31/01/2020

Philippe Marlin et les extraterrestres

philippe.jpgL'éditeur Philippe Marlin, patron de la maison l'Œil du Sphinx, a récemment sorti un livre d'entretiens avec le conteur et écrivain Claude Arz, qui l'a interrogé sur sa vie. Il est intitulé: Philippe Marlin, un enfant de Planète. (Planète est la défunte revue dirigée principalement par Jacques Bergier et mêlant science-fiction et ésotérisme: Philippe Marlin, en la lisant, a eu une révélation.)

Le livre est passionnant, et éclaire beaucoup sur les mystères de Rennes-le-Château – dont l'auteur est un spécialiste, et dont j'ai souvent entendu parler (même avant d'habiter tout près).

Il parle aussi du mont Bugarach et de ses mystères – et de ceux qui y ont attendu les extraterrestres en 2012, la fin du monde, selon les Mayas. Il faudra que j'aille à mon tour le visiter, je pense! Les légendes locales parlent d'un dragon, caché ou enterré sous sa masse...

Dans cette petite partie du monde, Philippe Marlin a lui-même vu un objet non identifié dans le ciel. C'était un soir à Lavelanet – ville que je connais, l'ayant brièvement traversée pour me rendre à un festival de contes. Autrefois, elle était très active dans le textile. Ce n'est plus tout à fait la même chose.

Philippe Marlin a alors aperçu, avec d'autres, un objet plus noir que le reste du ciel, qui ensuite a disparu. Pour moi, je l'avoue, je n'ai rien vu de fantastique à Lavelanet, quand j'y suis passé. Je crois d'ailleurs n'avoir jamais rien vu de fantastique dans ma vie, et ce qui m'a le plus impressionné, dans cette petite partie du monde dont je parle, c'est le faon que j'ai vu mourir après qu'une faux mécanique lui eut coupé les pattes...

Il y a des miracles. Le doigt de Dieu, comme disait Amiel, est souvent sensible, dans l'existence. Mais je n'ai jamais pu voir rien de spectaculaire, et dont en même temps l'existence pose question. Je ne suis pas chanceux, peut-être. Ou pas élu.

maxresdefault.jpgPhilippe Marlin se passionne depuis des décennies pour les mystères du monde, et il a écrit au moins un livre sur l'énigme de Rennes-le-Château, l'abbé Saunière et la lignée mérovingienne remontant à Jésus. J'ai été initié à cela par le poète genevois Charles P. Marie, mais comme il n'y avait dans cette histoire ni extraterrestres, ni anges, ni elfes, je suis demeuré perplexe.

J'aime bien les extraterrestres, car pour moi ils matérialisent les anges. Ils sont représentés comme des cosmonautes par projection, par vénération spontanée des gens qui conduisent des machines avec des casques.

Beaucoup d'amis de Philippe Marlin ont tenté de démontrer leur existence, et lui-même s'avoue persuadé qu'il y a derrière les apparences des présences agissantes et bienveillantes, des êtres qui traversent le temps et l'espace et échappent aux lois physiques tout en conservant un lien avec elles.

Il y a dans la science-fiction et certains groupes ésotériques la croyance en une espèce qui a jadis été physique mais a peu à peu appris à se libérer du physique. Elle sert de modèle à l'humanité. Elle l'aide en monolith.jpgsecret. Mais qui a servi de modèle à cette espèce? Qui l'aide en secret? Cela n'est pas toujours dit.

Philippe Marlin évoque l'hypothèse plausible d'une intelligence cosmique, d'une loi de l'univers qui le tire vers toujours plus de conscience - comme le pensait Pierre Teilhard de Chardin. Peut-être est-ce cette intelligence cosmique qui a éduqué les extraterrestres; mais comment s'y est-elle prise? Cela reste à déterminer.

Entre la puissance suprême et même les phénomènes paranormaux, il reste une brisure, un trou qui n'est pas comblé. Olivier Costa de Beauregard déjà en parlait, et il conseillait de résoudre le problème par les philosophies asiatiques. C'est un peu ce qu'a fait H. P. Blavatsky, de mon point de vue. Philippe Marlin ne se réfère pas à elle; mais il cite Rudolf Steiner, brièvement – et lui aussi a comblé ce trou, je pense.

