03/09/2021

Le gouffre amer de Bugarach

000000000.jpgLes fantasmagories relatives au pic de Bugarach, en Occitanie, assurent qu'il y a, sous cette montagne massive, de bienveillants extraterrestres qui vont sauver des cataclysmes futurs ceux qui croient en eux, et habitent dans les alentours. Un certain Jean de Rignies, ami de Jimmy Guieu, affirmait qu'un dôme de protection était au-dessus de cette montagne (protectrice même dans les vieux contes des bergers).

Mais cette aimable bienveillance d'une part semble bien naïve, d'autre part me paraît manquer de ressort dramatique. Je me souviens de H. P. Lovecraft et de ses extraterrestres abominables et trompeurs – et il me paraît plus réaliste.

J'ai ailleurs signalé que des extraterrestres qui sauveraient des gens simplement parce qu'ils habitent à proximité et croient en eux seraient bien ineptes, et moralement défaillants: leur égoïsme serait patent, puisque, s'ils s'intéressaient surtout à ceux qui croient en eux, ils seraient comme les dieux antiques qui se nourrissaient des offrandes humaines, et ne s'occupaient guère de morale. C'est à cause de cela que les chrétiens les ont assimilés aux démons – et il est évident qu'ils entretiennent un rapport étroit avec les Grands Anciens de Lovecraft. L'originalité de celui-ci est que, tout dans l'esprit tragique d'un Sénèque, il ne croyait pas aux dieux justes et bons – totalement détachés de leurs intérêts personnels, vivant dans le ciel au-delà de toute matière terrestre – auxquels croyait encore un Platon, ou un Cicéron. Ceux-là ressemblaient davantage aux saints anges du christianisme, qui n'aimaient pas tant les offrandes matérielles que les 000000000000.jpegimmolations intimes. François de Sales allait jusqu'à dire que Dieu avait pu favoriser, à cause de cela, à cause de son amour pour la Vertu, des païens qui n'avaient jamais entendu parler de lui, mais aimaient le bien pour lui-même.

Mais ces extraterrestres non détachés de la matière terrestre (puisque liés à Bugarach) sont forcément plus proches des démons que des anges, à leur tour. En tout cas de l'imaginer a un ressort dramatique bien plus grand. Les mensonges et les illusions que ces monstres entretiennent créent d'emblée un récit.

On peut ainsi concevoir que les extraterrestres installés sous le Bugarach l'ont jadis construit pour s'en servir comme d'une base – et qu'à cette époque, mus par de bonnes intentions, ils ont pu, sans doute, protéger les hommes qui venaient les voir – leur ont même enseigné l'art de bâtir des maisons, de cultiver les champs, de fabriquer du fromage voire d'élaborer de justes lois, comme les nymphes de la mythologie antique. Mais ensuite, peut-être, ils ont créé une race de monstres hybrides, pour les servir, et il ne reste plus que ceux-là, dans les profondeurs du Bugarach!

C'est pourquoi on peut désormais les assimiler aux démons: leur forme est héritée d'extraterrestres semblables aux anges, mais chez eux elle est déformée et vile – ils ne sont d'eux que des copies, 00000000000.jpgdes singeries, des automates doués d'un semblant fallacieux de vie propre, à la manière dont chez Tolkien les méchants Orcs n'étaient que les parodies des justes Elfes! Et ces monstres méprisent les hommes, et cherchent à se nourrir d'eux. Le culte qu'on leur voue est à cet égard pervers, puisqu'il a pour visée cette nourriture, ou cet envoûtement: car ils se nourrissent directement des âmes, de leurs illusions et de leurs peurs. Ces sentiments créent en effet des protubérances dont ces démons peuvent se nourrir, qu'ils peuvent comme cueillir et dévorer. Ils les aiment beaucoup.

On dit qu'ils sont grisâtres avec sur eux des couleurs affadies, salies, ternies. Car les premiers extraterrestres étaient colorés et splendides, mais eux, je l'ai dit, sont dégénérés. Et voici, ils préparent leur sortie au jour, l'invasion de la Terre!

