23/04/2018

Saint Louis face à l'atroce Ornicalc

room.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le roi saint Louis alors qu'il venait d'être amené, les mains liées, devant une porte effrayante qui commençait à s'ouvrir.

De l'autre côté était une grande salle, avec des piliers. Le plafond en était si élevé qu'à peine saint Louis le voyait; il était perdu, à ses yeux, dans un nimbe lumineux créés par de gros cristaux sertis dans de larges piliers qui montaient vers ce nimbe avant d'y disparaître à leur tour. S'il n'avait pas vu, depuis l'extérieur, le toit de la forteresse (à des hauteurs certes vertigineuses) s'arrêter sous la voûté étoilée, et y faire, parce qu'il s'élançait en pointe, comme une plaie, le roi de France eût pu croire que les colonnes soutenaient la voûte même du ciel, et que la salle était à l'air libre. D'ailleurs, sur la gauche, assez loin, une arche s'ouvrait sur ce qui semblait être un jardin, aussi curieux que cela paraisse, surtout au vu de la terre dévastée qui s'étendait dehors, comme si la vie avait été arrachée du sol pour être placée dans la tour, et comme si le prince de ce lieu avait décidé, comme à Babylone, de créer une nouvelle terre en hauteur, par la force des bras et les mesures de l'intelligence.

Une foule de guerriers étincelants occupait la salle et, quand Louis entra, se sentant tout petit face à l'énormité du lieu, ils se tournèrent, se placèrent, lentement, en rangs serrés, comme obéissant à un ordre, tirèrent leurs épées, la mirent devant leur visage, et laissèrent, devant la porte d'entrée, une allée menant à Fantasy__039372_.jpgun endroit paraissant assez lointain, mais situé toujours dans cette salle. Louis n'eût jamais cru possible que la tour dans laquelle il était fût si large que tant de distance pût exister entre ses deux extrémités, et il se demanda par quelle magie il semblait que toute une cité eût été mise en son sommet.

Peu à peu, devant lui, les files de guerriers se rangeaient, et le chemin se créait. Louis vit que le sol était serti de trois lignes de pierres précieuses - bleues, violettes, jaunes -, menant aux marches d'un dais sur lequel se tenait un trône. Et sur ce trône était assis un géant, lui aussi en armure, dont la tête se perdait, comme les colonnes, dans le nimbe de lumière - et Louis sut qu'il était devant Ornicalc, et, sans qu'il sût pourquoi, il sentit ses membres involontairement trembler.

Etalacün le tira vers ce dais et ce trône, et ils s'avancèrent, les chevaliers francs et leurs gardes, entre les deux rangs d'hommes armés. Derrière eux, Louis distinguait des femmes, également armées, qu'il distinguait à la forme arrondie de leurs hanches et de leurs poitrines, puis, encore derrière, des hommes et des femmes qui n'étaient point armés, mais avaient un air orgueilleux et fier, et portaient de longues robes comme des mages. Enfin, tout à l'arrière, près du mur, sous des fenêtres cristallines laissant voir les étoiles et (à droite) fantasy-art.jpgla Lune, et qui étaient teintées comme si elles étaient des pierres précieuses énormes découpées en lamelles, Louis distingua des formes sombres, aux contours difficiles à définir, mais remuant de temps en temps, et disposant d'yeux rougeoyants; et des saillies ténébreuses se voyaient à leurs épaules, comme si des voiles noires étaient tendues dans l'air au-dessus d'eux. Il devina d'horribles monstres, malgré la distance due à l'immensité de la salle, et les noirceurs de ces êtres aussi se perdaient dans la clarté qui les surplombait. Une menace sourde s'élevait d'eux, et de tous les gens présents; mais curieusement, plus ils étaient éloignés, plus ils semblaient dangereux, haineux, menaçants, prêts à bondir et à déchirer les chevaliers francs en passant par dessus les files de guerriers et de mages apparemment anodins et bénins.

