04/01/2019

Les individualités animales: âmes-groupes

Egregores-video-640x430.jpgOn aime les théories, elles ont un attrait, elles simplifient le réel, et peuvent se relier à des philosophies qui elles-mêmes répondent à des penchants personnels - ou à des convenances sociales: on pense volontiers une chose parce que ceux avec qui on vit et aime vivre la pensent déjà, et qu'il n'est pas pratique d'entrer en conflit avec eux! Plus qu'on ne croit, l'Université est pleine de ce souci - le désir de faire plaisir aux professeurs, aux aînés, aux jurys, en épousant leurs idées - pour ne pas dire leurs certitudes. Le dogmatisme est aussi affaire de bienséance.

Les faits sont plus diffus, plus divers, et ruinent les théories simplistes que le matérialisme se plaît à développer. Un homme l'a abondamment montré, quoi qu'on veuille: Jean-Henri Fabre (1823-1915), l'auteur d'écrits fameux sur les insectes. Le bon sens provençal, l'intelligence des lieux, l'imprégnation de l'environnement, la pénétration par la pensée du foisonnement élémentaire lui donnaient une sorte de génie auquel les auteurs parisiens de dissertations abstraites ne peuvent pas prétendre. Sans doute, il n'était pas particulièrement imaginatif, de telle sorte que, refusant d'équilibrer les perceptions et les concepts, il restait attelé aux premières: défaut, si on veut, du régionalisme ordinaire - ou des peuples latins. Mais il pressentait les choses, en s'appuyant sur l'observation effective. Ce rothko.jpgn'était pas Goethe; mais il en donnait l'image occitane, comme Rodolphe Töpffer en donnait une image genevoise. C'était un grand homme.

Il ne différenciait pas, à vrai dire, le monde spirituel qu'il pressentait - l'Esprit qu'il devinait se tenir derrière les insectes, et leur inspirer leurs instincts. Il n'entrait pas en lui jusqu'à en saisir les pôles, les ombres, les clartés, les couleurs, les formes. Mais obscurément, il le percevait; il avait bien un accès au suprasensible. Il fait penser à cet égard à l'autre grand Provençal du temps, Frédéric Mistral - qui était surtout attelé à la vie pratique, aux métiers, mais qui, pressentant le monde spirituel, lui donnait les formes de la mythologie populaire traditionnelle. Il n'y ajoutait rien: il avait ce caractère figé; mais il l'exploitait complètement.

Bref, Fabre savait que derrière une espèce d'insectes - et donc des réflexes uniformes d'un individu à l'autre sans que rien n'ait jamais été appris -, il y avait la déclinaison mystérieuse d'une intelligence placée dans la nature - d'une intelligence aux impulsions variées, infinies, subtiles, dépassant d'une façon si large les facultés humaines qu'on ne pouvait que s'incliner devant sa puissance.

Mais il aurait pu avoir une vision moins vague et plus précise, lui-même, de cette entité, adopter devant elle un point de vue moins uniformément mystique. Il aurait pu apprendre, des mythologies anciennes ou modernes, la multiplicité des manifestations divines par le biais des elfes et des anges, des fées et des Olympiens. Cela aurait pu l'amener à imaginer quels êtres pouvaient se tenir derrière la pluralité des corps identiques et des mœurs similaires - et, sans rester asservi aux formes antiques sous prétexte de fiabilité traditionnelle, définir les contours de ces sortes d'âmes-groupes, dont les individus sont comme les ongles, les cheveux, les doigts de pied, doués de volonté propre parce que ces âmes-groupes sont d'une nature supérieure aux hommes, et peuvent agir à distance - et confier, pour exécuter leurs pensées, une volonté à des corps distincts. Dès lors les mœurs d'une espèce apparaissent comme des habitudes quasi inconscientes de ces êtres fantastiques - et comme constituant leur corps principal. Car leur être est temporel avant d'être spatial.

Si on les voyait comme images fixes - comme figures claires -, on les trouverait sans doute épouvantables. Pareilles à des pieuvres aux milliers de tentacules, elles n'en auraient pas moins un visage vaguement humain - des yeux intelligents, une attitude curieusement rationnelle, pensée, et un langage bizarre, cthulhu.jpgincompréhensible, mais articulé, semblant avoir un sens! Au fond, elles ressembleraient aux Grands Anciens de Lovecraft, avec qui elles ont un rapport secret, quoique direct.

