03/10/2018

Plaute et la légende de la naissance d'Hercule

Phlyaques3.jpgPlaute, qui vivait au deuxième siècle avant Jésus-Christ à Rome, est l'auteur comique latin fondamental. Molière l'a imité, notamment dans Amphitryon qui, parce qu'il contenait des dieux, m'intéressait. J'ai lu la version de Molière il y a longtemps; tout récemment, j'ai lu celle de Plaute.

Elle est dans le même esprit: il s'agit de tirer le rire d'un mystère ancien, la naissance et la conception d'Hercule par Alcmène, à Thèbes, et Jupiter ayant pris l'apparence de son mari. Le dédoublement créait pour la mère un adultère involontaire, et pour Amphitryon une jalousie légitime.

Souvent, les héros nés de dieux avaient pour mères des vierges: cela posait peu de problème. Mais comme Alcmène était mariée, les poètes ont commencé à s'en faire des gorges chaudes, et à ricaner.

Il en résulte ce mélange de mystère et de comédie. Le premier était encore sensible chez Molière, mais il est plus net chez l'auteur romain, pour qui Hercule et Jupiter étaient de véritables dieux, non des fictions. Le plus singulier est l'omniprésence de la question du rêve. Amphitryon et son esclave Sosie (dédoublé par Mercure), se demandent sans cesse s'ils ne rêvent pas ou n'ont pas rêvé, lorsqu'on leur annonce qu'ils ont fait ceci ou cela, et qu'ils n'en ont aucun souvenir. Cette dimension onirique n'est pas marquante chez Molière, qui n'en a pas mesuré l'importance. C'est en rêve que les hommes habités par les dieux agissent: leurs corps se meuvent sans eux, qui sont ailleurs.

Un trait peu développé par Molière et davantage chez Plaute le confirme: la nuit durant laquelle Jupiter prend son plaisir avec Alcmène est d'une longueur exceptionnelle. Comme Sosie le remarque, les étoiles et la lune meh.ro11041.jpgse sont arrêtés: le temps ne passe plus. Les mortels se meuvent, respirent, et leurs cœurs battent, mais ils sont comme dans une autre dimension - et cela suggère beaucoup. Plaute ne comprenait sans doute pas le récit mystique jadis effectué par des initiés, et qu'il reprend en tentant d'expliquer les choses rationnellement: car Jupiter dit que, pour équilibrer les jours et les nuits, il raccourcira le jour suivant. L'impression de cette nuit interminable aux astres fixes reste profonde, et, quoique le lecteur ne l'explique pas non plus, il la reçoit avec force, comme si elle faisait partie d'un grand secret, lié à l'intervention divine sur Terre - et à la conception des héros.

Un indice est semé, à celui qui peut comprendre le monde occulte: une boîte scellée contenait un cadeau réservé à Alcmène. Elle est toujours scellée, et Alcmène annonce à son mari qu'il lui a déjà donné la coupe d'or du roi qu'il a vaincu, alors qu'il était parti au loin. Amphitryon n'y comprend rien, puisqu'il ne l'a pas vue depuis son retour, ce qu'elle ne comprend pas non plus: elle croit qu'il se moque d'elle. Quant à lui, il se demande si elle est folle, ou vicieuse. Le spectateur attend de savoir ce que contient la boîte scellée: Sosie presse son maître de l'ouvrir, alimentant le suspense. Et la boîte est vide! Or, Amphitryon est persuadé de l'avoir toujours gardée avec soi.

L'explication s'y trouve. Mais elle est pour les sages. Pour les autres, elle reste mystérieuse, et le moment est incompréhensible comme une scène ésotérique d'un film de David Lynch. Il est renversant, bouleversant, signifiant infiniment - et ne disant rien.

