19/07/2019

Mort d'un faon

faon.jpgL'herbe était haute, dans le petit village du Quercorb où je me suis maintenant installé – en Occitanie. Il fut un monastère bénédictin, puis un bourg minéral et serré, mais il a été peu à peu vidé de ses habitants, les lieux ne pouvant faire gagner beaucoup d'argent aux gens. Autour, il y a des champs, réservés au foin, et des broussailles, et de la forêt. J'y promène les chiens de mon amie, et plusieurs fois j'ai vu, de plus près que jamais cela ne m'était advenu, des animaux sauvages, en particulier des chevreuils. Hélas, ce jour-là, la mort devait frapper durement leur espèce, sous mes yeux.

Car le tracteur suivi de ses lames tournoyantes roulait dans le champ et, alors que nous revenions de la promenade, nous avons aperçu une forme animale charmante, parmi le foin coupé. Mais elle était couchée et, en nous voyant ou entendant, tentait de fuir. Hélas le faon, car c'en était un, ne le pouvait pas, il sautait sur des pattes coupées: la faux mécanique l'avait aussi fauché.

J'attache les chiens, et mon amie Rachel va le voir, puis découvre la triste horreur de sa multiple blessure. Une patte en particulier a été coupée au ras de l'épaule, et il semble bien, même, que la lame ait entamé les côtes. Nous avons beau le prendre dans nos bras, l'emmitoufler dans des tissus, s'il se calme, s'il s'apaise, s'il nous montre son visage enchanteur, il ne semble pas pouvoir survivre.

D'abord, nous pensons seulement que trois fois amputé il ne pourra plus jamais subvenir à ses besoins, mais il apparaît bientôt que, mortellement blessé, il n'atteindra pas la nuit. Car, après avoir entendu la machine à laver le linge démarrer, sans doute se souvenant du tracteur il se rebelle, et s'efforce de sortir de la caisse en carton où nous l'avons mis; mais c'est le signe qu'il est au plus mal – ou bien son agitation achève de dérégler fatalement son organisme: peu de temps après que nous l'avons emmené loin de ce bruit horrible, il halète, puis rejette la tête en arrière.

Nous décidons de le porter sous un arbre, dehors, à l'ombre, alors que les oiseaux chantent dans l'air éclatant de lumière. Et il advient que je reste seul avec lui, pour ses derniers moments. C'est la première fois que j'assiste à la mort d'un animal à taille humaine. Le moment est intense. Il crie, trois fois. Il n'avait rien dit jusque-là. Il semble appeler à l'aide, ou prévenir un être caché que soit il ne pourra pas le rejoindre, soit qu'il s'apprête à le rejoindre: je ne le sais pas. Mais c'est un cri déchirant, qui livre mille regrets et tristesses.

Ses yeux sont vitreux: le sang a reflué, je devine qu'il ne voit plus rien. La plaie qui laisse à nu l'intérieur de son corps a refroidi ses organes: il ne peut plus rester sur Terre. Il se débat une dernière fois, est agité de spasmes. J'ai déjà vu des mulots mourir, tués par mon chat à Viuz en Sallaz: je sais comment cela se passe. Il se débat mécaniquement dans la caisse en carton, parce que son âme se sépare brutalement de son corps. Ce dernier en tressaute. Et puis c'est fini, il ne bouge plus. La bouche se détend, la mâchoire inférieure s'ouvre, semblant laisser sortir le dernier souffle. Pauvre petit faon. Victime d'un monstre mécanique.

Mais la tâche des hommes n'est pas achevée. Car nous voulons lui donner une sépulture décente – pour ainsi dire. Nous voulons l'offrir à la forêt, suffisamment loin pour que les chiens, au flair incroyable, ne le retrouvent pas: même enterré, il peut être découvert, par les griffes de nos amis aboyants.

Nous partons avec deux enfants, qui goûtent ce mystère. Nous montons la montagne, et pénétrons dans un fourré obscur. Je descends vers une rivière asséchée dans un air rare et plutôt lourd, oppressant. La pente est raide, et je ne sais comment atteindre le bord de la rivière. Je m'apprête à renoncer quand mon bon ange me montre un chemin, un replat permettant d'atteindre le creux désiré. Je l'emprunte et dépose le cadavre dans un renfoncement du terrain mou, creusé sans doute par un ruissellement. Il paraît dormir dans un lit naturel. Les elfes de la forêt l'attendaient, les fées de la rivière avaient préparé sa venue.

