08/11/2019

Voyage en Norvège

20191022_173919.jpgDurant les dernières vacances de la Toussaint, je suis allé, avec ma fille, une semaine en Norvège, pour voir mon fils qui s'y est installé pour un an. Il réside à Stavanger, petite ville enrichie par le commerce du pétrole, et le luxe y est grand, les routes y sont belles, les maisons spacieuses – tout y est propre, et cher. La nuit tombe vite mais les Norvégiens laissent tout éclairé, dans leurs demeures, même quand elles sont vides, ce qui crée un effet étrange. Car elles sont munies de grandes fenêtres – voire de verrières, les locaux aspirant au plus de lumière possible –, et on distingue, de la rue, d'immenses pièces, ou salles, la nuit, sans voir rien d'autre qu'un être humain assis à lire, ou à travailler. Car les Norvégiens lisent beaucoup, et travaillent beaucoup aussi. La 20191021_184412.jpgtélévision est souvent allumée, également, mais pas si souvent qu'en France. Il y a une impression de maisons fantômes, comme d'une ville parfaite mais vide.

Il y a bien sûr des habitants – environ cent mille, à Stavanger –, mais les maisons étant vastes et généralement individuelles, sur le mode germanique, la ville est très étendue. Cela rappelle l'Amérique, mais pour la partie la plus riche.

Dans les rues, les gens sont calmes, et ne se bousculent pas, il y a toujours de la place pour circuler, à pied ou en voiture, et les embouteillages sont maigres. On ne roule pas trop vite, on dépasse rarement. Les tunnels peuvent être d'une longueur incroyable, plus de dix kilomètres, et ne donner l'occasion de croiser qu'une seule voiture. Cela a quelque chose à la fin d'angoissant.

Le monde y paraît d'autant plus vide que les nuages glissent en permanence dans un ciel immense, laissant la terre terne, et la mer grise. J'ai rencontré dans le musée d'art de la ville une dame qui était venue spécialement d'Oslo pour voir les tableaux d'un peintre norvégien qui avait vécu dans les environs, appelé Lars Hertevig. Il vivait au dix-neuvième siècle, et créait des paysages étranges, assez transfigurés pour qu'on ne les reconnût pas, et qu'on eût le sentiment qu'il les avait inventés, ou sortis de ses profondeurs propres. Ils étaient baignés d'une singulière lumière intérieure et, à la fin de sa vie, perdant la raison, il dessinait même des figures parmi les nuages, il avait des visions, peignait des cavaliers allant en file infinie. C'était beau et troublant, mais tout cela, je n'ai pu le découvrir qu'en feuilletant, avec la dame en question, un livre qui lui avait été consacré, car aucune information n'en avait été donnée, mais le musée avait fermé ses salles d'exposition pour effectuer des travaux – ou des réarrangements, je ne sais. La dame venant d'Oslo était consternée, elle avait pris l'avion, et ce n'était pour rien, 20191026_184811.jpget personne ne le savait, sinon les responsables du musée, même l'Office de Tourisme n'était pas au courant. Elle en a profité pour me parler du peintre, et me dire ce qu'il exprimait de l'âme norvégienne. Car, me disait-elle, une profonde mélancolie l'habite, et le monde en Norvège paraît sans issue aux cœurs. Cela ne se distinguait pas toujours, les habitants vaquant avec droiture et rigueur à leurs occupations, à leurs travaux, mais le fond était bien celui-là, m'assurait-elle. Elle était comme une initiée, un ange, une messagère, et la fermeture inopinée des salles d'exposition était karmique.

Avec mes enfants, j'ai suggéré que, dans une autre vie, j'avais été une paysanne norvégienne, élevant des moutons dans le froid et sous la pluie, que j'avais été mère de famille, et connue du voisinage seul – pour mes blagues. Car j'en fais, en temps ordinaire. Même peut-être lorsque je remplis ce blog, bien que l'écrit ne le dévoile pas – ne montrant pas mon 20191026_141645.jpgvisage, lorsque je m'exprime. Et j'ai passé une partie de mes vacances à faire des imitations, notamment de cris d'animaux.

