06/04/2017

Médecine, robotisation, croyances

chirurgie_revolution_robotique_a_la_clinique_du_tonkin.jpgDe mon point de vue, les progrès les plus spectaculaires de la médecine sont ceux de la chirurgie. Les machines et la technologie n'ont pas, comme on se l'imagine, permis forcément de mieux comprendre, en profondeur, les maladies, mais elles ont permis de mieux connaître l'anatomie, d'une part, et d'y intervenir efficacement quand une maladie y avait créé un problème, d'autre part.

On dit, sans doute avec raison, que la chirurgie se robotisera toujours plus, que les sections de tumeurs, les transplantations d'organes seront toujours plus sûres, grâce à des machines moins susceptibles d'erreur que les hommes. Il faut donc saluer l'industrialisation survenue au dix-neuvième siècle, qui a permis ce progrès.

Mais que restera-t-il aux hommes? se demande-t-on également. Les médicaments eux-mêmes s'appuient sur des manipulations de molécules et des résultats expérimentaux statistiques, dont la mise en place peut être réalisée mécaniquement. Les hommes ne seront plus là d'une part que pour expliquer comment fonctionnent les machines, sur quels principes créés par l'homme même, d'autre part que pour créer des théories tâchant de comprendre pourquoi tel médicament marche mieux que tel autre - tâchant de comprendre les résultats statistiques. Mais au fond, ces théories peuvent bien flatter l'intelligence si elles sont plausibles, elles deviendront relativement inutiles, si elles ne peuvent pas même orienter l'intuition, si les manipulations de molécules se font sur des bases statistiques et mathématiques. L'effet visible sur la maladie seul comptera.

Or, la médecine romantique, telle qu'elle a été élaborée en Allemagne, se fondait sur des principes qui créent une faille dans cette forme moderne de médecine. Pas tellement pour la chirurgie, qui reste efficace, puisqu'elle traite de méfaits déjà apparus dans l'organisme. Mais pour les traitements, elle pose une question, parce qu'elle s'appuie sur la notion d'un archæus de nature spirituelle, une force invisible donnant rose.jpgforme au corps, le construisant depuis ce qu'on pourrait appeler le monde animique. On reconnaît les pensées de Goethe sur les plantes: la forme préexiste au corps qui apparaît, et la matière se meut conduite et contrainte par cette force plastique, spontanée et réelle. L'action en est pour ainsi dire magnétique, et c'est de cette façon que des auteurs de science-fiction tels qu'Arthur Clarke ont conçu des êtres futurs qui n'auraient pas de corps, dont l'organisme serait éthérique - serait un réseau cohérent de forces permettant la conscience et imprimant à l'air la même forme qu'un corps, notamment le cerveau.

Cela implique que la cause des maladies puisse être établie avant leur manifestation physique, parce qu'elles sont une rupture dans l'harmonie générale de la forme préexistante, la matière ne parvenant plus à suivre le réseau normal de forces parce que ce réseau même est abîmé, son harmonie rompue, son équilibre brisé.

En dernière instance, ces formes rompues dans leur harmonie le sont par des déséquilibres intimes, cachés, qui peuvent à leur tour être des échos de ruptures de formes extérieures, dans l'environnement social ou naturel. Car cela va dans les deux sens: un bras coupé a aussi un effet sur l'âme. Le mal peut se communiquer de proche en proche, ou de la nature à l'homme.

Évidemment, cette médecine romantique allemande tendait à ramener à ces histoires mythologiques, telles que la biographie canonique dedieu.jpg Milarépa en contient, sur les hommes tombant malades parce que des divinités habitant la nature toussent. Mais les médecines alternatives ou asiatiques reposent sur ce genre de principes. Or, on peut dire qu'ils sont faux: beaucoup de gens y croient. Et si la médecine ne se consomme pas comme des aliments, si elle est bien plus surveillée, il faut admettre que ces médecines alternatives servent souvent de compléments, que les gens sont libres de les utiliser en plus de la médecine conventionnelle. Et on ne peut pas nier que les machines ici semblent inefficaces, de telle sorte qu'à l'homme, il restera toujours les médecines alternatives ou complémentaires - dont les progrès, si les principes en sont valables, offrent en réalité des perspectives infinies.