Il cite abondamment, en revanche, H. P. Lovecraft, qui l'a également fait, à sa manière, et J. R. R. Tolkien, qui est allé dans le même sens: ses elfes sont de même nature que les extraterrestres de la science-fiction, à mes yeux, car ils sont intermédiaires entre les hommes et les anges – ils sont des anges densifiés, ou des hommes spiritualisés.

La galerie de personnages qui entourent Philippe Marlin est fascinante, il a des amis remarquables, des chercheurs de mystères, des admirateurs de Lovecraft. La tendance générale est celle de cet écrivain américain, qui tentait de concilier l'impossible, en unissant, chez ses êtres fictifs, la faculté de défier l'espace et le temps et une nature pourtant liée aux lois physiques. Le mystère de cette conciliation reste total. Peut-être parce qu'on oppose trop facilement le corps et l'esprit sans distinguer les états intermédiaires – Sidhe.jpgl'endroit où vivent les elfes de Tolkien, les anges terrestres, comme je les ai souvent appelés. Mais il n'y a que l'imagination raisonnée qui puisse combler ce vide, et elle n'est pas admise en science officiellement; or, Philippe Marlin respecte à cet égard la démarche scientifique. C'est pourquoi il affirme avec raison que la vérité sur ces sujets se trouve plutôt dans les romans populaires, déployant librement l'imagination des vrais poètes de notre temps.

J'aime aussi chez lui l'amour des traditions de la région dont il est issu, les Ardennes. Et l'enracinement avoué dans la tradition catholique. C'est à ce sujet qu'il fait le plus penser à Olivier Costa de Beauregard, car il reconnaît que le lien entre la Vierge et Jésus d'un côté, et l'intelligence cosmique pressentie par l'humanisme scientifique de l'autre, n'est rien moins que clair. Il suggère, seulement, la possibilité d'une incarnation de cette intelligence cosmique. Il ressemble en cela à Teilhard de Chardin, qui, d'ailleurs, lui aussi proposait de créer une imagination prospective donnant à saisir les forces psychiques à l'œuvre derrière les apparences. Il le proposait, mais ne s'y adonnait pas trop, soumis qu'il était aux règles habituelles de la Science. Il s'intéressait aux gens qui avaient des visions suprasensibles, sans s'impliquer davantage. Sans l'oser, peut-être. Mais il n'y avait pas pour lui d'opposition entre l'idée évolutionniste et le miracle de l'incarnation du Christ. Or, pour Philippe Marlin non plus, je pense.

Son livre est ainsi piquant, amusant, très agréable à lire. De surcroît, il me cite dans les remerciements avec ma bonne amie Rachel Salter: il nous présente comme les nouveaux bardes du Razès! (Le Razès est la région où nous vivons, et dont s'est beaucoup occupé Philippe.)

C'est très flatteur. Merci.

05/09/2019

Les chauves-souris du Presbytère

lighthouse-tower-full-moon-dark-fantastic-art-free-stock-photo-image-wallpaper.jpgLe clocher de l'église du village du Quercorb où j'habite est double, il y a une grosse tour carrée et, adossée, une fine tour ronde plus élevée, et je n'en connais pas l'étrange cause – le pays cathare a souvent de ces mystères, et mon ami l'écrivain-éditeur Philippe Marlin dit que le curé de la paroisse fut un ami du célèbre abbé Saunières, celui qui était plein d'argent à Rennes-le-Château, faisait des beaux diables sculptés dans son église et séduisait des paroissiennes. Quand je promenais les chiens de mon amie Rachel la nuit, je voyais souvent la lune briller juste au-dessus de ces deux tours, et je me souvenais de poèmes de Lovecraft. C'était tout à fait l'ambiance.

