07/12/2018

Michel Houellebecq mythologique

ff28ec3e12811c2499bffa9200deaf24--ghost-in-the-machine-cyberpunk-art.jpgDans les romans de Michel Houellebecq, le mythologique affleure, à travers notamment des figures de science-fiction, mais il n'entre pas tellement dans les intrigues: il flotte comme un réseau d'images qui ornent des trames essentiellement réalistes, s'appuyant, même dans la fantaisie, sur des données prétendument scientifiques. Mais, comme Victor Hugo, Michel Houellebecq, dans sa poésie, tend à créer des images fabuleuses et à les prendre comme sujet essentiel.

Il imagine qu'un jour la mécanique l'emportera exclusivement sur le vivant, et videra toute la Terre de son âme, de sa vie:

Alors s'établira le dialogue des machines
Et l'informationnel remplira, triomphant,
Le cadavre vidé de la structure divine;
Puis il fonctionnera jusqu'à la fin des temps.

(Cf. Poésie, éd. J'ai lu, 2015, p. 92.)

Il fait le tableau de la mort qui prévaut sur tout, de l'ange du néant - ou de son action, du moins. Il faut remarquer que le romancier Stefan Wul (1922-2003) a fait des vers au sens proche; mais il y a des différences significatives. Wul insiste davantage sur le merveilleux, montrant les machines remplies de voyants lumineux et colorés, créant une ambiguïté sur cet avenir sombre, puisque l'illusion de la vie est laissée. D'un autre côté, il utilise des concepts moins explicites, n'évoquant pas de structure divine, par exemple. Si d'ailleurs le concept est en soi explicite, en contexte il n'est pas très clair. Une structure est plutôt une forme et si le cadavre est extérieurement pérennisé, on peut dire que sa structure est conservée. Or, il se peut que la forme du corps humain ait quelque chose de divin. C'est le sens de l'Incarnation: le corps de Jésus a attiré, par sa perfection, l'entité divine. À moins que ce ne soit celui de la vierge Marie. Mais l'évocation de Houellebecq reste suggestive.

Pour, à l'inverse, décrire un monde plus beau, il mêle les sentiments au merveilleux d'une façon poignante. Cherchant à cristalliser le rayonnement solaire, il s'écrie:

b5e9498c09c03a11af7d00c4f9ed701e.jpgIl existe un pays, plutôt une frontière,
Où la lumière est douce et pratiquement solide
Les êtres humains échangent des fragments de lumière,
Mais ils n'ont pas la moindre appréhension du monde.

(Ibid., p. 125.)

Les morceaux de clarté échangés sont mystérieux, tout comme la conjonction d'opposition du dernier vers. Cela crée un tremblement matérialisant l'idéal, le rêve. Le pays qu'il peint rappelle évidemment le Sídhe des Irlandais et des Écossais – le pays des fées. À la frontière des mondes, il matérialise la lumière, éthérise la matière, et les hommes y sont pareils aux anges – maniant des feux comme s'il s'agissait de fleurs.

Or, les simples mortels peuvent se rendre dans ce lieu fabuleux, en passant à travers les falaises:

Nous avons traversé des frontières de craie
Et le second matin le soleil devint proche
Il y avait dans le ciel quelque chose qui bougeait,
Un battement très doux faisait vibrer les roches.

(Ibid.)

Les voyageurs semblent se hisser dans les hauteurs, et se rapprocher des astres. Dès lors, le pressentiment des anges, des dieux se fait jour, même si, ici, le poète se garde bien de représenter des formes. Le e4d33826f858c2c95595adfcbf7d5714--angelic-angel-angel-s.jpgbattement renvoie aux ailes des anges, auxquelles semble répondre le monde minéral, au souffle duquel il paraît s'éveiller. C'est bien ainsi que ce lieu apparaît comme elfique, intermédiaire entre l'humain et l'ange, entre la matière et l'esprit: il est sensible aux haleines divines.

Houellebecq suggère, plus qu'il ne dit; mais le mythologique reste patent, et, à cet égard, quoique avec des philosophies apparemment différentes, il se montre assez proche d'un Christian Bobin – aussi surprenant cela puisse être.

Il affecte toutefois des images plus sombres, démentant que l'univers ait un sens, imitant à cet égard son cher Lovecraft:

À moins d'imaginer que nous allons revivre
Revivre sans conscience, que nos atomes idiots
Répétitifs et ronds comme des billes de loto
Vont se recombiner comme les pages d'un livre

Écrit par un salaud
Et lu par des crétins.