La conclusion confirme la prégnance de la mythologie chez Plaute, allégée chez Molière. Car l'unité de temps n'est pas présente, et la fin de la pièce voit déjà naître Hercule, plusieurs mois étant réduits à quelques heures. Il est clairement dit qu'Hercule a mis sept lunes seulement à naître, mais, autre mystère, qu'Alcmène était déjà enceinte depuis trois lunes quand elle s'est unie sans le savoir à Jupiter: la grossesse est en effet longue de neuf mois, mais de dix lunes, et les mois factices, étirés pour remplir l'année, n'avaient pas encore été créés à l'époque de Plaute. Ils ne comptaient donc que vingt-huit jours. (Ils n'en lightning_bolt.jpgcorrespondaient pas moins à l'année, parce que les mois ou lunes d'hiver n'étaient pas comptés, étant inutiles à l'agriculture; Mars reprenait le décompte.)

Que cette pièce soit issue d'un mystère mythologique achève d'être démontré par l'évocation, à la fin, de la naissance miraculeuse d'Hercule: la Terre tremble, des éclairs fusent, et une voix révèle à Amphitryon ce qui s'est réellement passé. Celui-ci comprend qu'Alcmène n'est en rien coupable, et que la gloire du fils de Jupiter rejaillira sur lui. En d'autres termes, Jupiter était Amphitryon, mais divinisé jusqu'à s'arracher à lui-même et à se confondre spirituellement avec le dieu. Le lien a créé une ouverture céleste qui a irrigué le corps à naître de puissance cosmique, l'esprit et le corps n'étant en rien distincts dans l'ancienne pensée. Et Hercule a pu d'emblée être un enfant fort et massif, malgré le temps court de grossesse pour lui. En même temps, en effet, est né un jumeau, que le texte ne nomme pas, et qui, lui, a été conçu par Amphitryon vraiment Amphitryon. (La tradition l'appelle Iphiclès.)

Peu après sa naissance, dit une servante, Hercule a tué deux serpents volants qui, tombés du ciel (par l'ouverture de la cour intérieure que les Romains pratiquaient pour recueillir l'eau de pluie), cherchaient à hercle.jpgentrer dans son berceau et à le tuer lui. Je restitue ce que dit Plaute: je ne sais pas comment les serpents sont arrivés jusqu'au berceau dans les légendes des Grecs, qui n'avaient peut-être pas le même genre de maisons. Ce détail épique, quoi qu'il en soit, ne se trouve pas non plus chez Molière, peut-être parce qu'il a voulu conserver l'unité de temps, ou alors par un rationalisme spontané prétextant l'unité temporelle pour mieux évacuer le merveilleux - qui justement se déroule hors du temps. (Je crois que c'est le fond de la chose, qu'on s'en plaigne ou qu'on s'en réjouisse: les règles classiques étaient faites pour imposer le naturalisme.)

Au bout du compte, Plaute a bien cherché à créer un mystère à l'antique, il en a en tout cas respecté la trame traditionnelle. Molière aussi, mais moins. Il a resserré son intrigue, et il est plus clair, mais moins mystérieux.

Moins suggestivement érotique, aussi. Signe des temps. La langue latine dit que le mâle compresse la femme. Elle évoque l'acte physique. Le français est plus évasif.

01/09/2018

Traitement d'Emmanuel Kant par Charles Duits et Rudolf Steiner

Kant-Jeune.jpgEmmanuel Kant est, dans l'histoire de la philosophie, souvent regardé comme incontournable. Mais des hommes que j'aime et admire s'en sont beaucoup pris à lui. Ainsi, dans sa Seule Femme vraiment noire, publié en 2016, Charles Duits (1925-1991), écrivait (p. 26): Le Pion connaît sans aucun doute Kant (par exemple) beaucoup mieux que je ne peux le faire: mais si Kant ne mérite pas du tout la place que lui vaut l'obscurité légendaire de ses écrits, s'il est tout simplement un mauvais écrivain, voire un esprit confus, obtus et paresseux, nous ne pouvons plus dire que le Pion menace la Reine, car elle vient sous nos yeux de le transformer en Morpion.

Derrière ce langage énigmatique, il faut assimiler le Pion à l'esprit qui défend le principe masculin et s'appuie sur le raisonnement, et la Reine à la déesse, la femme par laquelle on accède à l'Esprit vivant- on serait tenté de dire saint. Duits accuse Kant de jouer l'obscurité subtile pour faire croire à son génie.

