21/02/2019

Le Surréalisme face aux religions traditionnelles

46323407_1174279186061419_4000734114641608704_n.jpgJ'ai évoqué, ailleurs, le rejet par André Breton de Joseph Delteil après que celui-ci eut, en 1925, publié un livre sur Jeanne d'Arc, parce qu'il voulait haïr les figures de la tradition religieuse occidentale, les références légendaires catholiques et gauloises.

Pour moi, ce n'est aucunement fondé en poésie. J'ai assez lu la littérature médiévale ou provençale pour savoir que le merveilleux chrétien ou les mythologies patriotiques peuvent avoir leur force secrète, leur résonance profonde. Le fait est que Delteil avait lu Frédéric Mistral et à juste titre le vénérait, mais que Breton restait bloqué sur la tradition parisienne - qui, même sous la plume de Victor Hugo ou Charles Baudelaire, concédait peu au merveilleux chrétien médiéval - au chant des Saints du Ciel, des Anges, et ainsi de suite. Il était parisianiste, et sa position était politique.

Quoi qu'il ait dit, il défendait, dans les faits, le rationalisme parisien, parce qu'il défendait la tradition parisienne, qui est rationaliste. Ne pas le reconnaitre était se condamner à l'inertie et à la stérilité. Sous prétexte de défendre l'innovation avant tout, il minait le principe du merveilleux, fait de liberté. 

Les traditions populaires et régionales peuvent relever d'un choix. Il est clair que Delteil aimait et chantait Jeanne d'Arc comme Mistral avait chanté et aimé les Saintes Maries de la Mer et d'autres protecteurs saints des cités méridionales, tels que les chrétiens les représentaient. Je me souviens qu'il a évoqué en ce sens le saint patron de Toulouse, assimilé par lui à l'âme même de la ville - comme si la cité physique était devenue, après sa mort, son nouveau corps... Delteil ne pouvait qu'aimer et apprécier cette approche. Dépendant culturellement de Toulouse, s'il écrivait principalement en français, il a aussi composé des poèmes en occitan et, avec plus de fantaisie, il était bien dans la lignée de l'aède provençal.

Plus charnel que lui, il rappelait, même, ce merveilleux chrétien sensuel pratiqué en Savoie entre 1815 et 1860 - y compris par des poètes aux mœurs légères, tel Alfred Puget. Le mélange de merveilleux populaire, de piété simple et de sensualité se retrouvait tant ici que là. Il se retrouvera Cingria_5301.jpegégalement dans le mouvement de rénovation des traditions de la Suisse romande, par exemple chez Ramuz - ou Charles-Albert Cingria, lui aussi mêlant fantaisie, sensualité, piété et merveilleux.

Il semble même qu'on trouve cela partout sauf à Paris, puisque le poète québécois Émile Nelligan, qui chanta sainte Cécile en vers superbes, alliait un style très moderne, imité de Baudelaire et des symbolistes, et une piété catholique profonde - liée aussi à ses origines irlandaises. Cela le conduisit à une imagination riche et personnelle, quoique s'inscrivant dans la doctrine de l'Église.

Les Français de la lignée officielle ne paraissent pas pouvoir comprendre, accepter cela. Ils ont, pour le justifier, mille raisons ressortissant à l'esthétique; mais le ressort en est principalement politique. Il s'agit toujours de se démarquer de la tradition populaire et régionale pour imposer les vues d'une certaine classe parisienne éclairée.

Benjamin Péret, soutien des républicains espagnols, et haïssant les références catholiques de Franco, a fait un livre sur les mythes de l'ancien Mexique, et l'intérêt général du mouvement surréaliste pour l'art maya est touchant, maya.jpgpuisque les mythes portés par cet art – tels notamment qu'ils sont exposés dans le Popol-Vuh – sont réellement grandioses. Mais quand on a fait remarquer à Péret que les Mayas avaient aussi leurs prêtres qui justement racontaient ces fables sublimes, il a répliqué qu'il ne gardait d'eux que les histoires qu'il racontait, sans clergé. Est-ce qu'il est vraiment impossible de faire de même avec la Légende dorée - avec l'épopée des Saints chrétiens, avec les écrits sacrés évoquant les prophètes et les anges - avec Jeanne d'Arc? Bien sûr que non. En rien Delteil n'était soumis au clergé, qui, à Toulouse, à Carcassonne, à Limoux, s'en prenait à lui!