L'homme demeurera donc important dans la médecine, ne serait-ce que dans le domaine dit subjectif des médecines complémentaires, où les robots n'iront pas.

Au reste l'importance de la psychologie, dans les guérisons, n'est guère niée. L'homme n'est pas une machine. Il réagit aux affects, jusque dans sa santé. Ce qu'il croit, même illusoirement, aura toujours son importance.

Jésus guérissait avec des prières, on ne va pas refaire son procès pour exercice illégal de la médecine, sous prétexte que le lien matériel entre la prière et la guérison n'est pas établi. Or, le robot ne prie pas. Il ne peut donc pas aider psychologiquement l'être humain. Il ne peut donc pas guérir complètement.

21/03/2017

Les robots et l'être humain

table-tennis-robot.pngOn évoque des robots qui battent les êtres humains aux échecs, au poker, et les battront bientôt au tennis, au rugby, et on s'extasie, parce qu'on pense que ces jeux sont le propre de l'homme. François de Sales dénonçait l'attachement des êtres humains à ces activités ludiques, qu'il ne condamnait pas en soi, néanmoins: elles étaient un passe-temps. Un délassement. Il les recommandait le soir, après le repas et avant ses prières. Mais l'époque moderne les sacralise.

Elles constituent un délassement parce qu'au fond, elles participent de la nature animale de l'être humain, et qu'il faut bien la laisser s'exprimer, si on n'a pas, tel un saint, pu transformer ces instincts en pur amour. L'époque moderne les sacralise parce que, comme le disait Jean-Henri Fabre, elle aime bien rabaisser l'être humain à l'état animal, sous prétexte de hausser les animaux jusqu'aux humains.

Il est normal que les robots soient plus puissants que les hommes lorsqu'il s'agit d'activités purement manuelles ou intellectuelles. Peut-être est-il providentiel que les robots montrent leur supériorité dans ces domaines, parce que, par leurs limites, ils montreront ce qui est réellement, spécifiquement humain. Jean-Michel Truong, à propos du transhumanisme, a déclaré un jour que, une fois l'être humain mécanisé dans tout ce qu'on peut concevoir, on verra apparaître, comme une forme de preuve, de révélation, ce qui est humain d'une manière irréductible, et à quoi on n'avait jamais pensé.

Je lui ai dit: Mais, prophétiquement, ne peut-on pas déjà donner des pistes? C'est difficile: contre toute piste, les arguments peuvent être multipliés, parce que ce qui est irréductiblement humain est au-delà de ce que le langage humain a l'habitude d'exprimer.

Mais pensons à certaines choses. Pour trop de philosophes, l'être humain est seulement un corps, dirigé par un système nerveux évolué. Cela correspond exactement à ce qu'est un robot. Le psychisme est réduit aux concepts, et lorsqu'on parle de sentiments, on les ramène aux idées, lorsqu'il est question de pulsions volontaires, c'est ramené à des intentions conscientes. Il est donc presque impossible de se comprendre: la psychologie n'admet pas une vie propre des sentiments, indépendamment des pensées, ni une vie propre des pulsions volontaires, indépendamment des intentions conscientes.

Pensons à ce qu'on peut appeler le sentiment moral. Pour la philosophie ordinaire, il s'agit là d'un concept moral inoculé, arbitraire en soi, ou correspondant à des intérêts instinctifs. Or, pour moi, il n'en est rien. Le sentiment moral émane d'un sentiment de l'équilibre général, du rythme des choses, de l'harmonie de ce qui se meut. On veut cerner physiquement le sentiment: on ne parvient à localiser que des parties du système nerveux, du cerveau. Mais pour moi, le sentiment est dans ce qui se meut: dans le rythme interne. Celui-ci n'est pas dénué d'âme. Ce qui me lie au monde extérieur, et qui fait qu'il m'attire ou me repousse, c'est le rapport spontané que, par la respiration, j'entretiens avec lui: je l'absorbe, et l'aime, je le rejette, et ne l'aime plus.

