18/02/2020

Voyage dans le temps et contes traditionnels

fee japon.jpgOn sait qu'il existe des contes irlandais et bretons qui évoquent des voyages dans des pays enchantés dont les mortels ne reviennent qu'après plusieurs siècles. Parfois, lorsqu'ils touchent le sol ordinaire, ils tombent en poussière. D'autres fois, revenus à leur maison ils n'y reconnaissent plus personne.

Cela n'est pas propre aux Celtes, car on trouve dans des récits latins d'inspiration chrétienne la même idée. La chronique savoisienne de l'abbaye de Novalaise raconte la belle histoire d'un moine qui, parti écouter des oiseaux au chant angélique, n'est revenu à son monastère qu'après cinquante ou cent ans. Le poète québécois Émile Nelligan a mis en vers ce conte indiquant que dans le pays des anges le temps passe différemment – qu'un jour des anges, comme un jour des elfes, est cent jours des hommes!

J. R. R. Tolkien était nourri de ce type de récits et, dans Le Seigneur des anneaux, quelque chose s'en reflète, lorsque la Communauté de l'Anneau visite le royaume de Galadriel: plus de temps s'est déroulé, quand les neuf moins Gandalf en sont sortis, qu'ils ne s'en seraient doutés – en tout cas Frodo, si ma mémoire est bonne, le vit ainsi, et le constate: car la lune a évolué plus vite que les jours passés chez Galadriel en principe ne l'autorisaient.

Un récit en vers japonais, très beau, énonce les mêmes principes au sujet de fées visitées sur la mer par un mortel. Et, plus simplement encore, les récits mythologiques indiens énoncent qu'un jour de Brahma, de Shiva ou d'un autre dieu, équivalent à des milliers, ou à des millions de jours humains. La perspective est sublime, et vertigineuse. Oui, un jour d'un dieu est toute une vie d'humain. C'est dans le shiva-inde_1376-70.jpgtemps que les différences entre les hommes et les dieux se marquent le plus fortement. Et pour donner de la majesté à ses extraterrestres, la science-fiction devrait penser à cela, à cet écart entre les extraterrestres et les Terriens du point de vue du temps. Au reste, peut-être l'a-t-elle parfois fait. Cela ne me dit rien. Ses extraterrestres sont désespérément soumis aux lois physiques ordinaires, tout en se posant comme ayant beaucoup plus évolué que l'être humain. Mais cette évolution reste sur le même plan, ils n'ont franchi aucun seuil essentiel, ils ne sont que plus forts dans le même ordre cosmique, ils n'ont que des machines plus grosses et plus nombreuses. Même Lovecraft, l'écrivain qui a le plus donné à des extraterrestres l'allure de dieux, n'a pas évoqué réellement cette question.

Mais il a évoqué celle du voyage dans le temps, car ses Grands Anciens se projettent mystérieusement dans l'avenir, sous forme psychique. Leurs pensées caduques pénètrent l'âme de poètes du présent – cthulhu 2.jpgsoudain, du coup, ramenés dans le passé. À l'inverse, Olaf Stapledon, que Lovecraft avait lu, assure que les derniers hommes auront tellement évolué qu'ils parviendront à projeter leurs pensées dans le passé – et à apprendre, ainsi, aux poètes et philosophes éclairés l'histoire du monde à venir.

Mais y a-t-il des récits traditionnels d'êtres qui ont remonté le temps? Rudolf Steiner assure que dans le monde éthérique, c'est ce qui se produit, on remonte le temps que le monde physique descend. Au-delà, règne l'éternité – où, comme le disait Richard Wagner, le temps se fait espace. Les époques sont des pays, ou des pièces dans un château cosmique. Donc il est en principe possible aux anges de remonter le temps, ou de se projeter, même, à l'époque qu'ils veulent. Cela donne raison, en un sens, à Lovecraft et à Stapledon, car les anges sont des esprits, et c'est en esprit qu'on peut voyager dans le temps, non physiquement. Les anges sont des esprits et en même temps des personnes, ils sont des êtres vivants et réels sans corps, comme les great old one 2.jpgGrands Anciens de Lovecraft ou les spectres que sont devenus les derniers hommes de Stapledon – ou, peut-être, les hommes affranchis du monde physique que les religions décrivent comme étant les hommes futurs. À ce compte-là, les hommes du futur peuvent revenir, sous une forme d'esprits, dans leur passé, donc dans notre présent: mêlés aux anges, ils leur donnent un visage. Et cela a deux perspectives. Si l'homme a des vies successives, c'est aussi soi-même qui revient du futur, et donc l'ange est peut-être soi-même spiritualisé et divinisé. Et, à l'inverse, nous pouvons d'ores et déjà, en pensées substantielles, être les bons anges de ceux que nous étions dans le passé. Nous pouvons les visiter, comme dans les films de David Lynch ou le Voyage to Arcturus de David Lindsay...

