09/08/2021

Ressorts spirituels de la Tragédie, de Rudolf Steiner à S. R. Donaldson

0000000000000000000000000000000000000000000.jpgJ'ai déjà évoqué la manière dont Rudolf Steiner définissait les trois grands genres poétiques de l'antiquité: épopée, lyrisme, tragédie. J'ai notamment évoqué le lyrisme, à propos de Properce et des troubadours. Et l'ai mis en rapport avec l'épopée, assurant que l'horizon logique du lyrisme pouvait être l'épopée, ainsi que Dante l'a prouvé en prolongeant l'art d'aimer vers l'amour de Dieu, et l'amour en général vers le récit de voyage dans l'autre monde. 

On pourrait toutefois faire remarquer, à partir de son exemple, qu'il a commencé par décrire l'Enfer, dans son célèbre poème, et que c'est même la partie la plus connue, parce que la plus frappante. Or, les personnages y vivent bien sûr une tragédie. Ce qui indique que le lyrisme peut avoir un point d'appui vers le bas: si le poète se plaint, il voit les gouffres, et des dieux infernaux s'y mouvoir. Job ne fit pas autre chose, en versets hébraïques.

Steiner disait en effet (je le rappelle) que la tragédie plaçait la vie humaine en lien avec les dieux des profondeurs, ceux du dessous – Dionysos et les Furies, les passions qui animaient fatalement les êtres humains et les tiraient vers la mort. Cela pouvait désespérer, disait-il, mais on peut aussi le prendre, dans un sens moderne, pour une expression du karma. Le dramaturge contemporain Valère Novarina énonçait que la chute tragique anéantissait le réel physique pour ne laisser régner, en creux, que le Christ!

L'exploration du monde démoniaque par un poète se fait beaucoup. Pensons seulement à Baudelaire, qui prenait bien appui sur le mal, sur le gouffre, pour ouvrir le sentiment à l'Infini. H. P. Lovecraft, que je prends plus ou moins pour la réincarnation du grand poète tragique Sénèque, n'a pas fait seulement des 00000000000.jpgcontes fantastiques: il a aussi composé de sublimes poèmes dans lesquels, prolongeant Baudelaire, il a saisi lyriquement l'expérience de l'abîme, avec ses nuits éclairées par la Lune et peuplées d'ombres maléfiques, effrayantes. Et ses contes, du reste, que sont-ils sinon de la tragédie en récits courts? En général, il montre des savants ou des artistes perçant le voile du réel et ne trouvant, de l'autre côté, qu'un néant. Néant pur, à la Sartre, mais allant plus loin, parce que peuplé imaginativement d'entités démoniaques – pouvant certes aller au-delà du physique, s'en détacher, mais y revenant toujours pour imposer leur volonté égoïste, justement à la façon des dieux chez Sénèque le tragique, et révélant ainsi l'inconscient humain, ce qui dort dans ses passions cachées.

Il existe, pour ainsi dire, un monde spirituel inférieur, exprimé par Rudolf Steiner sous les traits d'Ahriman, qu'il a représenté dans ses pièces de théâtre – mais aussi dans sa peinture et sa sculpture, d'une manière assez connue, 0000000000.jpget que n'auraient pas désavouée Lovecraft et ses amis artistes, tels que Clark Ashton Smith ou Robert Bloch. 

Mais Steiner eut plus de sérieux, à vrai dire. Car il y avait chez ces Américains une fascination pour le mal, pour les divinités inférieures, qu'on pouvait du reste observer déjà dans la littérature anglaise. Même les dramaturges anglais célèbres, Shakespeare, Marlowe, Shadwell, en ont donné des exemples. Plus tard, dans sa poésie satirique, Pope, que Lovecraft aimait beaucoup. Et puis les romanciers gothiques, Walpole, Lewis et les autres. Comme si l'âme anglaise était tournée vers les forces terrestres, les auteurs anglais clairvoyants ont souvent tendu à en montrer le fond diabolique. Même David Lynch, le célèbre cinéaste, a cette tendance profonde – au-delà de son lyrisme dramatique, de sa tendance à l'abstraction. Ses entités négatives sont sublimes, et semblent sortir de profondeurs insoupçonnées.

