16/12/2014

L’esprit des grandes plaines de France (centralisme)

joseph.jpgJoseph de Maistre a été souvent mal compris par des penseurs qu’obsédait la question de la laïcité et de la république face à la royauté de droit divin: on le classe parmi les opposants à la Révolution sans voir ce qu’avait de révolutionnaire sa conception de l’histoire. Car sa force fut son romantisme, son opposition à la philosophie des Lumières qui le plaçait également en opposition au classicisme et lui faisait renouer avec la philosophie médiévale. En particulier, il pensait que l’histoire n’était pas faite par l’intelligence humaine, mais par les forces inconscientes qui animent les pulsions. Il n’importe pas tant qu’on croit que dans l’inconscient il y ait un dieu qui organise l’humanité à son insu, ou pas. Car même si on ne croit pas en Dieu, la logique de Joseph de Maistre est d’attribuer à la nature la construction des nations, ou de leurs institutions: et contrairement à ce qu’on croit, Maistre ne parlait pas de Dieu à tort et à travers; il a bien dit que la monarchie en France et ailleurs s’était bâtie spontanément, à partir des forces de la nature seule - non de la théologie.
 
Or, c’est ce qu’on ne lui pardonne pas: même les royalistes préfèrent penser que l’intelligence humaine a créé en la monarchie un système idéal; et alors les républicains ont beau jeu de leur répondre que l’intelligence des révolutionnaires était plus grande, étant née au siècle des Lumières! Mais Maistre allait jusqu’à s’opposer aux théologiens de Rome lorsqu’il s’agissait de déterminer de quelle façon s’était créée l’institution papale: car pour lui, saint Pierre avait agi comme en rêve, dans un état semi-conscient - il avait été inspiré par delà son entendement. Mais de cela les théologiens de la curie le reprenaient, affirmant que par sa pensée le premier évêque de Rome avait tout prévu, tout conçu, tout élaboré. Or, les républicains en France croient toujours ce que niait Joseph de Maistre, et que les faits ont démenti: la République a été inventée par l’intelligence.
 
L’histoire l’a démenti, car elle a donné raison à Maistre quand il a affirmé que le goût de la monarchie était enfoui dans l’âme française, qu’il vivait dans l’instinct!
 
De même, on peut se demander d’où vient le goût extrême des Français pour le centralisme. Et sans chercher à sonder les intentions d’un dieu trop abstrait pour qu’on en dise quelque chose de clair, on peut établir unl-ouest-les-grandes-plaines.jpg rapprochement entre le centralisme et l’unitarisme, d’une part, et, d’autre part, les grandes plaines de la vieille France - celle qui était déjà au Moyen Âge française, se recoupant avec l’aire linguistique de la langue d’oïl, au nord et au centre de la France actuelle. Le génie qui a créé un tel paysage est indéniablement, pour moi, celui qui a glissé dans les âmes le goût de l’uniformité.
 
Naturellement, cela a été alimenté par le catholicisme romain; mais là où celui-ci a été également fort - en Italie, en Espagne, en Autriche -, cela ne s’est pas vu au même degré.
 
La difficulté reste de parvenir à imposer le même goût à des territoires annexés depuis la Renaissance: la Navarre, l’Alsace, la Bretagne, la Savoie, la Corse, la Guyane, les Antilles, la Polynésie… Souvent il s’agit de territoires plus accidentés, plus tourmentés, comme si les esprits qui les avaient façonnés Mystery Valley HansPeterKolb.jpgétaient eux-mêmes moins unis, plus à l’image du polythéisme sauvage que du monothéisme - au sein duquel les anges sont soumis à la volonté d’un seul. On dit qu’en Suisse chaque vallée a son esprit qui ne se coordonne pas complètement avec les autres! Il en est né le fédéralisme.
 
Mais croire que le centralisme émane de l’intelligence est illusoire. Teilhard de Chardin même disait que les langues étaient un début de spéciation, au sein de l’espèce humaine, qu’elles se créaient à partir des mêmes forces que celles qui font naître les différentes espèces animales; or le français est une langue rationaliste qui correspond à un paysage que la nature elle-même semble avoir rationalisé - je parle de celui de la France du Moyen Âge. L’orgueil de Paris est de prétendre qu’elle est du coup supérieure aux autres; mais est-ce le cas? Le relief, la forme du paysage accueille une espèce animale plutôt qu’une autre, voire lui donne naissance; mais peut-on les hiérarchiser en conséquence?
 