Nous entonnons une prière, encourageant l'âme du faon à rejoindre celle de son espèce, dans l'espace compris entre la Terre et la Lune. Là est l'ange des chevreuils – l'homme à tête de chevreuil qui habite le monde dit astral. On appelle aussi cet être l'âme-groupe, l'égrégore des chevreuils – et plus généralement des cervidés. Qu'il y retrouve la paix, dans son sein béni, et y paisse à jamais l'herbe étoilée de l'air, en compagnie de sa mère, de son père, de ses frères, de ses sœurs, de toute sa portée! cernunnos-wall-plaque-211.jpgQu'il y connaisse le bonheur et la joie de vivre perdus sur la terre. Loin des machines tueuses, et des monstres secrets qui les habitent, qu'il rencontre le dieu des cerfs, radieux dans sa forêt mystique!

C'est Cernunnos. Nous en parlons, en redescendant – et alors qu'à notre gauche, le soleil se couche, derrière les montagnes. Et les enfants chantent, s'amusent, ils ont déjà oublié la tristesse de la cérémonie. Leurs rires résonnent dans les montagnes – la forêt en renvoie des échos. Notre conversation peut-être émeut les fées – amies de Cernunnos, danseuses de sa cour digne –, car l'air est tendre et serein, malgré l'horreur de la journée.

Trois semaines après, Rachel rêva de biches attaquées par des singes hideux à têtes de chien, et tuées. Ils leur perçaient une veine à la cuisse, et buvaient leur sang. Elles ne se plaignaient pas, acceptaient dignement leur sort. C'est Ahriman s'en prenant aux fées. Satan agressant les Apsaras. Mais l'étoile du bien restait impassible, face aux nuages du mal.

Entretemps, les chiens avaient ramené la tête du faon, et nous avions dû batailler pour la faire disparaître à son tour, et la leur faire oublier.

04/01/2019

Les individualités animales: âmes-groupes

Egregores-video-640x430.jpgOn aime les théories, elles ont un attrait, elles simplifient le réel, et peuvent se relier à des philosophies qui elles-mêmes répondent à des penchants personnels - ou à des convenances sociales: on pense volontiers une chose parce que ceux avec qui on vit et aime vivre la pensent déjà, et qu'il n'est pas pratique d'entrer en conflit avec eux! Plus qu'on ne croit, l'Université est pleine de ce souci - le désir de faire plaisir aux professeurs, aux aînés, aux jurys, en épousant leurs idées - pour ne pas dire leurs certitudes. Le dogmatisme est aussi affaire de bienséance.

Les faits sont plus diffus, plus divers, et ruinent les théories simplistes que le matérialisme se plaît à développer. Un homme l'a abondamment montré, quoi qu'on veuille: Jean-Henri Fabre (1823-1915), l'auteur d'écrits fameux sur les insectes. Le bon sens provençal, l'intelligence des lieux, l'imprégnation de l'environnement, la pénétration par la pensée du foisonnement élémentaire lui donnaient une sorte de génie auquel les auteurs parisiens de dissertations abstraites ne peuvent pas prétendre. Sans doute, il n'était pas particulièrement imaginatif, de telle sorte que, refusant d'équilibrer les perceptions et les concepts, il restait attelé aux premières: défaut, si on veut, du régionalisme ordinaire - ou des peuples latins. Mais il pressentait les choses, en s'appuyant sur l'observation effective. Ce rothko.jpgn'était pas Goethe; mais il en donnait l'image occitane, comme Rodolphe Töpffer en donnait une image genevoise. C'était un grand homme.

Il ne différenciait pas, à vrai dire, le monde spirituel qu'il pressentait - l'Esprit qu'il devinait se tenir derrière les insectes, et leur inspirer leurs instincts. Il n'entrait pas en lui jusqu'à en saisir les pôles, les ombres, les clartés, les couleurs, les formes. Mais obscurément, il le percevait; il avait bien un accès au suprasensible. Il fait penser à cet égard à l'autre grand Provençal du temps, Frédéric Mistral - qui était surtout attelé à la vie pratique, aux métiers, mais qui, pressentant le monde spirituel, lui donnait les formes de la mythologie populaire traditionnelle. Il n'y ajoutait rien: il avait ce caractère figé; mais il l'exploitait complètement.

Bref, Fabre savait que derrière une espèce d'insectes - et donc des réflexes uniformes d'un individu à l'autre sans que rien n'ait jamais été appris -, il y avait la déclinaison mystérieuse d'une intelligence placée dans la nature - d'une intelligence aux impulsions variées, infinies, subtiles, dépassant d'une façon si large les facultés humaines qu'on ne pouvait que s'incliner devant sa puissance.

