18.03.2010
Victor Hugo et le dieu Éros
On raconte souvent les histoires salaces qui entourent la vie privée de Victor Hugo, pour qui à cet égard les difficultés ont commencé quand sa femme n’a plus voulu remplir son devoir conjugal. Sa vie durant, il hésita entre l’aspiration à une pure lumière détachée de la chair, et la force de celle-ci, qui s’emparait de son esprit, et influait sur ses actions.
Il condamna le principe de la littérature érotique et les écrits, en particulier, du marquis de Sade, ne voulant pas donner aux voluptés charnelles un attrait moral qui eût résonné dans l’esprit du public, mais certains de ses textes n’en témoignent pas moins de ses tribulations intimes, comme le montre un poème des Contemplations qui date de 1855, plus de vingt ans après la défection, au lit, de sa femme:
Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,
Que de fois nous devons vous attrister, archanges;
C’est vraiment une chose amère de songer
Qu’en ce monde où l’esprit n’est qu’un morne étranger,
Où la volupté rit, jeune, et si décrépite!
Où dans les lits profonds l’aile d’en bas palpite,
Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,
On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair
A l’heure où l’on s’enivre aux lèvres d’une femme,
De ce qu’on croit l’amour, de ce qu’on prend pour l’âme,
Sang du cœur, vin des sens âcre et délicieux,
On fait rougir là-haut quelque passant des cieux!
Hugo avait des remords de sa vie privée irrégulière, voire dissolue, et il ne s’agissait pas, pour lui, de jeter un quelconque anathème, mais bien, indirectement, de se confesser, et de méditer sur lui-même.
Il haïssait les anathèmes religieux, parce qu’ils n’avaient pas de compassion pour les faiblesses humaines.
On se souvient à cet égard de ses plaidoyers en faveur des prostituées, ou même, contre la peine de mort. Car Claude Gueux, qu’il défendit, avait tué un gardien de prison qui l’avait persécuté notamment en le privant de l’amitié en réalité très rapprochée d’un autre détenu.
Hugo, semble-t-il, n’entrevoyait pas de possibilité de résister efficacement à l’appel de la chair. Il parla dans le même sens des couvents de femmes. Dans Les Chants du crépuscule, en 1835, alors qu’il venait de rencontrer Juliette Drouet, il fait part encore de ses peines intimes en comparant l’âme d’un voyageur à celle d’une cloche d’airain d’église que les impies ont couverte de blasphèmes et d’inscriptions salaces: l’âme de ce voyageur a été infectée par des passants qui cette fois ne sont pas des cieux, mais de la rue, et qui ont distillé le venin des passions, ont cherché à placer, pour accéder à l’amour, devant les yeux du voyageur, le chemin des sens.
Cependant, comme à la fin des Contemplations, dans un second mouvement, il évoque, ici, l’harmonie finale, le chant universel au sein duquel toute chose sera mise dans le sein de Dieu, si l’on peut dire: tout, transfiguré, se mêlera dans la lumière d’un hymne grandiose, pur, serein, où toute souillure s’estompera - sera effacée. Car l’enfer devra s’arrêter, dans un monde où Dieu triomphera complètement. Les démons seront dissipés par la lumière, consumés par le feu: ils n’existeront donc plus!
Hugo, de fait, se disait et se voulait rempli d’espérance, avant tout. Il regardait non l’anathème divin - un jugement éventuellement sévère -, mais le pardon, et la rédemption, grâce à sa foi en l’avenir, en Dieu, au-delà des lois humaines, des dogmes. Au demeurant, saint Paul aussi faisait prévaloir la foi sur la loi. Mais ici, Hugo fait davantage penser à Pierre Teilhard de Chardin, qui fit du Progrès une mystique.
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11.03.2010
Nirvana, en cette vie
Il existe une tradition mystique qui dit que de son vivant même, on peut entrer dans le sein de Dieu. En France, Mme Guyon en est l’emblème. Elle eut explicitement ce but. Elle raconte même, dans le récit de sa vie, avoir rencontré un personnage étrange, envoyé par la Providence, et qui mystérieusement se disait ancien portefaix, qui lui avait déclaré qu’elle devait le viser, et pouvait y parvenir.
David Lynch, dans son livre Catching the Big Fish, fait plus ou moins de la Méditation Transcendantale une source d’ineffable joie dès cette vie, et même, le secret de la vie heureuse sur Terre, y compris sur le plan social.
Cela n’est pas sans rapport avec le poème Élévation, de Baudelaire, qui y affirme éprouver une volupté sans nom parce que son esprit se meut avec agilité dans une immensité profonde,
par delà les sphères étoilées. Il dit comprendre dès lors le langage des fleurs et des choses muettes...
