23/11/2018

Montagnes sacrées et légendes celtiques

kerry.jpgDans le Kerry, en Irlande, j'ai longé le pied d'une montagne étrange. Près de la mer, elle était haute, raide, abrupte, mais couverte jusqu'à son sommet d'un tapis d'herbe - comme souvent dans l'Île Verte, où le vent empêche les forêts, mais la pluie permet la verdure. Elle était splendide, et rayonnait.

À son sommet, quelques rochers gris se dressaient. Or, un panneau annonçait qu'ils n'étaient pas naturels: il s'agissait des ruines d'une citadelle datant de l'âge du fer - soit de milliers d'années! Mieux encore, son bâtisseur était réputé un roi doté de pouvoirs magiques que les Gallois ont divinisé - comme s'il avait abrité un dieu, ou comme s'il avait été quelque elfe épaissi! Et peut-être était-ce le cas.

Mais à présent, il ne restait de lui que le corps de cette montagne, qu'il habitait de son énergie ancienne.

Et je me dis que, possiblement, la montagne de saint Patrice, que j'ai gravie, était déjà un lieu de culte dans l'antiquité, et qu'elle était réputée le corps d'un dieu, du dieu protecteur de l'Irlande entière. Au Tibet, les montagnes sont la partie visible de divinités terrestres, nobles et grandes, protectrices des pays environnants; l'esprit s'en détache et s'en manifeste sous la forme de déesses, de fées virginales et maîtresses d'elfes. Milarépa a souvent eu affaire à elles. Il les a ralliées au bouddhisme - tourné vers les divinités d'en haut, les étoiles. Car la pesanteur tend constamment à faire pencher les êtres terrestres vers les profondeurs de la Terre seule, et à les couper de l'âme cosmique. Pour Milarépa - et d'autres -, le Bouddha était justement l'être qui avait réorienté les cœurs vers le ciel, et l'esprit pur des galaxies. Cette ouverture à l'ensemble des divinités était indispensable, car l'être humaintseringma-classic1.jpg n'était pas fait pour limiter son évolution à la Terre. Il devait continuer sa route au-delà de celle-ci: elle était infinie.

Patrice abritait-il l'esprit de sa montagne - le Géant irlandais du temps jadis? En était-il le fils spirituel secret - était-il né une seconde fois en touchant un sol dont le génie voulait, soudain, se revêtir du christianisme romain?

S'il avait été trop romain, il ne l'aurait pas accepté, sans doute; car Patrice avait eu pour projet de se rendre à Rome, depuis la Grande-Bretagne où il était né, mais il s'était arrêté en Gaule, auprès de saint Germain; il ne connaissait le christianisme qu'à travers ce Gaulois.

Saint Colomban, plus tard, se plut à rappeler que l'Irlande n'avait jamais connu la puissance romaine, et que, pour elle, Rome n'était qu'une tradition culturelle – apostolique. Dès lors, peut-être, Patrice pouvait être accepté, et l'esprit de sa montagne, le dieu tutélaire d'Irlande, se placer en lui et le guider – lui apparaissant une fois par semaine, lorsque son âme sensitive se détachait...

Il s'appelait en latin Victorinus, mais que cela traduisait-il en gaélique? J'ai déjà évoqué la possibilité qu'il s'agissait de la même entité que sainte Brigitte. Le génie de l'Irlande, représenté à l'époque de la prise d'indépendance sous la forme classique d'une femme couronnée d'une citadelle et de tours et guidant un enfant, peut-être est-ce encore la même personne divine; l'enfant, c'est l'être humain en devenir, l'esprit encore puéril d'une nouvelle sorte d'êtres. Tel était Patrice.

Mais tel avait aussi été le roi enchanté du sommet de ma montagne du Kerry. Un esprit supérieur s'était lié à lui, il était le fils d'un elfe - comme Thésée, avant de fonder une forteresse sur l'acropole d'Athènes, avait été celui de Neptune. La montagne seule pouvait le contenir, et c'est la raison occulte pour laquelle les anciens Irlandais construisaient leurs palais en hauteur. alaric.jpgC'est ce qui leur permettait de rayonner de magie. Les nécessités pratiques ne l'expliquent pas à elles seules.