Dans des conférences données à des ouvriers, Rudolf Steiner (1861-1925), répondant à une de leurs questions sur Kant dont on fêtait un anniversaire, racontait qu'il avait lu, tout jeune, Critique de la raison pure, et que pour lui l'autorité du philosophe du dix-huitième siècle venait bien, en partie, de son style grandiose, et plutôt vide. Mais cela allait plus loin. Steiner reprochait à Kant d'avoir prétendu qu'on ne pouvait pas connaître la chose en soi, et que les perceptions humaines étaient créées par l'être humain à partir d'une réalité insaisissable. Il racontait qu'il avait rencontré des gens tellement imprégnés de cette idée qu'ils s'imaginaient créer le monde à partir de leur propre esprit, et qu'ainsi ils le refaisaient à leur guise, supprimant telle ou telle personne qui leur déplaisait. Le fondement de l'agnosticisme moderne trouvait là son essence: la raison ne pouvant pas appréhender le fondement des choses, elle ne devait pas s'y essayer.

Or, pour Steiner, on pouvait tout à fait connaître la chose en soi - l'esprit des choses. Certes pas par la seule raison, il l'admettait, mais par le biais d'une imagination symbolique et pour ainsi dire mythologique qui permettait d'accéder, indirectement, à l'Esprit. Il reprenait à son compte le romantisme d'un Frederic Schlegel Novalis_3_01_019e424cdf.jpgou d'un Novalis, qui allait dans le même sens. Charles Duits aussi: le pôle féminin de l'âme était justement cette intuition emmenant vers l'essence des choses et passant par le monde imaginal cher à son ami Henry Corbin. C'est par tyrannie du principe masculin dans la tradition philosophique qu'on pouvait prétendre impossible de connaître les choses en soi. Lui-même s'adonnait à l'ésotérisme et à la mythologie - un des seuls en France.

J'ai lu, également, quand j'étais jeune, Critique de la raison pure, et je donne raison à Steiner et Duits. Le premier, dans ses conférences, abordait ensuite le second grand traité du philosophe majeur, Critique de la raison pratique. Le problème était évidemment que si l'esprit des choses était impossible à connaître, les principes éthiques devenaient vides, arbitraires. Kant s'emploie donc à les justifier, pour le bien de la société, mais sans les tirer d'une quelconque exploration d'éventuelles lois morales de l'univers. Non, il les tire de la nécessité: il faut croire à ceci ou à cela parce que sinon les problèmes seraient trop nombreux. Il parvenait par déduction à ces principes nécessaires, conformes à la bienséance, et en lesquels tout homme de bien se doit d'accorder foi. Steiner critique Kant en disant qu'il réclame la foi aveugle, exactement comme le faisait l'Église catholique, dont Kant était à cet égard le continuateur inconscient.

Et, de fait, on trouve encore, là, le corollaire de l'agnosticisme moderne: puisque rien ne peut être connu, il faut se mettre d'accord sur des principes sociaux, en lesquels il faut croire aveuglément, parce que le groupe les a déclarés saints, notamment sous la pression des philosophes - des gens intelligents qui savent ce qui est utile et convenable au corps social. C'est là la spiritualité ordinaire du rationalisme philosophique...

En un sens, Sartre reprenait ces principes, en niant toutefois qu'il y eût la moindre chose en soi. On était donc amené à trouver bon ce qui faisait plaisir - y compris au sentiment de la justice, s'il était présent. Le nihilisme rejoignait l'épicurisme bourgeois. Pas la moindre force morale objective ne confirmait ou n'infirmait une Hartmann.jpgorientation personnelle. Mais les hommes étaient libres de donner au monde le sens qu'ils voulaient. En lui-même, il n'en avait aucun.

Steiner plaisantait en disant que cela avait amené le philosophe Eduard von Hartmann, qu'il avait personnellement connu, à dire que la meilleure chose à faire, pour l'humanité, était de placer une gigantesque bombe au centre de la Terre et de la faire exploser. C'était prophétique. Steiner disait Von Hartmann très intelligent: il allait jusqu'au bout d'une logique. Seul le point de départ, qui venait de Kant, était faux.