Le soupçon est toujours jeté, sur cette tendance mystique, que l’amour de Dieu ou du monde divin soit en fait mêlé aux sens, qu’il s’appuie sur des idoles, des figures de l’imagination ne renvoyant qu’à la chair - et au monde visible. Cependant, Lynch et Baudelaire se sont rejoints aussi dans une épuration toujours plus grande, au cours de leur vie, du sentiment mystique: le second s’est comme dégagé des images orientales qui ramenaient en réalité ce sentiment vers le terrestre - bien que l’éloignement dans l’espace ait pu d’abord faire illusion -, et le premier s’est adouci, on ne peut le nier, n’hésitant même plus à confesser - assez récemment - qu’il croit en un Père tout-puissant et miséricordieux.
Un autre grand poète qui a suivi le même cheminement est Jean de La Fontaine, qui fut épicurien, avant de se laisser gagner par la piété, et qui, en attendant, fit de sublimes poèmes, souvent remplis d’un merveilleux
touchant véritablement au divin, sur le modèle d’Ovide, et en même temps, comme celui-ci, rempli de sensualité et ambigu: voyez Adonis. La Fontaine eut un sentiment du divin dans la nature, avant de se convertir complètement au christianisme, à la fin de sa vie.
Rudolf Steiner pensait lui aussi que l’âme pouvait pénétrer le monde spirituel même avant la mort, bien que l’orthodoxe François de Sales, par exemple, eût dit qu’il fallait attendre l’effacement du monde sensible pour que l’œil exercé par la piété et la dévotion pût, après ce Seuil, distinguer en pleine lumière - mais sans éblouissement - Dieu et ses anges, et jusqu’à la Cité sainte.
Cependant, Thomas a Kempis, dans l'Imitation de Jésus-Christ, dit que bien qu'il ne faille effectivement pas s’adonner à la curiosité, en la matière, la foi peut susciter la grâce de la révélation, en cette vie même, des secrets de Dieu: Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m’ouvrir la porte de votre cœur (3, XXIV). Steiner, qui était un grand adepte de Thomas a Kempis, s’exprima en réalité dans un sens comparable. Les vertus à ses yeux donnaient à l’âme une forme stable et solide, la construisaient, en quelque sorte, la rendant ainsi apte à recevoir des perceptions suprasensibles. Jeanne Guyon alla aussi dans cette direction: grâce à la foi nue, délivrée des visions délirantes
nées de la nature inférieure de l'homme - les fantasmes issus des passions humaines, en d'autres termes -, le Verbe parlait à l’âme, et se révélait dans sa nature propre. Et Jeanne Guyon, ainsi, put évoquer le monde spirituel, la hiérarchie des Saints et leur situation dans les cieux, alors même qu’elle n’avait jamais cherché, disait-elle, à posséder des connaissances spéciales. Il s’agit bien d’une grâce: accéder par un autre biais au nirvana - en forçant la porte des cieux, si l’on peut dire -, est périlleux; cela peut même être fatal. Mais la possibilité de cette grâce n’en demeure pas moins. Et si elle n’est pas donnée en cette vie, dira-t-on, à la suite des mystiques je viens de citer, elle peut l'être dans une autre, dans le Ciel ou sur Terre - s’il est d’autres vies sur la seconde, comme Steiner le croyait, à la suite des pythagoriciens et des hindouistes.
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17.02.2010
Saint Paul et le IIIe Ciel
Dans un écrit que j’ai récemment entendu lire sur une scène, Valère Novarina évoque saint Paul dans des termes que je pense plus propres à lui qu’à saint Paul même, en disant que celui-ci, lorsqu’il eut sa vision du chemin de Damas, ne savait pas s’il se trouvait face au Vide ou face à Dieu. Or, dans la traduction ordinaire du passage de la lettre où il en parle, on trouve plutôt qu’il ne sait pas s’il s’est rendu avec son corps dans le Troisième Ciel, ou seulement en esprit.
J’ai le sentiment que Novarina traduit par vide ce qui était seulement sans corps. De fait, chez Jean-Paul Sartre et les philosophes modernes en général, le vide ou le néant est apparenté à l’esprit, puisque la matière est regardée spontanément comme un absolu de l’existence, par eux. Mais saint Paul ne s’exprimait évidemment pas de cette manière; le matérialisme moderne lui était complètement étranger. Dans d’autres passages de ses lettres, il dit que l’être humain a un corps spirituel, en plus du corps charnel, et que c’est ce corps spirituel qui doit devenir immortel, être glorifié aux cieux à la suite de Jésus.
Il fonde toute la morale sur cette distinction, du reste: les mauvais penchants sont ceux qui, dans l’âme, viennent de la chair, et les bons, ceux qui viennent de l’esprit. Cela signifie que, pour lui, l’esprit est une réalité, a une substance, et qu’il tient l’âme humaine comme le fait la chair, quoique dans un sens opposé: l’âme a aussi un Ciel et une Terre. Cela a une logique, et la morale qu’il prône ne se déploie pas dans l’abstrait, en dehors de la nature humaine (telle qu’il la conçoit).