À présent, j'habite dans le presbytère où a vécu le curé en question, et c'est une maison massive, imposante, la plus importante après le château transformé en ferme, à quelques pas de là. Elle a été rachetée par les membres d'une association dite de développement personnel, et j'y loge. Or, comble de gothisme, des chauves-souris y logent aussi, et j'ai pu les observer depuis mon lit, allant de recoins cachés à ma fenêtre ouverte ou fermée, selon les cas. Elles ne se gênent guère pour moi, et volent volontiers de leur vol bizarre en pleine lumière électrique, ou dans l'escalier ancien. Je n'en avais jamais vu d'aussi près, et j'ai pu me prendre pour un avatar du comte Dracula, de Bruce Wayne alias Batman ou de quelque poète romantique batman bats.jpganglais. Je lis justement en ce moment les poèmes narratifs de Shelley, remplis d'images mythologiques et cosmiques, et je les aime beaucoup...

Rudolf Steiner dit des choses passionnantes sur les chauves-souris, expliquant pourquoi on a pu les assimiler au mal, et produire contre elles des formules de protection. Leurs oreilles difformes indiquent quelque chose, leur refus de voir, et leur peur de tout ce qui les entoure, et de ce qu'ils se contentent par conséquent de raser. Ce sont des animaux habités par l'effroi, et leur vol laisse derrière lui des nuées qui, respirées, suscitent le même sentiment chez les êtres humains – qui est aussi celui qu'on peut avoir face à ses rêves. Car la chauve-souris est un être de rêve, et on ne s'arrache au trouble qu'elle crée qu'en sondant le songe en toute conscience, et en pénétrant la peur jusqu'à l'endroit où, avec courage, elle se déploie en mythologie spécifique – comme chez Lovecraft, ou comme dans les histoires auxquelles j'ai fait allusion, de Dracula et de Batman. S'imprégner de ces imaginations fabuleuses est aussi une manière de conjurer la peur, de la surmonter pour en faire quelque chose de beau, de bénéfique.

Le rêve doit de toute façon être nourri, pour que l'âme accède au monde de l'esprit – et percé dans ses symboles, dans ce qu'il signifie. En ce sens, la chauve-souris, malgré les dangers spontanés qu'elle représente pour l'équilibre intérieur, malgré l'épouvante de son vol nocturne et lunaire, est utile aussi à l'humanité. Ses ailes de peau, profondément physiques – bien davantage que les ailes des oiseaux ou des papillons –, placent le rêve dans la matière, menaçant de l'y enfermer; et en même temps, le rêve ainsi chosifié devient un soutien pour la faculté imaginative et l'élaboration de ce que Steiner appelle l'éthérique, permettant les mythologies nocturnes par lesquelles l'esprit matérialiste de notre temps peut accéder à l'esprit, parce que les mythologies diurnes sont trop contraires à sa disposition intérieure.

Le fait est que les os creux de l'oiseau sont remplis de lumière, dit Steiner, et que les ailes du papillon ont cristallisé la lumière. Mais la chauve-souris n'est aucunement dans ce cas.

Les peuples amérindiens, en particulier les Mayas, ont consacré cet animal en donnant son visage à un dieu appelé Camazotz – que j'ai repris dans un conte de Noël se situant à New York, faisant de lui un avatar de Batman. Dans les strates les plus terrestres, les Amérindiens continuaient à pouvoir déceler les êtres spirituels, remarquable faculté qui a provoqué l'admiration des poètes, souvent imaginatifs et athées à la fois, camazotz.jpget en quête de divinités situées dans les vapeurs basses de la Terre, qui pussent y planer, et qu'ils pussent voir. Les chrétiens, tournés vers le ciel intellectuel où les anges se dégagent de la lumière tout en restant volontiers confondus avec des allégories, ont pu assimiler ce dieu chauve-souris au diable, et rejeter les fables de Dracula et de Batman – ou celles des Mayas. Steiner admet la logique de ce point de vue en affirmant que les chauves-souris laissent derrière elles des nuées spirituelles dont se nourrit celui que l'Apocalypse de saint Jean appelle le Dragon – à condition qu'elles passent par les poumons humains, et par l'âme humaine (à laquelle il a accès). Steiner refuse, donc, de diaboliser la chauve-souris prise en elle-même: il la signale seulement comme un danger, pour l'être humain qui ne se protège pas, ou ne fait pas de l'influence de cet animal quelque chose de bénéfique, de positif pour lui.

