09/01/2018

Christianisme et monde élémentaire: Teilhard de Chardin

e63407c5d99174b13adbe9fba6754e30.jpgDans un article relativement récent, j'ai montré que la religion catholique n'avait pas réussi à vaincre la croyance en un monde élémentaire, en une face spirituelle interne à la substance terrestre qui ne fût pas forcément mauvaise, comme elle avait essayé de le prouver en assimilant les fées aux démons. Les bons esprits du foyer restaient plus proches, plus intimes, plus familiers que les anges de la Bible, plutôt abstraits, et, sous la forme des lutins, des sarvants, des nains, des korrigans, même chez des peuples pieux et assidus à l'église ils continuaient d'être vénérés et de recevoir des offrandes. La terre visible et les corps charnels avaient eux aussi leurs secrets protecteurs, leurs thaumaturges invisibles.

En dernière instance, de tous ces êtres, les extraterrestres de la science-fiction sont l'expression renouvelée. Dans les histoires qu'on en raconte, ils apportent aux hommes des solutions pour leurs problèmes matériels, leur santé, leur organisation sociale - et parfois, jugeant l'humanité et ses méfaits, ils ressemblent plus étroitement aux anges de la Bible.

Pierre Teilhard de Chardin prit conscience, à sa manière, que la métaphysique catholique était trop abstraite, et refusa de rejeter le progrès technique dans l'enfer habituel: les esprits de la nature eux aussi étaient tournés vers le Christ, assurait-il! Les machines n'empêcheraient donc pas la spiritualisation de la Terre, qui était elle-même, au fond, un être spirituel.

Tout en demeurant théorique dans son langage comme pouvaient l'être les héritiers de la scolastique, il a défini une nouvelle façon plus embrassante, plus globalisante, de concevoir la divinité. L'union même du couple était, à ses yeux, la première marche vers l'union avec l'univers, c'est à dire son esprit, c'est à dire Dieu. Il donnait raison à Dante et à la spiritualité orientale, et désavouait implicitement l'héritage de Pietro_Perugino_-_Cato_-_WGA17247.jpgl'ancienne Rome qui avait glorifié Caton parce que, ayant engendré les enfants qu'il espérait avoir, il avait répudié sa femme et mariée à un autre, estimant ne plus avoir à copuler. Cette conception mécaniste de l'amour, qu'on a longtemps prétendue être d'origine chrétienne, s'avère prendre ses racines dans la morale rigoureuse, toute masculine et nourrie de stoïcisme, de l'ancienne Rome. Teilhard, plusieurs siècles après Dante, comprit que le christianisme allait au-delà, qu'il embrassait l'Orient, et le culte de la femme comme image du monde.

L'enjeu était grand, car l'humanité moderne, détournée des grandes pensées mystiques médiévales, assimilait le monde des phénomènes à la matière pure. Rejetant, dans son matérialisme, au sein d'une bulle désuète et caduque tout ce qui avait trait aux mythologies, elle déliait l'individu de l'univers, créait une morale elle-même arbitraire, choisie par goût personnel par les hommes.

Du reste, les prouesses de la science moderne attestaient de la faculté de la connaissance de la matière à améliorer la vie humaine au moins en cette vie, à la façon des vieux thaumaturges. La science-fiction la plus intelligence faisait se rejoindre la science et la magie, et rendait au savant, ou à l'ingénieur, son vieux titre sacerdotal. Car lorsque, dans la Rome primitive, on commandait à la foudre, disait Tite-Live, c'était en suivant un rite précis, qui permettait à l'initié d'utiliser l'arme de Jupiter. On a eu beau jeu d'établir le rapprochement avec la maîtrise de l'électricité: Théophile Gautier, par exemple, l'a fait.

