07/10/2019

Voyages dans le temps

20190525_155321.jpgStephen Hawking émettait l'hypothèse qu'en passant par un trou noir, on pourrait voyager dans le temps, mais non seulement cela s'appuyait sur des théories abstraites, mais il admettait que l'homme n'en sortirait pas vivant. Comment pourrait-il donc l'accomplir? Le voyage dans le temps paraît impossible simplement parce que le corps que l'homme porte est soumis à son temps propre. Il en est pour ainsi dire la production. Si on voyage dans le temps, c'est en quittant le corps.

Et le fait est que Rudolf Steiner laisse entendre qu'après la mort, on remonte le temps, de sorte que Stephen Hawking a raison, sauf que le trou noir, c'est justement celui que traverse l'âme quand le corps lui est enlevé.

Et cela a un enseignement: on cherche dans les lointains, perceptibles seulement par des appareils fabuleux, les miracles, alors qu'ils sont à portée de main. En passant par un trou noir intérieur, l'âme voyage dans le temps, c'est ce qu'on peut se dire; à cet égard les pensées de Stephen Hawking apparaissent comme doublement illusoires.

Xavier de Maistre était plus plaisant, quand il affirmait avoir remonté le temps et avoir sauvé une Vestale mise sous terre pour la punir d'avoir fauté avec son cher amant, qui ne voulait rien faire d'autre que l'épouser. Maistre l'affirmait, sans le justifier; et qu'en avait-il besoin? Il avait montré, auparavant, que la pensée peut tout, qu'elle peut projeter l'esprit à travers le temps et l'espace sans être limitée. En un sens, il était plein de sagesse, et bien davantage que les auteurs qui éprouvent le besoin d'inventer une machine, ou un dispositif technique compliqué, pour faire voyager dans le temps leurs héros.

À quoi bon élaborer de tels récits? C'est judicieusement que saint Augustin rappelait que le passé en soi n'existait pas, qu'il n'était que le présent de la mémoire; s'il n'est qu'une catégorie de l'esprit, seul Xavier_de_Maistre.jpgl'esprit peut y voyager. Et s'il est une catégorie de l'esprit, l'esprit peut y voyager librement, il suffit qu'il le veuille.

Boèce reprenait la question qui a torturé bien des philosophes, même postérieurs: sa réponse montre que ces derniers n'ont guère fait l'effort de le lire, limités qu'ils étaient dans leurs études par les programmes officiels, qui depuis la Renaissance écartent Boèce – justement, peut-être, parce qu'il répond clairement à une question sur laquelle les philosophes patentés aiment à disserter sans fin. Cette question était celle-ci: comment concilier la liberté humaine avec la connaissance qu'a Dieu de l'avenir? Et sa réponse était simple: étant à la fois situé dans le passé, le présent et l'avenir, Dieu sait déjà la décision que l'homme librement prendra. Car l'esprit pur, le Saint Esprit n'est pas limité dans le temps: il regarde tout depuis l'éternité, et intervient dans le temps comme s'il plongeait la main dans une sphère ou une autre; ses anges vont dans le temps comme ils entrent dans les pièces d'un château - mystère des mystères. Du moins si leur rang est suffisamment élevé; car nous avons vu que les âmes humaines sans corps remontent le temps, ce qui signifie qu'il existe un rang d'anges qui les accompagnant effectuent le même chemin – ce sont, probablement, les anges gardiens.

Plus l'esprit humain s'élève, plus il se confond avec l'esprit pur: il se hisse progressivement – se confondant progressivement avec les rangs d'anges, selon les degrés de son élévation. Il y a donc bien un moment où il peut entrer dans l'époque où l'on tuait les Vestales pécheresses comme on entre dans la pièce d'une maison. Xavier de Maistre en faisait une plaisanterie, mais elle avait quelque chose de profondément inspiré. Et j'aurais aimé que, la prenant davantage au sérieux, il en fît une de ces nouvelles fantastiques dans lesquelles le voyageur temporel ouvre un livre antique où il est question de lui! Il aurait pu être décrit comme un dieu, un nouveau Pollux, un Mercure - ou un ange, selon l'époque du livre. Cela eût été fort beau, je pense.

La vérité est que le moment où on peut franchir les limites du temps comme on passe une porte est placé dans l'inconscience complète: l'esprit humain n'a pas d'élévation si pure et, ayant besoin des productions chimériques des temps pour y voir clair, pour s'y refléter, pour avoir une pensée dans le cerveau, il ne peut pas consciemment voyager dans le temps, comme le faisait Xavier de Maistre. Je ne sais si quelque initié, si quelque mage n'en est pas capable, ou si l'homme ne le pourra pas un jour, s'il s'élève spirituellement, si son âme s'ennoblit suffisamment pour cela. Mais l'état d'esprit joueur de Xavier de Maistre n'était certainement pas à la mesure d'un tel prodige, même si son innocence, sa feinte naïveté, sa spontanéité, son naturel en donnaient au lecteur le reflet.