Mais il aurait pu avoir une vision moins vague et plus précise, lui-même, de cette entité, adopter devant elle un point de vue moins uniformément mystique. Il aurait pu apprendre, des mythologies anciennes ou modernes, la multiplicité des manifestations divines par le biais des elfes et des anges, des fées et des Olympiens. Cela aurait pu l'amener à imaginer quels êtres pouvaient se tenir derrière la pluralité des corps identiques et des mœurs similaires - et, sans rester asservi aux formes antiques sous prétexte de fiabilité traditionnelle, définir les contours de ces sortes d'âmes-groupes, dont les individus sont comme les ongles, les cheveux, les doigts de pied, doués de volonté propre parce que ces âmes-groupes sont d'une nature supérieure aux hommes, et peuvent agir à distance - et confier, pour exécuter leurs pensées, une volonté à des corps distincts. Dès lors les mœurs d'une espèce apparaissent comme des habitudes quasi inconscientes de ces êtres fantastiques - et comme constituant leur corps principal. Car leur être est temporel avant d'être spatial.

Si on les voyait comme images fixes - comme figures claires -, on les trouverait sans doute épouvantables. Pareilles à des pieuvres aux milliers de tentacules, elles n'en auraient pas moins un visage vaguement humain - des yeux intelligents, une attitude curieusement rationnelle, pensée, et un langage bizarre, cthulhu.jpgincompréhensible, mais articulé, semblant avoir un sens! Au fond, elles ressembleraient aux Grands Anciens de Lovecraft, avec qui elles ont un rapport secret, quoique direct.

Ce n'est pas que l'écrivain américain ait jamais conçu comme telles ses créatures fabuleuses, sorties de ses cauchemars, mais ces âmes-groupes ayant une correspondance chez l'être humain, ayant agi en lui comme elles ont agi dans le règne animal, le poète inspiré peut les distinguer au fond de son âme, comme dans un miroir, et comme s'il abritait un être étranger. Comme, au sein de l'humanité, c'est de façon illicite qu'elles ont agi, on saisit l'horreur instinctive de Lovecraft et de tous les êtres humains qui ont eu d'elles un aperçu. Dans le règne animal, on pourrait, au-delà de la pieuvre, aussi comparer ces êtres collectifs à de vivantes étoiles, dont les rayons ondoient et se projettent vers les individus qui sont en quelque sorte au bout de leurs doigts. Ils vivent dans l'atmosphère psychique de la Terre, qu'ils déclinent à leur manière, en créant des formes et des couleurs qui leur sont propres.

Ces imaginations peuvent paraître vaines et arbitraires, fallacieuses et absurdes, mais le poète sait si elles sont judicieuses ou non, car si elles sont frappantes, si elles touchent profondément le sens esthétique, à ses yeux éclairés elles le sont, elles renvoient à une vérité, selon le mot de saint Augustin qui faisait s'appuyer la foi en les préceptes bibliques sur le sentiment intime du vrai. Cependant, le sens de cela a été dévoyé, car en général ce sentiment intime du vrai ne dépend que des préjugés, et, sans éducation esthétique, il n'a pas ou plus de chance d'être fiable; mais du temps de saint Augustin, comme il avait naturellement le sens du beau, qui se reflétait pour lui dans le style, dans l'art oratoire, il en allait différemment.

20/10/2018

J. R. R. Tolkien et l'Irlande verte

37550575_10156263680457420_6283842951424507904_n.jpgAlors que j'étais en Irlande, regardant les coteaux couverts de tapis verts dans lesquels paissaient des moutons blancs, je me suis souvenu de J. R. R. Tolkien, commentant dans ses lettres l'idée de la bannière des Rohirrim, dans Le Seigneur des anneaux - de sinople au cheval d'argent, soit: un cheval blanc sur un fond vert. Tolkien disait que cela correspondait chez lui à un sentiment profond, quelque chose qui tenait du rêve, plongeant dans les réminiscences les plus diffuses. Or, rien ne ressemble davantage à cela que les visions qu'on peut avoir de l'Irlande, notamment dans le Connemara: tout est vert, immense et désert, les plaines entre les montagnes s'étendent à l'infini, et seuls des moutons parfaitement blancs constellent ce ciel d'émeraude cristallisé.

Et Tolkien allait généralement en vacances en Irlande, son pays préféré. Il en adorait les paysages - mais il est également possible qu'il en ait apprécié le catholicisme, aimant aller régulièrement à la messe, et que l'habit traditionnel de saint Patrice sur les images, vert et blanc, lui ait plu. L'occultisme dirait que l'astral est représenté dans son symbole par le cheval, l'éthérique par le fond vert, et qu'il s'agit d'une Saint_Patrick.jpgmanifestation forte du divin. Vénus est verte, dans l'hermétisme; et le blanc, c'est la pureté - la virginité lunaire, ou stellaire. C'est de cette façon que saint Patrice incarne le christianisme irlandais: il est l'étoile blanche éclose dans un ciel vert...