Il est à Couiza, non loin de Bugarach, un Collège, où se rendent ses enfants. Y enseignant le français j'ai proposé aux élèves d'écrire un récit qui plaçait dessous des monstres qui, n'ayant plus rien à manger depuis que leurs anciens maîtres, angéliques, étaient morts ou partis, tâchaient, d'abord, de voler des bêtes aux bergers, ensuite d'enlever des êtres humains, pour les manger. Je leur proposais d'être les héros qui, tels Ulysse ou Bilbo, venaient à bout de ces effrayantes créatures tentaculaires.

Cela a bien marché, l'idée leur a plu. Si les extraterrestres avaient été bienveillants, cela aurait simplement sans intérêt. On serait resté dans la mièvrerie des illusions sans évolution narrative possible, et cela n'aurait été vrai que pour ceux qui voulaient bien y croire, aucun temps précis ne pouvant l'accueillir. Le déroulement du temps, de fait, fait intervenir des polarités morales, et si tout est joli, rien ne prend corps. Loi relevant de la science de l'esprit, pour ainsi dire. Les matérialistes ne pourront pas la comprendre, ni les spiritualistes qui ne plongent pas, dans l'Esprit, de pensée claire.

Un élève m'a demandé pourquoi les monstres vivaient généralement dans des grottes; j'ai répondu: l'abîme est sombre, froid et sans vie, et les entités qui y vivent nous paraissent hostiles, à nous qui sommes chauds et vivants et marchant dans la lumière. À juste titre. Ce sont les êtres ahrimaniens de Rudolf Steiner. Autrefois les extraterrestres vivaient sur la surface avec les êtres humains, et ce sont eux qui ont donné naissance aux légendes sur les nymphes, les fées et les elfes, les 000000000000.jpganges vivant sur Terre! Mais ils sont partis et il ne reste d'eux que leurs contre-images, démons monstrueux des profondeurs.

Le collège de Couiza s'appelle du nom du maire qui l'a fondé, et qui avait pour prénom Jean-Baptiste. Trait significatif. La ville est sous la protection de saint Jean Baptiste. L'église lui est dédiée et, au carrefour principal – au croisement des routes de Limoux et de de Rennes-les-Bains –, on peut observer, dans la niche d'une maison, une statue du glorieux précurseur de Jésus. C'est important, car il était très apprécié des bergers: il l'avait été lui-même – et autrefois cette terre prétendue cathare était surtout une terre de bergers. Par lui ils avaient une sûre protection contre les démons du Bugarach – et d'autres goules ricaneuses qui les tourmentaient, sur les plateaux.

On sait néanmoins que le culte de saint Jean-Baptiste est en peine, qu'on le vénère moins qu'autrefois. Sa puissance d'homme transfiguré et placé au Ciel suffisait, alors – et d'en haut – des étoiles – il protégeait, rayonnant, les gens! Ce n'est, hélas, plus le cas. Les monstres ressortent, maintenant que ses rayons ne les maintiennent plus dans les grottes – à leur peau en effet ils étaient autant de flèches acérées, pouvant à coup sûr les percer en mille endroits, et leur provoquer des souffrances intolérables! Les hommes se détournant de saint Jean-Baptiste, ils n'exhalent plus le souffle clair qui permettait d'accueillir ses rayons, et les diffuser autour d'eux. Dans les vides obscurs ainsi créées, les monstres peu à peu reviennent, mettant en danger l'humanité, la civilisation. Et qui pourra les repousser, et les faire rentrer dans leur tanière, cela fera l'objet d'un autre billet.

18/06/2021

La Chanson de la croisade albigeoise: lyrisme et Parage

000000000000.jpegIl y a trente ans, étudiant en littérature à Montpellier, j'ai entrepris de lire La Chanson de la croisade albigeoise, le plus grand texte médiéval qui ait été composé en occitan. Pour lire en entier ce poème épique, mal traduit dans mon édition bilingue, j'ai attendu longtemps. Puis, stimulé par mon retour en Occitanie, je l'ai fini, enfin.

Il raconte, sous la plume de deux auteurs successifs, la croisade lancée contre les cathares par le pape Alexandre III et accomplie essentiellement par les Français, bien distincts dans le texte des Languedociens, sujets du comte de Toulouse. Le premier des deux auteurs est hostile aux hérétiques, le second l'est aux croisés – et admire infiniment la dynastie des comtes de Toulouse, des comtes de Foix et toute la noblesse occitane, et c'est lui qui a écrit l'essentiel du texte.