Lorsque Milarépa affronte un prêtre bön, c'est à dire antérieur au bouddhisme, il lui reproche de ne s'adresser qu'aux esprits terrestres, ne réglant que des problèmes physiques; lui, Milarépa, a des préoccupations morales supérieures. Mais en même temps, sur le plan physique, les divinités célestes qu'il invoque, et qui entourent le Bouddha, ont une efficacité supérieure à celles invoquées par le bön, puisque la Terre est soumise au Ciel. Or, les prêtres catholiques ne montraient aucune faculté à effectuer des miracles naturels aussi admirables que ceux de la technologie. Louis-Claude de Saint-Martin le mila.jpgréclamait d'eux, mais ils se montrèrent dépassés jusque dans leurs conceptions scientifiques, ainsi que l'affaire de Galilée l'avait dévoilé.

Pour Teilhard, il s'agissait de reconquérir le terrain perdu en faisant pénétrer le Christ jusque dans l'inanimé, dans la pierre et les atomes, qu'il affirmait être porteurs d'ébauches de psychisme. Mais ces ébauches de psychisme justement pouvaient, ou pourraient être figurées par les êtres élémentaires de la vieille mythologie, et l'esprit de la pierre être à nouveau un gnome, l'esprit de croissance végétale une ondine, et ainsi de suite. N'étant pas artiste, il est resté dans les généralités; mais cela amenait bien à cela, et il a avoué être panthéiste, ou animiste. Il admettait implicitement l'existence des génies, dans la mesure où ils étaient l'expression localisée, dans un pays, un sol, de l'esprit cosmique.

Le problème devenait seulement, comme pour Milarépa et les bouddhistes asiatiques, celui de la hiérarchie entre les esprits célestes supérieurs et les esprits terrestres inférieurs devant leur obéir. Pour Teilhard, il existait une hiérarchie entre l'esprit du couple, l'esprit de l'humanité entière et l'esprit universel. Cela créait une trinité, et, assurément, puisque le couple est lié à une pratique sexuelle, l'ange qui préside à ses destinées est lui-même placé dans le monde élémentaire, il est entouré, pour ainsi dire, de faunes et de nymphes - ou d'amours ailés et armés d'arcs et burn.jpgde flèches, qu'il dirige, ou doit diriger, pour que le couple s'épanouisse pleinement. Ainsi était réhabilitée la vieille poésie courtoise, si elle était soumise cependant à l'esprit chrétien, qui ne voit d'amour légitime que dans le mariage religieux, et l'union durable.

À un niveau supérieur, la Terre est à son tour imprégnée d'âme, mais d'une âme aussi élémentaire devant obéir au Christ, à l'esprit de l'humanité. Ainsi était-elle spiritualisée, peut-être plus par l'art que par la technique, néanmoins: et à cet égard Teilhard a manqué de lucidité.

Certes, jamais il ne se serait jamais exprimé de cette manière trop poétique pour lui, mais, précisément, si l'on utilise le langage des figures et, comme le disait Frederic Schlegel, de la mythologie qui est suprême poésie, on parvient bien à ces tableaux grandioses, qui d'eux-mêmes parlent, sans qu'il soit besoin de faire appel à des concepts abstraits.

Directement ces images spiritualisent la matière, et les machines deviennent secondaires, la science matérialiste aussi.

03/12/2017

Mythologie de l'amour courtois

finamors1.jpgL'amour courtois, inventé par les poètes languedociens médiévaux, était fondé sur le culte de la dame, considérée comme une déesse - et à laquelle on devait être d'une fidélité absolue, en montrant les vertus chevaleresques habituelles. Les Italiens du Dolce Stil Novo l'ont prolongé et sublimé, et l'on trouve volontiers, parmi eux, l'idée qu'un regard bienveillant suffit au bonheur de l'amant, qu'il n'a jamais eu de but précis et qu'il est heureux d'avoir aimé, puisque cela l'a porté à s'améliorer moralement. La femme a une semblance d'ange, elle est une étoile conductrice, et elle cristallise même, parfois, la lumière de l'étoile du matin, comme le disait Guinizzelli.