Saint Paul avait en fait quelque chose d’assez ésotérique, qui a généralement été gommé par la tradition, y compris catholique. Le Troisième Ciel renvoie à la hiérarchie des cieux, telle qu’on la concevait aussi dans les milieux pharisiens auxquels saint Paul avait appartenu d’abord (et dont saint Jean dans son évangile parle, lui-même). A ce Troisième Ciel correspond une hiérarchie angélique dont il parle souvent dans ses lettres - et qui est présente dans leur version latine (réalisée par saint Jérôme), mais qu’on ne retrouve pas dans la traduction officielle en français -: les Principautés.
Ce n’est pas que saint Paul ait confondu le Christ avec les puissances angéliques, puisqu’il dit, au contraire, que celui-ci les maintient sous son pied, qu’il leur est supérieur.
Il évoque aussi les Puissances et les Dominations, mais la traduction officielle ne le montre pas, car elle rassemble ces mots sous celui de puissances invisibles, ou alors puissances mauvaises, interprétant alors la pensée de saint Paul, qui disait que l’être humain pouvait se relier au Christ par delà ces puissances qui dirigent la Terre, et donc leur échapper; ce qui ne signifie pas qu’elles sont mauvaises en soi, même si la chair dépend bien d’elles, mais que, par son esprit, l’être humain est absolument libre, s’il a foi en Jésus-Christ.
Cela dit, si l’esprit humain, à cause de cette liberté, se soumet à ces puissances inférieures au Christ, qui ne font que servir le Père éternel, il est bien la proie du diable, ce que le latin traduisant saint Paul mentionne aussi. Car puisque l’esprit humain ne doit se soumettre qu’à Dieu pris absolument, s’il se soumet à une puissance relative - fût-elle céleste -, d’une part, il tombe dans l’idolâtrie, d’autre part, la puissance spirituelle qui accepte cette soumission devient mauvaise, puisqu’elle essaye de prendre la place de Dieu, auquel cette soumission est réservée; elle devient comme Lucifer, et doit être rejetée des cieux. (Mais cette chute des anges est plutôt racontée par saint Pierre, dans le Nouveau Testament.)
Saint Paul, notons-le, s’adressait souvent à des Grecs, ou à des peuples qui leur étaient apparentés, et qui ne devaient pas penser spontanément que les Immortels de leur mythologie propre n’existaient pas; il s’agit donc pour saint Paul de les désigner en les disant soumis au Christ.
Il était sous-entendu que les saints remplaceraient sur leur trône les mauvais anges; la Légende dorée le dit explicitement. Jeanne Guyon en parle aussi. Lucifer était justement censé venir du Troisième Ciel, je crois.
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10.02.2010
Gnose & Islam en Occident
L’Islam, nous dit Henry Corbin, a un fond gnostique, et c’est cela qui fréquemment gêne les Occidentaux, je crois. Une pensée ésotérique qui se confine elle-même dans des monastères, ou des montagnes quasi inaccessibles - comme celles du Tibet - ne gêne pas, certes, parce qu’elle laisse, en fait, les régimes occidentaux hérités de l’ancienne Rome se diriger selon des principes tendant somme toute au matérialisme - fondés sur les conditions objectives de la vie terrestre. Or, l’Islam a aussi un projet social, énonce aussi des règles, étant issu, somme toute, de la tradition qui vit également Moïse énoncer des lois.
Sans doute, en son sein même, la tendance gnostique est plus ou moins forte, et les Ismaéliens, par exemple, ont été confinés eux aussi dans les montagnes parce que, dit - à peu près - Corbin, leur penchant pour l’ésotérisme était fort. La voie mystique de François de Sales peut elle-même s’être imposée à l’extérieur des monastères, en Savoie, parce que celle-ci était et reste montagneuse,
à son tour, et, en France, sa disciple en esprit Jeanne Guyon a bien ressenti le rejet dont cette voie d’oraisons intérieures était l’objet, avouant même ne s’être sentie pleinement libre, en conscience, de la suivre, qu’à partir du moment où elle eut acquis le projet de partir pour le diocèse de Genève - dirigé alors depuis Annecy, comme on sait.
Les Chiites - plus fervents, sur le plan mystique, que les Sunnites, assure, encore, Corbin - sont globalement minoritaires; néanmoins, même cette branche de l’Islam a un projet social, quoiqu’il soit chargé de perspectives grandioses, prophétiques - confinant à l’utopisme, dirions-nous en Occident. Car les Chiites - dit, toujours, Corbin - attendent le XIIe Imâm, qui vit caché dans une sorte d’Intermonde depuis de nombreux siècles, et son retour parmi les hommes sera le début d’une ère nouvelle, faite de justice, de paix, de fraternité universelle.
De toute façon, jusqu’au sein de la tradition sunnite, ce qui est juste émane de la parole de l’archange Gabriel saisie par le Prophète: on ne l’ignore pas. Le raisonnement n’est pas établi à partir de considérations sur les conditions de vie terrestres, mais à partir de l’inspiration et de la révélation d’un homme en liaison intime avec un être divin.
