08/10/2017

Saint Louis et l'ascensionnel cylindre

astral_projection_by_tahyon-d5ikyh8.pngDans le dernier épisode de cette magistrale série, nous avons laissé saint Louis et ses compagnons alors qu'ils étaient emmenés face à quelque couloir sombre, au sein d'une forteresse obscure, par de mauvais chevaliers fées, traîtres passés du côté du Mal.

Ils ordonnèrent aux hommes de s'avancer, et ils entrèrent dans le sombre couloir. Dès qu'ils y furent, cependant, une lueur se répandit, diffusée depuis le plafond, et ils se voyaient les uns les autres dans l'ombre. Louis regarda en haut et de nouveau il vit des sortes de pierres blanches incrustées dans la pierre lisse et luisant d'une clarté frêle et lointaine, comme étouffée par le mal qui régnait en ces lieux.

Le couloir était profond, et ils marchèrent assez longtemps. Finalement, ils parvinrent dans une pièce ronde, mais qui semblait un cul-de-sac, et Louis se demanda si c'était un piège, et si le sol n'allait pas s'ouvrir sous leurs pieds, les précipitant dans quelque puits obscur. Or, il se produisit quelque chose d'extraordinaire, et qui n'eut rien à voir. Car de vives lumières apparurent autour de la pièce, et Louis se sentit soulevé. Il n'eût su dire par quelle magie. Mais il vit que les autres compagnons étaient dans le même cas, et aussi les chevaliers d'Etalacün, et que la pièce stationmodule_by_love1008.jpgn'avait pas de plafond, et qu'ils montaient, tirés ou poussés par une force inconnue.

La sensation en était bizarre: sous ses pieds Louis sentait une force, mais aussi le long de son corps et à sa tête, et ses cheveux volaient, comme tirés aussi, sans pour autant lui faire mal. Du vent soufflait, et une vapeur lumineuse les entourait, mue en volutes par l'air, et formant autour d'eux comme des anneaux.

Louis ferma les yeux, se calma, car il était angoissé, et les rouvrit; or, il vit distinctement, dans les nues en mouvement, de petits êtres démoniaques, qui, tournant autour de ses compagnons et de lui-même, s'employaient à les soulever et à les emporter vers les hauteurs. Car eux-mêmes, portés par des ailes de feu, volaient avec force.

Ils tenaient les hommes entre leurs bras, qui étaient plus semblables à des tentacules qu'à des bras humains, et les soulevaient en s'élançant de toute la force dont ils étaient capables.

Ils étaient difficiles à voir, car ils allaient vite, et étaient enfouis sous les vapeurs lumineuses, ne montrant leur visage et leur corps que de loin en loin, mais Louis put en distinguer trois, en demeurant attentif.

Or, il étaient d'une forme repoussante. Des yeux de charbon affleuraient de leur tête osseuse, et leurs bouches étaient constamment grimaçantes, parce que leurs dents énormes les empêchaient de les fermer. djinn_by_sebastien_grenier-d36sb34.jpgLeurs oreilles étaient pointues et au bout de leurs tentacules des griffes figuraient des sortes de doigts, simples bouts effilés de leurs bras de poulpe. Ces bras se multipliaient à leurs racines, comme si de véritables pieuvres étaient attachées à leurs épaules de singe, mais Louis ne put pas en voir davantage, car une nuée les recouvrit, et son œil redevint aveugle.

Au reste, il lui avait semblé que les trois êtres qu'il avait vus étaient de forme non absolument semblable, et, même, qu'ils pouvaient en changer d'un tour qu'ils faisaient à l'autre, déployant des parties qu'il n'avait point vues auparavant. Une fois il crut qu'il s'agissait de tentacules de pieuvre, une autre fois de branches d'une plante mue de sa propre volonté, une autre fois encore de longs bras de singe, et tantôt l'œil était noir comme du charbon froid, tantôt rouge comme une braise chaude, tantôt vitreux comme celui d'un mort. Cela avait été si vite qu'il n'avait pas su le dire, et il ne savait si les êtres changeaient de forme ou s'ils différaient entre eux de façon légère. Néanmoins la forme qui a été décrite était bien celle qui apparaissait généralement.