Je dois avouer que même si le principe m'en paraît noble et beau, j'ai un peu du mal à voir comment il peut s'appliquer dans la vie, car si les femmes cristallisent bien la beauté céleste, elles le font collectivement, et en même temps imparfaitement, de telle sorte qu'il est difficile de parvenir à faire d'une belle l'unique objet de ses vœux, si une relation particulière ne s'installe pas, et si elle ne montre pas à son tour de l'amour. Les formes idéales de l'air sont plus belles encore, à celui qui les voit, et les nymphes célestes telles qu'elles apparaissent dans les rêves ont une lumière qui leur vient de l'intérieur, tandis que chez la femme mortelle, elle tombe d'en haut, vient de l'extérieur. La différence est bien sûr que l'amour d'une femme terrestre se fait sentir plus profondément. Mais si c'est juste pour la contemplation, je ne sais pas si la poésie médiévale était bien sensée.

On n'aimait pas seulement une femme, cependant, mais aussi une dame. Les seigneuries, au Moyen Âge, étaient dites issues de demi-dieux, d'anges jadis unis à des femmes. La Bible en parle, et on établissait des généalogies remontant à Noé. En tant que telle, la femme était donc sublimée, et reflétait d'une façon toute particulière la divinité. Même si les êtres célestes qui avaient fondé les lignées et dont les mythologies païennes parlaient en les divinisant, avaient été diabolisés par saint Augustin et le catholicisme, le culte de la 4241e258fb4f6da1582241967bc3247e.jpgmaison noble persistait, et l'on voyait dans la dame l'écho de la reine des fées, ainsi que le poète anglais Spenser le proclamera pour la reine Élisabeth. Les anciens Germains avaient eu, de temps en temps, des reines régnantes, et la féodalité était en réalité dominée par les anciens Germains installés dans le monde romain.

Un problème pour les poètes est néanmoins apparu: la conversion des seigneurs mêmes au christianisme rendait impossible la référence explicite à l'origine enchantée des lignées, même si les chroniques franques continuaient à rappeler que Mérovée était né d'un homme-serpent uni à une femme mortelle. En français, dans les chansons de geste, on n'en trouve guère de trace, alors que, en Scandinavie, dans la mythologie germanique, cela se disait, et que, en Asie, cela se proclame encore, comme pour les rois khmers, issus de la fille d'un roi-serpent. Il était malséant pour un poète chrétien d'en parler, et c'est sans doute là qu'est né le concept de bienséance: il était issu des convenances chrétiennes, et non du classicisme antique. Racine non plus ne trouve pas convenable de trop faire dans la mythologie, comme les tragédies antiques qu'il imite.

Les troubadours et leurs épigones toscans n'ont donc pas trop ouvertement lié leurs dames à des êtres sublimes, et se sont généralement contentés d'aimer des femmes incarnées, des corps gracieux, des qualités humaines, des titres de noblesse. Or, cela rabaisse le désir, puisque cela l'oriente davantage vers des choses terrestres, charnelles ou sociales. Et en un sens, plus que le christianisme, cela rappelle la décadence du théâtre antique dénoncée aussi par saint Augustin, l'accusant de mettre en scène des dieux commettant des adultères pour autoriser chez les hommes les mêmes fautes. Si les êtres célestes ne sont que des hommes déguisés, on tend à une nouvelle forme d'idolâtrie. J. R. R. Tolkien blâmait avec énergie l'amour courtois qui divinisait des êtres terrestres: c'était la suite rabaissée du paganisme, à ses yeux.

Le christianisme n'autorisait que le culte des saintes, des êtres véritablement célestes, du ciel moralisé, et 12043086_1623425454586853_644672585960153718_n.jpgreprésenté éventuellement par des femmes pures. L'amour courtois avait pour pendant les fiançailles mystiques avec les saints et les saintes vivant dans les étoiles.