La tendance gnostique, on le sait, l’Eglise catholique - dès l’origine marquée par la tradition romaine, latine - l’a rejetée, adoptant une voie plus rationaliste, quoiqu’on en dise. L’Occident s’y oppose. Pourtant, Jean-Jacques Rousseau admettait qu’un sentiment de la justice en soi relié à l’Être suprême habitait tout homme: il en parle dans sa Profession de foi du Vicaire savoyard. Si on admet une telle idée, il faut logiquement en tirer que même si, en principe, cette conception incite à développer chez l’individu une conscience libre - puisque, dans l’esprit de Rousseau, chacun est directement relié au divin, sans passer par une autorité sacerdotale -, et donc conduit également à un affaiblissement de cette autorité consacrée, on doit accepter, néanmoins, que la libre conscience individuelle puisse se soumettre à une telle autorité - réputée, dès lors, posséder un lien quasi fusionnel avec le fameux Être suprême des Philosophes. Pourquoi pas? On ne peut pas prouver que c’est impossible. Il s’ensuit qu’au sein d’une république libre, les religions restent totalement légales.
Cela signifie que même si les arguments habituels, fondés sur les effets matériels bénéfiques de l’action politique, deviennent ici vides de sens, puisqu’on s’appuie sur un sentiment pur, indépendant de la vie terrestre, il ne peut pas être possible d’interdire l’expression de ce sentiment pur de ce qui est juste en soi.
Que cela amène des cœurs à se rallier à certaines idées, ou figures, ne prouve même pas l’existence d’une forme de prosélytisme agressif: le choix demeure, et la liberté même suppose que tout doit pouvoir être proposé.
En tout cas, c’est mon avis, et je crois à une union plus profonde entre l’Orient et l’Occident - sans pour autant croire que l’un pourra jamais s’imposer définitivement à l’autre.
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28.01.2010
Images de Mme Guyon
A l’époque classique à laquelle vivait Jeanne Guyon, il était au fond interdit de créer des images nouvelles: même la méthode de François de Sales n’était que de s’animer intérieurement en faveur de celles qui avaient déjà été créées, et on peut dire que Mme Guyon a en général suivi son exemple, en renforçant simplement sa ferveur; elle a même, globalement, épuré encore les figures de la tradition: elle se concentrait sur l’Enfant, le Père, l’Époux - des images simples, liées à la famille, touchant l’âme directement.
Et pourtant, son ardeur, dans sa foi, fut telle qu’elle se traduisit, chez elle, par un fréquent affleurement d’images nouvelles, qu’elle ne fit cependant pas consciemment: elle ne leur donna pas de contours distincts, comme on le fera à l’époque romantique, quand on cherchera justement à renouveler le paysage imaginal, pour parler comme Henry Corbin, de la littérature et plus globalement de l’Art. La force des figures subrepticement créées par Jeanne Guyon n’en est pas moins remarquable; je crois que cela ne va pas sans rappeler les figures incroyables de l’Orient.
Ainsi, dans son Commentaire au Cantique des cantiques de Salomon, elle forge, à partir d’une image du texte sacré évoquant une gorge comparable à un excellent vin, et digne d’être bue et savourée entre ses lèvres et entre ses dents, quelque chose de sublime - quoique d’également inquiétant, d’un certain point de vue - en disant: C’est un vin pour la boisson de Dieu, puisqu’il reçoit en lui-même cette âme, la changeant et la transformant en soi: il en fait son plaisir et ses délices; il la remâche et savoure pour ainsi dire, la perdant de plus en plus et la transformant en lui, d’une manière toujours plus admirable.
L’image du Dieu qui mâche et remâche, broie l’âme pour mieux la digérer et la transformer au sein de son propre être a quelque chose de fascinant, et en même temps d’effrayant. Cela heurte certainement la sensibilité occidentale, notamment celle qui, nourrie d’atticisme, prévalait du temps de Louis XIV, et on comprend que Bossuet ait été heurté par Jeanne Guyon, à un moment où il essayait, lui, de rendre la religion aimable et distinguée, adaptée à la sensibilité raffinée de la Cour.
Mais, dans l’hindouisme, on connaît la figure de Shiva, l’entité destructrice de la fin du monde. Or,
on sait, peut-être, que le shivaïsme est une voie mystique fondée, comme l’était la voie de Jeanne Guyon, sur l’assimilation complète de soi au Tout, sur la dilution de l’être personnel illusoire dans le dieu - ou la déesse Shakti, son pendant. Il s’ensuit une renaissance plus pure dans le sein divin, naturellement, mais en attendant, le don absolu de soi est demandé, et la perte de tout repère au sein de la conscience, le rejet de toute illusion, et donc de toute pensée flottant dans le cerveau. On ne peut se retrouver soi-même qu’en Dieu - en l’esprit ou en l’âme du Tout.
Le passage fatidique fait forcément peur: on est attaché à l’être de son illusion personnelle, pour ainsi dire; cela doit passer par le feu. Et naturellement, cela peut occasionner des douleurs, et l’auxiliaire chargé de la tache de purification, prendre une figure effrayante: on connaît à cet égard les divinités du Tibet, telles qu’elles sont présentes dans le Bardo-Tödol. La mâchoire dont parle Mme Guyon me fait penser à cela.