Breton n'aimait pas Claudel, qui défendait Delteil. Mais son disciple Charles Duits a confessé sa dette à Claudel, qui avait créé, l'un des premiers, le pont - instaurant un lien entre le Christ et les figures des mythologies exotiques. Il était américain – détaché des luttes politiques spécifiques à la France.

Breton, du reste, a pu prendre conscience de sa partialité. On raconte que, après sa lettre injurieuse adressée à delteil.jpegDelteil, il a cherché à le rencontrer; et que c'est Delteil qui l'a évité, se condamnant à tarir son inspiration, et à rentrer en Occitanie. La blessure avait été trop profonde. Paris et sa vie littéraire étaient désormais haïes.

Plus tard, Breton dut même rompre avec le Parti communiste, dont, à son tour, il avait subi le sectarisme: la nécessité de ne pas se soumettre à des contraintes politiques lui apparut. L'artiste doit rester libre. Si les politiques exigent d'eux un positionnement politique, c'est pour, éventuellement, les utiliser à leur profit; mais cela les enferme, les limite, et ne rend pas service à l'humanité susceptible d'appréhender leurs œuvres.

07/12/2018

Michel Houellebecq mythologique

ff28ec3e12811c2499bffa9200deaf24--ghost-in-the-machine-cyberpunk-art.jpgDans les romans de Michel Houellebecq, le mythologique affleure, à travers notamment des figures de science-fiction, mais il n'entre pas tellement dans les intrigues: il flotte comme un réseau d'images qui ornent des trames essentiellement réalistes, s'appuyant, même dans la fantaisie, sur des données prétendument scientifiques. Mais, comme Victor Hugo, Michel Houellebecq, dans sa poésie, tend à créer des images fabuleuses et à les prendre comme sujet essentiel.

Il imagine qu'un jour la mécanique l'emportera exclusivement sur le vivant, et videra toute la Terre de son âme, de sa vie:

Alors s'établira le dialogue des machines
Et l'informationnel remplira, triomphant,
Le cadavre vidé de la structure divine;
Puis il fonctionnera jusqu'à la fin des temps.

(Cf. Poésie, éd. J'ai lu, 2015, p. 92.)

Il fait le tableau de la mort qui prévaut sur tout, de l'ange du néant - ou de son action, du moins. Il faut remarquer que le romancier Stefan Wul (1922-2003) a fait des vers au sens proche; mais il y a des différences significatives. Wul insiste davantage sur le merveilleux, montrant les machines remplies de voyants lumineux et colorés, créant une ambiguïté sur cet avenir sombre, puisque l'illusion de la vie est laissée. D'un autre côté, il utilise des concepts moins explicites, n'évoquant pas de structure divine, par exemple. Si d'ailleurs le concept est en soi explicite, en contexte il n'est pas très clair. Une structure est plutôt une forme et si le cadavre est extérieurement pérennisé, on peut dire que sa structure est conservée. Or, il se peut que la forme du corps humain ait quelque chose de divin. C'est le sens de l'Incarnation: le corps de Jésus a attiré, par sa perfection, l'entité divine. À moins que ce ne soit celui de la vierge Marie. Mais l'évocation de Houellebecq reste suggestive.

Pour, à l'inverse, décrire un monde plus beau, il mêle les sentiments au merveilleux d'une façon poignante. Cherchant à cristalliser le rayonnement solaire, il s'écrie:

b5e9498c09c03a11af7d00c4f9ed701e.jpgIl existe un pays, plutôt une frontière,
Où la lumière est douce et pratiquement solide
Les êtres humains échangent des fragments de lumière,
Mais ils n'ont pas la moindre appréhension du monde.

(Ibid., p. 125.)