Pourtant, Louis, dans le regard des hommes et des femmes armés, ne voyait que froideur glacée, mépris profond, et ce regard de diamant ne respirait d'aucun amour: ils étaient à cet égard tous comme Etalacün, tout comme s'ils avaient eu l'âme vidée par leur chef, été transformés en machines vivantes, et leur éclat extérieur en devenait illusoire, et démoniaque. Louis comprit qu'il s'agissait d'êtres encore bons récemment, et qui, envoûtés par le fantôme de la gloire, cherchaient à asservir les hommes, de telle sorte qu'eux-mêmes knight_of_crows_by_jameszapata-d71qp5z.jpgse laissaient asservir par un autre, qui leur était un modèle éblouissant, et que leur esprit propre en était écrasé, qu'il en avait expulsé comme le jus d'un citron qu'on presse, et qu'il n'y avait plus, en eux, qu'une âme éblouie par les beautés du démon Ornicalc.

Ils cherchaient, désormais, à absorber les autres en eux-mêmes, afin d'acquérir l'illusion de la puissance. Mais, ce faisant, ils n'étaient que les outils de leur prince, seul homme à les diriger tous, et à conserver son esprit propre.

Et encore était-il en lui, peut-être, d'autres mystères, qui faisaient fuir aussi, de cette âme, l'esprit qui lui avait été donné à l'aube des temps. Dieu seul le sait. Louis était même trop loin pour distinguer ses yeux: il ne savait pas, après tout, s'il ne s'agissait pas d'une simple statue.

Il fut néanmoins démenti, quand il le vit bouger légèrement un pied, et une main, pour on ne sait quelle raison: ce géant était animé.

Le roi de France s'approchait toujours davantage, et bientôt, il put mesurer sa taille, car le contour de son crâne, faisant ombre vague dans la clarté descendant d'en haut, lui apparut. Et voici qu'il mesurait bien sept coudées, au bas mot, et que son regard brillait comme deux soleils en haut de sa personne, assombrissant les clartés des cristaux sur les piliers immenses, et représentant juste derrière l'ombre de sa tête hideuse.

Or, elle n'avait rien de rond, comme c'est le cas chez les hommes, mais elle était informe, et ressemblait à ce que serait la tête d'un arbre si, arraché à son sol, il se mettait à marcher sur ses branches, renversé. Et les racines, éparses et arbitraires dans leurs sens, longues ou courtes, lui servaient de cheveux, bougeant mollement comme si elles fussent faites de peau, et faisant entendre un vague sifflement, comme si elles fussent aussi des serpents. La vision en était effrayante, et le tremblement qui s'était emparé des membres de Louis et de ses compagnons, lorsqu'ils étaient entrés dans la salle, ne fit que s'accentuer, s'éveillant même alors qu'ils commençaient à se sentir plus calmes, rassurés par la monotonie de leur marche lente le long des files de guerriers étincelants, et que leur pas devenait plus ferme, sous leurs genoux mâles. À présent, ils le sentaient défaillir, comme ils l'avaient senti à leur entrée, mais plus fortement encore.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode fascinant, pour laisser, au suivant, le récit de la triste mort de Charles d'Anjou, frère du roi saint Louis de France.

18/02/2018

Saint Louis et l'orgueil du chevalier-fée

louis.jpgDans le dernier épisode de cette geste du roi saint Louis au pays des fées, nous avons laissé le chevalier immortel qui l'avait fait prisonnier, Etalacün, alors qu'il était en plein doute, et qu'il se demandait si, un jour, les mortels valeureux ne deviendraient pas eux aussi des immortels, doués de superpouvoirs. Or, ses pensées tournoyantes se poursuivirent.

Non, non, cela ne serait que vain feu de paille, illusion grossière, forgerie stérile de l'art humain, machinerie destinée à tomber dans les rets de Mardon! Il fallait, à coup sûr, empêcher cette horrible évolution. Peu importait la grandeur apparente de Louis, son éclat intérieur qui rendait, à ses propres yeux, son corps transparent, et le crucifix qui, à sa poitrine, brillait comme une étoile! Peu importait l'air de bonté répandu sur son visage, ou le courage dont il avait fait preuve: jusqu'à sa naïveté et son incapacité à reconnaître la véritable nature de ses amis, étaient un danger mortel pour les elfes et la création. Peu importe, pensa-t-il distinctement, la voyance qui le rend similaire aux anges, il doit être livré à Ornicalc, et l'illusion qu'il représente, supprimée de la mémoire des peuples!