En France, après Baudelaire et, si on veut Lautréamont (qui n'allait cependant pas dans la strate des entités d'une manière marquée), on doit songer à Charles Duits, notamment à sa Seule Femme vraiment noire. Sans doute, il présente son Isis de façon 000000.jpgpositive, mais elle est si manifestement liée aux passions humaines que, quoi qu'il en soit, il s'agit d'explorations de l'inconscient grouillant, inférieur. Au fond, tout au fond, dirait Duits, on voit la lumière divine. Car par-delà le diable on saisit la Providence, disait Joseph de Maistre. Mais le mal est le mal, et le bien est le bien et on ne doit pas les confondre, disait le Dhammapada. Que d'un point de vue vaste les dieux inférieurs, comme les démons de l'Enfer, accomplissent les desseins divins, ne doit pas faire se confondre le haut et le bas.

Ces voyages dans l'inconscient inférieur dominés par le Mal ont donné lieu à des œuvres littéraires incroyables, et je voudrais reparler ici de Stephen R. Donaldson. On se souvient des séjours de son mortel Thomas Covenant (dans les Chroniques qui portent son nom) dans un monde parallèle dans lequel ses sentiments intimes sont des entités vivantes, que domine son désespoir – et donc le Mal – sous les traits de Lord Foul, entité curieusement objective, quoique tapie dans son âme. Au reste les suites montreront que ce démon agit aussi dans le monde ordinaire, normal, en prenant possession des gens. On est en fait proche de Lynch.

Car, chez Donaldson, les mystères de la résolution de ce mal sont si insondables qu'on reste proche de la tragédie. En apparence, c'est épique, puisque cela se termine par la victoire du bien sur le mal; mais ces dénouements sont si inattendus et si mystérieux, dans ses beaux romans, si ambigus, même, qu'on hésite à croire à une voie 00000000000.jpgsimple, pour le bien, comme dans l'épopée. Il s'agit de tragédies retournées au dernier moment, comme dans la doctrine de Novarina. Ou le christianisme, serait-on tenté de dire.

J'ai écouté l'autre jour un incroyable récit court en audiobook, dans ma voiture: il se nomme The King's Justice, de ce même Donaldson, et longtemps je n'en ai pas parlé sur des blogs, impressionné. Je ne savais pas quel bout prendre les choses – comment présenter cette inspiration à la fois magnifique et profondément originale, rare et singulière, peu vue ailleurs, même si on reconnaît une tradition américaine du récit d'action, dans le sens noir de Poe, Howard, Hammett. 

Il s'agit d'un envoyé d'un mystérieux Roi, qui communique avec lui par le biais de ses tatouages. Ceux-ci sont en effet magiques, et ils contrôlent des forces élémentaires dont l'équilibre est le souci premier de ce Roi. Cet envoyé doit régler, dans une petite ville, le problème de meurtres rituels d'enfants qui ont pour but le 0000000000000000000000.jpgdéchaînement de forces ténébreuses, et leur maîtrise à des fins d'immortalité. L'envoyé est lui-même attrapé par le sorcier, torturé – il lui arrache ses tatouages avec leur peau, afin de se rendre maître des forces qui y sont contenues. Puis, miraculeusement, il parvient à susciter des forces bonnes qui remettent en place les choses, et qui ne consistent pas, de façon inattendue, en la puissance supérieure du Roi intervenant soudain, mais en son sacrifice, à lui. 

Il est cependant sauvé par une jeune fille dotée du pouvoir de guérison. La tragédie, la domination des forces du mal a permis le rachat du monde, par le biais du sacrifice de soi. C'est le prodige inhérent au monde d'en bas, tel qu'il peut pénétrer le monde humain. 

Donaldson est grand parce que son espace symbolique peut se faire passer pour parfaitement réel, sans cesser d'être symbolique. Il est l'héritier d'un Euripide!

04/07/2021

Tertullien et le réalisme spirituel

000000000.jpgQuintus Septimius Florens Tertullianus, dit Tertullien, est un des premiers écrivains chrétiens auxquels la romanité ait donné naissance. Carthaginois écrivant en latin, comme saint Cyprien et saint Augustin, il vivait aux second et troisième siècles.

Après des débuts orthodoxes, il a épousé l'hérésie montaniste. Elle avait pour principale caractéristique d'être pressée: ardente et apocalyptique, elle attendait le retour du Christ pour des temps très proches, et avec lui la fin du monde. L'Église légale l'a condamnée, parce qu'il lui semblait qu'il fallait accorder l'eschatologie à l'histoire extérieure et à son rythme habituel – et ne pas se laisser enflammer par l'ardeur de l'espoir. On attendait, à Rome, davantage de réalisme, de pensée nette.