À cette perspective d'une bombe planétaire, disait Duits, l'intuition féminine s'oppose, car, lorsqu'elle donne naissance à un être humain, elle ne peut concevoir que cela soit dénué de sens, et que cet être humain soit simplement destiné à mourir, à être anéanti par le temps aveugle. Peu importe que les femmes souvent défendent, en public, le point de vue de Kant: Duits assure que la tyrannie est telle qu'on ne laisse les femmes s'exprimer que si elles adoptent le point de vue masculin. Il faut, en quelque sorte, qu'elles reconnaissent elles aussi en Kant une autorité incontestable, si elles veulent avoir leurs diplômes. Mais si on dit qu'il est un écrivain mauvais et obtus, ce qu'on a le droit de faire, on commence à sortir de cette espèce de chantage. Aura-t-on son diplôme, néanmoins, je n'en sais rien. Duits et Steiner ne sont pas forcément en odeur de sainteté.

15/08/2018

Louis Aragon, paysan de Paris

Aragon_4893.jpegCela fait bien des années que j'essaie de lire un livre de Louis Aragon complètement, sans y parvenir. Je connais quelques-uns de ses poèmes célèbres qu'on trouve dans les anthologies ou les manuels de littérature, j'en ai fait même étudier, mais ses livres me passaient au-dessus. Le Fou d'Elsa (1964) est interminable, et son chant de l'Espagne arabe m'indiffère plutôt, s'appuyant sur l'exotisme et la volupté, alors même qu'Aragon jurait être resté fidèle au Surréalisme et à l'image créée depuis les profondeurs de l'inconscient. Le fait est que ce livre en contient peu, et est assez classique, quoique l'effusion sentimentale le rende parfois confus. Comme d'habitude, en effet, le poète rejette le merveilleux issu des religions, mais pour autant, on ne peut pas dire qu'il en crée beaucoup lui-même.

J'avais entendu parler du Paysan de Paris (1826) plus avantageusement comme étant typique du Surréalisme, et il m'est tombé entre les mains; je l'ai donc lu, et c'est mon premier Aragon. Il y annonce qu'il va créer une mythologie pour le Paris moderne, qui évidemment ne devra rien au merveilleux chrétien, et on attend l'explosion, la révélation... La première partie évoque plutôt la vie sexuelle cachée d'un quartier de Paris que je ne connais pas spécialement et ne veux pas spécialement connaître, et on retient, comme étant particulièrement clair, le récit de la visite d'Aragon même dans une maison close, et sa consommation d'une dame. Je ne pense pas qu'il y ait là la moindre imagination créatrice, il s'agit plutôt d'un souvenir, dont la hardiesse révolutionnaire consiste évidemment en ce que d'ordinaire on ne parlait pas de ses séjours dans de tels lieux, du coup le profane ne savait pas vraiment comment cela se passait. Depuis tout le monde sait.

En somme, cette première partie ressemble à du Zola, ou à du Balzac: on entre dans les lieux privés, et on montre.

La seconde était davantage faite pour m'intéresser, Aragon tâchant de créer une sorte de fantastique à partir du parc des Buttes-Chaumont. Il y a une atmosphère parfois prenante. Mais aussi l'impression d'un long bavardage. Comme Aragon aime surtout les femmes, il en imagine une partout, et cela tend au mythe au sens propre, à la figure spirituelle; mais implicitement il reconnaît qu'il ne fait que projeter la chose, et a0ab80cbc390bf4411a6fa2fde6a7d62.jpgqu'elle n'a pas de vie propre. Pour lui le mythe consiste en ce que j'appelle le fétichisme, la tendance à attribuer un pouvoir magique, divin, à des objets sensibles. Pourquoi pas? Mais c'est un peu maigre. Le Horla de Maupassant va quand même plus loin.