Cela dépend: pour certains aspects, ce qui émane des plaines uniformes peut apparaître comme préférable; pour certains autres aspects, non. L’humanité globale doit acquérir les qualités de toutes ses parties et c’est pourquoi, dans une France qui a accueilli la Savoie, la Corse, l’Alsace, le Pays basque, la Bretagne, une dose de fédéralisme est absolument nécessaire. L’esprit unitaire des grandes plaines centrales s’est adjoint les esprits plus tempétueux, plus indépendants, plus chaotiques de la périphérie, et l’articulation vivante de l’ensemble oblige à ne pas en rester à l’organisation unitariste émanée du Moyen Âge.

29/06/2014

Les sources cosmiques de l’égalité

liberte-egalite-fraternite.jpgLes sociétés humaines s’appuient sur des principes éthiques, tels que la liberté, l’égalité, la fraternité, ou d’autres encore, mais la science de l’Occident moderne ne dévoile pas où ils se trouvent appliqués dans la nature. Cela pose à mes yeux un grave problème, car dans la réalité, les hommes n’agissent pas selon de beaux discours, mais selon des modèles qui leur sont proposés, notamment au cours de leur éducation, par ceux qui se posent comme parlant du réel: les savants. Le résultat est que l’égalité apparaît comme une jolie fable, un ornement de discours, destiné à justifier des actions qui vont en fait dans le sens d’intérêts privés. En France, par exemple, on s’en sert pour donner des excuses au pouvoir central lorsqu’il supprime des libertés locales - telle que le droit de parler la langue qu’on veut, ou d’enseigner l’histoire régionale; or, le but, dans un ordre naturel dominé par l’esprit de compétition, peut être simplement d’imposer la volonté de Paris.
 
Il ne suffit pas, cependant, de critiquer cette espèce de nihilisme caché, car en soi l’égalité est assez File0012.jpgressentie comme bonne pour qu’on ne justifie pas, de ce que la science moderne ne dit pas où elle la voit dans l’univers, sa suppression de principe, et son remplacement par la loi du plus fort. La tendance existe en Amérique; mais en Europe, on ne s’en satisfera pas. Il faut aussi, par conséquent, dire, à la fin, où l’égalité existe, au sein du cosmos: dans quelle partie. Or, les anciens l’ont dit, avec raison: le soleil brille pour tout le monde; et ce n’est pas un simple hasard, dont la science ne puisse rien faire: il s’agit bien d’un fait objectif, et constitutif. Là est la source du sentiment d’égalité: dans l’idée que ce fait, le soleil brille pour tout le monde, peut être érigé en principe!
 
Il doit l’être, si on veut développer l’égalité sociale: ce fait est le germe à partir duquel on peut créer un ordre nouveau. Car celui-ci ne saurait être établi à partir du néant, simplement parce que quelques-uns l’ont décidé, ont pensé pouvoir imposer leurs lubies - miraculeusement, à une nature qui n’en veut pas! Il faut partir d’une base.
 
Mieux encore, l’égalité en devient précisée dans son contour, et on sait, si on observe le fait même, comment la développer socialement: à cet égard, la confusion, entretenue par ceux qui s’en servent pour leurs intérêts propres, s’arrête.
 
En effet, le soleil brille pour tout le monde, mais pas de la même façon: l’égalité n’empêche pas la diversité, elle ne contraint pas à l’uniformité. Pour certains, il brille six mois de suite, pour d’autres, il nc1a015cd.jpg’y a jamais d’écart de durée entre le jour et la nuit. Et puis il existe des régions où les nuages sont plus ou moins nombreux: on ne peut pas l’empêcher. L’égalité ne doit donc pas devenir une obsession, même s’il est souhaitable que ceux qui ont trop de soleil se protègent de ses rayons, et que ceux qui n’en ont pas assez disposent de moyens de répercuter sa lumière, afin de ne pas rester dans l’obscurité: ne serait-ce qu’en s’autorisant à voyager au soleil, comme on dit!
 
Il apparaît, également, que le jour doit être continuellement tempéré par la nuit, ou sporadiquement par des nuages, et qu’il est mauvais de s’éclairer à tout bout de champ, que l’homme a besoin de repos, d’obscurité.
 