Sans doute, c'était cette constatation objective qui poussait les auteurs de science-fiction à imaginer des engins, des machines pour voyager dans le temps, comme voulant s'aider d'un dispositif futuriste matérialisant les forces de l'esprit pur, l'amenant dans le présent terrestre. C'était symbolique. Le pressentiment de l'impossibilité dans laquelle se trouve la conscience actuelle de voyager dans le temps 34580071_622921474726337_7716500825685622784_n.jpgfaisait créer des machines à partir de l'illusion constituée par celles qui amoindrissent la durée d'un trajet dans l'air ou sous l'eau, par exemple.

Car le temps est un élément de ce type. De même que l'élément de l'eau peut être appréhendé et pénétré spirituellement par des initiations dont le baptême chrétien est une survivance – les anciens affirmant que son esprit pouvait amener au monde divin et représentant du coup le Christ sous la forme fréquente d'un poisson; de même, l'élément du temps peut être chevauché à la façon d'une machine vivante ayant emprisonné les forces angéliques placées par-delà le temps et l'espace.

Lovecraft s'exprimait de cette manière, à propos de ses Grands Anciens: leur art permettait de vaincre l'espace et le temps; ils avaient des sortes de machines qui faisaient voyager la conscience, et permettaient de s'arracher du corps: c'était donc des dispositifs qui eux-mêmes n'étaient pas physiques, puisqu'ils libéraient des lois physiques. Ils n'étaient pas matériels, puisqu'ils libéraient des propriétés de la matière. C'était son incroyable paradoxe, le sel de ses pensées subtiles, qui se voulaient à la fois réalistes et magiques, matérialistes et ésotériques.

25/03/2019

Spinoza et les intentions divines

spinoza.jpgLisant Spinoza, je tombe sur une longue diatribe contre ceux qui attribuent, ou attribuaient à Dieu des intentions humaines, des buts matériels: le philosophe vise l'idée que les arbres ont été faits pour que l'homme puisse se chauffer au bois, par exemple. Il s'en prend à l'anthropomorphisme des théologiens et, en un sens, à leur vulgarité, lorsqu'ils attribuent à Dieu le désir de leur rendre service. Il va jusqu'à montrer que ce que les hommes appellent bon est ce qui leur fait plaisir, mauvais ce qui leur déplaît dans l'ordre corporel - et que le son est appelé bruit s'il met en mauvaise santé, et harmonie s'il met en bonne. Il reproche aux philosophes platoniciens d'avoir inventé qu'il y avait de l'harmonie dans les étoiles. (J'y reviendrai.)

Mais ce qui m'a d'abord frappé est que le providentialisme médiéval, auquel s'en prend judicieusement le philosophe, est également combattu par beaucoup de gens qui, sous le nom de Nature, attribuent toujours à Dieu des intentions vulgaires. Car malgré le rationalisme ambiant, et que Spinoza soit brandi par les intellectuels modernes comme une sublime référence, on continue bien à dire que la Nature a créé le désir sexuel pour perpétuer les espèces. Or, c'est évidemment absurde.

Comme le dit Spinoza par ses propres exemples, on assimile une conséquence à une cause. Parce que la reproduction est l'effet du désir sexuel, rien ne prouve qu'elle ait jamais été le but de qui ou de quoi que ce soit. Charles Duits le niait absolument et attribuait avec raison cette idée à l'Église catholique, ou tout du moins établissait un rapport: on sait qu'elle donne comme but les enfants, à l'union sexuelle. Et si les darwinistes parlent comme elle, ce n'est pas que la Nature leur ait livré ses secrets, mais simplement que l'idée continue de naître spontanément dans les esprits nourris de dogme chrétien.

À vrai dire, l'enfant comme but de la reproduction n'est pas même une idée d'origine chrétienne. Chez le poète romain Lucain, qui était païen et stoïcien, on trouve la même, à travers le personnage de Caton, Cato_Utica_Louvre_LP2090.jpgqui ne faisait l'amour que pour avoir des enfants et qui, ayant obtenu la lignée qu'il voulait, répudia sa femme. On désirait, pour des raisons occultes et matérielles à la fois, avoir une descendance, parce que l'être humain ne se sentait pas individuellement complet, il croyait qu'il n'existait pleinement qu'à travers une famille, tant dans l'espace que dans le temps. Il ne se sentait immortel que s'il envisageait le culte que lui rendraient, comme à un digne ancêtre, ses enfants.