Je me souviens aussi de la fin de Twin Peaks: Fire Walk With Me, de David Lynch: on voit en gros plan une bouche qui mange du maïs dans une cuillère. Or, il s’agit d’une âme broyée, je crois. Et donc, peut-être, purifiée. Les images de David Lynch sont pareillement effrayantes. Certains les en ont jugées hâtivement impies - à la mode de Bossuet, je dirais.
Cela me rappelle encore les mots qu’utilisait Joseph de Maistre pour qualifier la Révolution française, qui, providentiellement, broyait et digérait les hommes pour les faire renaître purifiés. En soi, c’était épouvantable; mais c’était la voie de salut. Or, Maistre avait lu Guyon.
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14.01.2010
Amours de Jésus et mythologie antique
J’ai un bon camarade, écrivain mystique, nommé Patrice Vernay; je crois qu’il vit à Talloires, près d’Annecy. Il a publié plusieurs livres sur sa voie personnelle, qui fait la part belle aux évangiles apocryphes, en particulier celui de Thomas. Mais c’est dans celui de Philippe qu’il a trouvé de quoi rédiger quelques lignes sur la relation amoureuse au sens charnel qui eût existé entre Jésus et Marie-Madeleine. L’apôtre Philippe y affirme, comme on sait, que Jésus baisait sur la bouche Marie-Madeleine, en signe d’amitié particulière, distincte.
C’est peut-être à cause de cet épisode que l’Église romaine n’a pas voulu conserver dans son canon l’évangile de Philippe, car il pouvait bien conduire à l’idée de mon ami Patrice. Mais en réalité, un baiser n’est pas une preuve. Il eût fallu que Philippe parlât directement de semence de Jésus placée dans les flancs de Marie-Madeleine, pour qu’on fût
pleinement convaincu! On peut s’embrasser sur la bouche sans coucher ensemble; cela se fait dans de nombreuses cultures, et il faudrait surtout voir ce qui pousse à voir dans ce baiser la preuve qu’il y a eu davantage encore entre les deux personnages sacrés…
Il est assez évident que les voluptés charnelles sont parmi celles dont on a le plus de mal à se passer, et imaginer un paradis qui en est dénué est difficile: cela ressemble aisément à du vide, quand on regarde les choses depuis le désir qu'on peut avoir de la créature!
Le problème n’est du reste pas tant l’acte même que l’emprise qu'a la chose sur l’imagination. C’est le plus incroyable. Il est presque plus facile de se retenir d’accomplir l’acte que de s’empêcher d’avoir des pensées concupiscentes! (François de Sales, ainsi, s'en prenait plus volontiers à l'imagination qui conduisait à la chute qu'aux causes matérielles de cette chute.)
Sur un plan mystique, l’esprit doit pouvoir s’attacher à des images qui vont au-delà de la chair, sinon, il reste lié à la Terre. Même l’érotisme qui voit les héros s’unir à des nymphes parmi les couleurs de l’arc-en-ciel est plus pur, spirituellement, que celui qui se place dans un contexte réaliste - et qu'on n’a pas besoin d’expliciter. La mythologie grecque est, c’est vrai, pleine de sensualité, mais elle demeure plus spiritualiste que l’érotisme moderne, ou même que l’idée selon laquelle dans leur maison de Judée Jésus eût fait la chose avec Marie-Madeleine - sur un lit d’époque, en quelque sorte!
Et de fait, les jouisseurs confesseront toujours que les nymphes et l’arc-en-ciel gâchent leur plaisir, en rendant impossible, physiquement, la volupté. Il faut que l’imagination érotique s’appuie sur l’idée de la réalisation terrestre d’un acte comblant tous les désirs, et que les choses puissent donner l’illusion de pouvoir être saisies - qu’elles le seraient, si on y était!
C’est un fantasme bien sûr trompeur. La vie mystique est absolument obligée de le rejeter. L’union de la Vierge avec l’Esprit-Saint a été totalement virginale, s’est située totalement en dehors des sens. Elle peut avoir la même forme fondamentale qu’un acte charnel: elle n’en sera jamais charnelle pour autant. La question n’est pas de savoir ce qu’a fait le Jésus historique, car même s’il avait fait ce que mon camarade Patrice lui impute, il n’en serait pas moins illusoire de croire à un acte charnel qui eût en même temps une profonde portée mystique!
L’imagination doit forcément se porter plus haut, et ne pas se soucier de ce qu’a fait de privé Jésus avec Marie-Madeleine: il vaut encore mieux s’attacher à l’imagination d’une pluie d’or tombant sur une mortelle, et engendrant, en elle, un héros.
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06.01.2010
Vertus civiques, force du cœur
J’ai déjà pu écrire que François de Sales condamnait les vertus civiques de l’ancienne Rome non pas en elles-mêmes, mais parce qu’elles ne s’adressaient qu’à l’intellect, au lieu de toucher aussi au cœur, en tout cas dans ses profondeurs, ce qui les rendait à ses yeux inopérantes. Pour lui, le bien ne peut se pratiquer concrètement que si on entretient avec la justice et l’esprit même dont elle émane une relation personnelle et intime; énoncer les règles à suivre ne peut pas suffire. C’est à peu près ce que Pierre Teilhard de Chardin reprochait au marxisme: son essence dépersonnalisée. Les principes en demeuraient dès lors théoriques, ne parlant pas à l’être humain.