Au moment où j'évoquais ma vie antérieure, je venais d'imiter des moutons, dans la voiture que j'avais louée. Mon fils avait souri, en trouvant que c'était très ressemblant. Mais je lui ai dit que les moutons ne s'y laissaient pas prendre. Or, quelques instants après, passant devant un troupeau, je réitère mon imitation, et cela fait vivement réagir les bestiaux, me donnant immédiatement tort.

J'ai suggéré cette vie antérieure d'abord pour me moquer de ceux qui s'en imaginent de glorieuses, ensuite parce que j'ai dans l'idée que si mon fils s'est retrouvé à Stavanger, c'est peut-être parce que, dans une autre vie, il y a vécu une expérience intense et formatrice. Rudolf Steiner s'exprimait en ce sens: ce qui nous attire inopinément dans un lieu 20191026_115806.jpgvient de ce qu'on y a subi dans une vie antérieure une initiation. Et si je suis venu visiter mon fils pendant une semaine, c'est que je suis aussi lié à la Norvège d'une manière ou d'une autre.

J'y étais déjà allé tout jeune, sur la trace des Burgondes fondateurs de la Savoie souveraine – et de Samoëns, le village de mes ancêtres. On dit que ces Burgondes venaient de Bergen. Peut-être sont-ils passés par Stavanger. Qu'ils y ont comme franchi un cap, qu'ils y ont quitté un rivage. Qu'alors les scaldes chantaient des rituels mystiques, faisant passer les voyageurs par une porte invisible.

Et voici! la Norvège se remettait maintenant sur mon chemin, sans que le choix d'y aller fût arbitraire – sans que j'y eusse mis la moindre idée consciente, puisqu'il s'agissait d'y rejoindre un fils. Lui-même a été conduit à Stavanger20191026_131533.jpg plus qu'il n'en a fait le choix – il aurait préféré les États-Unis, ou l'Australie.

Au musée d'archéologie de la ville, redécouvrant la mythologie germanique et les traditions scandinaves, que je connais assez bien par diverses sagas et l'Edda, j'eus soudain envie de m'y consacrer tout entier, y décelant d'immenses secrets pour l'humanité, et ma propre âme!

Durant une randonnée vers un glacier, je me suis mis à chanter en interprétant les êtres élémentaires, les fées des lacs où tombait la pluie – y créant de fines gouttelettes au son de clochettes –, les trolls à la voix sourde et au corps de rochers moussus, les elfes de l'air tournant autour de nous. J'imitais les opéras de Wagner et de Berlioz, je pense, et improvisais des chansons où le chœur de ces êtres évoquaient les humains passant devant eux et riant soit pour les saluer gentiment, soit pour les menacer sourdement. Mes enfants étaient mal à l'aise, car leur père était fou, pensaient-ils, mais c'était un beau moment quand même, ils m'ont laissé faire. Le paysage norvégien est très inspirant, et donne envie d'interpréter ses voix; la nature y est vive.

Mais je dirai une chose: on ne rendra pas son énergie spirituelle par des discours, mais par l'art, la musique et la poésie, la chanson. Peut-être aussi le récit. J'aurais pu évoquer les esprits dissipant les nuages seulement quand nous sommes arrivés au but de notre excursion, le bas rocheux d'une descente en haut de laquelle bleuissait le glacier. Ne m'avaient-ils pas entendu? Le sentiment de la Providence ne se rend que dynamiquement, dans le temps, et il est renvoie bien à l'esprit pur. Le merveilleux l'exprime idéalement. Les discours rationnels, non.

La rationalité ne sert qu'à en prendre conscience, et qu'à savoir ce qu'on fait, comme disait Rimbaud.

23/10/2019

Arthur Rimbaud et les preuves de la Raison

rimbaud.jpgJ’ai publié ailleurs un article mentionnant l’idée, non étayée selon moi, de Pierre Brunel sur Arthur Rimbaud, relative au caractère supposé raisonné de son imagination. Il l'évoque dans une introduction aux Poésies complètes du poète.