Pourtant, à lire Tertullien (comme je l'ai fait pour son Apologétique, qui défend le christianisme contre le paganisme), ce qui frappe d'abord est son absence de prétention à écrire en poète, ou même en bel orateur à la mode de Cicéron. Trait général chez les chrétiens, qui ne voulaient pas rabaisser le message auguste qu'ils avaient à délivrer par une forme trop gracieuse, qui aurait donné l'impression que le sujet n'était qu'un prétexte à briller. La vérité ne souffrait pas forcément d'une élégance extérieure, et les chrétiens recherchaient davantage la sincérité, la spontanéité, que le plaisir des sens. Le style est âpre, presque populaire, lourd – et assurément les langues romanes semblent davantage venir de ce latin des chrétiens que de celui 0000000000.jpgde Cicéron. Non que, depuis, on n'ait pas appris à rendre ces langues élégantes; mais que, dans un premier temps, elles étaient issues du peuple chrétien ordinaire, qui peu à peu a pris le pouvoir.

Cependant, ce réalisme apparent n'empêche absolument pas ce que nous nommerions le fantastique, car Tertullien, non seulement répète la doctrine chrétienne du paradis et de l'enfer, de la résurrection des morts, du dieu créateur qui s'est incarné et a ressuscité, mais évoque abondamment les démons, anges déchus. Sous sa plume (ou son stylet), le mot anges (angeli) signifie toujours les anges déchus, les démons, les mauvais esprits qui assiègent l'être humain et vivent sur Terre. Comme plus tard chez saint Augustin, le seul sauveur est Jésus-Christ, et le merveilleux n'existe pas, si on lui donne comme définition les manifestations surnaturelles positives. Les manifestations surnaturelles ordinaires sont négatives, pour Tertullien, et les démons infestent les âmes des hommes.

Mais les chrétiens, assurent-ils, les chassent, et il en parle comme d'une chose objective, reconnue aussi des païens. Il est probable qu'il veuille parler de certaines maladies auxquelles on reconnaissait la présence de démons.

Tertullien a également une vision fantastique de l'histoire. Il pense que les vérités contenues chez les poètes et les philosophes ont été prises chez les Hébreux, qu'on a pillé ceux-ci sans le dire. Il en atteste l'ancienneté et l'antériorité de Moïse et de ses textes. C'est sans doute à cause de telles idées que Voltaire, plus tard, s'emploiera à démontrer que la Bible ne fait que compulser des éléments de l'ancienne tradition égyptienne, et que H. P. Blavatsky, à son tour, la dira maladroitement calquée des grands textes de l'Inde primitive. C'est peut-être encore pour embêter Tertullien que les francs-maçons s'évertuent à montrer que les 000000000000.jpgsaints chrétiens sont repris des divinités anciennes – même quand leur existence est avérée. Mais il est évident que si vérité spirituelle il y a (comme je le crois), les païens n'ont pas manqué d'inspiration, que Dieu leur a accordé des muses inspiratrices aussi. La pureté de l'inspiration juive n'empêche pas les autres inspirations, antérieures ou postérieures. Les anges ne sont pas tous mauvais. Il y en a de bons. Et lorsque Tertullien s'emploie à montrer que le démon de Socrate était mauvais, il est difficile de le suivre aussi loin dans la radicalité.

Cependant, il est passionnant dans son idée que les chrétiens réalisent, dans l'histoire contemporaine, les vertus que les Romains se vantaient d'avoir eues du temps de leurs ancêtres. Tertullien ne manque pas de dire que les chrétiens en ce sens étaient d'authentiques Romains, et que ce que la littérature évoquait, ils en étaient la manifestation. Les philosophes qui avaient fait l'éloge de ces vertus se seraient certainement convertis au christianisme, dans son idée: il pensait en particulier à Sénèque. Il l'aimait beaucoup.

Il révèle que c'est surtout la plèbe romaine qui voulait les exterminer, les haïssait, pendant que les philosophes et les empereurs les plus distingués cherchaient à les protéger. Les bons empereurs (Trajan, Marc Aurèle) empêchaient 0000000000.jpgnotamment que les lois antichrétiennes s'appliquent, dit-il.

Il montre l'absurdité de ces lois, puisqu'elles ne s'appuient sur aucun crime attesté. Lors de la question (la torture), on essayait de faire aux chrétiens renier leur foi, et il rappelle que la procédure de la question est justement faite pour faire avouer les crimes (c'était sa justification légale), et non pour les faire nier! Il rappelle, aussi, que les croyances des chrétiens ne gênent en rien celles des autres, posant le principe de la liberté de conscience.