Ne pensez pas qu'il soit favorable aux cathares: il se contente de nier que la noblesse occitane ait été le moins du monde hérétique, prenant soin de rappeler qu'elle a continuellement mis son cœur en Jésus-Christ et en la sainte vierge Marie sa mère.

Je ne suis néanmoins pas sûr que la défense des cathares ait été autre. Ce n'est pas si clair. Car cet auteur à son tour rejette le clergé romain, le disant honni de Dieu, c'est à dire du Christ. Et il le dit aussi des Français, notamment de Simon de Montfort, le célèbre croisé qui a remporté tant de batailles. Comme il échoue sous les murs de Toulouse, l'auteur prend un malin plaisir à montrer qu'il se plaint d'être désavoué par la divinité. Il se complaît également à décrire sa tête brisée en mille morceaux, quand il a reçu la pierre fatale qui le tue.

S'il fait reconnaître par le comte de Toulouse qu'il est bien le vassal du roi de France, il ne lui donne pas moins raison de s'opposer à lui, qui a si mal agi à son égard. À la fin, le fils du Roi (appelé aussi Roi) arrive, et sa puissance semble incommensurable: on devine que les Toulousains ne s'en sortiront pas. Il n'est pourtant pas du bon côté, assure l'auteur, qui fait surtout du fils du comte de Toulouse un être lumineux, angélique – l'appelant étoile sur la cime, éclat vivant du ciel, ce genre de 0000000.jpgchoses: il a des expressions fleuries, qui rappellent à quel point la poésie occitane était raffinée, quand la française était plus simple.

Trop raffinée? Le fait est que le style est pur, d'un rythme incroyable, plein de figures élégantes, mais que le récit peine à avancer, notamment parce qu'il ne se concentre pas sur des héros distincts, dont on puisse retracer les actions à leur début, à leur milieu, à leur fin. Il s'y essaie avec le fils du comte de Toulouse, mais il n'arrive que tardivement dans l'histoire, surtout occupée par le méchant Simon de Montfort. Quand celui-ci meurt, toute la ville saute de joie, cela n'a rien de tragique. Pour autant, la ville n'est en rien sauvée, ses ennuis recommencent vite. C'est sans fin.

On disait au Moyen-Âge que la France du sud était douée pour le lyrisme, que la France du nord l'était pour les récits guerriers. La Chanson de la croisade albigeoise tend à le confirmer. C'est avec passion et talent que son principal auteur fait l'éloge de ce qu'il nomme le Parage – la communauté aristocratique occitane –, avec ses belles vertus d'honneur, de courtoisie, de dignité, de fraternité. 

Pour ces belles qualités il utilise d'autres mots, typiquement médiévaux, en plaçant à leur début des majuscules, pour indiquer qu'il s'agit de forces spirituelles. Face à elles, on voit surtout se déployer l'Orgueil, chez les Français et les prélats romains. Le bien, le mal. Mais il assure, ou fait assurer par ses personnages que Jésus-Christ va donner la victoire aux bons, et nous savons que l'histoire lui a donné tort, et qu'elle a suivi l'ordre féodal, le système vassalique, puisque finalement le comte de Toulouse s'est soumis au roi 000000000.jpgde France son suzerain – tout comme le comte de Foix, le magnifique Roger-Bernard, dont l'auteur fait constamment l'éloge. Donc, le discours est beau, mais apparaît comme illusoire, relevant plus du rêve que du réel – comme souvent chez les troubadours, lorsqu'ils célèbrent leurs dames, peut-être aussi chez les cathares, lorsqu'ils s'imaginent qu'ils vont être rapidement accueillis au Ciel.

C'est émouvant, et en même temps effrayant, car on voudrait que les bons gagnent, comme dans les chansons de geste françaises. Celles-ci sont moins raffinées et lyriques, mais peut-être meilleures, plus convaincantes, mieux composées, plus réalistes.

