Julien l’Apostat le reçut, et accusa les chrétiens d’être la cause de la fuite des êtres enchantés. Mais en est-il ainsi?
 
Apollon était une figure du Christ; dans le monde astral puis élémentaire il était venu, avant de s’incarner en Judée: il avait vaincu le Dragon, à travers celui qu’on a nommé Apollon, ou l’archange saint Michel. L’oracle ne parlait plus, à Delphes; mais le Saint-Esprit n’était-il pas descendu sur les apôtres en langues de feu, et ne pouvaient-ils à présent saisir toutes les langues? L’Oracle ne s’était-il pas placé dans le cœur de l’Homme? Quel lieu pouvait contenir en particulier la divinité, désormais? Toute la Terre ne contenait-elle pas le Christ? Flaubert disait que son sang coulait dans nos veines.
 
Pourtant une nostalgie me poignit: je me souvins de la ferveur, de la piété, du temple, de Plutarque qui y fut prêtre, de la figure du dieu solaire: qu’en restait-il? Que demeurait-il de cette grandeur, de cette noblesse, de cette vie vécue près des dieux? Où étaient les pèlerins? Julien l’Apostat déjà avait eu ces regrets, cette nostalgie; et il avait tenté de ramener l’ancienne religion. En vain.
 
Le combat d’Apollon et de Python néanmoins n’était-il pas dans mon âme? Je l’y voyais bien encore. SpaceShip_by_zsolti65.jpgNus étaient les rochers, en ruines le temple; mais la lutte entre la lumière et les ténèbres était dans mon cœur. Or, là où les camps se touchaient, un point brillait comme un astre, et il s’en déployait des couleurs, qui formaient un arc-en-ciel; et de merveilleux souvenirs apparurent - mais aussi des visions du futur, je crois. Des êtres splendides, dans un vaisseau spatial, revinrent de l’endroit où jadis s’était enfoncé le pèlerin céleste; je dis un vaisseau spatial, mais c’était bien autre chose qu’une idiote machine: il s’agissait d’un être vivant, animal de l’éther à la forme d’oiseau, de cygne - mais dont les ailes eussent été d’or: il ressemblait, aussi, au phénix; et les êtres lumineux qui étaient dessus étaient semblables à des anges. Leurs yeux étaient pleins d’éclats; leurs fronts étincelaient. Lentement ils s’avancèrent, tendant la main, comme en signe de bénédiction.
 
Une clochette retentit à mon oreille; la vision disparut. Il était temps de partir. Je remontai dans l’autocar; nous filâmes vers Athènes.

07:42 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (2)