Mieux encore, Rudolf Steiner assure que le sommet de l'initiation donne le pouvoir de commander à la matière, et de forger des corps: les purs esprits peuvent s'épaissir, ou se former des membres pour leur servir de véhicules, et c'est le sens probable des histoires dans lesquelles les dieux prennent l'apparence d'hommes ordinaires (souvent très beaux), ou alors de monstres, de bêtes. Les mages tibétains ont la réputation de pouvoir se créer des corps fictifs, projetés au loin par la pensée: Alexandra David-Néel en parle, et assure qu'elle a pu se créer un tel corps. Ensuite, tout le monde les voit, ils sont devenus réels, et agissent plus ou moins comme des automates: seules les forces élémentaires les animent. David Lynch parle aussi de cela dans ses films. Il nomme ces tulpa-effect.jpgcorps des tulpas. (Il y a un lien indéniable avec le monstre de Frankenstein, même si son origine est en apparence plus physique.)

Or, cela peut signifier que l'esprit du futur peut revenir dans le passé et y agir physiquement, s'il utilise un tel corps. Il peut dès lors sauver les gens avant qu'ils ne meurent, et il m'a semblé avoir une révélation en lisant l'Évangile: Lazare était déjà mort, il sentait; et Jésus le ressuscite. Il est allé le chercher avant qu'il ne meure, et l'a ramené dans le présent en utilisant son esprit pouvant remonter le temps, et en agissant physiquement dans le passé par l'intermédiaire d'un autre lui-même. Voici, Lazare revient, et il a ses bandelettes, mais il est vivant: le moment est bouleversant et probablement à prendre bien plus littéralement que les symbolistes le disent, ou y songent.

Il est en tout cas certain que le thème du voyage dans le temps provoque des moments bouleversants – comme David Lynch surtout l'a montré, parmi les contemporains.

24/11/2019

Le Troll et le Sarvant

troll.jpgDurant mon récent voyage en Norvège, je me suis intéressé aux trolls – indéniablement l'être fantastique dont le folklore local ait gardé le souvenir le plus vif. Les elfes sont mieux connus en Islande. La Norvège est adepte des trolls. On les voit partout représentés, leurs figures peuplent abondamment les boutiques d'aéroports, et j'en ai acheté une – dotée d'un long nez et d'un bonnet aux couleurs du pays, montrant qu'il en est le bon génie, son esprit emblématique!

Or, ses attributs généraux sont proches de ceux du sarvant, vénéré autrefois en Savoie. Celle-ci en avait, au dix-neuvième siècle, gardé le souvenir alors même qu'elle ne croyait plus guère aux fées, qu'on ne parlait plus guère d'elles dans les chaumières – si on peut utiliser ce mot français impropre; car en Savoie les fermes n’étaient pas recouvertes de chaume, mais d’ardoises. (Il faudrait plutôt dire chalets - si le chalet n'était pas seulement la cabane en bois où les bergers entreposaient les fromages, sans y habiter.) Maurice Dantand le rappelle à Arnold Van Gennep qui lui écrit: les fées ne sont plus présentes dans les conversations des Chablaisiens; les sarvants le restent.