Or, le robot ne respire pas. Il est fait d'une matière morte, et les pensées qui l'habitent sont mortes. S'il pense, il trouve le vivant inefficace, parce qu'il peut tomber malade, ou être troublé dans ses pensées par sa subjectivité - ce que spontanément, inexplicablement, il aime ou déteste. Cette subjectivité, combattue par le matérialisme et l'intellectualisme, est, disait Charles Duits, non pas le négligeable, dans l'être humain, mais son centre, ce qui le rend spécifique et précieux.

En effet, c'est par elle que l'être humain sait que la vie est supérieure à la mort - même quand elle perd contre elle au poker. Il le ressent en profondeur. Or, c'est un principe universel, que la vie soit supérieure à la izana4.jpgmort. Elle l'est moralement. Et la preuve qu'on peut en donner est que l'homme qui assume ce sentiment vit mieux et plus agréablement que s'il ne l'assume pas.

C'est aussi par lui qu'il sait être supérieur aux robots, et penser mieux, parce qu'avec plus de cœur. Il ne se contente pas de se représenter des concepts: il en imagine, dans sa subjectivité vivante, de nouveaux, et crée notamment un horizon moral, dans la lumière du soleil couchant. Sa vie morale n'est pas faite de procédures apprises, mais d'intuitions subjectives qui intègrent miraculeusement l'évolution des temps, et dont émane réellement la Civilisation.

La poésie mythologique d'un Goethe, voilà ce qui est proprement humain: une mythologie nouvelle, avec un sens nouveau, pour accompagner ce qui est nouveau au fil du temps, dans le rythme du temps.

12/10/2016

Olivier Costa de Beauregard et la tapisserie psychique du cosmos

hqdefault.jpgLes Costa de Beauregard ont été en Savoie une illustre famille, dont sont nés de grands administrateurs du royaume de Sardaigne, mais aussi des écrivains, des historiens - et un physicien important, Olivier Costa de Beauregard (1911-2007), connu pour avoir tenté de concilier science et foi, et défendu l'idée de la double causalité. Elle expliquait des phénomènes étranges, que je ne saurais redire, car ils sont relatifs aux particules, dont le monde me passe au-dessus - ce que les seules machines permettent de voir m'intéressant peu. La même cause existait à la fois dans le passé et le futur, disait-il. Cela se recoupait avec des pensées qu'on peut lire chez Boèce, pour qui Dieu est à la fois dans le passé et le futur (et qui sait, ainsi, ce que les hommes feront, même quand ils le feront librement), et, dans les milieux scientifiques occidentaux, dominés par le matérialisme, cela a inquiété. Costa de Beauregard a assuré qu'en réalité, les physiciens n'étaient pas aussi universellement athées qu'on le prétendait, et qu'en Inde la plupart des physiciens pensaient que l'esprit dirigeait la matière et que cela ne les empêchait pas d'être de bons physiciens.

Dans une conférence donnée à Notre-Dame de Paris le 21 octobre 1979, il a tenté d'expliquer son rapport à la foi, niant à la fois que la science expérimentale pût suffire à la vie spirituelle de l'être humain et que la logique pût résoudre le problème de Dieu. Mais plus troublante est son idée que l'univers visible possède une face cachée, de nature purement psychique: en Asie, dit-il, il y a cette perception très expérimentée de ce que j'appellerais la face cachée du cosmos, cette texture de liaisons psychiques, ou psychoïdes, formant comme la trame de la chatoyante tapisserie qu'observe de son côté la vie de tous les jours. Il y a là, je le pense, un monde de découvertes à faire et d'explorations, éventuellement dangereuses, pour lesquelles les lumières de notre foi Saint_Thomas_Aquinas.jpgchrétienne et les vertus puissantes de nos sacrements seront les très bienvenues. De même qu'en son temps le Thomisme a Baptisé et assumé l'Aristotélisme - pardon : Thomas d'Aquin a reçu chez lui Aristote - de même aujourd'hui, peut-être, revient-il au Christianisme d'explorer, de trier, et, éventuellement, de baptiser certains aspects des mystiques “naturelles”. Il ne les ignore pas fondamentalement, bien sûr, mais, dans son vol visant Dieu directement, et dans sa crainte légitime (ô combien!) de se tenir à distance du maléfique, il les a peut-être survolés d'un peu haut au gré de la philosophie naturelle. Je pense qu'il s'ouvre là une tâche non seulement intéressante, mais aussi nécessaire à l'extension universelle du règne du Christ - et tout à fait appropriée aujourd'hui où l'Orient et l'Occident sont en pleine mutuelle découverte.