Cependant le texte s'achève par une invention impressionnante, bizarre, inattendue, non justifiée, mais belle en soi, que je ne résiste pas au plaisir de citer in extenso: Dans l'air pur, au-dessus des sierras calcinées, à ces hauteurs où le ciel de diamant baignait implacablement la terre grattée jusqu'à l'os, où chaque pierre semblait marquée du pas d'un cheval stellaire ferré de feu, le corps décapité lançait à grandes saccades le triple jet de ses plus fortes artères, et le sang formait des fougères monstrueuses dans le bleu étincelant de l'espace. Leurs crosses dépliées dans les profondeurs se poursuivaient par de fines suspensions de vie, par un pointillé de rubis qui s'enroulait aux derniers oiseaux de l'atmosphère, à l'anneau lumineux des sphères, aux souffles derniers des attractions. L'homme-fontaine, entraîné par la capillarité céleste, s'élevait au milieu des mondes à la suite de son sang. Tout le corps inutile était envahi par la transparence. Peu à peu le corps se fit lumière. Le sang rayon. Les membres dans un geste incompréhensible se figèrent. Et l'homme ne fut plus qu'un signe entre les constellations.

Ce sont les dernières lignes. Il faut savoir, pour comprendre la situation, que l'homme décapité s'est arraché lui-même la tête et l'a envoyée rouler jusqu'à la mer. Il s'agit probablement d'un symbole, car Aragon, reprenant les idées d'André Breton, affecte de prôner un homme imaginatif sans tête, sans pensées denisdetailonnotreda.jpgcérébrales, qu'elles soient philosophiques ou théologiques. Le désir projette l'image dans le cosmos, et l'y imprime.

Mais en lisant cela, je me suis souvenu qu'une légende parisienne était proche de ces images: celle de saint Denis. Il ne s'est pas arraché volontairement la tête, on l'a fait pour lui, mais, à la place, est apparue une grande lumière, la conscience supérieure de l'âme, et le corps a ramassé la tête et est allé la porter quatre lieues plus loin. Puis, naturellement, il est allé aux étoiles, et son sang est devenu rayon: ce sont des figures typiques des récits chrétiens de martyre.

Il faut avouer qu'Aragon le complète admirablement, d'une façon peut-être un peu sinistre, puisque la lumière de la tête n'a pas été peinte. Cela rappelle ce que Charles Duits, un autre surréaliste, disait du matérialisme, qu'il adorait un Dieu sans Tête. Aragon universalise le désir, ce que Schopenhauer nommait la volonté, mais il rejette l'idée de Dieu, c'est à dire d'une pensée cosmique. Il admet que l'homme est instinctivement religieux, mais il n'en fait pas moins de la pensée un leurre.

Au bout du compte, il nourrit et se nourrit, inconsciemment, de la mythologie parisienne médiévale. On peut conjecturer qu'étant petit, puisque parisien, il a entendu la légende de saint Denis, puis qu'il l'a oubliée, et l'a Saint-Denis-Paris-Legende.jpgressortie plus tard dans le feu de l'inspiration pour lui donner un sens nouveau, conforme aux préceptes de son ami Breton.

De fait, le reste du Paysan de Paris est surtout fait de manifestes revendicatifs, de rejets du rationalisme scientifique et de la métaphysique chrétienne. L'auteur annonce beaucoup, réalise peu. Et quand enfin il crée une figure mythique, elle a un curieux air de symbole explicite de la poésie même, c'est à dire que même quand il crée des images, elles sont encore faites pour livrer un discours. Il est difficile de se départir des habitudes rhétoriques françaises, quoi qu'on veuille. Georges Gusdorf a fait la même remarque pour le romantisme parisien, marqué en profondeur par le classicisme.

J'ai quand même envie de saluer le rafraîchissement de la figure dionysiaque, pour ainsi parler: elle s'étiolait, avait disparu. Aragon, sous prétexte d'exprimer quelque chose de révolutionnaire, et sans peut-être s'en rendre compte, l'a déterrée en la portant à la clarté. Il l'a d'ailleurs fait avec des traits de style pris de Victor Hugo, Le corps se fit lumière. Le sang rayon, en est un indice évident. Or, Hugo est aussi un rénovateur du merveilleux chrétien, à sa manière. Mais plus consciemment tel qu'Aragon, à vrai dire.

Son paragraphe est beau. On s'en contentera. Il faut savoir apprécier les joyaux qui surgissent dans les flots boueux de la capitale. Ils brillent d'un éclat particulièrement vif.