Dans une note au cours du texte, néanmoins, il en donne ce qu’il pense en être une preuve – c’est que dans une lettre, Rimbaud assure que ce qu’il propose comme doctrine esthétique est toute raison. Oui, mais dans le contexte, le poète entend en réalité que ce qu’il dit est vrai, correspond à ce qu’il est judicieux de penser, sur le problème qu’il aborde. Pour ce qui est de l’imagination, il énonce aussi qu’il faut être voyant, et que cela s’obtient par le dérèglement de tous les sens.

De fait, si on repousse en soi les perceptions sensorielles, on entre dans le domaine à demi conscient du rêve, des images nées de l'organisation corporelle. En permanence, l'activité imaginative existe, mais elle est obscurcie, en état de veille, par les perceptions extérieures. Elle se place dans l’inconscient, et je l’ai appelée à demi consciente parce que, lorsqu’on repousse en soi les perceptions physiques, ou qu’on somnole – ou qu’on rêve, donc –, des images surgissent – s’apparentant au souvenir, mais pas seulement.

Rimbaud recommande donc d’être voyant en déployant en soi des images, et peu importe qu’il pense qu’elles viennent de l’univers ou simplement de l’organisation corporelle, qu’il soit à cet égard mystique ou pragmatique, il entend bien faire déployer devant les yeux intérieurs des images fabuleuses sous une forme bateau ivre.jpghallucinatoire. Il n’importe pas a priori de dire si les hallucinations viennent des anges ou des démons, du Ciel ou de l’Enfer, de Dieu ou de soi seul – le processus est clairement hallucinatoire.

Rudolf Steiner dit bien que le premier stade de l’appréhension du monde spirituel passe par cette forme d’imagination qui s’apparente à l’hallucination. Pour voir au-delà du monde sensible, il faut en passer par les images qui surgissent de soi-même, rejeter les perceptions physiques. Mais il va de soi que, si on s’arrête là, cela ne débouche que sur des illusions, parce que les images portent fatalement la marque de la personne dont elles émanent. Il est facile de démontrer que les images du Bateau ivre doivent beaucoup à des lectures qui ont impressionné le poète, en particulier celle de Poe. Dans l’enthousiasme, elles ressortent sous l’effet du rythme des vers, comme au sein d’une transe, mais rien ne prouve qu’elles viennent du monde spirituel.

Tout tend à prouver, au contraire, qu’elles viennent de souvenirs enfouis, personnels ou culturels, et j’en ai fait l’expérience un jour avec le poète-dramaturge Valère Novarina, qui écrit aussi sous l’effet d’une forme de transe, et qui ne se souvenait plus avoir lu dans un livre le nom Adramélech, qu'il utilisait dans ses textes. Il se demandait si, inspiré, il ne l'avait pas créé. Mais il est dans la Bible, qu’alors il pratiquait. Le savant qui s’attelle aux phénomènes extérieurs ne trouvera jamais de mal à répertorier, dans la mémoire inconsciente des écrivains, les sources de leur imagination. Il est aisé, lorsqu'on étudie J. R. R. Tolkien, de rétablir la filiation de ses inventions, les faisant remonter à diverses mythologies que je ne nommerai pas, mais que tout le monde connaît.

Mais Rudolf Steiner affirme que quand ces imaginations sont disciplinées, quand elles sont irriguées et infusées de pensée, elles peuvent, par voie indirecte, analogique – sous forme de symboles –, restituer le monde spirituel, et développer la faculté de voyance, qui ne se limite pas à l’image; car, au-delà, il s’agira music_of_the_spheres_iv__the_aethon_by_mrboltzmann-d5it9ap-1024x768.jpgaussi de saisir l’harmonie des choses, et même leur essence propre, hors de toute représentation visuelle ou sonore. Il s’agira d’appréhender l’esprit au-delà de ses manifestations, car en lui-même il n’a ni couleur, ni forme, ni son!

L’enjeu de savoir si l’imagination de Rimbaud est raisonnée est donc crucial, car il s’agit de savoir s’il est parvenu à atteindre son but – devenir voyant. Or, on ne peut l’établir en se fiant à ce qu’il assure (qu’il y est parvenu), car il a pu mentir, ou se tromper, prendre ses hallucinations pour des visions. Pour l’établir, il faut regarder les imaginations elles-mêmes, par exemple dans son Bateau ivre – certainement le plus inspiré de ses poèmes. Et alors, prononcer un jugement. Oser.