Cette philosophie existe toujours dans plusieurs parties du monde, notamment celles qui vénèrent les ancêtres: en Afrique, c'est très fréquent. Ce n'est pas même qu'on attende des enfants qu'ils enrichissent les parents, leur assurent une retraite, mais qu'on espère se perpétuer soi-même par le souvenir qu'on leur laissera, et la marque qu'on a imprimée sur l'ensemble du lignage. On survit à travers ses enfants, comme si, clonant l'âme, ils donnaient à l'esprit un réceptacle. Et si ce n'est pas la religion officielle des Occidentaux, au moins l'idée y a été insérée, tant par le catholicisme que par le darwinisme, et le réflexe existe aussi en Europe (et en Amérique). La perception dans la lignée d'une substance spirituelle est l'origine de l'idée que le désir sexuel a été créé par la Nature pour se placer au service de cette substance spirituelle - c'est à dire du moi humain.

C'est ce qui pouvait apparaître à Spinoza comme absurde, bien que ceux qui se réclament de lui se contentent en général d'utiliser des exemples caricaturaux et grotesques, auxquels personne n'a jamais crus. Voltaire en a parlé, en disant que le nez n'avait pas été fait pour qu'on porte des lunettes, c'est entendu, mais qu'il avait bien été fait pour respirer. Mais pour Spinoza, c'est encore prendre l'effet pour la cause. Parce qu'on respirait, un nez s'est créé dans le visage; mais jamais la Nature n'a eu d'intention à ce sujet.

Charles Duits disait que le désir physique était l'effet sur le corps de l'amour cosmique. C'est bien plus juste. Et en réalité, le lien entre les lunaisons et le désir sexuel est clair, à qui veut bien le voir. Là est la cause du désir, et en même temps de la faculté reproductrice, qui est un phénomène spirituel avant que la matière n'épouse une forme créée. Mais il est plus simple d'allier le matérialisme au providentialisme, que d'admettre que la Lune fait rayonner sur les corps l'amour cosmique et qu'en tournant autour de la Terre elle tend à en créer des dédoublements spectraux, des formes qui bientôt darwin.jpgdeviennent physiques, parce que la matière les revêt. Comme l'homme, en tant qu'être physique, n'est pas détaché de la Terre, mais qu'il est en relation intime, en tant qu'être psycho-spirituel, avec l'âme du monde, il est justement un des éléments de la Terre les plus sensibles à cette action de la Lune. Il est ainsi pétri de désir, de pulsions.

C'est à cause de tout cela que j'ai énoncé, dans mes 777 Aphorismes ésotériques, que Charles Darwin, sans le savoir, avait ressuscité le culte de Vénus. Il croyait que la première force en œuvre dans la Nature était l'amour au sens sexuel, comme plus tard Sigmund Freud. L'intention de Vénus est la reproduction de l'espèce, la perpétuation des lignées. C'est Vénus au sens romain, orientée vers la matière. Ce n'est pas la Vénus de Platon, qui, rejoignant le taoïsme, fait de l'amour sexuel une voie vers l'amour divin - ou celle de Charles Duits, donc, reflet dans l'atmosphère terrestre du Christ universel, Isis pure!

04/01/2019

Les individualités animales: âmes-groupes

Egregores-video-640x430.jpgOn aime les théories, elles ont un attrait, elles simplifient le réel, et peuvent se relier à des philosophies qui elles-mêmes répondent à des penchants personnels - ou à des convenances sociales: on pense volontiers une chose parce que ceux avec qui on vit et aime vivre la pensent déjà, et qu'il n'est pas pratique d'entrer en conflit avec eux! Plus qu'on ne croit, l'Université est pleine de ce souci - le désir de faire plaisir aux professeurs, aux aînés, aux jurys, en épousant leurs idées - pour ne pas dire leurs certitudes. Le dogmatisme est aussi affaire de bienséance.

Les faits sont plus diffus, plus divers, et ruinent les théories simplistes que le matérialisme se plaît à développer. Un homme l'a abondamment montré, quoi qu'on veuille: Jean-Henri Fabre (1823-1915), l'auteur d'écrits fameux sur les insectes. Le bon sens provençal, l'intelligence des lieux, l'imprégnation de l'environnement, la pénétration par la pensée du foisonnement élémentaire lui donnaient une sorte de génie auquel les auteurs parisiens de dissertations abstraites ne peuvent pas prétendre. Sans doute, il n'était pas particulièrement imaginatif, de telle sorte que, refusant d'équilibrer les perceptions et les concepts, il restait attelé aux premières: défaut, si on veut, du régionalisme ordinaire - ou des peuples latins. Mais il pressentait les choses, en s'appuyant sur l'observation effective. Ce rothko.jpgn'était pas Goethe; mais il en donnait l'image occitane, comme Rodolphe Töpffer en donnait une image genevoise. C'était un grand homme.