Le remède est transmis par la figure de l'archange Michael, dit-il encore, et cela se traduit par la quête de sens au sein du mystère, que la pensée consciente de l'homme moderne poursuit, ou doit poursuivre avec courage. Il doit tenter d'y voir clair même dans la clarté lunaire et nocturne, et vaincre sa peur en la regardant devant soi. D'instinct, beaucoup de poètes l'ont perçu, et c'est ainsi que des mythologies se sont créées, qui impliquaient la chauve-souris.

Même Tolkien, dans le Silmarillion, donne au démon cette forme choisie, dans l'histoire de Beren et Luthien, confirmant le sens du mythe de Dracula. En revanche, la qualité positive du héros Batman semble davantage reprendre la mythologie maya, et la religion amérindienne dans laquelle le démon à face de chauve-souris pouvait protéger les hommes, à condition qu'on lui fît des sacrifices.

Mais n'est-ce pas effectuer un sacrifice que de vouer des pensées imaginatives, des imaginations créatrices à l'animal même, et à élaborer des récits fabuleux dans lesquels sa qualité intime est appréhendée, ne serait-ce qu'intuitivement? Beaucoup de sacrifices voués aux saints du ciel par les chrétiens ont consisté en des œuvres d'art, des tableaux, et même des danses: un jongleur pécheur fut sauvé par la sainte Vierge, selon la légende, après avoir dansé abondamment devant sa statue, ne sachant pas comment lui rendre autrement hommage. L'art est un sacrifice, parce que c'est un don fait aux dieux. Et si les écrivains ont consacré leurs pensées au symbole que représente la chauve-souris, c'est parce que, dans leur propre obscurité, ils cherchaient la lumière – parce que, tâchant de maîtriser les ténèbres, ils lui ont donné des contours, et limité ainsi leur puissance secrète.

20/08/2019

Conteurs à Saurat

saurat.jpgJ'ai assisté à une après-midi et à une soirée de contes à Saurat, au pied des Pyrénées, et je dirai d'abord que j'ai été ravi de découvrir ce bourg et sa région, étant un grand amateur de montagnes et ayant toujours voulu mieux connaître les Pyrénées. Elles sont belles, quoiqu'elles aient une personnalité différente des Alpes, moins austère et grandiose, mais plus chaleureuse et douce, et j'ai de la chance d'avoir eu l'occasion de déménager. La cité même de Saurat m'a fait découvrir un style peut-être généralement pyrénéen, avec des portes et des fenêtres très carrées, et je l'ai tout de suite aimé.

C'est sans doute le lot des montagnes, d'avoir leur style bien à elles, et de rester à l'abri des influences uniformistes des cités depuis lesquelles les empires se dirigent...

J'ai d'abord assisté à la scène ouverte, et mon amie Rachel Salter a produit un conte de toute beauté, qui a été très admiré des autres conteurs présents, notamment par sa faculté imaginative - 20190803_172807.jpgmais aussi sa poésie et sa grâce, le rythme élégant de ses phrases, et la netteté de sa narration, la profondeur de ses symboles.

Un conteur appelé Stéphane Vignon a fait avec énergie un conte relatif au Hollandais volant, dont j'aime le thème, et qui lui-même adore le merveilleux océanique. Il était prenant. Or, il a beaucoup apprécié la poésie du conte de Rachel, et a cru qu'il s'agissait d'un récit irlandais, et qu'elle l'entrecoupait d'une chanson en gaélique; mais il s'agissait d'un conte pyrénéen, et la chanson était en occitan. Les images fortes et profondes de l'artiste ont transformé le conte gaulois, et l'ont placé dans l'atmosphère anglaise!

Le soir, il y avait deux spectacles marquants, à mes yeux. Ils étaient dans la lignée de ce que j'ai ailleurs caractérisé à propos d'un spectacle de Boubacar Ndiaye, la faculté d'entrer dans un état d'esprit local, décalé, à la marge - francophone mais étranger ou à demi tel, et d'y déployer une mythologie. Car si le français officiel, émané de l'administration parisienne, rejette en théorie le merveilleux (ou le transforme en concepts philosophiques, faisant, pour ainsi dire, de la Vierge cosmique qui protégeait la France depuis les astres, l'allégorie de Marianne) - les cultures régionales, moins intellectualisées, ont conservé les fables antiques sous une forme plus spontanée, plus sensuelle, plus insérée dans la nature. Et ce fut d'emblée le génie de Frédéric Mistral, d'avoir utilisé le provençal pour exprimer la mythologie populaire de la Provence, avec ses saintes célestes et ses fées, ses anges et ses gnomes. (En Savoie, j'en ai souvent parlé, Amélie Gex fit en savoyard des poèmes de la même veine, s'immergeant grâce au patois dans l'état d'esprit du peuple, et restituant ainsi sa mythologie fondamentale.)