Comme explication à cette haine du peuple, il donne l'inspiration démoniaque: les hommes ordinaires se sentaient tourmentés et offensés par la présence de chrétiens qui s'interdisaient ce qu'eux se permettaient de faire couramment, bien que ce fût mauvais. Leur mauvaise conscience les torturait, et ils pensaient mettre fin à la torture en supprimant les modèles montrant que l'application des principes vertueux est possible.

Notons que cela existe probablement encore. Les athées voudraient que les chrétiens ne s'expriment pas en public. Rudolf Steiner disait que les vérités du monde spirituel faisaient tourner de l'œil aux matérialistes, leur faisaient faire 000000000000.jpgdes bonds. La haine qu'il suscite parmi les intellectuels ordinaires a sans doute cette cause. Personne n'a envie de voir devant soi ses propres démons, pour ainsi dire.

Tertullien livre enfin quelques traits de l'ancienne Rome qui montrent sa violence. Par exemple, on faisait représenter à des condamnés à mort des scènes mythologiques: on obligeait l'un à monter sur un bûcher comme Hercule l'avait fait sur l'Œta, l'autre à accomplir sur soi-même le sacrifice d'Athys. Je pense que les évêques ont beaucoup adouci les mœurs, et qu'il n'est pas honnête d'attribuer cette évolution à la seule urbanité latine. Comme l'a dit Joseph de Maistre, les papes ont grandement contribué à l'évolution positive des comportements en Occident. Bien sûr, le modèle séculaire romain leur a servi d'appui, ainsi que la sagesse juive. C'est ce que Tertullien montre.

17/05/2021

Properce, le lyrisme et les dieux

00000.jpgRudolf Steiner a un jour déclaré que les trois grands genres poétiques antiques étaient liés, dans leurs différences, à leur manière différente d'aborder le monde spirituel. L'épopée, disait-il, était liée à la pensée, aux hautes conceptions qui lient l'histoire humaine et les dieux, ou les êtres humains entre eux dans leurs actions telles qu'elles peuvent être vues d'en haut, pour ainsi dire par l'intermédiaire de la Muse, esprit céleste qui inspirait le poète et prenait la forme d'une femme parce qu'il fécondait en lui des visions. Il engendrait la vision du devenir historique dans son âme, à qui il apparaissait donc sous la forme d'une femme. En soi, néanmoins, il n'avait pas de sexe.

À l'opposé de l'épopée il y avait la tragédie, liée à la volonté sourde, à ce animait les actions humaines depuis le bas, les passions, et cela la liait à Dionysos, aux divinités terrestre, voire infraterrestres. Elle montrait comment les dieux agissaient depuis les profondeurs dans les membres, maintenant l'humanité dans sa destinée destructrice. Si l'épopée considérait l'être humain dans sa partie éternelle, la tragédie le considérait dans sa partie périssable, et montrait son anéantissement fatal sous l'action des divinités infernales. Le christianisme évidemment a mêlé les deux dans les mystères, ne pouvant admettre de regarder l'être humain dans ce qu'il a de périssable, mais admettant que les méchants étaient emportés en enfer.

Steiner ajoute que le lyrisme était intermédiaire: lié au cœur, il chantait le temps présent, les joies de la nature, de l'amour, ou bien ses tristesses tendres, ses larmes voluptueuses. Il n'était ni dans l'espoir religieux, ni dans le désespoir 000000000.jpgcosmique, ni dans la nostalgie des héros, ni dans la peur de l'avenir, mais simplement dans le goût de la vie.

Et cela m'a rappelé ce que j'ai énoncé ici de René Char: la culture européenne, disait encore Rudolf Steiner, était tournée vers le cœur, le sentiment, alors que la culture américaine était tournée vers la pensée abstraite, et la culture asiatique était tournée vers le métabolisme, avec sa vie sourde. Cela peut expliquer pourquoi le genre épique s'est surtout développé en Amérique – même si cela a surtout pris, matérialisme oblige, la forme de la science-fiction. En France, où il est bon ton de se dire agnostique, la perspective épique est détestée, parce que, somme toute, elle fait toujours appel aux dieux, perçus comme animant l'évolution humaine.

Mais j'ai reproché tout de même à René Char de refuser de se lier aux anges et d'orienter le cœur dans le vide, selon la subjectivité du sentiment. Car Steiner a bien dit que l'être humain, même en Europe, devait englober la tendance épique américaine, et lui donner son vrai sens en la liant au cœur. Mais l'obsession agnostique l'empêche, en France. Le lyrisme y reste vide des dieux.