Ce n'est pas que La Chanson de la croisade albigeoise manque de réalisme, en un sens. Elle décrit avec un luxe incroyable de détails les combats touffus et sanglants auxquels participent non seulement les chevaliers mais aussi le peuple de Toulouse, profondément glorifié. L'absence de réalisme est dans le discours lyrique qui s'ajoute aux faits. Les chansons de geste 00000000.jpgd'inspiration carolingienne sont moins réalistes dans les faits, plus fabuleuses; elles se centrent davantage sur les héros. Leur style en revanche est plus simple, les idées semblent correspondre mieux aux actions évoquées, qui en deviennent plus claires, et mieux ordonnées dans la trame d'ensemble.

Le chant du Parage est beau, magnifique, comme aussi l'est l'image d'un peuple uni à ses seigneurs, et l'action des croisés semble réellement mauvaise, vile, atroce. C'est romantique. Sans doute, l'Occitanie ne s'est jamais vraiment remise de ce choc: le réalisme du droit et des armes l'a emporté sur le rêve des Dames et du Parage. La France a gagné, la loi a gagné, dans un monde toujours marqué par la puissance romaine – pragmatique, physique, matérielle. En même temps ce n'est pas ce que raconte la Chanson, qui persiste à cet égard dans une certaine illusion, une mécompréhension des lois du monde. Elle se place dans une sphère où la tragédie devrait prévaloir, et elle maintient son air épique.

C'est un beau texte, mais qui plonge forcément dans des abîmes de méditation sur le secret des siècles qui s'écoulent, et qui peut donner le sentiment que la poésie et l'histoire s'opposent, que Dieu ne protège pas les justes, et que le pouvoir s'impose sans raison. Et, de fait, les personnages peuvent bien se réclamer des Saints du Ciel et des Anges, l'auteur ne prend pas le risque de les faire intervenir dans les événements. Dans les chansons de geste carolingiennes, ils le faisaient. Ici, on reste dans l'attente.

02/06/2021

Jaufré ou l'épopée aragonaise

00000000000.jpgInstallé dans le Languedoc, j'ai lu le poème narratif du treizième siècle Jaufré, que je possédais depuis trente ans. Écrit dans la foulée de Chrétien de Troyes, il promettait beaucoup. Je m'imaginais que la chaleur propre à la langue occitane baignait suffisamment le merveilleux breton pour le rendre vif, imagé, saisissant comme le merveilleux asiatique – celui des récits bouddhistes par exemple, ou arabes. On n'en est peut-être pas là, mais c'est un récit remarquable, qui, sans les égaler, apporte beaucoup à ceux de Chrétien de Troyes.

Sans doute, la mythologie bretonne n'est pas ressentie avec la même force. L'auteur de Jaufré tend à en sortir, s'il prétend bien la restituer.

Ce n'est pas qu'il manque de science, en la matière: il a une réflexion judicieuse sur les géants, les démons manifestés, les fées, et elle est conforme à ce que nous savons de ces êtres, et à ce que les auteurs importants de l'époque en disaient. Mais il ne s'insère pas tellement dans l'atmosphère celtique, et il lui manque sa particularité principale, sa façon de créer des images mystérieuses, frappantes mais inexpliquées, telles qu'on les voit chez les Irlandais, et encore chez Chrétien de Troyes, ainsi que l'épisode connu du Graal, dans Perceval, le montre.

Cette difficile insertion dans l'intériorité bretonne est attestée par l'étrangeté des noms. Ils sont volontiers germanisés. Le héros est pris du personnage breton de Girflet, fils d'une divinité galloise selon les commentateurs; il a, dans la 0000000000.jpgtradition arthurienne, une grande importance, mais reste mystérieux. L'auteur du roman en occitan a pu vouloir raconter sa belle histoire, mais il a commencé par lui donner un nom ordinaire dans la Gaule et l'Espagne gouvernées par des Germains, Jaufré venant de l'allemand Gottfried, qui veut dire Paix de Dieu. Et il peut y avoir là l'explication de ce choix, car il ramène la paix en pourfendant le mal, les géants maléfiques, et en rétablissant la justice jusque dans le pays des fées – ainsi que j'ai tenté de le faire faire à saint Louis, dans la série sur blog que je publie ici-même. Le récit se termine par un beau mariage, et par une paix répandue partout, l'alliance entre Jaufré et le roi Arthur, les dons de la fée de Gibel que Jaufré a sauvée d'un monstre affreux.