Il valait mieux que les génies, eux, devinssent tels que des dieux sages et justes! et puissants comme les êtres célestes, comme les entités stellaires, grâce à l'énergie qu'ils tireraient des mortels, et qu'ils voyaient résider en eux de façon errante, incomprise par eux - trop fous pour voir ce qu'ils devaient en faire. En réduisant ces hommes à la servitude, en se nourrissant d'eux tels des vampires, en faisant d'eux un bétail comparable à ceux qu'ils avaient - composés de moutons, de vaches, de chèvres -, n'assureraient-ils pas à la Terre, et à l'homme mortel même, le bonheur, la lumière, la gloire?

Ils agiraient contre la volonté consciente des êtres humains, certes; mais conformément au bien qu'ils ne voyaient pas! Et eux-mêmes deviendraient les nouveaux astres du monde, transformés par Ornicalc et sa science divine, son savoir illimité! La Terre à son tour deviendrait un soleil, éclairant les espaces de sa force 25151895_1915322108508373_7113410459229750921_n.jpginconnue. Et ses maîtres les génies seraient enfin les frères des dieux qu'ils méritent d'être - si ce n'est leurs rivaux! Ils seraient respectés à leur mesure, ayant su faire fructifier leurs dons.

Oui, comment avait-il pu en douter? C'est bien ce qu'il fallait.

Et, face à toutes ces pensées qui se tenaient devant lui comme des cercles de feu, et pendant que le groupe constitué par ses hommes et leurs prises continuait à monter, à s'élever dans les hauteurs, Etalacün se grisa de la vision dans laquelle lui-même, assis sur un trône d'or, conduisait sagement les peuples et transformait la Terre. Il se voyait couronné et maniant le sceptre et la foudre, et voici qu'il éteignit ses scrupules, qu'il fit taire la voix de sa conscience et qu'il redevint orgueilleux et méprisant – voire qu'il le fut plus encore qu'auparavant, la violence de sa haine se nourrissant de ses doutes anéantis.

Regardant Louis d'un œil cruel, il lui annonça: Attends-toi à voir ce que tu n'as jamais vu, et ce que tu ne verras jamais plus, la vraie grandeur terrestre, la façon dont on peut sur Terre être un dieu!

Saint Louis sursauta, et le regarda, étonné de cette intervention impromptue, et ne sachant à quoi la devoir. Etalacün avait parlé comme en crachant, et il frémit en percevant le mépris 1280_astral_castle_abstract_wallpaper.jpgqui s'en exhalait comme un vent, s'attendant désormais au pire, et prévoyant une vision atroce.

La cabine d'air cristallisé empruntée par les douze hommes s'arrêta brusquement, et saint Louis vit disparaître d'un coup les démons qui l'avaient soulevée. Et voici! devant lui était un couloir lisse et pur, aux murs ne montrant nulle jointure, et d'une couleur jaune sombre, comme s'ils fussent de métal; mais ils étaient tièdes, et Louis n'eût su dire en quelle matière ils avaient été bâtis. Des diamants brillants étaient au plafond, diffusant une clarté qui éclairait leur chemin.

Viens! dit Etalacün âprement; et il tira sur la chaîne que liait au cou de Louis un collier de fer. Les autres firent de même avec les compagnons du roi, et ils avancèrent, ne pouvant faire autrement.

Au bout de l'allée, Louis vit deux gardes, assez semblables à ceux de la porte d'en bas, mais plus fins, plus élancés et leurs armures étincelaient davantage, avaient plus d'or, et de pierres précieuses: ils étaient sans doute d'un rang plus haut, quoique ceux d'en bas fussent déjà fiers et nobles, et leurs lances reluisaient à la clarté des diamants du plafond. Elles étaient, pensa Louis, comme des rayons de lumière cristallisés.

Derrière eux se trouvait une porte à deux battants, que décoraient de singuliers bas-reliefs, contenant des formes qui firent se dresser le poil sur la nuque du roi de France, car il s'agissait d'hommes en armure qui avaient des traits animaux, mais, tels qu'ils étaient clairement représentés, étaient couronnés ou jetaient la foudre; et il se demandait quels êtres était-ce là, et auxquels peut-être le seigneur du lieu vouait un culte.