La principale source de cette idée de nos deux prélats se trouve évidemment chez saint Paul, qui distinguait la loi et la foi, et qui estimait que la seconde seule pouvait animer en faveur de la première. Cependant, Jésus en personne a donné l’exemple de cette doctrine: alors qu’on lui fait remarquer que ses disciples ne se sont pas lavé les mains avant de manger - comme c’était alors la règle, instituée par la religion même -, il déclara que le mal ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur de l’Homme - de son cœur. C’était celui-ci qu’il fallait purifier par la foi.
La Connaissance - la compréhension des Mystères - même ne pouvait venir que par une grâce opérée par Dieu, une fois le cœur suffisamment purifié.
Au XIVe siècle, Thomas a Kempis s’exprima sur ce sujet d’une manière belle et frappante, énonçant, en s’adressant au Dieu-Christ, que les prophètes peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces. Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n’échauffe point le cœur : il faut relier cette parole au dieu vivant par le biais de l’âme, de la ferveur mystique: ils exposent la lettre; mais vous en découvrez le sens. Ils proposent les mystères; mais vous rompez le sceau qui en dérobait l’intelligence: Dieu fait pénétrer l’esprit dans la connaissance authentique des mystères, laquelle passe par le cœur. Cela permet de réellement avancer vers le bien: les prophètes (…) publient vos commandements; mais vous aidez à les accomplir. Ils montrent la voie; mais vous donnez des forces pour marcher. Ils n’agissent qu’au dehors: mais vous éclairez et instruisez les cœurs. Ils arrosent extérieurement: mais vous donnez la fécondité.
De son côté, à notre temps, David Lynch dit qu’en chassant du cœur toute négativité, la Méditation Transcendantale - qu’il pratique - permet de le transformer, en le faisant tendre au Bien. Cette forme de méditation met en relation l’âme avec le Tout, dit-il; il s’ensuit, pour cette âme, l’aptitude à la Compassion - à l’amour du prochain. Il ajoute croire à la fraternité dans le monde, et qu’il pense qu’on a tort de s’en moquer communément, et de ne plus y croire; elle est, selon lui, propre à résoudre les conflits. Comme l’a laissé entendre le président de la France lors de ses derniers vœux, on ne peut pas nier que sans fraternité à la base, même l’égalité effective reste un vain mot.
Les règles que saisit la raison sont un cadre, une rampe, pour aider le sentiment à s’orienter; elles sont nécessaires, mais pas suffisantes. Le paradoxe est que seul l’amour authentique du prochain donne la force de suivre les règles de vie en société. Sinon, elles encourent toujours le risque de rester un pur discours. Et l’État qui les applique, d’apparaître comme sans âme, et donc, également impropre à l’être humain. D’apparaître comme inhumain, en somme!
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24.12.2009
Jeanne Guyon et l’unité multiple
Jeanne Guyon est connue pour avoir défendu une conception de la vie mystique qui poussait l’âme vers la fusion en Dieu, vers l’effacement de l’entendement au profit de la volonté divine. L’effusion amoureuse noyait la raison, et au fond, l’époque moderne a fini par concevoir la vie mystique justement de cette façon.
L’Église gallicane, de son côté, détesta cette voie qui faisait disparaître dans l’éblouissement jusqu’aux points du dogme; Bossuet fit mettre Jeanne Guyon en prison.
Mais on aurait tort de croire que Jeanne Guyon assimila jamais Dieu à un quelconque vide: tout au plus le disait-elle inconnu . Mais elle ne l’a même pas dit inconnaissable. Elle a seulement dit que la connaissance qu’on en avait devait forcément passer par le cœur. Elle a d’ailleurs admis et intégré la tradition des visions célestes, même si elle estimait que la vraie connaissance de Dieu allait au-delà de ces visions: nous en avons parlé.
Dans ses Commentaires sur le Cantique des cantiques de Salomon, en tout cas, elle écrivait: L’Époux (…) demande à son Épouse deux choses également admirables; l’une, qu’elle sorte à son égard de ce profond silence, dans lequel elle a été jusqu’alors: car, comme dans le temps de la foi et de la perte en Dieu, elle a été dans un grand silence à cause qu’il fallait réduire son fond dans la simplicité et l’unité de Dieu seul; à présent qu’elle est entièrement consommée dans cette unité, il veut lui donner cet admirable accord qui est un fruit de l’état consommé de l’Âme, savoir de la multiplicité et de l’unité; sans que la multiplicité empêche l’unité, ni l’unité la multiplicité. Il veut qu’elle joigne à la parole muette du centre, qui est l’état d’unité, la louange extérieure de la bouche: ce qui est une imitation de ce qui se doit accomplir dans la gloire; où, après que l’Âme aura été plusieurs siècles absorbée dans ce silence ineffable et toujours éloquent de la Divinité, elle recevra son corps glorieux, qui donnera une louange sensible au Seigneur (…).