Boubacar Ndiaye, à Chalabre, dans le Quercorb, livrait en un français mâtiné de wolof le monde psychique Ceědric-Landry1-1.jpgsénégalais, comme Ramuz le faisait pour le Valais. À Saurat, j'ai vu, allant dans le même sens, un groupe de trois Martiniquais et un Québécois.

Les premiers, avec Valère Egouy, inséraient l'auditeur, en jouant les crédules, dans le folklore des Antilles, évoquant les diablesses qui errent dans les rues, ou la vie intellectuelle des animaux, expliquant l'origine de la carapace morcelée en apparence des tortues par leur tendance à médire des autres, à les envier - ou encore racontant l'histoire d'un petit garçon qui, ayant rencontré une magicienne, reçoit d'elle un bâton avec une boule de cristal étincelante lui permettant de voyager au loin. Mais, comme Parsifal chez Wagner, il faisait quelques pas, et il était déjà dans un autre pays, car il rencontre, au pied d'une falaise, un village merveilleux, rempli de générosité et de mets succulents. Puis il s'endort, mais se réveille vieux et barbu, et le village a disparu, à la place des champignons de béton ont poussé. Ce n'est plus pareil. C'était poétique, et c'était drôle, car les conteurs feignaient de croire à ce qu'ils racontaient, et prenaient un faux air naïf. C'est le bon humour: ceux qui en rajoutent, riant de leurs propres blagues, ou les signalant au public, ont tort.

Cédric Landry, le Québécois, a raconté une histoire de sirène moderne, un jour où le temps s'était arrêté, où le traversier était demeuré invisible à l'horizon marin des îles de La Madeleine, et où le soleil sirèneGaspésie-1.pngs'était immobilisé au-dessus. Une femme superbe, venue de nulle part, entre soudain dans le bar et se met à chanter, hébétant tous les hommes présents. Trois tombèrent fous amoureux d'elle, perdant la raison et tout ce qu'ils avaient - dont le narrateur, qui en obtint quand même un baiser (plus doux que ceux de ses cousines, auxquels il était habitué), avant de voir disparaître sa queue de poisson dans la mer. Le fantastique était mêlé de fantaisie et inséré dans la vie ordinaire de notre temps, peut-être qu'il manquait de solennité, et que les conteurs talentueux ont trop pris l'habitude de chercher à faire rire. C'est céder à la facilité. Mais j'ai ri aussi.

J'attends, en vérité, le conteur qui saura se lier à l'épopée, et fera prendre davantage au sérieux ses mystères. Cela dit, c'est ce que fait mon amie Rachel, à la mélancolie peut-être celtique – puisque le poète Yeats disait que les Irlandais avaient ce sentiment dominant. Tolkien disait que c'était les Anglais. Mais on la trouve aussi chez Virgile, on la trouve en fait chez les plus grands. Il y a le sens d'un lointain inaccessible, ou perdu, et d'un bref moment au cours duquel le conte l'a saisi. Lovecraft appelait cela échapper au poids de l'espace et du temps et des lois physiques par l'illusion poétique – ou l'image symbolique, le mythe. Cela fait un peu peur au public ordinaire, ou aux artistes mêmes. Mais c'est compensé par une fascination qui permet à ceux qui osent, souvent anglophones, d'avoir un succès plus profond et plus durable.

Les Gaulois tendent à se réfugier derrière une légèreté qui ne parvient pas toujours à toucher profondément. Le public du coup se tourne vers les anglophones. Mais nos conteurs antillais et québécois, qui sont à la marge de la France volontiers frileuse, m'ont séduit.