Le lien entre Tolkien et l'Irlande est méconnu, car il n'a pas dit beaucoup de bien des anciens Celtes, dont il voulait se démarquer, les trouvant trop étranges, trop confus - en particulier les anciens Irlandais: s'il a confessé s'être nourri de mythologie bretonne et avoir étudié le gallois, il a aussi dit n'être parvenu à aucun résultat en gaélique. Il n'a jamais fait non plus aucune allusion aux héros de l'Irlande ancienne.

Selon T. A. Shippey, il n'en était pas moins jaloux de sa mythologie, rêvant qu'une comparable existât pour l'Angleterre. Et je pense qu'il n'aimait pas beaucoup Yeats et ses amis, qu'il trouvait trop politisés et néopaïens. D'ailleurs ils étaient généralement protestants.

Le lien entre la résurrection celtique suscitée par ces poètes, chantres de l'ancienne Irlande, et la mythologie de Tolkien est quand même patent, et c'est justement parce que l'assimilation était possible qu'il s'inquiétait qu'on pût la faire. Il eut la même attitude vis à vis de Richard Wagner, exagérant ses défauts parce qu'il investissait de conceptions propres, modernes, la mythologie germanique. Le problème était sans doute plus idéologique que poétique. Il n'a confessé d'affection que pour Lord Dunsany: celui-ci créait des mythologies nouvelles, comme lui-même le faisait, et ne tentait pas outre mesure de réhabiliter le paganisme - le mêlant facilement de satire.

J'ai été choqué quand Peter Jackson, le réalisateur des films du Seigneur des anneaux, a choisi de tourner les scènes se passant dans les vertes plaines de Rohan en Islande - en une saison, de surcroît, où le vert y est invisible. C'était méconnaître fondamentalement le ressort poétique de l'œuvre de Tolkien - et le ramener à Rohan Banner.jpgde l'idéologie ou à du nationalisme, puisqu'il est vrai que Tolkien préférait la mythologie islandaise à l'irlandaise; oui, mais il n'est jamais allé en Islande, et tout chez lui n'est pas références abstraites: il était un poète, et s'appuyait d'abord sur sa propre expérience, notamment des paysages!

Il a même trahi sa pensée en estimant que le panthéon des Celtes, à l'origine, devait être le même que celui des Germains. Il fallait placer Gandalf en Irlande, car si Gandalf est un reflet positif et sanctifié, christianisé d'Odin, lorsqu'il chevauche avec son cheval blanc dans les plaines de Rohan, Tolkien l'imaginait certainement dans un paysage irlandais. Ce mage est l'éclair blanc et pur venu des dieux, et qui remet de la sainteté dans l'amour terrestre. Il est un avatar de saint Patrice, lui aussi surgi d'au-delà de la mer – quoique ce soit de l'est, non de l'ouest. Chez Tolkien, les idées se mêlaient, car, catholique, il aimait en même temps le paganisme germanique et les pays anciennement celtiques, et il pensait, au fond, que, à maints égards, la sagesse antique des pays du nord préparait le terrain au vrai christianisme. Si l'on se souvient que pour les Celtes convertis, l'articulation entre le paganisme et le christianisme était plus fluide qu'on ne pense; que les fées elles-mêmes avaient désapprouvé les druides au profit de saint Patrice en Irlande; que Merlin était réputé fils d'un elfe et en même temps voué au Christ par le Gallois Geoffroy de Monmouth, on saisit ce que Tolkien doit aux Celtes médiévaux: car ses elfes sont aussi voués au Christ, on ne peut le contester. C'est d'opposer le paganisme et le christianisme, qui lui semblait aberrant.

Mais comme le disait Lord Dunsany, la terre irlandaise est physiquement si grandiose, qu'on ne peut pas ne pas imaginer des elfes, des mages, des dieux, en son sein! Et quand on songe à saint Patrice allumant des feux sur Tara, on peut le concevoir ressuscitant les dieux dans leur ancienne pureté. C'est lui qui désormais incarnait le sacré vivant.

Je ne sais pas si le catholicisme irlandais moderne, si méprisé par Yeats, est encore tel. Il est probable que sa grandeur soit à son tour amoindrie, et que Yeats l'ait saisi: il a sa légitimité. En Irlande, on voit souvent, dans les montagnes, des ensembles de statues blanches, inspirées par la Renaissance italienne, représentant des descentes de croix. J'ai été surpris qu'on ne trouve guère ces jolis oratoires contenant des statuettes féeriques de Marie - si fréquents en Savoie.

Le blanc sur le vert n'en est pas moins persistant! Et saint Patrice continue de déverser sa grâce: il brandit toujours son trèfle d'émeraude, symbole de la Trinité, et met toujours en fuite le serpent, symbole des passions mauvaises. Dans les églises, le roi à la lyre, avatar local de David, symbole du roi païen qui chante le Christ avant son arrivée, est partout présent aussi. Quoi de plus tolkinien?