Ce qui l'étonna le plus était de voir qu'ils maniaient visiblement des astres, comme s'ils les créaient, ou comme s'ils les prenaient dans leurs mains pour s'en servir comme de balles à jouer ou de traits à jeter - il 4932c66bbf3f7fcfd40eeab6df8cd31f.jpgn'eût su dire. Étaient-ils des êtres cosmiques? Leur visage était effrayant, et tel avait un mufle de sanglier, tel des yeux de chat, tel une bouche dont jaillissaient des serpents, tel des mains se prolongeant en tentacules; car leurs formes étaient très distinctes, rehaussées qu'elles étaient de pierres précieuses, d'or et d'argent, de cristaux lumineux. Louis était surpris de cet art si dextre qu'il sculptait les êtres comme si on les avait juste solidifiés contre la porte. Tremblant malgré lui, il se signa. Au loin, crut-il entendre, un tonnerre gronda. Il s'interrogeait durement sur l'entité qu'il verrait apparaître derrière ces portes qui, sous ses yeux, commencèrent à s'ouvrir.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, peignant le hideux tableau qui se déroula alors sous les yeux de Louis!

11/12/2017

Saint Louis et les doutes du chevalier traître

devil.jpgDans le dernier épisode de cette série pleine de courtoisie, nous avons laissé le roi saint Louis alors que, menant toujours sa croisade dans le royaume de féerie, mais fait prisonnier par des chevaliers mauvais, il était emmené dans une sorte d'ascenseur magique, et que le chef des chevaliers traîtres se demandait s'il avait eu raison de s'opposer à son cousin Solcum, et de prendre le parti d'Ornicalc contre lui, et les hommes mortels qu'il aimait.

Etalacün soupira. Il pensa à ce qu'il avait fait depuis, et qui lui avait donné de la douleur. Mais il avait agi selon le droit, parce qu'il avait agi selon la vérité. Non, il ne fallait pas laisser le monde aux hommes mortels; n'avaient-ils pas été punis, à l'aube des temps? Leur infériorité ne venait-elle pas de leur folie ou, pour mieux dire, de leur ineptie? Ils s'étaient mêlés à l'illusion terrestre, et même ils l'avaient créée, suscitée en se noircissant l'être. Tombant sous la coupe de l'absolu Malin, ils étaient pareils à des pantins, entre ses mains, et ils renforçaient sa puissance sans même s'en rendre compte, déments qu'ils étaient. Leurs pensées vides les rendaient dangereux pour l'univers, et, pour confiner ce péril, il fallait les asservir, les réduire en esclavage, jusque pour leur propre bien.

Qui était leur prétendu sauveur, l'être qui assurait leur donner une dignité égale à celle des anges? Il n'était rien d'autre qu'un leurre, et, contrairement à Solcum, lui, Etalacün, ne l'avait pas vu descendre de l'orbe solaire, lorsqu'il était venu sur terre pour arracher les mortels à leur nuit. Il avait bien vu, certes, quelques hommes rusés, initiés à quelques mystères, à demi des génies, fils d'êtres angéliques peut-être, ce qu'on Mage_Angel_by_capprotti.jpgpourrait nommer des prophètes, des hommes tendant à être les égaux des elfes, du peuple d'Ëtön même, mais des dieux s'incarnant dans un homme et ouvrant aux autres la voie du ciel, non pas. Aucune étoile venue des hauteurs les plus pures ne s'était glissée sous la forme d'une colombe de feu dans le cœur d'un homme, non! De quel Saint-Esprit parlait-on? Il ne s'agissait que d'une magie ayant fait intervenir des génies comme lui était, comme Solcum était, quoiqu'il ne sût pas qui avait participé à cette étrange entreprise. Pour autant, devait-il croire à quelque esprit solaire? Non: jamais il ne se serait abaissé jusqu'à un corps d'homme mortel, de cela, il était persuadé. Pénétrer cette noirceur répugnerait forcément aux êtres divins; ils ne le pouvaient pas, dût leur amour être infini. Rien que de s'approcher des mortels suscitait en Etalacün une répulsion effroyable. Que devait ressentir un être demeurant au-delà des étoiles? La pensée en était insupportable à cet immortel de la Terre.