En d’autres termes, en aucun cas la fusion de l’âme en Dieu n’anéantit indéfiniment la personnalité distincte de l’adepte mystique. Chaque être humain est appelé à renaître en tant que tel, mais cette fois, au sein de la lumière de l’Esprit. Alors, toute action sera bénie, mais, certes, pas inexistante, pas plus que la conscience de soi. On s’anéantit, ici, pour mieux se retrouver: pour mieux toucher à sa nature profonde, liée à Dieu même.
Sans doute, cela demande une foi: on ne maîtrise en rien les choses; au bout du compte, il faut attendre que la main de Dieu se tende, au sein du sommeil de l’âme, et que le réveil sonne: et la cloche peut n’en être mue que par la main d’un ange! (Le Cowboy d’or de Mulholland Drive - le film de David Lynch - réveillait de cette façon la suicidée: c’était assez incroyable, voire tout à fait sublime.) L’intellect en tout cas ne peut pas mener à cette apothéose humaine, et c’est probablement ce qui gênait, en profondeur, Bossuet, ou plus tard Teilhard de Chardin: il est plus rassurant de considérer que l’entendement humain maîtrise les tenants et les aboutissants de cette procédure!
Il se peut que la voie de Jeanne Guyon conduise à trop de passivité intellectuelle, du reste. Si l’entendement ne peut pas résoudre le problème de l’âme et de son immortalité, il peut toujours aider à le faire: il peut soutenir le cœur dans cet effort.
Mais, compte tenu de la somme de connaissances qu’une femme était en droit d’avoir à l’époque de Jeanne Guyon, on peut se demander dans quelle mesure, individuellement, elle n’a pas fait au fond ce qu’elle a pu, même de ce point de vue. Elle agissait aussi sur ce qui lui était permis, au départ et de par son éducation. Ce fut, dans les faits, une individualité forte!
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17.12.2009
Le théisme de Voltaire
On croit souvent que Voltaire était juste personnellement hostile au catholicisme, et qu’il n’avait pas un sens de la justice dont il eût fait une mystique. Mais, en réalité, il s’opposait à toutes les religions particulières au nom d’une conscience morale qui, en se reliant à Dieu, s’étendait à l’humanité entière - tout en s’enracinant, comme chez Rousseau, dans le sentiment individuel, le sens personnel de ce qui est juste. On ne rendrait pas justice, soi-même, à Voltaire, si on lui refusait cette profondeur de vue.
Sa foi universaliste, Voltaire l’a appelée théisme. Voici ce qu’il en disait: Le théiste est un homme fermement persuadé de l’existence d’un Être suprême aussi bon que puissant, qui a formé tous les êtres étendus, végétants, sentants, et réfléchissants; qui perpétue leur espèce, qui punit sans cruauté les crimes, et récompense avec bonté les actions vertueuses. On ne peut déjà pas prétendre que Voltaire ne croyait pas en un dieu créateur et ordonnateur du monde selon la véritable justice: il n’était pas athée.
Il continue: Le théiste ne sait pas comment Dieu punit, comment il favorise, comment il pardonne; car il n’est pas assez téméraire pour se flatter de connaître comment Dieu agit; mais il sait que Dieu agit, et qu’il est juste. Les difficultés contre la Providence ne l’ébranlent point, parce qu’elles ne sont que de grandes difficultés, et non des preuves; (…) et il pense que cette Providence s’étend dans tous les lieux et dans tous les siècles. Voltaire n’était pas matérialiste, non plus.
Il disait encore, du théiste, qu’il n’embrasse aucune des sectes qui toutes se contredisent. Il pouvait donc s’opposer aussi au protestantisme dans ce qu’il avait de particulier. La religion du théiste en effet est la plus ancienne et la plus étendue; car l’adoration simple d’un Dieu a précédé tous les systèmes du monde. Il parle une langue que tous les peuples entendent, pendant qu’ils ne s’entendent pas entre eux. La religion de Voltaire était celle qui avait eu cours avant la chute de Babel. Elle crée par conséquent des liens entre tous les hommes, de nature fraternelle, du moment que ces hommes n’ont pas l’esprit borné par les préjugés, ceux-ci étant issus de leur religion particulière, de leur tradition restreinte, aux contours trop nettement définis. A cet égard encore, il était bien en phase avec la Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau.
Enfin, pour le noble philosophe de Ferney, le théiste croit que la religion consiste (…) dans l’adoration et dans la justice. Faire le bien, voilà son culte; être soumis à Dieu, voilà sa doctrine. On ne peut pas être plus clair: de son propre point de vue, lorsqu’il se battait pour la justice, Voltaire accomplissait le seul vrai devoir religieux qui existât, pratiquait la seule religion qui valût; au vu des termes qu’il utilise, relatifs à la soumission à Dieu, on peut même aller jusqu’à dire qu’il en fit, à sa manière, une mystique. Le vrai fond de Voltaire est bien plus religieux, d’une certaine façon, qu’on ne le croit généralement. Il ne faut pas en juger à partir d’une conception de la justice qui s’exprimerait au travers d’une tradition particulière, si on ne veut pas manquer l’essentiel. Voltaire restait conscient qu’un universalisme qui n’eût pas eu de liant universel objectif, existant en soi, était illogique.