En pays cathare, une montagne impressionnante porte le nom d'Alaric, le grand roi des Wisigoths. Ceux-ci bâtissaient aussi en hauteur. J'y reviendrai une autre fois, peut-être; mais cette barre rocheuse majestueuse respire aussi l'esprit d'un roi fondateur, mage et auteur de Statuts mémorables, elle l'abrite, le manifeste extérieurement. Certains poètes romantiques savoyards, nourris, éventuellement, du souvenir confus du culte des montagnes, ont pareillement dit que le mont-Blanc rayonnait sur le front du duc de Savoie, en même temps que les princes défunts le guidaient, avec son peuple, dans la nuit du monde. Le rapport est établi. Mais en Irlande, c'est plus grandiose, à cause de l'antiquité de la chose, et de l'entrée de la figure royale de la montagne dans une mythologie, un culte.

20/10/2018

J. R. R. Tolkien et l'Irlande verte

37550575_10156263680457420_6283842951424507904_n.jpgAlors que j'étais en Irlande, regardant les coteaux couverts de tapis verts dans lesquels paissaient des moutons blancs, je me suis souvenu de J. R. R. Tolkien, commentant dans ses lettres l'idée de la bannière des Rohirrim, dans Le Seigneur des anneaux - de sinople au cheval d'argent, soit: un cheval blanc sur un fond vert. Tolkien disait que cela correspondait chez lui à un sentiment profond, quelque chose qui tenait du rêve, plongeant dans les réminiscences les plus diffuses. Or, rien ne ressemble davantage à cela que les visions qu'on peut avoir de l'Irlande, notamment dans le Connemara: tout est vert, immense et désert, les plaines entre les montagnes s'étendent à l'infini, et seuls des moutons parfaitement blancs constellent ce ciel d'émeraude cristallisé.

Et Tolkien allait généralement en vacances en Irlande, son pays préféré. Il en adorait les paysages - mais il est également possible qu'il en ait apprécié le catholicisme, aimant aller régulièrement à la messe, et que l'habit traditionnel de saint Patrice sur les images, vert et blanc, lui ait plu. L'occultisme dirait que l'astral est représenté dans son symbole par le cheval, l'éthérique par le fond vert, et qu'il s'agit d'une Saint_Patrick.jpgmanifestation forte du divin. Vénus est verte, dans l'hermétisme; et le blanc, c'est la pureté - la virginité lunaire, ou stellaire. C'est de cette façon que saint Patrice incarne le christianisme irlandais: il est l'étoile blanche éclose dans un ciel vert...

Le lien entre Tolkien et l'Irlande est méconnu, car il n'a pas dit beaucoup de bien des anciens Celtes, dont il voulait se démarquer, les trouvant trop étranges, trop confus - en particulier les anciens Irlandais: s'il a confessé s'être nourri de mythologie bretonne et avoir étudié le gallois, il a aussi dit n'être parvenu à aucun résultat en gaélique. Il n'a jamais fait non plus aucune allusion aux héros de l'Irlande ancienne.

Selon T. A. Shippey, il n'en était pas moins jaloux de sa mythologie, rêvant qu'une comparable existât pour l'Angleterre. Et je pense qu'il n'aimait pas beaucoup Yeats et ses amis, qu'il trouvait trop politisés et néopaïens. D'ailleurs ils étaient généralement protestants.

Le lien entre la résurrection celtique suscitée par ces poètes, chantres de l'ancienne Irlande, et la mythologie de Tolkien est quand même patent, et c'est justement parce que l'assimilation était possible qu'il s'inquiétait qu'on pût la faire. Il eut la même attitude vis à vis de Richard Wagner, exagérant ses défauts parce qu'il investissait de conceptions propres, modernes, la mythologie germanique. Le problème était sans doute plus idéologique que poétique. Il n'a confessé d'affection que pour Lord Dunsany: celui-ci créait des mythologies nouvelles, comme lui-même le faisait, et ne tentait pas outre mesure de réhabiliter le paganisme - le mêlant facilement de satire.

J'ai été choqué quand Peter Jackson, le réalisateur des films du Seigneur des anneaux, a choisi de tourner les scènes se passant dans les vertes plaines de Rohan en Islande - en une saison, de surcroît, où le vert y est invisible. C'était méconnaître fondamentalement le ressort poétique de l'œuvre de Tolkien - et le ramener à Rohan Banner.jpgde l'idéologie ou à du nationalisme, puisqu'il est vrai que Tolkien préférait la mythologie islandaise à l'irlandaise; oui, mais il n'est jamais allé en Islande, et tout chez lui n'est pas références abstraites: il était un poète, et s'appuyait d'abord sur sa propre expérience, notamment des paysages!