Il estime que le christianisme ne peut s'étendre à nouveau que s'il ose pénétrer l'ésotérisme oriental, et saisir l'essence psychique de la nature. Projet romantique, s'il en est, et qui rappelle aussi François de Sales assurant qu'à partir d'analogies et de comparaisons, on pouvait établir le lien entre la nature et Dieu. Le pieux évêque de Genève réservait une telle pratique aux religieux, et Costa de Beauregard semble faire de même. Il reconnaît qu'ils ont raison d'avoir peur de l'occultisme – car si la phrase est étrangement tournée, le sens général ne saurait être autre.

Cela rappelle encore Teilhard de Chardin suggérant qu'il faudrait percer les mystères de la nature pour y déceler la vie de l'esprit, mais n'osant jamais le faire, et se soumettant à cet égard aux interdictions venues d'en haut. Même l'attrait pour les mystiques orientales demeura chez lui à l'état de velléité, puisqu'il heurtait à maints égards la doctrine catholique.

Cette attitude d'Olivier Costa de Beauregard renvoie sans doute obscurément à la tradition savoisienne. Joseph de Maistre aussi pensait possible de percer les mystères de l'univers et d'explorer sa nappe psychique, telle que Dieu l'ordonnait. Mais si les prêtres interdisaient de s'y adonner, il se soumettait, donnant tort à Louis-Claude de Saint-Martin d'avoir rejeté le clergé, et reprenant au fond à son compte l'idée de Costa de Beauregard que cela était dangereux et que l'Église avait raison de se méfier.

Néanmoins, Costa de Beauregard osa prophétiser, et donner les grandes lignes d'une mythologie, pour expliquer à la fois la nécessité de réunir les visions physique et mystique, et le péril que représente l'exploration du monde psychique: Car il faudra bien, pour finir, que les deux Grands Livres, celui de la Parole Révélée et celui de la Nature Créée, disent, chacun à sa manière, mais dans un chœur à deux voix, la même chose, et notamment ceci : que, si la Nature a été créée «très bonne», emplie de Dieu et voie d'accès vers Lui, il est, d'autre part, « diablement vrai » que le Séducteur en a fait son paravent. En allant regarder la Nature du côté de la trame, mystiques et parapsychologues, chacun à sa manière, font une exploration dont l'enjeu, comme le péril, sont grands.

Certes, le péril est grand; mais il faudra tôt ou tard établir le lien entre les données de la science et celles de la Bible en explorant psychiquement les phénomènes naturels, no.39-steiner.jpget ne pas en rester aux nobles généralités de la théologie classique.

À vrai dire, ce fut l'ambition du romantisme allemand, qui eut son pan scientifique, et de Rudolf Steiner, qui s'en réclamait. Mais l'Église a constamment combattu ce penchant. Déjà le débat achoppait sur des idées venues d'Asie comme les vies successives, dont Teilhard de Chardin proclamait refuser de les envisager par principe, alors que dans le même temps il assurait que les mystiques orientales devaient ouvrir le champ du catholicisme. C'était assez contradictoire.

Est-ce que, comme Joseph de Maistre accueillant jusqu'à un certain point l'illuminisme, Olivier Costa de Beauregard essaie de convaincre l'Église de sortir de ses certitudes et de descendre à partir de la théologie jusque dans la nature, lorsqu'il affirme que c'est la condition nécessaire à l'extension du règne du Christ, et que cela devra se faire tôt ou tard? Sa voix était petite. Mais il était optimiste et avait foi en l'Église, préférant croire que ce qu'elle avait rejeté, elle l'avait rejeté légitimement, parce que cela ressortait au maléfique. Cette attitude ambiguë des vieux Savoyards, partagés entre un romantisme qu'ils voulaient faire pénétrer jusqu'aux sciences, et leur respect de la religion catholique, je me suis surpris à la retrouver chez ce physicien moderne.