Il faut noter que Jaufré est aussi le nom de Geoffroy de Monmouth, qui a révélé les histoires du roi Arthur à l'Occident, en les écrivant en latin. Et il est certainement présent, d'une manière souriante, dans le récit, sous les traits de l'archevêque de Galles, constamment dans l'entourage du roi Arthur. Car Geoffroy était un évêque gallois.

Mais l'auteur de Jaufré savait forcément que le seul endroit où les Bretons avaient conservé un royaume était le Pays de Galles. Il était savant. 

Autre raison de choisir ce nom: c'était celui de l'ancêtre supposé du roi d'Aragon, d'origine probablement germanique, et placé au pied des Pyrénées par Charlemagne. Il était mythique. Et le fait est que ce poème narratif est 00000000.jpgdédié au roi d'Aragon, qui siégeait à Barcelone. S'il est en occitan, c'est qu'alors c'était la langue utilisée même à la cour d'Aragon, en littérature. De telle sorte que l'auteur de Jaufré est probablement catalan, à moins qu'il ne soit originaire des régions du Languedoc qui dépendaient du roi d'Aragon – notamment le sud du département actuel de l'Aude, près des montagnes (où j'habite).

Donc notre poète a voulu lier le roi d'Aragon à la mythologie bretonne. On se serait attendu à une chanson de geste, puisque les chansons de geste sont relatives à Charlemagne, sorte d'écho historique du roi Arthur – comme ses douze pairs sont celui des chevaliers de la Table Ronde. D'ailleurs, curieusement, à la cour d'Arthur, selon notre texte, on ne chante pas des lais, comme chez Chrétien de Troyes et les auteurs bretons, mais des chansons de geste, justement. Contradiction, encore. La raison en est probablement que, originellement simple comte, le roi d'Aragon cherchait à s'affranchir de la tutelle des Francs, et donc à s'inventer une origine plus profonde, plus diffuse, plus subtile. Il descendait de cette divinité galloise!

Autre curiosité, la fée de Gibel, qui consacre Jaufre comme bienfaiteur du monde spirituel, tient son nom d'un mot arabe: djebel, qui signifie montagne. La montagne enchantée des Pyrénées, peut-être! Le merveilleux arthurien devient 000.pngici arabe, comme on pouvait, effectivement, s'y attendre dans cette région jadis occupée par les Arabes, et imprégnée de leur merveilleux abondant.

De fait, cette fée vit sous une fontaine, où elle entraîne Jaufré pour qu'il y vainque un être hideux, qui fait peur à tous les chevaliers de ce royaume enchanté. Ce qu'il fait avec des armes assez humaines, toutefois. Et puis ensuite elle lui offre des cadeaux magiques, lui fait des dons qui rappellent ceux des génies des Mille et une Nuits.

Or, le lien entre le roi d'Aragon et la culture arabe est à peu près certain. Mais bien sûr, il est probable que la mythologie arabe n'était pas tellement différente de la mythologie celtique: il y avait les fées, les monstres, les mauvais génies, toujours.

L'auteur de Jaufré est du reste très doué, pour introduire le merveilleux: il le fait avec beaucoup de naturel. C'est beau, apaisant, émouvant. Comme l'est l'amour courtois, ici sublimé et consacré par un mariage.

Il reste possible que l'ensemble manque d'intensité, Jaufré souffrant peu, tout lui réussissant aisément, de façon flatteuse pour le seigneur qui était censé en descendre. I00000000.jpgl s'agit en un sens d'un éloge élégant de onze mille vers, avec un fond coloré et chatoyant.

Il n'en demeure pas moins que Jaufré est consacré chevalier bienfaisant du monde d'en haut et du monde d'en bas, maître de la terre de son épouse et ami des êtres élémentaires qui lui rendent hommage, comme on le trouve aussi dans les épopées asiatiques sur les rois. C'est un thème universel. Un bon seigneur reçoit forcément l'hommage des fées du pays qu'il dirige – des anges terrestres. C'est sa dimension mystique traditionnelle. Pour la consécration des anges célestes, on la réservait, sans doute, au roi de France. Elle était moins poétique. Mais plus forte.