Ce n'est pas que l'écrivain américain ait jamais conçu comme telles ses créatures fabuleuses, sorties de ses cauchemars, mais ces âmes-groupes ayant une correspondance chez l'être humain, ayant agi en lui comme elles ont agi dans le règne animal, le poète inspiré peut les distinguer au fond de son âme, comme dans un miroir, et comme s'il abritait un être étranger. Comme, au sein de l'humanité, c'est de façon illicite qu'elles ont agi, on saisit l'horreur instinctive de Lovecraft et de tous les êtres humains qui ont eu d'elles un aperçu. Dans le règne animal, on pourrait, au-delà de la pieuvre, aussi comparer ces êtres collectifs à de vivantes étoiles, dont les rayons ondoient et se projettent vers les individus qui sont en quelque sorte au bout de leurs doigts. Ils vivent dans l'atmosphère psychique de la Terre, qu'ils déclinent à leur manière, en créant des formes et des couleurs qui leur sont propres.

Ces imaginations peuvent paraître vaines et arbitraires, fallacieuses et absurdes, mais le poète sait si elles sont judicieuses ou non, car si elles sont frappantes, si elles touchent profondément le sens esthétique, à ses yeux éclairés elles le sont, elles renvoient à une vérité, selon le mot de saint Augustin qui faisait s'appuyer la foi en les préceptes bibliques sur le sentiment intime du vrai. Cependant, le sens de cela a été dévoyé, car en général ce sentiment intime du vrai ne dépend que des préjugés, et, sans éducation esthétique, il n'a pas ou plus de chance d'être fiable; mais du temps de saint Augustin, comme il avait naturellement le sens du beau, qui se reflétait pour lui dans le style, dans l'art oratoire, il en allait différemment.

21/12/2018

Charles Duits et la sexualité divine

marie-jesus.jpgCharles Duits (1925-1991) est probablement le plus étonnant auteur francophone du vingtième siècle, et il a mis le doigt sur un défaut fondamental de la tradition chrétienne, qui coupait Dieu de la sexualité. Il écrivait (La Seule Femme Vraiment Noire, Bastia, Éditions Éoliennes, 2016, p. 34): Lors donc que j'ai décidé de faire le portrait de la Suprême Négresse, je me suis révolté contre la conception que se fait de la Divinité le christianisme, conception qui se fonde sur l'opposition du sexuel et du spirituel, c'est-à-dire admet sans discussion que la chasteté est l'un des attributs essentiels de la Divinité et que le Christ ignore le processus de l'érection.

On sent poindre la critique d'un Jésus entièrement célibataire, et le surgissement du thème de son mariage avec Marie-Madeleine au sein de la littérature contemporaine. Mais il y a plus. La coupure entre le spirituel et le sexuel condamnait les couples à ne pas vivre tout entier dans l'amour, car, dans un cas, ils avaient une complicité intellectuelle qui ne s'accompagnait pas d'épanouissement charnel, chacun estimant que ce serait en quelque sorte salir la noblesse conceptuelle qui avait uni les deux membres de cette entité double, et que la nuit, pour ainsi dire, devait à cet égard se soumettre au jour; la frustration s'ensuivait, et on racontait Elsa-Triolet_828.jpegl'histoire plaisante d'Elsa Triolet disant à Sartre: Ce n'est pas que je m'ennuie, mais il se fait tard, et à Aragon: Ce n'est pas qu'il soit tard, mais je m'ennuie. Pourtant le premier était amusant, drôle, ironique, coloré dans sa conversation, et le second s'enflammait pour elle, écrivant des poèmes qui la projetaient dans les étoiles. De leur côté, ils étaient incapables de fidélité, Sartre multipliant les conquêtes malgré le lien théorique qui l'unissait à Simone de Beauvoir, et Aragon aspirant, comme cela se révéla après la mort de sa muse, à vivre des aventures homosexuelles débridées. Leur vie amoureuse se dissolvait dans le vide de leur âme, n'étant jamais parvenue à faire descendre jusque dans la relation charnelle l'idéal qui animait leurs pensées.