La poésie latine l'a abondamment développé, par exemple sous la belle plume de Hildegarde de Bingen, ou de Hugues de Saint-Victor, ou bien encore d'Amédée de Lausanne. D'autres encore sont connus, qui ont plus ou moins accentué la sensualité de leurs vers, s'attirant pour ainsi dire par avance les foudres de Calvin. François de Sales du reste admettait que l'hypocrisie pouvait exister, qu'il y avait eu des abus, des évêques ayant donné, dans des tableaux, les traits de leurs belles à la sainte Vierge.

Mais même dans le sensualisme, la tradition de la fée, entre la femme et la sainte, restait. Il suffit de lire Brantôme pour s'en apercevoir. Il est souvent érotique, et cru. Mais il présente bien des dames comme étant surnaturelles, comme liées au ciel, aux anges, à Dieu. Louise de Savoie en particulier est de cette nature, chez lui. Elle connaît les signes des astres, et lit au fond des âmes, dira aussi sa fille Marguerite de Navarre.

La France du nord, plus germanisée, a été à cet égard plus explicite, plus claire que celle du sud. Pensons à Chrétien de Troyes et à son Yvain, le meilleur peut-être de ses récits. Il n'est pas vrai que le héros éponyme aime une femme mariée, puisque, quand il la rencontre, il vient juste de tuer son mari. Elle veut qu'il le remplace, et il accepte. Ensuite il commet des fautes, et est exilé du royaume de la dame. Il doit reconquérir l'un et l'autre par ses belles actions. Mais la dimension mythologique n'est pas cachée par Chrétien de Troyes. La dame est explicitement qualifiée de magicienne et de fée; son royaume est véritablement enchanté.

La morale est deux fois sauve, puisque Yvain aime une veuve, non une femme mariée, et que son respect pour elle est justifié par sa nature ontologiquement supérieure. Que l'Église ait condamné le culte des nymphes et autres divinités terrestres n'empêche pas Chrétien de rester poétiquement et moralement cohérent, en rétablissant la fée dans sa dignité. Il se réclamait implicitement du paganisme breton, dont la logique était encore comprise, comme cinq siècles plus tard Pierre Corneille se réclamera de la logique du paganisme grec, pour justifier la vraisemblance de ses pièces mythologiques.

La critique moderne minimise honteusement cette dimension mythologique de Chrétien de Troyes; elle est bien présente, c'est complètement indéniable, et Yvain passe des épreuves qui ont trait au monde spirituel. Le matérialisme seul empêche de le voir.

Le lien avec le christianisme est même plus clair que dans la mythologie grecque, et c'est certainement pour cette raison que les Français du nord ont aimé la mythologie bretonne. Par sa beauté de femme, la fée oriente le regard vers les anges, et les le-lion-contre-le-serpent.jpgêtres qu'Yvain combat, des hommes, s'apparentent aux démons. En choisissant le lion contre le dragon qu'il combat, en choisissant de l'aider, il oriente encore le regard vers le ciel, les astres, contre les êtres terrestres, inférieurs. La gratitude du lion est évidemment de nature céleste, même si elle renvoie aussi à des vertus du héros.

Cette dimension morale de la mythologie était, sans doute, présente chez les anciens Grecs, mais de façon moins nette, et les Romains l'avaient diluée, ne la comprenant plus guère. Cela aussi est méconnu, injustement méprisé par la critique moderne.

Il est néanmoins vrai que, dans la littérature occitane, la mythologie bretonne ne s'est pas tellement imposée, et que son influence n'y a été indirecte. Comme l'idée qu'elles descendissent des anges errant sur terre n'est pas donnée par les troubadours, ceux-ci sont apparus à J. R. R. Tolkien, bon catholique amateur comme Chrétien de Troyes de mythologie antique, comme douteux. Même leur disciple Dante, qui a pourtant tenté de sublimer leur enseignement, n'a pas reçu son approbation: Béatrice n'avait pas été consacrée par Rome, et le culte restait beaucoup trop personnel et subjectif à ses yeux. J'en ai déjà parlé.