La similitude entre le troll et ce sarvant est frappante, et la distance entre la Norvège et la Savoie ne doit pas à cet égard impressionner, ni la différence de langue. Il s'agit deux fois d'êtres chtoniens, personnifiant des éléments de la forêt – des grosses pierres, des souches –, habitant le monde sauvage. Selon Jean-François Deffayet, les sarvants pouvaient aussi être les bons génies des lacs. Les trolls sont plus proches peut-être des gnomes de l'occultisme, esprits de la terre.

Ce sont ceux dont la civilisation matérialiste s'est le plus longtemps souvenue, parmi les entités des mythologies anciennes. Dans les maisons, on les vénérait, on les apprivoisait, on les adoptait - en leur sacrifiant du lait, des grains, en leur faisant des offrandes. Grâce à eux, la maison était bien tenue, et tout ce qui relève en elle du bricolage, de la technique, des dispositifs mécaniques, tout ce qui doit être surveillé régulièrement – comme l'état des bêtes, des meubles, des poutres, des planchers et des murs, l'ordre des objets ordinaires –, dépendait de la bonne volonté des trolls ou Domovoi.jpgsarvants, gnomes apprivoisés. L'esprit domestique est tel, il est celui dont dépend la bonne tenue des choses physiques dont on a la responsabilité.

La femme en particulier était liée à lui - elle en avait l'instinct, comme on dit. Sexisme? C'est aussi un lien spirituel, dont il s'agit. Jean-Henri Fabre assure que les insectes femelles ont un instinct incroyablement développé, lorsqu'elle élabore le nid, dont le mâle est exclu. La vision de la maison à faire existe avant même qu'elle ne soit faite, dans l'âme de la dame. C'est sans doute que le bon esprit du nid, du foyer, de la maison est en lien intime avec elle.

À vrai dire, si dans le folklore le troll était un lutin, un homme petit, dans l'ancienne mythologie, il pouvait être un géant, un monstre horrible, volontiers combattu par des guerriers sans peur. Cela apparaît dans les sagas. Les nains de l'Edda, recueil mythologique islandais, pouvaient même prendre la figure de dragons: ainsi de Fafnir, combattu par Sigurd.

Le lien des trolls avec le monde minéral a été rappelé par Tolkien, qui les montre pétrifiés au matin. De fait, étant l'esprit des pierres, troll 2.jpgils ne bougent que la nuit, quand l'air, non saturé de lumière, leur laisse le champ libre. Le soleil les anéantit – les ramène à leur corps solide.

Pendant une excursion, je me suis amusé à interpréter la voix des fées, sylphes et trolls, et j'ai fait dire aux troisièmes, rochers dont les mousses épaisses figuraient une chevelure, qu’ils essayaient d'attraper les mortels passant près d'eux. Mais ils sont lents, racontais-je, car leurs bras sont des branches d'arbre très peu flexibles, et devant eux les mortels passent comme des songes, des souffles brefs. Leur fréquence d'ondes pour ainsi dire est très basse. Elle est dans l'ultraviolet. Dans le royaume d'Ahriman, eût dit Rudolf Steiner.

Le temps que les branches aient bougé, ou poussé, les proies sont parties.

Les elfes sont l'inverse: leur fréquence est haute, ils sont dans l'infrarouge - le royaume de Lucifer, de l'ange qui porte la lumière, eût dit Steiner. Car le monde spirituel terrestre est aux deux bouts: là où les fréquences sont basses ou là où elles sont hautes, trop basses ou trop hautes pour l'être humain, qui est entre les deux, dans un équilibre spécifique. Au-dessus de lui, la lumière; au-dessous, l'obscurité. Les trolls vivent au-dessous.

Et entre les rochers étirés et le sol, de sombres failles apparaissaient: c'est par là, par ces visières que les trolls nous voyaient. Un éclat étrange, dans ces fentes pleines d'ombre, figuraient leurs yeux. Ou était-ce le reflet de l'humidité sur les roches noires? Je n'eusse su le dire. Peut-être les deux. Peut-être les yeux des trolls sont-ils des flaques d'eau! C'est par les ondines que les gnomes voient, comme qui dirait: elles sont leurs yeux.