Il y avait de toute façon une tendance spontanée à considérer cette relation charnelle comme habitée seulement par des pulsions obscures, démoniaques, et, à la même époque, on glorifiait le marquis de Sade comme s'il avait fait la démonstration que le sexe était forcément du diable, quoiqu'on n'eût pas à le regretter. Le refoulé de la tradition catholique resurgissait, et il était aisé de proclamer comme bon ce que l'Église avait déclaré mauvais, sans user de discernement, sans se poser la question de savoir si, dans le sexe comme dans les pensées, il y avait aussi le bon et le mauvais.

Cela ne s'entend pas seulement d'un point de vue pratique, mécanique, comme le matérialisme l'établit communément; ni dans le mépris larvé du sexe au moment où il est pratiqué, comme les prêtres chrétiens le voulaient; mais dans la hiérarchisation des pratiques entre technique et art, et, dans le second, la faculté de il_570xN.317890825.jpgdépasser la chair vers l'esprit par l'intermédiaire de l'âme. Cette voie médiane, oubliée de l'Occident dès l'ancienne Rome, était pourtant encore présente en Asie, comme on ne l'ignore pas.

Ce n'est pas qu'on y glorifie, comme Sade, le sexe quelles que soient les pratiques, mais qu'on regarde la pratique comme pouvant toucher le cœur, et se lier à l'esprit par son biais. Le défaut à cet égard de l'Occident est de polariser les choses, et de ne considérer que, d'un côté, le corps, de l'autre, l'intelligence. Entre les deux se trouve l'amour au sens le plus pur; et il rayonne vers le bas sous la forme du désir, vers le haut sous la forme de la vérité.

Le désir dont le cœur est absent s'étiole; il devient repoussant. Le cœur seul peut à l'infini le renouveler. Mais cela exige, au fond, que l'être humain soit impliqué tout entier et que, depuis la sphère des pensées - la tête -, rayonne vers le bas une force magique, faite non d'idées abstraites, mais de représentations imagées, poétiques, fondées sur le Mythe. Alors un courant harmonieux s'établit du bas vers le haut et du haut vers le bas, parce que le couple se place dans la lumière de figures communes - en quelque sorte d'anges qui les unissent, et auxquels ils donnent des représentations qu'ils partagent. L'amour fait ainsi percevoir les besoins corporels de l'un et de l'autre et, dans un mouvement d'affection qui à son tour suscite le désir (puisque donner du plaisir en donne) - dans un mouvement de compréhension qui saisit, même, que le plus grand plaisir est aussi celui qui en donne - et cela, directement et corporellement, non dans l'abstrait -, la relation prend feu par l'échange qui vituellement peut durer à l'infini, parce qu'il est un lieu où l'union crée ce qu'on pourrait appeler le mouvement perpétuel, par une sorte de balancier qui prend force nouvelle à chaque butée occulte. Mais, une fois encore, cela demande de passer par une connaissance intuitive, accessible à l'imagination seule, parce que le lieu où ce mystère se déroule est secret.

Dans les faits, l'homme est toujours déséquilibré, toujours plus ou moins il penche vers la sphère intellectuelle, ou la sphère pulsionnelle, s'interdisant au fond d'atteindre à l'amour idéal en ce monde. Il ne peut qu'y tendre, et cela exige une connaissance de soi singulière, de ses qualités et de ses défauts, de ses puissances et de ses manques; il s'agit de savoir de quelle partie de l'humanité on est issu - celle des Pyramus and Thisbe-2.gifpulsions volontaires, celle des pensées abstraites, celle des sentiments évanescents -, et avec quelle autre partie on se lie principalement: car il y a aussi cet aspect. Cela fait écho au signe du zodiaque, et à l'ascendance, qui est un autre signe. On peut alors tâcher de remédier aux défauts, prendre confiance en ses vertus, et agir au mieux.