Les morceaux de clarté échangés sont mystérieux, tout comme la conjonction d'opposition du dernier vers. Cela crée un tremblement matérialisant l'idéal, le rêve. Le pays qu'il peint rappelle évidemment le Sídhe des Irlandais et des Écossais – le pays des fées. À la frontière des mondes, il matérialise la lumière, éthérise la matière, et les hommes y sont pareils aux anges – maniant des feux comme s'il s'agissait de fleurs.

Or, les simples mortels peuvent se rendre dans ce lieu fabuleux, en passant à travers les falaises:

Nous avons traversé des frontières de craie
Et le second matin le soleil devint proche
Il y avait dans le ciel quelque chose qui bougeait,
Un battement très doux faisait vibrer les roches.

(Ibid.)

Les voyageurs semblent se hisser dans les hauteurs, et se rapprocher des astres. Dès lors, le pressentiment des anges, des dieux se fait jour, même si, ici, le poète se garde bien de représenter des formes. Le e4d33826f858c2c95595adfcbf7d5714--angelic-angel-angel-s.jpgbattement renvoie aux ailes des anges, auxquelles semble répondre le monde minéral, au souffle duquel il paraît s'éveiller. C'est bien ainsi que ce lieu apparaît comme elfique, intermédiaire entre l'humain et l'ange, entre la matière et l'esprit: il est sensible aux haleines divines.

Houellebecq suggère, plus qu'il ne dit; mais le mythologique reste patent, et, à cet égard, quoique avec des philosophies apparemment différentes, il se montre assez proche d'un Christian Bobin – aussi surprenant cela puisse être.

Il affecte toutefois des images plus sombres, démentant que l'univers ait un sens, imitant à cet égard son cher Lovecraft:

À moins d'imaginer que nous allons revivre
Revivre sans conscience, que nos atomes idiots
Répétitifs et ronds comme des billes de loto
Vont se recombiner comme les pages d'un livre

Écrit par un salaud
Et lu par des crétins.

(Ibid., p. 415.)

Il n'affirme pas: il émet l'hypothèse. Il est possible que l'univers ne soit fait que de lois mécaniques arbitraires, dénuées de sens moral. Le dieu affleurant rappelle le diable. L'avenir crée l'attente morbide d'un immense charnier:

death.jpgLes fantômes avaient lieu de leurs mains délétères,
Recouvrant peu à peu la surface de la Terre
Les souvenirs glissaient dans les yeux mal crevés
Qui traversaient la nuit, fantassins énervés.

(Ibid., p. 429.)

La personnification des souvenirs, leur assimilation aux fantômes, animent la pensée vers un tableau ténébreux, philosophiquement classique. On ne sait bien ce qu'il faut croire: l'articulation entre le pays mystérieux où la lumière se fait solide, et la Terre que remplissent les vapeurs spectrales, n'est pas claire. Les deux s'opposent, sans qu'on voie ce qui les unit. Houellebecq, dans sa poésie, fait se succéder les images selon son sentiment, sans forger de pensée unitaire et cohérente. Cela peut expliquer pourquoi ses romans, qui s'appuient sur une philosophie nette, sont peu mythologiques: lorsqu'il veut être clair, il reprend les concepts ordinaires, à la mode, dominés par le matérialisme - malgré son désir de les dépasser. Il y a un tempérament mystique d'un côté, une soumission au dogme collectif de l'autre. C'est ce que je ressens en le lisant; cela explique son succès.

23/11/2018

Montagnes sacrées et légendes celtiques

kerry.jpgDans le Kerry, en Irlande, j'ai longé le pied d'une montagne étrange. Près de la mer, elle était haute, raide, abrupte, mais couverte jusqu'à son sommet d'un tapis d'herbe - comme souvent dans l'Île Verte, où le vent empêche les forêts, mais la pluie permet la verdure. Elle était splendide, et rayonnait.

À son sommet, quelques rochers gris se dressaient. Or, un panneau annonçait qu'ils n'étaient pas naturels: il s'agissait des ruines d'une citadelle datant de l'âge du fer - soit de milliers d'années! Mieux encore, son bâtisseur était réputé un roi doté de pouvoirs magiques que les Gallois ont divinisé - comme s'il avait abrité un dieu, ou comme s'il avait été quelque elfe épaissi! Et peut-être était-ce le cas.