Je ne le ferai pas ici, car cela allongerait démesurément ce billet – aussi parce que le résultat peut toujours être contesté, et qu’en cette matière, entre ceux qui pensent qu’aucune imagination ne représente même par diffraction le monde spirituel, et ceux qui pensent que Rimbaud a été absolument un voyant comme il l’affirmait, il est difficile de s’exprimer sans susciter presque aussitôt des sentiments extrêmes – la question étant devenue quasi religieuse, jusque dans le cadre républicain.

Les réactions font facilement prévaloir la passion. Il n’est néanmoins pas difficile de voir que, toutes grandioses que soient les images de Rimbaud, elles ne sont pas toujours aisées à saisir, et qu’en tout cas elles ne s’articulent pas au sein d'une mythologie très claire.

Si elle était trop claire, dira-t-on, c’est qu’elle serait copiée mécaniquement d’une autre; beaucoup en font le reproche à Tolkien. La confusion est aussi la garantie d’une sincérité. Mais je crois évident que le caractère raisonné de l’imagination de Rimbaud est relatif, pas absolument visible au premier coup d’œil, et que c’est probablement la raison pour laquelle Pierre Brunel ne peut pas trop s’appuyer sur les poèmes eux-mêmes pour prouver le contraire – qu’il est contraint de faire confiance au poète, lorsqu’il s’affirme rationnel!

07/10/2019

Voyages dans le temps

20190525_155321.jpgStephen Hawking émettait l'hypothèse qu'en passant par un trou noir, on pourrait voyager dans le temps, mais non seulement cela s'appuyait sur des théories abstraites, mais il admettait que l'homme n'en sortirait pas vivant. Comment pourrait-il donc l'accomplir? Le voyage dans le temps paraît impossible simplement parce que le corps que l'homme porte est soumis à son temps propre. Il en est pour ainsi dire la production. Si on voyage dans le temps, c'est en quittant le corps.

Et le fait est que Rudolf Steiner laisse entendre qu'après la mort, on remonte le temps, de sorte que Stephen Hawking a raison, sauf que le trou noir, c'est justement celui que traverse l'âme quand le corps lui est enlevé.

Et cela a un enseignement: on cherche dans les lointains, perceptibles seulement par des appareils fabuleux, les miracles, alors qu'ils sont à portée de main. En passant par un trou noir intérieur, l'âme voyage dans le temps, c'est ce qu'on peut se dire; à cet égard les pensées de Stephen Hawking apparaissent comme doublement illusoires.

Xavier de Maistre était plus plaisant, quand il affirmait avoir remonté le temps et avoir sauvé une Vestale mise sous terre pour la punir d'avoir fauté avec son cher amant, qui ne voulait rien faire d'autre que l'épouser. Maistre l'affirmait, sans le justifier; et qu'en avait-il besoin? Il avait montré, auparavant, que la pensée peut tout, qu'elle peut projeter l'esprit à travers le temps et l'espace sans être limitée. En un sens, il était plein de sagesse, et bien davantage que les auteurs qui éprouvent le besoin d'inventer une machine, ou un dispositif technique compliqué, pour faire voyager dans le temps leurs héros.

À quoi bon élaborer de tels récits? C'est judicieusement que saint Augustin rappelait que le passé en soi n'existait pas, qu'il n'était que le présent de la mémoire; s'il n'est qu'une catégorie de l'esprit, seul Xavier_de_Maistre.jpgl'esprit peut y voyager. Et s'il est une catégorie de l'esprit, l'esprit peut y voyager librement, il suffit qu'il le veuille.