En songeant à ce qui les entourait et les enlaçait, il frissonna, mais leur toucher n'était pas mortel, apparemment; ils obéissaient parfaitement à leurs maîtres, quels qu'ils fussent, et se contentaient de les hisser dans le cylindre lumineux, recouvert à l'intérieur de pierres de lune qui luisaient en diffusant une forte lumière.

Etalacün posa son regard sur lui, semblant deviner ce qu'il avait vu; Louis se demanda si les chevaliers immortels de ce pays de génies les voyaient en permanence. Il se dit que c'était probable. Mais lui, simple mortel, était-il fait pour les voir? S'attendait-on à ce qu'il les distingue? Sans doute pas.

Etalacün était surpris, à vrai dire, par le don de vision de Louis, qu'il avait effectivement deviné. Il l'avait distingué dans ses yeux, lorsque les démons lui étaient apparus: un reflet lui en était venu. Et lui, qui avait méprisé si profondément les mortels pour leur supposée cécité, il s'étonnait de ce prodige, qui donnait à ce roi parmi les hommes le pouvoir de saisir, par son regard, les êtres cachés de l'univers.

Il se demanda d'où cela venait, si Louis était le fils d'un elfe ayant pris la place de son père auprès sa mère, ou d'une fée ayant fait de même pour son père et l'ayant déposé au pied du lit conjugal à sa naissance, comme on racontait que cela se faisait, parmi les mortels: ainsi dit-on les lignées de rois étaient nées. Mais d933810b86ce8c9710c02fa9203247a9.jpgcela était vrai dans les temps anciens, et cela n'avait pas suffi à élever les mortels dans leur ensemble, à les hisser à la hauteur des elfes!

Du moins l'avait-il cru. Avait-il erré, en faisant des mortels la lie de la création? Dans sa pensée, il hésita. Devait-il les sauver, les empêcher d'être placés devant Ornicalc le Fort, et de périr sans retour?

Il chassa aussitôt cette idée de son esprit, la trouvant absurde et en riant, en son for intérieur. Il devait avoir rêvé, lui aussi, influencé par les paroles de son cousin Solcum, toujours optimiste et illusoire dans ses vues, notamment lorsqu'il parlait des hommes mortels et de leur avenir, selon lui radieux!

N'était-ce pas pure folie, d'aimer ainsi ces êtres immondes?

Il regarda le visage de Solcum, que soutenaient deux de ses hommes, Darilqïn et Folcur, car il était toujours sous l'emprise du venin du monstre du défilé. Il l'avait aimé, ce noble cousin, et son visage, qui respirait la bonté, la bravoure, mais aussi la naïveté, la simplesse, lui rappela de joyeux souvenirs.

Puis revinrent ceux qu'emplissait l'amertume, à sa mémoire: il l'avait vu refuser avec douleur de se rendre à la raison, et de continuer, avec le roi Ëtön, de nourrir de folles illusions sur les hommes mortels. Alors des mots durs avaient été échangés, et c'est brouillés à jamais, semblait-il, que les cousins s'étaient séparés, et qu'Etalacün était parti, avec ses hommes, de la cour d'Ëtön, où demeurait Solcum, bras droit du roi.

Mais, ô lecteur, il est temps de laisser là cet épisode, déjà bien long, pour renvoyer au suivant, dans lequel les doutes du chevalier traître Etalacün seront exposés en détail.

02/10/2017

L'épopée de l'Italie moderne

Paulus_Diaconus_Plutei_65.35_croppedmid.jpgDepuis longtemps, je voulais lire l'Histoire des Lombards par Paul Diacre Warnefried, un Lombard écrivant en latin à l'époque de Charlemagne. En ce temps-là, en effet, on appelait Lombards ce qu'en latin on appelle Longobardi, des Germains qui ont envahi l'Italie après la chute de l'Empire romain, et qui y ont fait régner leur loi partout où ils avaient pu chasser les Byzantins, maîtres antérieurs de cette terre auguste.

Les Lombards descendent des Danois, étant sortis du Danemark à une époque de famine après avoir été tirés au sort, selon ce que raconte aussi Saxo Grammaticus. Une vision d'Odin et de Freya son épouse avait amené ces exilés à porter une longue barbe, selon la tradition: leur nom en vient. Il s'agissait d'un vœu religieux, en échange d'une victoire inespérée sur un peuple qui voulait les exterminer. (Je parle des hommes, bien sûr, les femmes n'étaient pas contraintes par ce vœu. C'est important de le dire, à une époque où il est malséant de ne pas mentionner les dames, lorsqu'on évoque un peuple.)