Les trolls sont parfois grands grâce à la magie humaine. Ils vivent, évoluent dans des corps massifs, se mouvant sur terre: ce sont les machines. Je suis même monté dans l'un d'eux, pour me rendre en Norvège. 20191022_155642.jpgC'était un avion. Un monstre. Mais dompté. Il ne s'est pas écrasé au sol. On lui a fait, pour cela, les offrandes nécessaires!

Le gigantisme des trolls, dans l’ancienne mythologie, oui, était sans doute le pressentiment des machines. Tolkien s'est exprimé en ce sens, souvent. Ses dragons étaient des productions mécaniques de l'esprit du mal, Melkor le Morgoth. C'était un génie.

J'ai visité près de Stavanger un Trollskogen – bois des trolls. Je trouvais le lieu bizarre. Une atmosphère sinistre y régnait. Un blockhaus figurait tout particulièrement le corps d'un troll, ou l'habit donné à cet esprit par l'être humain, pour qu'il puisse mieux s'exprimer, sortir de terre, agir à l'air libre. Les armes modernes sont liées aux trolls; la guerre moderne aussi. Tolkien en a encore parlé: les gobelins adorent les explosions, dit-il dans le Hobbit. Or, ce sont les esprits maléfiques de l'obscurité.

Je m'avance un peu, dépassant le blockhaus: je venais depuis la mer. Il y a un arbre renversé, les branches figurant des tentacules figés, la souche figurant une tête atrophiée. Image de Cthulhu, peut-être; d'un troll à face de pieuvre, sûrement. Et puis à ma gauche, une butte épaisse, chargée d'arbres touffus, aux branches entrelacées: le repaire initial des trolls, auquel le blockhaus sert d'avant-poste – bâti par des sorciers qui ne savent pas qu'ils le sont, croyant juste se tenir dans la rationalité de l'utile. Et c'est seulement en m'avançant encore, le croirez-vous? que je franchis une arche en bois, en haut de laquelle on a écrit Trollskogen. Je pensais et disais que c'était un lieu infesté de trolls, et la tradition le confirmait: les voyants de jadis l'avaient déjà établi.

Au reste, un lieu respire une atmosphère; nul besoin d'avoir des visions pour voir les trolls se mouvoir dans une nuée: le pressentiment en crée l'image vraie.

23/10/2019

Arthur Rimbaud et les preuves de la Raison

rimbaud.jpgJ’ai publié ailleurs un article mentionnant l’idée, non étayée selon moi, de Pierre Brunel sur Arthur Rimbaud, relative au caractère supposé raisonné de son imagination. Il l'évoque dans une introduction aux Poésies complètes du poète.

Dans une note au cours du texte, néanmoins, il en donne ce qu’il pense en être une preuve – c’est que dans une lettre, Rimbaud assure que ce qu’il propose comme doctrine esthétique est toute raison. Oui, mais dans le contexte, le poète entend en réalité que ce qu’il dit est vrai, correspond à ce qu’il est judicieux de penser, sur le problème qu’il aborde. Pour ce qui est de l’imagination, il énonce aussi qu’il faut être voyant, et que cela s’obtient par le dérèglement de tous les sens.

De fait, si on repousse en soi les perceptions sensorielles, on entre dans le domaine à demi conscient du rêve, des images nées de l'organisation corporelle. En permanence, l'activité imaginative existe, mais elle est obscurcie, en état de veille, par les perceptions extérieures. Elle se place dans l’inconscient, et je l’ai appelée à demi consciente parce que, lorsqu’on repousse en soi les perceptions physiques, ou qu’on somnole – ou qu’on rêve, donc –, des images surgissent – s’apparentant au souvenir, mais pas seulement.

Rimbaud recommande donc d’être voyant en déployant en soi des images, et peu importe qu’il pense qu’elles viennent de l’univers ou simplement de l’organisation corporelle, qu’il soit à cet égard mystique ou pragmatique, il entend bien faire déployer devant les yeux intérieurs des images fabuleuses sous une forme bateau ivre.jpghallucinatoire. Il n’importe pas a priori de dire si les hallucinations viennent des anges ou des démons, du Ciel ou de l’Enfer, de Dieu ou de soi seul – le processus est clairement hallucinatoire.