(Ibid., p. 415.)

Il n'affirme pas: il émet l'hypothèse. Il est possible que l'univers ne soit fait que de lois mécaniques arbitraires, dénuées de sens moral. Le dieu affleurant rappelle le diable. L'avenir crée l'attente morbide d'un immense charnier:

death.jpgLes fantômes avaient lieu de leurs mains délétères,
Recouvrant peu à peu la surface de la Terre
Les souvenirs glissaient dans les yeux mal crevés
Qui traversaient la nuit, fantassins énervés.

(Ibid., p. 429.)

La personnification des souvenirs, leur assimilation aux fantômes, animent la pensée vers un tableau ténébreux, philosophiquement classique. On ne sait bien ce qu'il faut croire: l'articulation entre le pays mystérieux où la lumière se fait solide, et la Terre que remplissent les vapeurs spectrales, n'est pas claire. Les deux s'opposent, sans qu'on voie ce qui les unit. Houellebecq, dans sa poésie, fait se succéder les images selon son sentiment, sans forger de pensée unitaire et cohérente. Cela peut expliquer pourquoi ses romans, qui s'appuient sur une philosophie nette, sont peu mythologiques: lorsqu'il veut être clair, il reprend les concepts ordinaires, à la mode, dominés par le matérialisme - malgré son désir de les dépasser. Il y a un tempérament mystique d'un côté, une soumission au dogme collectif de l'autre. C'est ce que je ressens en le lisant; cela explique son succès.

23/11/2018

Montagnes sacrées et légendes celtiques

kerry.jpgDans le Kerry, en Irlande, j'ai longé le pied d'une montagne étrange. Près de la mer, elle était haute, raide, abrupte, mais couverte jusqu'à son sommet d'un tapis d'herbe - comme souvent dans l'Île Verte, où le vent empêche les forêts, mais la pluie permet la verdure. Elle était splendide, et rayonnait.

À son sommet, quelques rochers gris se dressaient. Or, un panneau annonçait qu'ils n'étaient pas naturels: il s'agissait des ruines d'une citadelle datant de l'âge du fer - soit de milliers d'années! Mieux encore, son bâtisseur était réputé un roi doté de pouvoirs magiques que les Gallois ont divinisé - comme s'il avait abrité un dieu, ou comme s'il avait été quelque elfe épaissi! Et peut-être était-ce le cas.

Mais à présent, il ne restait de lui que le corps de cette montagne, qu'il habitait de son énergie ancienne.

Et je me dis que, possiblement, la montagne de saint Patrice, que j'ai gravie, était déjà un lieu de culte dans l'antiquité, et qu'elle était réputée le corps d'un dieu, du dieu protecteur de l'Irlande entière. Au Tibet, les montagnes sont la partie visible de divinités terrestres, nobles et grandes, protectrices des pays environnants; l'esprit s'en détache et s'en manifeste sous la forme de déesses, de fées virginales et maîtresses d'elfes. Milarépa a souvent eu affaire à elles. Il les a ralliées au bouddhisme - tourné vers les divinités d'en haut, les étoiles. Car la pesanteur tend constamment à faire pencher les êtres terrestres vers les profondeurs de la Terre seule, et à les couper de l'âme cosmique. Pour Milarépa - et d'autres -, le Bouddha était justement l'être qui avait réorienté les cœurs vers le ciel, et l'esprit pur des galaxies. Cette ouverture à l'ensemble des divinités était indispensable, car l'être humaintseringma-classic1.jpg n'était pas fait pour limiter son évolution à la Terre. Il devait continuer sa route au-delà de celle-ci: elle était infinie.

Patrice abritait-il l'esprit de sa montagne - le Géant irlandais du temps jadis? En était-il le fils spirituel secret - était-il né une seconde fois en touchant un sol dont le génie voulait, soudain, se revêtir du christianisme romain?

S'il avait été trop romain, il ne l'aurait pas accepté, sans doute; car Patrice avait eu pour projet de se rendre à Rome, depuis la Grande-Bretagne où il était né, mais il s'était arrêté en Gaule, auprès de saint Germain; il ne connaissait le christianisme qu'à travers ce Gaulois.