Pourtant elle revint en lui, lorsqu'il se souvint que ce roi parmi les mortels, ce Louis descendant des rois francs, issu d'une lignée qu'on disait bénie après être sortie d'un homme-serpent de la mer: ce génie du royaume de Siliurn s'était uni à une mortelle qui errait sur la plage d'un pays du nord, et avait engendré en 18765639_424731464573218_9050081326423753289_n.jpgelle l'ancêtre des rois de France; il connaissait cette histoire. Sur les traits de Louis, l'origine noble se distinguait encore. En un sens, lui, Etalacün, était un lointain cousin de ce roi de France. Et il le regardait, et reconnaissait en lui la marque de son ancêtre immortel, du peuple de Siliurn, allié à plus d'un titre à celui d'Ëtön. Il soupira. Le nom de Louis signifiait illustre au combat, dans la langue de ses pères, et il avait au cou le signe luisant du Crucifié, du dieu qu'on disait être mort pour les hommes. La lumière de ce signe était-elle ce qui donnait à Louis le pouvoir de distinguer, par delà l'ombre illusoire de la chair, le monde des esprits subtils? Certes, pour un simple mortel, il avait des pouvoirs exceptionnels. Or, il n'était pas un homme caché, obscur, mais le roi d'un noble peuple, et son palais était dans une des cités les plus puissantes de la Terre périssable.

Etalacün commença à souffrir de ses pensées contradictoires, de ses doutes, de ses incertitudes. Les ténèbres grandissaient dans son âme. Se pouvait-il que Louis annonçât réellement une ère nouvelle, comme le disaient Solcum et Ëton? Mais lui aussi, Etalacün, avait vu l'avenir, et la corruption étouffer les rares germes de splendeur chez l'être humain, ce par quoi il touchait aux anges, et était cousin des elfes! Comment aurait-il pu se tromper? La vision avait été claire. Ô quel tourment!

Se pouvait-il que ces graines lumineuses de vraie grandeur demeurassent si enfouies dans le sol, qu'elles eussent échappé à sa clairvoyance, mais fussent prêtes à resurgir avec d'autant plus d'éclat, dans un avenir lointain, hors de sa portée? D'où Solcum tirait ses certitudes? Au grand jamais il n'avait eu plus de capacité que lui. Les signes des astres, les paroles des anges étaient-ils fiables? Car il prétendait qu'ils allaient dans ce sens; mais il fallait s'appuyer sur une vision qu'on avait eue soi-même, puisque, jusque dans le ciel, les êtres pouvaient être trompeurs, et appartenir subrepticement à l'absolu malin, être les alliés de Mardon! _1404934787.jpgD'eux, Etalacün le pensait, le puissant Ornicalc les sauverait: il faisait poids, et bouclier.

Il reconnaissait que, au bout des siècles, sa vision se heurtait à un mur noir, et que le sort des mortels lui était en partie caché, qu'il existait chez eux quelque chose dont la destinée lui était inconnue. Quels mystères lui dissimulait cet abîme? Il n'osait y songer: il n'y voyait que péril, tromperie, illusion, mort.

Dans les nuées sombres des temps ultimes, il avait, certes, aperçu des étoiles qui inexplicablement se mouvaient, sans ordre et follement. Étaient-elles des restes du soleil recueilli par saint Louis sur son trône d'or, et qui un jour prendraient vie? Étaient-elles la confrérie des chevaliers errants dont Louis et ses compagnons étaient les membres secrets, les représentants dans ce siècle, et qui se poursuivrait sur Terre sans jamais disparaître, même sous l'épaisse nuée des temps? Deviendraient-ils des mortels semblables aux génies, et des justiciers dans l'ombre, flamboyant ainsi que des éclairs soudains? Acquerraient-ils des pouvoirs fabuleux, lançant des flèches de feu depuis leurs mains, leurs yeux, et maniant des épées de lumière pour affronter les démons? La perspective s'en éclairait, en lui. Et il tremblait de s'être trompé, en combattant Louis et ses chevaliers.

Mais il est temps, ô digne lecteur, de laisser là ces réflexions vertigineuses. Nous verrons la prochaine fois comment, à leur issue, Etalacün choisit une fois de plus le mauvais camp, celui du mensonge et de l'orgueil.