Il ne différenciait pas, à vrai dire, le monde spirituel qu'il pressentait - l'Esprit qu'il devinait se tenir derrière les insectes, et leur inspirer leurs instincts. Il n'entrait pas en lui jusqu'à en saisir les pôles, les ombres, les clartés, les couleurs, les formes. Mais obscurément, il le percevait; il avait bien un accès au suprasensible. Il fait penser à cet égard à l'autre grand Provençal du temps, Frédéric Mistral - qui était surtout attelé à la vie pratique, aux métiers, mais qui, pressentant le monde spirituel, lui donnait les formes de la mythologie populaire traditionnelle. Il n'y ajoutait rien: il avait ce caractère figé; mais il l'exploitait complètement.

Bref, Fabre savait que derrière une espèce d'insectes - et donc des réflexes uniformes d'un individu à l'autre sans que rien n'ait jamais été appris -, il y avait la déclinaison mystérieuse d'une intelligence placée dans la nature - d'une intelligence aux impulsions variées, infinies, subtiles, dépassant d'une façon si large les facultés humaines qu'on ne pouvait que s'incliner devant sa puissance.

Mais il aurait pu avoir une vision moins vague et plus précise, lui-même, de cette entité, adopter devant elle un point de vue moins uniformément mystique. Il aurait pu apprendre, des mythologies anciennes ou modernes, la multiplicité des manifestations divines par le biais des elfes et des anges, des fées et des Olympiens. Cela aurait pu l'amener à imaginer quels êtres pouvaient se tenir derrière la pluralité des corps identiques et des mœurs similaires - et, sans rester asservi aux formes antiques sous prétexte de fiabilité traditionnelle, définir les contours de ces sortes d'âmes-groupes, dont les individus sont comme les ongles, les cheveux, les doigts de pied, doués de volonté propre parce que ces âmes-groupes sont d'une nature supérieure aux hommes, et peuvent agir à distance - et confier, pour exécuter leurs pensées, une volonté à des corps distincts. Dès lors les mœurs d'une espèce apparaissent comme des habitudes quasi inconscientes de ces êtres fantastiques - et comme constituant leur corps principal. Car leur être est temporel avant d'être spatial.

Si on les voyait comme images fixes - comme figures claires -, on les trouverait sans doute épouvantables. Pareilles à des pieuvres aux milliers de tentacules, elles n'en auraient pas moins un visage vaguement humain - des yeux intelligents, une attitude curieusement rationnelle, pensée, et un langage bizarre, cthulhu.jpgincompréhensible, mais articulé, semblant avoir un sens! Au fond, elles ressembleraient aux Grands Anciens de Lovecraft, avec qui elles ont un rapport secret, quoique direct.

Ce n'est pas que l'écrivain américain ait jamais conçu comme telles ses créatures fabuleuses, sorties de ses cauchemars, mais ces âmes-groupes ayant une correspondance chez l'être humain, ayant agi en lui comme elles ont agi dans le règne animal, le poète inspiré peut les distinguer au fond de son âme, comme dans un miroir, et comme s'il abritait un être étranger. Comme, au sein de l'humanité, c'est de façon illicite qu'elles ont agi, on saisit l'horreur instinctive de Lovecraft et de tous les êtres humains qui ont eu d'elles un aperçu. Dans le règne animal, on pourrait, au-delà de la pieuvre, aussi comparer ces êtres collectifs à de vivantes étoiles, dont les rayons ondoient et se projettent vers les individus qui sont en quelque sorte au bout de leurs doigts. Ils vivent dans l'atmosphère psychique de la Terre, qu'ils déclinent à leur manière, en créant des formes et des couleurs qui leur sont propres.

Ces imaginations peuvent paraître vaines et arbitraires, fallacieuses et absurdes, mais le poète sait si elles sont judicieuses ou non, car si elles sont frappantes, si elles touchent profondément le sens esthétique, à ses yeux éclairés elles le sont, elles renvoient à une vérité, selon le mot de saint Augustin qui faisait s'appuyer la foi en les préceptes bibliques sur le sentiment intime du vrai. Cependant, le sens de cela a été dévoyé, car en général ce sentiment intime du vrai ne dépend que des préjugés, et, sans éducation esthétique, il n'a pas ou plus de chance d'être fiable; mais du temps de saint Augustin, comme il avait naturellement le sens du beau, qui se reflétait pour lui dans le style, dans l'art oratoire, il en allait différemment.