Il a même trahi sa pensée en estimant que le panthéon des Celtes, à l'origine, devait être le même que celui des Germains. Il fallait placer Gandalf en Irlande, car si Gandalf est un reflet positif et sanctifié, christianisé d'Odin, lorsqu'il chevauche avec son cheval blanc dans les plaines de Rohan, Tolkien l'imaginait certainement dans un paysage irlandais. Ce mage est l'éclair blanc et pur venu des dieux, et qui remet de la sainteté dans l'amour terrestre. Il est un avatar de saint Patrice, lui aussi surgi d'au-delà de la mer – quoique ce soit de l'est, non de l'ouest. Chez Tolkien, les idées se mêlaient, car, catholique, il aimait en même temps le paganisme germanique et les pays anciennement celtiques, et il pensait, au fond, que, à maints égards, la sagesse antique des pays du nord préparait le terrain au vrai christianisme. Si l'on se souvient que pour les Celtes convertis, l'articulation entre le paganisme et le christianisme était plus fluide qu'on ne pense; que les fées elles-mêmes avaient désapprouvé les druides au profit de saint Patrice en Irlande; que Merlin était réputé fils d'un elfe et en même temps voué au Christ par le Gallois Geoffroy de Monmouth, on saisit ce que Tolkien doit aux Celtes médiévaux: car ses elfes sont aussi voués au Christ, on ne peut le contester. C'est d'opposer le paganisme et le christianisme, qui lui semblait aberrant.

Mais comme le disait Lord Dunsany, la terre irlandaise est physiquement si grandiose, qu'on ne peut pas ne pas imaginer des elfes, des mages, des dieux, en son sein! Et quand on songe à saint Patrice allumant des feux sur Tara, on peut le concevoir ressuscitant les dieux dans leur ancienne pureté. C'est lui qui désormais incarnait le sacré vivant.

Je ne sais pas si le catholicisme irlandais moderne, si méprisé par Yeats, est encore tel. Il est probable que sa grandeur soit à son tour amoindrie, et que Yeats l'ait saisi: il a sa légitimité. En Irlande, on voit souvent, dans les montagnes, des ensembles de statues blanches, inspirées par la Renaissance italienne, représentant des descentes de croix. J'ai été surpris qu'on ne trouve guère ces jolis oratoires contenant des statuettes féeriques de Marie - si fréquents en Savoie.

Le blanc sur le vert n'en est pas moins persistant! Et saint Patrice continue de déverser sa grâce: il brandit toujours son trèfle d'émeraude, symbole de la Trinité, et met toujours en fuite le serpent, symbole des passions mauvaises. Dans les églises, le roi à la lyre, avatar local de David, symbole du roi païen qui chante le Christ avant son arrivée, est partout présent aussi. Quoi de plus tolkinien?

17/09/2018

La déesse sainte Brigitte

Saint_Briged_Brigid_of_Ireland_Hand-Painted_Icon_St_Woven_Cross_the_Holy_Fire_and_Celtic_Inspired_Crozier_1.jpgPendant mon voyage en Irlande, je réfléchissais à la fois à ce que les commentateurs prétendent systématiquement, selon quoi la protectrice de l'Irlande sainte Brigitte est en réalité la déesse celtique Brigid christianisée et humanisée, et à ce que j'ai lu dans les vieux textes irlandais traduits, selon quoi les fées annonçaient aux méchants druides leur juste rétribution par la venue des apôtres du Christ - en particulier saint Patrice, précisément ami réputé de sainte Brigitte.

J'ai pu, alors, argumenter contre l'idée de l'origine païenne de Brigitte en faisant remarquer que des Irlandaises pouvaient bien avoir reçu le nom de déesses du temps de Patrice - comme moi j'ai reçu, de mes parents, le nom de l'évêque de Reims qui a baptisé Clovis - et que le christianisme a divinisé, en le déclarant saint, pareil aux anges, trônant au Ciel, et en racontant qu'il parlait dès les premiers jours après sa naissance.

Ce n'est pas pour autant, n'est-ce pas, que je suis une fiction destinée à recycler de vieux mythes!