Saint Colomban, plus tard, se plut à rappeler que l'Irlande n'avait jamais connu la puissance romaine, et que, pour elle, Rome n'était qu'une tradition culturelle – apostolique. Dès lors, peut-être, Patrice pouvait être accepté, et l'esprit de sa montagne, le dieu tutélaire d'Irlande, se placer en lui et le guider – lui apparaissant une fois par semaine, lorsque son âme sensitive se détachait...

Il s'appelait en latin Victorinus, mais que cela traduisait-il en gaélique? J'ai déjà évoqué la possibilité qu'il s'agissait de la même entité que sainte Brigitte. Le génie de l'Irlande, représenté à l'époque de la prise d'indépendance sous la forme classique d'une femme couronnée d'une citadelle et de tours et guidant un enfant, peut-être est-ce encore la même personne divine; l'enfant, c'est l'être humain en devenir, l'esprit encore puéril d'une nouvelle sorte d'êtres. Tel était Patrice.

Mais tel avait aussi été le roi enchanté du sommet de ma montagne du Kerry. Un esprit supérieur s'était lié à lui, il était le fils d'un elfe - comme Thésée, avant de fonder une forteresse sur l'acropole d'Athènes, avait été celui de Neptune. La montagne seule pouvait le contenir, et c'est la raison occulte pour laquelle les anciens Irlandais construisaient leurs palais en hauteur. alaric.jpgC'est ce qui leur permettait de rayonner de magie. Les nécessités pratiques ne l'expliquent pas à elles seules.

En pays cathare, une montagne impressionnante porte le nom d'Alaric, le grand roi des Wisigoths. Ceux-ci bâtissaient aussi en hauteur. J'y reviendrai une autre fois, peut-être; mais cette barre rocheuse majestueuse respire aussi l'esprit d'un roi fondateur, mage et auteur de Statuts mémorables, elle l'abrite, le manifeste extérieurement. Certains poètes romantiques savoyards, nourris, éventuellement, du souvenir confus du culte des montagnes, ont pareillement dit que le mont-Blanc rayonnait sur le front du duc de Savoie, en même temps que les princes défunts le guidaient, avec son peuple, dans la nuit du monde. Le rapport est établi. Mais en Irlande, c'est plus grandiose, à cause de l'antiquité de la chose, et de l'entrée de la figure royale de la montagne dans une mythologie, un culte.

20/10/2018

J. R. R. Tolkien et l'Irlande verte

37550575_10156263680457420_6283842951424507904_n.jpgAlors que j'étais en Irlande, regardant les coteaux couverts de tapis verts dans lesquels paissaient des moutons blancs, je me suis souvenu de J. R. R. Tolkien, commentant dans ses lettres l'idée de la bannière des Rohirrim, dans Le Seigneur des anneaux - de sinople au cheval d'argent, soit: un cheval blanc sur un fond vert. Tolkien disait que cela correspondait chez lui à un sentiment profond, quelque chose qui tenait du rêve, plongeant dans les réminiscences les plus diffuses. Or, rien ne ressemble davantage à cela que les visions qu'on peut avoir de l'Irlande, notamment dans le Connemara: tout est vert, immense et désert, les plaines entre les montagnes s'étendent à l'infini, et seuls des moutons parfaitement blancs constellent ce ciel d'émeraude cristallisé.

Et Tolkien allait généralement en vacances en Irlande, son pays préféré. Il en adorait les paysages - mais il est également possible qu'il en ait apprécié le catholicisme, aimant aller régulièrement à la messe, et que l'habit traditionnel de saint Patrice sur les images, vert et blanc, lui ait plu. L'occultisme dirait que l'astral est représenté dans son symbole par le cheval, l'éthérique par le fond vert, et qu'il s'agit d'une Saint_Patrick.jpgmanifestation forte du divin. Vénus est verte, dans l'hermétisme; et le blanc, c'est la pureté - la virginité lunaire, ou stellaire. C'est de cette façon que saint Patrice incarne le christianisme irlandais: il est l'étoile blanche éclose dans un ciel vert...

Le lien entre Tolkien et l'Irlande est méconnu, car il n'a pas dit beaucoup de bien des anciens Celtes, dont il voulait se démarquer, les trouvant trop étranges, trop confus - en particulier les anciens Irlandais: s'il a confessé s'être nourri de mythologie bretonne et avoir étudié le gallois, il a aussi dit n'être parvenu à aucun résultat en gaélique. Il n'a jamais fait non plus aucune allusion aux héros de l'Irlande ancienne.