Voltaire fut, à mes yeux, un grand homme, même s’il n’a pas débrouillé, comme il le reconnaît lui-même, toutes les difficultés concernant l’action divine qu’ont essayé de comprendre de leur côté les religions, chacune à sa manière. Son désir d’universel lui faisait sans doute trop mépriser ces religions particulières. L’universalisme mystique de Joseph de Maistre qui les fait accepter toutes pour en chercher une synthèse ne se réduisant pas à un plus petit dénominateur commun est le pendant de cette doctrine de Voltaire, lequel procédait plutôt par élimination, élagage, selon la méthode classique. Maistre était déjà romantique, en fait.
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03.12.2009
Mysticisme chez Jeanne Guyon & David Lynch
Jeanne Guyon déclara avoir eu pour premier maître François de Sales, qui lui apprit, par l’intermédiaire de ses livres, l’oraison intérieure. La vie de Jeanne de Chantal, qu’elle pratiquait aussi, lui donnait, de son côté, des indications pratiques concernant cette forme de prière silencieuse.
Elle affirme que cet exercice lui a été constamment nécessaire et qu’elle a été la base de sa spiritualité active, mais elle dit également que les prêtres dont elle a été proche, non seulement ne pratiquaient pas comme elle ce qu’on appelait alors l’oraison mentale, mais, de surcroît, qu’ils avaient tendance à la critiquer, et que, globalement, celui qui s’adonne à une activité spirituelle purement intérieure et individuelle sera toujours persécuté.
En ce qui la concerne, cela se vérifia car les prêtres, la trouvant trop indépendante, la firent mettre en prison. On se souvient de quelle façon Bossuet, l’aigle de Meaux, s’en prit violemment à elle, et même au bon Fénelon, qui la défendait. Bossuet, de fait, voulait surtout insérer la foi dans la société; il voulait que le catholicisme cristallisât les liens entre les hommes et recréer une société sur le modèle antique, mais sanctifiée par la religion chrétienne.
L’affirmation de Jeanne Guyon s’oppose apparemment, par conséquent, à celle de David Lynch, qui, dans son livre, dit, lui, que l’adepte de la Méditation Transcendantale à laquelle il s’adonne voit bientôt, de manière étonnante - merveilleuse - le monde s’ordonner autour de lui pour faciliter sa pratique mystique personnelle. On est surpris, dit-il, de voir que quand on cherche un lieu approprié, et qu’on est loin de chez soi, les gens se mettent à en chercher, comme s’ils éprouvaient une sorte de saint respect à l’égard de cette activité intérieure.
Peut-être David Lynch prend-il comme un don du Monde ce qui vient de son prestige de grand cinéaste, car François de Sales partageait le sentiment de Jeanne Guyon: le monde a horreur, disait-il, de ce qui prétend ne pas lui appartenir. Les proches mêmes, selon le saint évêque, ne cessent de se plaindre de la vie que fait mener le besoin de méditer et de prier! C’est à peu près ce que raconte Mme Guyon dans son autobiographie.
Peut-être qu’en Amérique, la vie mystique telle que peut la mener l’individu est officiellement approuvée, et qu’en Europe, elle ne l’est pas, parce qu’elle contrecarre la tendance naturelle de l’humanité à se penser collectivement, tendance à laquelle, de ce côté de l’Atlantique, on tiendrait particulièrement.
Quoi qu’il en soit, la démarche consistant à se placer en relation avec le Tout, à s’immerger dans la Vie divine par le moyen de la Volonté et à y connaître une ineffable joie, à s’y retrouver Soi-Même, cela développant ensuite Charité ou Compassion, est assez comparable chez l’un et l’autre. Peut-être que chez la Guyon, c’était plus exalté, plus éclatant, plus grandiose, même, et chez David Lynch, plus raffiné, plus figuré, plus doux, plus chaud. Lynch, pour expliquer la Méditation Transcendantale, crée par exemple l’image d’une pièce dont les murs blancs sont cachés par des rideaux bleus, jaunes et rouges: rien n’est plus sublime, je pense. Jeanne Guyon a plus animé de sa ferveur des symboles déjà existants, sans d’ailleurs s’y attarder beaucoup: avec elle, tout se perdait vite dans l’éblouissement. Il n'y a guère que le symbole du Père qu'elle a conservé jusqu'au bout dans sa conscience. Cela dit, dans une interview, Lynch a dit que lui aussi croyait au Père tout-puissant et miséricordieux: le symbole est incontournable, dans la vie mystique, parce qu'il renvoie à la Puissance que l'esprit vénère.
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