Boèce reprenait la question qui a torturé bien des philosophes, même postérieurs: sa réponse montre que ces derniers n'ont guère fait l'effort de le lire, limités qu'ils étaient dans leurs études par les programmes officiels, qui depuis la Renaissance écartent Boèce – justement, peut-être, parce qu'il répond clairement à une question sur laquelle les philosophes patentés aiment à disserter sans fin. Cette question était celle-ci: comment concilier la liberté humaine avec la connaissance qu'a Dieu de l'avenir? Et sa réponse était simple: étant à la fois situé dans le passé, le présent et l'avenir, Dieu sait déjà la décision que l'homme librement prendra. Car l'esprit pur, le Saint Esprit n'est pas limité dans le temps: il regarde tout depuis l'éternité, et intervient dans le temps comme s'il plongeait la main dans une sphère ou une autre; ses anges vont dans le temps comme ils entrent dans les pièces d'un château - mystère des mystères. Du moins si leur rang est suffisamment élevé; car nous avons vu que les âmes humaines sans corps remontent le temps, ce qui signifie qu'il existe un rang d'anges qui les accompagnant effectuent le même chemin – ce sont, probablement, les anges gardiens.

Plus l'esprit humain s'élève, plus il se confond avec l'esprit pur: il se hisse progressivement – se confondant progressivement avec les rangs d'anges, selon les degrés de son élévation. Il y a donc bien un moment où il peut entrer dans l'époque où l'on tuait les Vestales pécheresses comme on entre dans la pièce d'une maison. Xavier de Maistre en faisait une plaisanterie, mais elle avait quelque chose de profondément inspiré. Et j'aurais aimé que, la prenant davantage au sérieux, il en fît une de ces nouvelles fantastiques dans lesquelles le voyageur temporel ouvre un livre antique où il est question de lui! Il aurait pu être décrit comme un dieu, un nouveau Pollux, un Mercure - ou un ange, selon l'époque du livre. Cela eût été fort beau, je pense.

La vérité est que le moment où on peut franchir les limites du temps comme on passe une porte est placé dans l'inconscience complète: l'esprit humain n'a pas d'élévation si pure et, ayant besoin des productions chimériques des temps pour y voir clair, pour s'y refléter, pour avoir une pensée dans le cerveau, il ne peut pas consciemment voyager dans le temps, comme le faisait Xavier de Maistre. Je ne sais si quelque initié, si quelque mage n'en est pas capable, ou si l'homme ne le pourra pas un jour, s'il s'élève spirituellement, si son âme s'ennoblit suffisamment pour cela. Mais l'état d'esprit joueur de Xavier de Maistre n'était certainement pas à la mesure d'un tel prodige, même si son innocence, sa feinte naïveté, sa spontanéité, son naturel en donnaient au lecteur le reflet.

Sans doute, c'était cette constatation objective qui poussait les auteurs de science-fiction à imaginer des engins, des machines pour voyager dans le temps, comme voulant s'aider d'un dispositif futuriste matérialisant les forces de l'esprit pur, l'amenant dans le présent terrestre. C'était symbolique. Le pressentiment de l'impossibilité dans laquelle se trouve la conscience actuelle de voyager dans le temps 34580071_622921474726337_7716500825685622784_n.jpgfaisait créer des machines à partir de l'illusion constituée par celles qui amoindrissent la durée d'un trajet dans l'air ou sous l'eau, par exemple.

Car le temps est un élément de ce type. De même que l'élément de l'eau peut être appréhendé et pénétré spirituellement par des initiations dont le baptême chrétien est une survivance – les anciens affirmant que son esprit pouvait amener au monde divin et représentant du coup le Christ sous la forme fréquente d'un poisson; de même, l'élément du temps peut être chevauché à la façon d'une machine vivante ayant emprisonné les forces angéliques placées par-delà le temps et l'espace.

Lovecraft s'exprimait de cette manière, à propos de ses Grands Anciens: leur art permettait de vaincre l'espace et le temps; ils avaient des sortes de machines qui faisaient voyager la conscience, et permettaient de s'arracher du corps: c'était donc des dispositifs qui eux-mêmes n'étaient pas physiques, puisqu'ils libéraient des lois physiques. Ils n'étaient pas matériels, puisqu'ils libéraient des propriétés de la matière. C'était son incroyable paradoxe, le sel de ses pensées subtiles, qui se voulaient à la fois réalistes et magiques, matérialistes et ésotériques.