Leur migration, après leur départ du Danemark, n'a pas été facile, et ils ont longtemps vécu en Hongrie, avant de s'installer en Italie. Ils ont finalement été battus par Charlemagne et intégrés à l'empire carolingien. C'est à ce titre que Paul Diacre, ayant accepté, après quelques hésitations, l'offre du roi des Francs, a rédigé sa chronique pour le compte de celui-ci.

Leur nom est resté, comme on sait, pour qualifier une province italienne, celle où ils étaient le mieux implantés et où Charlemagne leur a accordé le droit de gouverner. C'est aujourd'hui la province la plus riche, et c'est son rattachement aux États italiens de Savoie qui a constitué l'acte décisif de l'unité italienne. En réalité, l'opposition entre le nord et le sud de l'Italie moderne tend à ressusciter l'opposition entre les Lombards et Byzance.

Le texte de Paul Diacre est écrit en un latin clair et simple, qui n'a guère besoin de traduction, si on a pratiqué un peu cette langue morte. Mais il n'en est pas moins prodigieux et passionnant.

Paul Diacre prend les personnages dans leur individualité, leurs actions particulières, inscrites dans l'espace physique, et il est d'une extraordinaire modernité. Il n'y a pas les discours réinventés de Tite-Live, ou ses ms-douce-134-3.jpggénéralités sur les gens. Le bien et le mal ne s'identifient pas à travers de la psychologie et des principes globaux - des valeurs, comme nous dirions -, mais de façon vivante, à travers les anges et les démons, dont des gens ont souvent la vision, et qui agissent souvent dans l'âme des gens.

J'avais été impressionné par une image d'église, en Savoie, celle d'un ange guidant un démon armé d'un arc et lui indiquant les maisons où il devait frapper: c'était une figure de la peste, et de la Providence qui l'ordonne. Or, il semble qu'elle vienne de Paul Diacre, qui assure qu'on a eu une telle vision à Pavie, première capitale des Lombards, pendant une épidémie. Inutile de disserter à l'infini sur ce qu'elle signifie: une profonde philosophie s'en implique, qui n'a pas même besoin d'être explicitée. Lorsque Joseph de Maistre fait de la révolution française un acte à la fois diabolique et providentiel, il reste dans cette tradition qu'on pourrait dire mystérique, et qui défie toutes les classifications intellectuelles aussi bien des philosophes que des théologiens - qui, monistes spiritualistes ou matérialistes, veulent ne s'appuyer, au fond comme Tite-Live, que sur des généralités abstraites.

Paul Diacre plonge encore plus profondément dans ce que nous nommerions le fantastique lors d'un épisode incroyable, qui donne au diable la faculté de prendre successivement la forme d'une mouche et d'un homme. En effet, je ne sais plus quel roi, discutant en privé avec son chancelier, racontait qu'il voulait faire mourir un homme qui l'avait trahi et complotait contre lui, quand, une grosse mouche le gênant, il prit son couteau et tâcha de la tuer. Il ne put couper qu'une patte.

Aussitôt après, un homme à qui il manquait une jambe prévint celui que le roi voulait faire mourir, et il se réfugia dans une église. Comme le roi l'apprit, il demanda qui l'avait prévenu, et chercha à savoir si son chancelier l'avait fait; mais comment aurait-il pu? Il ne l'avait pas quitté un seul instant.

Quand le roi sut qui avait prévenu sa victime, il n'eut pas de doute: il s'agissait d'un homme-mouche, pour ainsi dire, d'un démon prenant la forme d'une mouche et d'un homme. Loin de tirer vengeance de celui-ci en tuant l'autre, il semble qu'il ait assimilé ce démon à une sorte d'ange, peut-être à un dieu du paganisme germanique, car il l'a ensuite épargné, voyant l'affaire comme un prodige, un signe divin.