En outre, le spectre des couleurs, existant dans la lumière, rappelle que, au point de vue culturel, aucune couleur ne doit prévaloir, qu’aucune n’est la lumière même. Car la diversité s’exprime aussi par ce biais. Ce qui importe, certes, est l’éclat de chaque couleur; mais la teinte qu’a chaque culture rappelle qu’aucune tradition n’est mauvaise en soi, puisque toutes contiennent un reste de lumière. Le principe d’égalité bien compris amène donc à approuver la diversité culturelle, et à consacrer la liberté individuelle sous ce rapport; mais il amène aussi à la fraternité, puisqu’il s’agit également d’aimer toutes les formes de culture, toutes les teintes que peut prendre la lumière dans la société - ou sur terre. Car il n’y a pas réellement de solution de continuité entre la biodiversité et la diversité culturelle: 69667ec9.jpgla même force qui a agi dans la nature sensible se poursuit dans l’âme humaine. Teilhard de Chardin parlait, à cet égard, pour les langues, de début de spéciation: la force qui les créait était la même que celle qui avait créé les espèces animales au cours des temps. Elles restent, certes, dans la sphère humaine; mais lorsque cette force quitte l’animal pour entrer dans l’humanité, elle crée les peuples, les langues, les cultures.
 
C’est donc bien en partant de ce qui, dans l’univers, applique le principe cosmique d’égalité qu’on peut non seulement évaluer sa légitimité sociale, mais aussi le comprendre et l’appliquer de façon correcte. Si on continue à dire qu’il émane de la pure subjectivité humaine, on ne pourra plus le développer; les politiques apparaîtront comme des orateurs creux, car on leur attribue de moins en moins la capacité à faire des miracles!

01/05/2011

Au-dessus d’Ugine l’horizon oblique

hannibal.jpgQuand on se rend à Albertville depuis la vallée de l'Arve, on monte jusqu'à Megève, puis on redescend une étroite gorge vers Ugine, et alors, entre deux montagnes grises et dont les pans caillouteux ou couverts d'arbres noirs oppressent l'âme, on aperçoit, au loin, devant soi, une montagne se dressant sous le ciel bleu; son sommet est enneigé, mais le plus incroyable est que la vue est obstruée par la pente de cette montagne, qui n'a rien d'abrupt, mais est parfaitement rectiligne, et s'étend sur une longueur telle qu'elle paraît être un nouvel horizon, puisque la chaîne sous laquelle on passe bouche le regard jusqu'au bas de cette longue pente. Mais ce nouvel horizon est oblique, et soudain, les formes si rationnelles, fondée sur l'horizontalité et la verticalité, qu'on voit dans les plaines perdent toute réalité.

Victor Hugo en a parlé, dans sa relation de voyage en Suisse: les montagnes ont des formes chaotiques, de telle sorte que, en leur sein, on perd tout repère clair; on a la vision d'un monde de formes désordonnées qui défient Euclide à chaque instant, renversant la raison.

At_the_Mountains_of_Madness_by_Gutalin-1.jpgLovecraft a également évoqué ces formes défiant toute logique apparente, lorsqu'il a évoqué les constructions des Grands Anciens, les Dieux qui ont précédé l'homme sur Terre et au sein du Cosmos et dont l'origine défie toute l'intelligence rationnelle qu'on peut avoir. La perception de lignes impossibles à restituer par le langage et à concevoir par l'entendement est chez lui le seuil, pour la conscience, de la vision effroyable de ces Grands Anciens, dont la forme est hideuse, puisqu'elle échappe à toute logique. Or, il s'agissait, pour Lovecraft, de la vie ultime de l'Univers: en rien, il ne s'agissait d'une simple impression. Le monde rationnel n'était lui-même, au contraire, qu'une faible lueur dans la nuit immense.

De l'autre côté de cet horizon oblique, on concevait bien une volonté âpre, incroyable, dévastatrice, titanesque, à même de faire pencher le monde, de changer son axe et de précipiter l'homme dans le gouffre. La lumière, en ce matin où je m'approchais d'Albertville, jaillissait mort-ymir.jpgd'au-delà de cette barre parfaitement unie qui dans le même temps allait s'abaissant, et les forces qui ont minéralisé la terre et créé les montagnes apparaissaient comme absolues; le ciel ne brillait qu'au loin, qu'au fond de l'espace.

On a dit que le style plein d'imaginations chaotiques des montagnards inspirés que furent François Arnollet et Maurice-Marie Dantand et qu'est aujourd'hui Valère Novarina devait quelque chose à cette vision d'un chaos antédiluvien, d'un monde de géants figés qui, selon certaines prophéties, doivent se réveiller un jour! Dans le Coran, on trouve qu'à la fin du monde, les montagnes se remettront à marcher. Alors, comme eût dit Lovecraft, resurgiront les Grands Anciens, et l'épouvante se répandra sur le monde. Puissent les anges habitant le lambeau d'azur que je voyais encore au fond du ciel être suffisamment armés de lances de lumière pour ramener l'ordre et la raison dans le monde: dans leurs bras, sous leurs ailes, ils arracheront des griffes des Titans réveillés les hommes qui auront vers eux tourné leur regard et tendu leurs mains, peut-être!

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