Rudolf Steiner dit bien que le premier stade de l’appréhension du monde spirituel passe par cette forme d’imagination qui s’apparente à l’hallucination. Pour voir au-delà du monde sensible, il faut en passer par les images qui surgissent de soi-même, rejeter les perceptions physiques. Mais il va de soi que, si on s’arrête là, cela ne débouche que sur des illusions, parce que les images portent fatalement la marque de la personne dont elles émanent. Il est facile de démontrer que les images du Bateau ivre doivent beaucoup à des lectures qui ont impressionné le poète, en particulier celle de Poe. Dans l’enthousiasme, elles ressortent sous l’effet du rythme des vers, comme au sein d’une transe, mais rien ne prouve qu’elles viennent du monde spirituel.

Tout tend à prouver, au contraire, qu’elles viennent de souvenirs enfouis, personnels ou culturels, et j’en ai fait l’expérience un jour avec le poète-dramaturge Valère Novarina, qui écrit aussi sous l’effet d’une forme de transe, et qui ne se souvenait plus avoir lu dans un livre le nom Adramélech, qu'il utilisait dans ses textes. Il se demandait si, inspiré, il ne l'avait pas créé. Mais il est dans la Bible, qu’alors il pratiquait. Le savant qui s’attelle aux phénomènes extérieurs ne trouvera jamais de mal à répertorier, dans la mémoire inconsciente des écrivains, les sources de leur imagination. Il est aisé, lorsqu'on étudie J. R. R. Tolkien, de rétablir la filiation de ses inventions, les faisant remonter à diverses mythologies que je ne nommerai pas, mais que tout le monde connaît.

Mais Rudolf Steiner affirme que quand ces imaginations sont disciplinées, quand elles sont irriguées et infusées de pensée, elles peuvent, par voie indirecte, analogique – sous forme de symboles –, restituer le monde spirituel, et développer la faculté de voyance, qui ne se limite pas à l’image; car, au-delà, il s’agira music_of_the_spheres_iv__the_aethon_by_mrboltzmann-d5it9ap-1024x768.jpgaussi de saisir l’harmonie des choses, et même leur essence propre, hors de toute représentation visuelle ou sonore. Il s’agira d’appréhender l’esprit au-delà de ses manifestations, car en lui-même il n’a ni couleur, ni forme, ni son!

L’enjeu de savoir si l’imagination de Rimbaud est raisonnée est donc crucial, car il s’agit de savoir s’il est parvenu à atteindre son but – devenir voyant. Or, on ne peut l’établir en se fiant à ce qu’il assure (qu’il y est parvenu), car il a pu mentir, ou se tromper, prendre ses hallucinations pour des visions. Pour l’établir, il faut regarder les imaginations elles-mêmes, par exemple dans son Bateau ivre – certainement le plus inspiré de ses poèmes. Et alors, prononcer un jugement. Oser.

Je ne le ferai pas ici, car cela allongerait démesurément ce billet – aussi parce que le résultat peut toujours être contesté, et qu’en cette matière, entre ceux qui pensent qu’aucune imagination ne représente même par diffraction le monde spirituel, et ceux qui pensent que Rimbaud a été absolument un voyant comme il l’affirmait, il est difficile de s’exprimer sans susciter presque aussitôt des sentiments extrêmes – la question étant devenue quasi religieuse, jusque dans le cadre républicain.

Les réactions font facilement prévaloir la passion. Il n’est néanmoins pas difficile de voir que, toutes grandioses que soient les images de Rimbaud, elles ne sont pas toujours aisées à saisir, et qu’en tout cas elles ne s’articulent pas au sein d'une mythologie très claire.

Si elle était trop claire, dira-t-on, c’est qu’elle serait copiée mécaniquement d’une autre; beaucoup en font le reproche à Tolkien. La confusion est aussi la garantie d’une sincérité. Mais je crois évident que le caractère raisonné de l’imagination de Rimbaud est relatif, pas absolument visible au premier coup d’œil, et que c’est probablement la raison pour laquelle Pierre Brunel ne peut pas trop s’appuyer sur les poèmes eux-mêmes pour prouver le contraire – qu’il est contraint de faire confiance au poète, lorsqu’il s’affirme rationnel!