Mais à présent, il ne restait de lui que le corps de cette montagne, qu'il habitait de son énergie ancienne.

Et je me dis que, possiblement, la montagne de saint Patrice, que j'ai gravie, était déjà un lieu de culte dans l'antiquité, et qu'elle était réputée le corps d'un dieu, du dieu protecteur de l'Irlande entière. Au Tibet, les montagnes sont la partie visible de divinités terrestres, nobles et grandes, protectrices des pays environnants; l'esprit s'en détache et s'en manifeste sous la forme de déesses, de fées virginales et maîtresses d'elfes. Milarépa a souvent eu affaire à elles. Il les a ralliées au bouddhisme - tourné vers les divinités d'en haut, les étoiles. Car la pesanteur tend constamment à faire pencher les êtres terrestres vers les profondeurs de la Terre seule, et à les couper de l'âme cosmique. Pour Milarépa - et d'autres -, le Bouddha était justement l'être qui avait réorienté les cœurs vers le ciel, et l'esprit pur des galaxies. Cette ouverture à l'ensemble des divinités était indispensable, car l'être humaintseringma-classic1.jpg n'était pas fait pour limiter son évolution à la Terre. Il devait continuer sa route au-delà de celle-ci: elle était infinie.

Patrice abritait-il l'esprit de sa montagne - le Géant irlandais du temps jadis? En était-il le fils spirituel secret - était-il né une seconde fois en touchant un sol dont le génie voulait, soudain, se revêtir du christianisme romain?

S'il avait été trop romain, il ne l'aurait pas accepté, sans doute; car Patrice avait eu pour projet de se rendre à Rome, depuis la Grande-Bretagne où il était né, mais il s'était arrêté en Gaule, auprès de saint Germain; il ne connaissait le christianisme qu'à travers ce Gaulois.

Saint Colomban, plus tard, se plut à rappeler que l'Irlande n'avait jamais connu la puissance romaine, et que, pour elle, Rome n'était qu'une tradition culturelle – apostolique. Dès lors, peut-être, Patrice pouvait être accepté, et l'esprit de sa montagne, le dieu tutélaire d'Irlande, se placer en lui et le guider – lui apparaissant une fois par semaine, lorsque son âme sensitive se détachait...

Il s'appelait en latin Victorinus, mais que cela traduisait-il en gaélique? J'ai déjà évoqué la possibilité qu'il s'agissait de la même entité que sainte Brigitte. Le génie de l'Irlande, représenté à l'époque de la prise d'indépendance sous la forme classique d'une femme couronnée d'une citadelle et de tours et guidant un enfant, peut-être est-ce encore la même personne divine; l'enfant, c'est l'être humain en devenir, l'esprit encore puéril d'une nouvelle sorte d'êtres. Tel était Patrice.

Mais tel avait aussi été le roi enchanté du sommet de ma montagne du Kerry. Un esprit supérieur s'était lié à lui, il était le fils d'un elfe - comme Thésée, avant de fonder une forteresse sur l'acropole d'Athènes, avait été celui de Neptune. La montagne seule pouvait le contenir, et c'est la raison occulte pour laquelle les anciens Irlandais construisaient leurs palais en hauteur. alaric.jpgC'est ce qui leur permettait de rayonner de magie. Les nécessités pratiques ne l'expliquent pas à elles seules.

En pays cathare, une montagne impressionnante porte le nom d'Alaric, le grand roi des Wisigoths. Ceux-ci bâtissaient aussi en hauteur. J'y reviendrai une autre fois, peut-être; mais cette barre rocheuse majestueuse respire aussi l'esprit d'un roi fondateur, mage et auteur de Statuts mémorables, elle l'abrite, le manifeste extérieurement. Certains poètes romantiques savoyards, nourris, éventuellement, du souvenir confus du culte des montagnes, ont pareillement dit que le mont-Blanc rayonnait sur le front du duc de Savoie, en même temps que les princes défunts le guidaient, avec son peuple, dans la nuit du monde. Le rapport est établi. Mais en Irlande, c'est plus grandiose, à cause de l'antiquité de la chose, et de l'entrée de la figure royale de la montagne dans une mythologie, un culte.