Les détails matériels sont souvent horribles, et je ne peux pas tous les reprendre ici. Mais souvent, aussi, ils créent un début de roman d'aventures, car des guerriers sont peints dans des actions très individuelles, medioevo-1.jpgcomme je l'ai dit: tel fuit par la fenêtre le roi qui veut le tuer, tel autre, vaillant homme, tue un ennemi qui l'attaquait par derrière en faisant reculer sa lance pointe en arrière, alors qu'il est à cheval, puis, se retournant, il tue pointe en avant le compagnon du premier. On comprend peut-être mieux la situation si on sait qu'il a été attaqué sur un pont.

On est déjà dans le roman de chevalerie, et les exploits des héros modernes ne sont pas si nouveaux qu'on croit: ce n'est pas parce que la littérature française classique, abstraite et léchée, imitant à l'excès les annalistes antiques, est restée souvent dans le vague et les généralités, lorsqu'il s'est agi de peindre un combat, que le cinéma américain a tout inventé.

Un autre moment somptueux et surprenant est celui qui pousse les Lombards à attaquer des Slaves sur une position élevée parce qu'ils s'étaient traités les uns les autres de lâches. Dans un film américain, on montrerait que cela leur a permis de réaliser un exploit; mais Paul Diacre est à la fois plus moral et plus réaliste: les Lombards sont anéantis, et il les blâme d'avoir cédé à la passion, de s'être montrés plus susceptibles que réfléchis. C'est grandiose et tragique.

La vérité est que ce texte sublime est comme la première épopée de l'Italie moderne, et peut-être la meilleure de toutes, celles qui furent écrites en italien tendant à un excès de fantaisie et d'allégorisme par imitation de l'antiquité païenne. Seul Paul Diacre somme toute a eu un style moderne et sincère, lorsqu'il s'est venus ec.jpgagi d'insérer du merveilleux, il n'a jamais évoqué que les anges et les démons auxquels sa foi pouvait croire, et pour lui il s'agissait de réalités, d'êtres spirituels ayant une substance. Pour autant, cela ne le rendait pas stupide, il avait une philosophie très élevée.

Surtout, il avait une pensée morale très pure, et c'est la même pensée morale pure qu'il loue chez les rois lombards, notamment le dernier d'entre eux, Liutprand, qui, dit-il, ne savait pas lire, mais avait un cœur rempli de la conscience du bien à faire.

Soit dit en passant, Liutprand a pris la Corse aux Byzantins, il est donc important pour la France; en même temps son histoire montre que la Corse a été essentiellement italienne, dans les temps anciens.

15/08/2017

Flamenca et le mystère du mari méchant

geoffrey-detail-194x300.jpgOn croit souvent que l'amour courtois est issu de l'ancienne mythologie bretonne et des légendes arthuriennes, mais on n'en voit nulle trace dans l'Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth, le texte fondateur, pour l'Europe, de cette mythologie. On se souvient qu'elle était en latin et que, poète de la cour du roi d'Angleterre, Wace la traduisit en français. L'amour courtois n'est venu qu'ensuite. Il est clairement issu de la société féodale gauloise, et non de l'ancienne Bretagne.

La première trace de sa présence au sein d'une histoire bretonne peut être décelée dans un lai de Marie de France. On y lit qu'une femme mariée avec un méchant homme prie le ciel qu'on la libère de ses tourments. Un oiseau vient la voir, qui se transforme en homme, et fait l'amour avec elle, la consolant de ses malheurs.

Il faut avouer que Jupiter se changeant en cygne, dans la mythologie grecque, ne venait pas en principe libérer Léda d'un mauvais mari; le mythe n'en parle pas.

Le motif du texte de Marie peut faire référence à Geoffroy de Monmouth et à ce qu'il dit de la naissance de l'enchanteur Merlin: son père était un être non physique, intermédiaire entre les hommes et les anges, qui s'est fait un corps solide et a aimé une mortelle. Il avait aussi la faculté de prendre une forme d'oiseau. Mais la mère de Merlin était vierge - et pas du tout mariée avec un homme méchant, par conséquent.

Un autre passage de l'Histoire de Geoffroy suggère l'origine du thème du mari méchant dans la mythologie. Un ogre, un géant, une sorte de démon a capturé la fille du roi Hoël de petite Bretagne, neveu d'Arthur, une arthur.jpgravissante vierge, et l'a violée et tuée. Arthur combat ce monstre et le tue de sa vaillante et magique épée Excalibur en tournant autour de lui à toute allure. Car il était énorme mais manquait d'agilité.