Selon T. A. Shippey, il n'en était pas moins jaloux de sa mythologie, rêvant qu'une comparable existât pour l'Angleterre. Et je pense qu'il n'aimait pas beaucoup Yeats et ses amis, qu'il trouvait trop politisés et néopaïens. D'ailleurs ils étaient généralement protestants.

Le lien entre la résurrection celtique suscitée par ces poètes, chantres de l'ancienne Irlande, et la mythologie de Tolkien est quand même patent, et c'est justement parce que l'assimilation était possible qu'il s'inquiétait qu'on pût la faire. Il eut la même attitude vis à vis de Richard Wagner, exagérant ses défauts parce qu'il investissait de conceptions propres, modernes, la mythologie germanique. Le problème était sans doute plus idéologique que poétique. Il n'a confessé d'affection que pour Lord Dunsany: celui-ci créait des mythologies nouvelles, comme lui-même le faisait, et ne tentait pas outre mesure de réhabiliter le paganisme - le mêlant facilement de satire.

J'ai été choqué quand Peter Jackson, le réalisateur des films du Seigneur des anneaux, a choisi de tourner les scènes se passant dans les vertes plaines de Rohan en Islande - en une saison, de surcroît, où le vert y est invisible. C'était méconnaître fondamentalement le ressort poétique de l'œuvre de Tolkien - et le ramener à Rohan Banner.jpgde l'idéologie ou à du nationalisme, puisqu'il est vrai que Tolkien préférait la mythologie islandaise à l'irlandaise; oui, mais il n'est jamais allé en Islande, et tout chez lui n'est pas références abstraites: il était un poète, et s'appuyait d'abord sur sa propre expérience, notamment des paysages!

Il a même trahi sa pensée en estimant que le panthéon des Celtes, à l'origine, devait être le même que celui des Germains. Il fallait placer Gandalf en Irlande, car si Gandalf est un reflet positif et sanctifié, christianisé d'Odin, lorsqu'il chevauche avec son cheval blanc dans les plaines de Rohan, Tolkien l'imaginait certainement dans un paysage irlandais. Ce mage est l'éclair blanc et pur venu des dieux, et qui remet de la sainteté dans l'amour terrestre. Il est un avatar de saint Patrice, lui aussi surgi d'au-delà de la mer – quoique ce soit de l'est, non de l'ouest. Chez Tolkien, les idées se mêlaient, car, catholique, il aimait en même temps le paganisme germanique et les pays anciennement celtiques, et il pensait, au fond, que, à maints égards, la sagesse antique des pays du nord préparait le terrain au vrai christianisme. Si l'on se souvient que pour les Celtes convertis, l'articulation entre le paganisme et le christianisme était plus fluide qu'on ne pense; que les fées elles-mêmes avaient désapprouvé les druides au profit de saint Patrice en Irlande; que Merlin était réputé fils d'un elfe et en même temps voué au Christ par le Gallois Geoffroy de Monmouth, on saisit ce que Tolkien doit aux Celtes médiévaux: car ses elfes sont aussi voués au Christ, on ne peut le contester. C'est d'opposer le paganisme et le christianisme, qui lui semblait aberrant.

Mais comme le disait Lord Dunsany, la terre irlandaise est physiquement si grandiose, qu'on ne peut pas ne pas imaginer des elfes, des mages, des dieux, en son sein! Et quand on songe à saint Patrice allumant des feux sur Tara, on peut le concevoir ressuscitant les dieux dans leur ancienne pureté. C'est lui qui désormais incarnait le sacré vivant.

Je ne sais pas si le catholicisme irlandais moderne, si méprisé par Yeats, est encore tel. Il est probable que sa grandeur soit à son tour amoindrie, et que Yeats l'ait saisi: il a sa légitimité. En Irlande, on voit souvent, dans les montagnes, des ensembles de statues blanches, inspirées par la Renaissance italienne, représentant des descentes de croix. J'ai été surpris qu'on ne trouve guère ces jolis oratoires contenant des statuettes féeriques de Marie - si fréquents en Savoie.

Le blanc sur le vert n'en est pas moins persistant! Et saint Patrice continue de déverser sa grâce: il brandit toujours son trèfle d'émeraude, symbole de la Trinité, et met toujours en fuite le serpent, symbole des passions mauvaises. Dans les églises, le roi à la lyre, avatar local de David, symbole du roi païen qui chante le Christ avant son arrivée, est partout présent aussi. Quoi de plus tolkinien?