Comme, en principe, c'est tout entiers que deux êtres doivent s'aimer, pas seulement par la morale, le cérébral ou le sexuel, le couple est la meilleure mise à l'épreuve de l'être humain. C'est en se confrontant pleinement à l'autre, à la fois dans les conversations du matin et du soir, la vie pratique du jour et les effusions de la nuit, qu'on apprend le mieux à se connaître, en plus du regard qu'on jette sur soi. C'est alors qu'on distingue le mieux ses forces et ses faiblesses, aussi cruelles les secondes soient-elles, aussi flatteuses pour l'amour-propre soient les premières. Il est si facile, dans la solitude, de s'imaginer parfait! Si on divise sa relation à l'autre - en œuvrant avec celui-ci, en conversant avec celui-là, en dormant avec un troisième -, on peut toujours attribuer ses vides à leurs différences - fuir ainsi la révélation de ce qu'on est vraiment. C'est sans doute pourquoi Pierre Teilhard de Chardin affirmait que le couple était la première étape de la réalisation spirituelle - dans ce qu'il partage intellectuellement, dans ce qu'il met en commun dans l'existence quotidienne, et dans ce qui l'unit dans l'intimité. Ainsi pour lui la femme était-elle pour l'homme l'image du monde, préparant avec l'union en l'humanité entière - et celle avec l'univers, au-delà. Car on le méconnaît, mais l'univers a aussi sa volonté, son sentiment et sa pensée. Et l'harmonie de soi avec lui passe par le perfectionnement des trois. L'amour a des étapes, des formes, mais il est partout. Comme le disait Charles Duits, le désir que le corps ressent est l'écho dans les membres de l'amour cosmique!

03/10/2018

Plaute et la légende de la naissance d'Hercule

Phlyaques3.jpgPlaute, qui vivait au deuxième siècle avant Jésus-Christ à Rome, est l'auteur comique latin fondamental. Molière l'a imité, notamment dans Amphitryon qui, parce qu'il contenait des dieux, m'intéressait. J'ai lu la version de Molière il y a longtemps; tout récemment, j'ai lu celle de Plaute.

Elle est dans le même esprit: il s'agit de tirer le rire d'un mystère ancien, la naissance et la conception d'Hercule par Alcmène, à Thèbes, et Jupiter ayant pris l'apparence de son mari. Le dédoublement créait pour la mère un adultère involontaire, et pour Amphitryon une jalousie légitime.

Souvent, les héros nés de dieux avaient pour mères des vierges: cela posait peu de problème. Mais comme Alcmène était mariée, les poètes ont commencé à s'en faire des gorges chaudes, et à ricaner.

Il en résulte ce mélange de mystère et de comédie. Le premier était encore sensible chez Molière, mais il est plus net chez l'auteur romain, pour qui Hercule et Jupiter étaient de véritables dieux, non des fictions. Le plus singulier est l'omniprésence de la question du rêve. Amphitryon et son esclave Sosie (dédoublé par Mercure), se demandent sans cesse s'ils ne rêvent pas ou n'ont pas rêvé, lorsqu'on leur annonce qu'ils ont fait ceci ou cela, et qu'ils n'en ont aucun souvenir. Cette dimension onirique n'est pas marquante chez Molière, qui n'en a pas mesuré l'importance. C'est en rêve que les hommes habités par les dieux agissent: leurs corps se meuvent sans eux, qui sont ailleurs.

Un trait peu développé par Molière et davantage chez Plaute le confirme: la nuit durant laquelle Jupiter prend son plaisir avec Alcmène est d'une longueur exceptionnelle. Comme Sosie le remarque, les étoiles et la lune meh.ro11041.jpgse sont arrêtés: le temps ne passe plus. Les mortels se meuvent, respirent, et leurs cœurs battent, mais ils sont comme dans une autre dimension - et cela suggère beaucoup. Plaute ne comprenait sans doute pas le récit mystique jadis effectué par des initiés, et qu'il reprend en tentant d'expliquer les choses rationnellement: car Jupiter dit que, pour équilibrer les jours et les nuits, il raccourcira le jour suivant. L'impression de cette nuit interminable aux astres fixes reste profonde, et, quoique le lecteur ne l'explique pas non plus, il la reçoit avec force, comme si elle faisait partie d'un grand secret, lié à l'intervention divine sur Terre - et à la conception des héros.