Les chrétiens pensaient globalement, à la suite du philosophe Évhémère, que les dieux païens étaient d'anciens hommes divinisés, tels les empereurs romains, et cela n'a rien d'impossible, en tout cas eux-mêmes se sont employés à diviniser des hommes. Ils l'avouaient, et Joseph de Maistre appelait les saints les nouveaux dieux de l'humanité sans ironie aucune, puisqu'il était catholique déclaré. La différence, naturellement, est que les chrétiens divinisaient des hommes selon leurs critères propres, éventuellement différents de ceux des païens, moins tournés vers les vertus politiques ou techniques, davantage vers celles qu'à présent nous reconnaissons comme religieuses, que ce soit pour les bénir ou les maudire.

Mais même si l'histoire selon laquelle Brigitte serait une déesse ramenée à l'humanité et dont la vie aurait été rationalisée et fictivement placée dans l'entourage de saint Patrice, était vraie, cela ne changerait pas forcément sa sainteté au regard du christianisme, car elle peut justement être une de ces fées approuvant la Brigitte_déesse_du_Ménez-Hom.jpgvenue de l'apôtre des Irlandais - pour ainsi dire leur reine, et devenue, de ce fait, son amie! Elle est le génie de la terre d'Irlande se réjouissant que celle-ci se convertisse à la loi du Christ, selon le mot d'un poète chrétien de Rome, Prudence, qui, doutant que le génie de Rome, dont avaient parlé les poètes, existât, n'en affirmait pas moins que, si c'était le cas, il se félicitait que Rome se fût vouée au Christ, le seigneur du monde! Naturellement, en Irlande, le rationalisme latin n'était guère de mise, et on ne doutait pas que les génies du lieu ne fussent des réalité: il fallait donc qu'ils bondissent de joie en voyant arriver saint Patrice et, tels les démons des montagnes tibétaines face à Milarépa, se convertissent à son contact au culte de Jésus-Christ!

Ce qui soutient cette idée est que saint Patrice était réputé l'ami des anges, et qu'un de ceux-ci le visitait chaque semaine, lui disant ce qu'il fallait faire, le conseillant, lui indiquant les chemins à prendre et les évêques à nommer. Il portait le nom de Victorinus et le saint y fait allusion dans sa Confessio. Qui sait s'il n'avait pas le visage d'une radieuse femme assimilée par les initiés à la déesse Brigid, vraie servante du Christ?...

L'assimilation des fées aux anges par les Irlandais est illustrée par plusieurs faits patents, comme par exemple la traduction, dans les textes latins, de ce qu'en irlandais on nommait Sídhe (prononcer shī), en colline des anges, ou le thème, mentionné par le poète Yeats, de la lutte des elfes autour des morts, répercutée par les combats d'anges et de démons sur le lit des défunts évoquée par les textes chrétiens, notamment la Vie de saint Colomba, justement d'inspiration irlandaise.

Le christianisme apparaissait comme l'embellissement, l'amélioration et la transfiguration de la religion ancestrale - ne s'opposant pas à elle, mais l'accomplissant: les fées, peut-être, se sentaient mieux dans les églises chrétiennes que dans les temples des druides, et c'est pourquoi de la déesse Brigid, amie de saint Patrice, on a pu faire une sainte humaine, vénérée par l'Église catholique en Irlande...

On méconnaît le principe que les entités spirituelles ont un libre arbitre: l'intellectualisation moderne oppose deux doctrines religieuses distinctes Patrick_stained-glass.jpgen réclamant des gens qu'ils choisissent leur camp. On croit défendre le paganisme contre le christianisme, et on oublie de demander leur avis aux divinités vénérées dans les temps anciens.

Peut-être parce qu'on ne croit pas réellement à leur existence: on cherche surtout des arguments pour s'attaquer au christianisme...

Mais de même que, en Asie, les divinités antérieures se convertissaient au bouddhisme sous l'impulsion des sages humains, on peut concevoir, dans une Irlande imprégnée de croyances aux esprits, une évolution semblable. Si Lord Dunsany et William Butler Yeats tendaient à en rejeter l'idée, c'est évidemment celle qu'a tendue à suivre J. R. R. Tolkien, à la suite d'auteurs médiévaux oubliés - souvent des Celtes, justement.