On pouvait donc être mariée à un démon, à un monstre, et être sauvée par un vaillant chevalier. Mais il ne s'agissait pas de mariage chrétien, agréé par les parents, il s'agissait bien d'enlèvement, de violence.

Ariane, de la même façon, fut libérée du Minotaure par Thésée. Il est peu probable qu'à l'origine la mythologie bretonne ait été tellement différente de la mythologie grecque. Mais la seconde paraissait abstraite, aux Français du douzième siècle. La première semblait familière, proche, intime.

Chrétien de Troyes évoque des pucelles, sans doute fées, asservies à des notons, démons des eaux qu'il présente comme des géants armés, et contraintes par eux à travailler dans une sorte d'usine, ou fabrique de tissus. Le fond en est symbolique et mythologique, mais Chrétien le mêle à la réalité ordinaire, de sorte que les choses sont brouillées. Les pucelles viennent d'une île dont le roi a été vaincu au combat par les notons.
Les suggestions en sont grandioses, mais on peut aussi ne pas les voir. Yvain combat ces géants trop forts pour lui, et le lion qu'il a sauvé du dragon vient à sa rescousse. L'épisode est sublime, mais généralement mal appréhendé par la critique.

Mais l'essence de l'amour courtois se manifeste plutôt dans un récit qui ressemble au lai de Marie de France ci-devant évoqué. Il s'agit de Flamenca, qui est inachevé, date du treizième siècle et a été rédigé en langue flamenca-manuscrit-f3 (2).jpgd'oc. Rien n'y est explicitement surnaturel mais tout semble appliquer des principes moraux supérieurs, un peu comme dans les romans de Victor Hugo.

Flamenca l'enflammée est mariée à un homme jaloux, qui l'enferme méchamment dans une tour. Un chevalier pur et beau en entend parler, en tombe amoureux et veut la délivrer. Flamenca entend parler du chevalier, et en tombe amoureuse aussi. Il vient par un subterfuge humain s'unir à elle dans sa tour. Si ma mémoire est bonne, il creuse un souterrain.

Tout est réaliste, et le symbolisme, s'il est présent, ne s'incarne pas dans du merveilleux. Mais le récit peut être dit archétypal.

À un niveau plus vulgaire, il peut être aussi sembler flatter l'instinct adultère. On le justifie par la méchanceté du mari. C'est une tentation ordinaire. Un mari est toujours méchant, un amant fait facilement rêver. Comme les femmes sont les premières à lire des romans, il est habile, pour l'auteur, de montrer que c'est la femme, qui est mal mariée.

Cela me rappelle l'Histoire des Lombards de Paul Diacre, un texte sublime de l'époque de Charlemagne. Une femme au visage rustique est mariée au puissant duc de Frioul et le supplie de prendre une autre femme, plus belle et donc plus digne de son rang. Mais, homme sage, il répond qu'elle a tant de vertu, qu'il la préfère à bon droit à celles qui sont plus jolies. Sainte_Monique.jpgPaul Diacre le loue, évidemment.

On n'est jamais assez bien marié. Mais chaque être humain avec qui le destin lie a des qualités qu'on peut s'efforcer de trouver. L'assiette du voisin n'est pas forcément meilleure. Le christianisme évidemment louait les femmes qui adoucissaient leurs maris à force de patience et d'amour. Le modèle à cet égard était la mère de saint Augustin sainte Monique, dont le mari était un terrible païen. Saint Paul avait recommandé de ne pas divorcer d'un païen, si on était marié avec lui, mais de s'efforcer de le convertir.

Ce n'est pas toujours possible; la loi est dure. Flamenca peut, en un sens, représenter le pan de la vie qui échappe à la loi - qui se situe dans les lieux qu'elle n'atteint pas. Par-delà la rigidité religieuse, il y a une liberté qui peut-être n'est pas désapprouvée par Dieu autant que les prêtres le disent.

Mais tout cela n'était pas dans la mythologie bretonne primitive. Il s'agit de vie sociale. Il s'agit de la France du Moyen Âge.