Un indice est semé, à celui qui peut comprendre le monde occulte: une boîte scellée contenait un cadeau réservé à Alcmène. Elle est toujours scellée, et Alcmène annonce à son mari qu'il lui a déjà donné la coupe d'or du roi qu'il a vaincu, alors qu'il était parti au loin. Amphitryon n'y comprend rien, puisqu'il ne l'a pas vue depuis son retour, ce qu'elle ne comprend pas non plus: elle croit qu'il se moque d'elle. Quant à lui, il se demande si elle est folle, ou vicieuse. Le spectateur attend de savoir ce que contient la boîte scellée: Sosie presse son maître de l'ouvrir, alimentant le suspense. Et la boîte est vide! Or, Amphitryon est persuadé de l'avoir toujours gardée avec soi.

L'explication s'y trouve. Mais elle est pour les sages. Pour les autres, elle reste mystérieuse, et le moment est incompréhensible comme une scène ésotérique d'un film de David Lynch. Il est renversant, bouleversant, signifiant infiniment - et ne disant rien.

La conclusion confirme la prégnance de la mythologie chez Plaute, allégée chez Molière. Car l'unité de temps n'est pas présente, et la fin de la pièce voit déjà naître Hercule, plusieurs mois étant réduits à quelques heures. Il est clairement dit qu'Hercule a mis sept lunes seulement à naître, mais, autre mystère, qu'Alcmène était déjà enceinte depuis trois lunes quand elle s'est unie sans le savoir à Jupiter: la grossesse est en effet longue de neuf mois, mais de dix lunes, et les mois factices, étirés pour remplir l'année, n'avaient pas encore été créés à l'époque de Plaute. Ils ne comptaient donc que vingt-huit jours. (Ils n'en lightning_bolt.jpgcorrespondaient pas moins à l'année, parce que les mois ou lunes d'hiver n'étaient pas comptés, étant inutiles à l'agriculture; Mars reprenait le décompte.)

Que cette pièce soit issue d'un mystère mythologique achève d'être démontré par l'évocation, à la fin, de la naissance miraculeuse d'Hercule: la Terre tremble, des éclairs fusent, et une voix révèle à Amphitryon ce qui s'est réellement passé. Celui-ci comprend qu'Alcmène n'est en rien coupable, et que la gloire du fils de Jupiter rejaillira sur lui. En d'autres termes, Jupiter était Amphitryon, mais divinisé jusqu'à s'arracher à lui-même et à se confondre spirituellement avec le dieu. Le lien a créé une ouverture céleste qui a irrigué le corps à naître de puissance cosmique, l'esprit et le corps n'étant en rien distincts dans l'ancienne pensée. Et Hercule a pu d'emblée être un enfant fort et massif, malgré le temps court de grossesse pour lui. En même temps, en effet, est né un jumeau, que le texte ne nomme pas, et qui, lui, a été conçu par Amphitryon vraiment Amphitryon. (La tradition l'appelle Iphiclès.)

Peu après sa naissance, dit une servante, Hercule a tué deux serpents volants qui, tombés du ciel (par l'ouverture de la cour intérieure que les Romains pratiquaient pour recueillir l'eau de pluie), cherchaient à hercle.jpgentrer dans son berceau et à le tuer lui. Je restitue ce que dit Plaute: je ne sais pas comment les serpents sont arrivés jusqu'au berceau dans les légendes des Grecs, qui n'avaient peut-être pas le même genre de maisons. Ce détail épique, quoi qu'il en soit, ne se trouve pas non plus chez Molière, peut-être parce qu'il a voulu conserver l'unité de temps, ou alors par un rationalisme spontané prétextant l'unité temporelle pour mieux évacuer le merveilleux - qui justement se déroule hors du temps. (Je crois que c'est le fond de la chose, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse: les règles classiques étaient faites pour imposer le naturalisme.)

Au bout du compte, Plaute a bien cherché à créer un mystère à l'antique, il en a en tout cas respecté la trame traditionnelle. Molière aussi, mais moins. Il a resserré son intrigue, et il est plus clair, mais moins mystérieux.

Moins suggestivement érotique, aussi. Signe des temps. La langue latine dit que le mâle compresse la femme. Elle évoque l'acte physique. Le français est plus évasif.