C'était peut-être déjà le cas, en partie, dans la poésie médiévale occitane. Si la France du nord, avec ses chansons de geste, se rattachait bien à l'épopée et aux desseins des dieux, l'Occitanie se plaisait davantage à la subjectivité du sentiment, l'adoration même de la Dame ne garantissant rien, puisqu'elle ne se comportait pas forcément en sainte: seule sa beauté plastique rappelait les anges, pour ainsi dire. C'est peut-être lié au catharisme, et le catholique J. R. R. Tolkien n'aimait pas cela. Il le reprochait même à Dante, qui avait divinisé une Béatrice dont la sainteté n'était en rien reconnue, et qui avait surtout charmé son cœur à lui, de façon subjective. Toutefois, en l'insérant dans un tableau cosmique qui moralisait l'ensemble de l'univers en y plaçant des anges et des démons, il a certainement échappé au subjectivisme, pour 0000000000.jpgl'essentiel. C'est pourquoi, sans doute, il fut plus grand que les troubadours qui l'avaient précédé. René Char, cependant, n'a pas voulu suivre son exemple. Il s'en est quasiment vanté. Je ne pense pas qu'il ait eu raison.

Le lyrisme antique se plaçait volontiers dans les divinités agrestes, comme c'est logique: perçant le voile de la nature, les poètes apercevaient les nymphes, et Horace a fait des chants superbes en ce sens. Il a aussi fait l'éloge des dieux, et a tâché de placer de la substance morale cosmique au fond du sentiment personnel, comme il était de bon ton de le faire à l'époque classique. Il est mon poète lyrique préféré, toutes époques confondues.

Mais j'ai récemment lu les Élégies de Properce, poète de la même génération. Protégé par Mécène, il refusait, toutefois, les grands sujets, et chantait surtout ses copines – en particulier Cynthia, femme belle mais légère, à ce qu'il raconte.

Il narre donc sa vie sentimentale, se réjouit de ses plaisirs et maudit l'infidélité, et on en apprend de bonnes sur la Rome antique, par exemple qu'il était très dangereux de se promener la nuit, que les brigands étaient partout. C'était un monde violent. Properce hésite à aller voir son amie quand elle le lui fait demander après la tombée du jour.

Je ne pense pas que Properce soit à la mesure d'Horace, de Virgile ou d'Ovide, mais, à mesure que je le lisais, j'ai appris à l'aimer, parce qu'il invoquait les dieux avec beaucoup de naturel, les mêlant à sa vie, ayant même des visions. 0000000.jpgUne des plus belles est faite des Camènes, nymphes de l'inspiration poétique, frappant trois fois des mains devant son lit, alors qu'il s'éveille. C'est mystérieux et pur, très étrange, très prenant.

Vénus n'est jamais loin, ni Apollon, ni Bacchus, et ils inspirent des sentiments au poète, qui vit avec les dieux. Cependant, il reconnaît que l'Italie n'est pas propice au merveilleux: la mythologie qu'il évoque, tirée de poètes grecs qu'il imite, notamment Callimaque, est généralement grecque.

À la fin de sa courte vie, lassé de l'amour et pressé par Mécène de traiter des sujets plus nobles, il a chanté la mort de jeunes gens innocents, les mêlant aux figures connues des enfers et priant qu'ils trouvent le chemin des logis des heureux, dans l'au-delà. Mais surtout, il a évoqué l'histoire romaine, dont la figure mythologique la plus franche, si on peut dire, est l'empereur Auguste, vainqueur dans ses vers de la vile Cléopâtre: il le vénère, l'appelle un dieu.

Il chante également les héros de la Rome primitive, montrant que leurs armes sauvages m'empêchaient pas leurs vertus mâles. Il complète Ovide et Virgile, à cet égard. Mais montre alors peu de dieux. Il partageait le réalisme d'un Tite-Live.

Properce est un lyrique qui accepte que le sentiment bute en profondeur sur les dieux, mais qui n'est pas à cet égard dans la piété d'un Horace. Il a quelque chose de naturel, et de déjà européen, si on admet ce que dit Steiner.

Un Français l'a beaucoup imité: André Chénier. Très bon poète. Un des seuls, paradoxalement, qui aient placé des divinités au fond des sentiments personnels, en France. C'est que Properce, poète classique, le faisait encore beaucoup.