08/10/2017

Saint Louis et l'ascensionnel cylindre

astral_projection_by_tahyon-d5ikyh8.pngDans le dernier épisode de cette magistrale série, nous avons laissé saint Louis et ses compagnons alors qu'ils étaient emmenés face à quelque couloir sombre, au sein d'une forteresse obscure, par de mauvais chevaliers fées, traîtres passés du côté du Mal.

Ils ordonnèrent aux hommes de s'avancer, et ils entrèrent dans le sombre couloir. Dès qu'ils y furent, cependant, une lueur se répandit, diffusée depuis le plafond, et ils se voyaient les uns les autres dans l'ombre. Louis regarda en haut et de nouveau il vit des sortes de pierres blanches incrustées dans la pierre lisse et luisant d'une clarté frêle et lointaine, comme étouffée par le mal qui régnait en ces lieux.

Le couloir était profond, et ils marchèrent assez longtemps. Finalement, ils parvinrent dans une pièce ronde, mais qui semblait un cul-de-sac, et Louis se demanda si c'était un piège, et si le sol n'allait pas s'ouvrir sous leurs pieds, les précipitant dans quelque puits obscur. Or, il se produisit quelque chose d'extraordinaire, et qui n'eut rien à voir. Car de vives lumières apparurent autour de la pièce, et Louis se sentit soulevé. Il n'eût su dire par quelle magie. Mais il vit que les autres compagnons étaient dans le même cas, et aussi les chevaliers d'Etalacün, et que la pièce stationmodule_by_love1008.jpgn'avait pas de plafond, et qu'ils montaient, tirés ou poussés par une force inconnue.

La sensation en était bizarre: sous ses pieds Louis sentait une force, mais aussi le long de son corps et à sa tête, et ses cheveux volaient, comme tirés aussi, sans pour autant lui faire mal. Du vent soufflait, et une vapeur lumineuse les entourait, mue en volutes par l'air, et formant autour d'eux comme des anneaux.

Louis ferma les yeux, se calma, car il était angoissé, et les rouvrit; or, il vit distinctement, dans les nues en mouvement, de petits êtres démoniaques, qui, tournant autour de ses compagnons et de lui-même, s'employaient à les soulever et à les emporter vers les hauteurs. Car eux-mêmes, portés par des ailes de feu, volaient avec force.

Ils tenaient les hommes entre leurs bras, qui étaient plus semblables à des tentacules qu'à des bras humains, et les soulevaient en s'élançant de toute la force dont ils étaient capables.

Ils étaient difficiles à voir, car ils allaient vite, et étaient enfouis sous les vapeurs lumineuses, ne montrant leur visage et leur corps que de loin en loin, mais Louis put en distinguer trois, en demeurant attentif.

Or, il étaient d'une forme repoussante. Des yeux de charbon affleuraient de leur tête osseuse, et leurs bouches étaient constamment grimaçantes, parce que leurs dents énormes les empêchaient de les fermer. djinn_by_sebastien_grenier-d36sb34.jpgLeurs oreilles étaient pointues et au bout de leurs tentacules des griffes figuraient des sortes de doigts, simples bouts effilés de leurs bras de poulpe. Ces bras se multipliaient à leurs racines, comme si de véritables pieuvres étaient attachées à leurs épaules de singe, mais Louis ne put pas en voir davantage, car une nuée les recouvrit, et son œil redevint aveugle.

Au reste, il lui avait semblé que les trois êtres qu'il avait vus étaient de forme non absolument semblable, et, même, qu'ils pouvaient en changer d'un tour qu'ils faisaient à l'autre, déployant des parties qu'il n'avait point vues auparavant. Une fois il crut qu'il s'agissait de tentacules de pieuvre, une autre fois de branches d'une plante mue de sa propre volonté, une autre fois encore de longs bras de singe, et tantôt l'œil était noir comme du charbon froid, tantôt rouge comme une braise chaude, tantôt vitreux comme celui d'un mort. Cela avait été si vite qu'il n'avait pas su le dire, et il ne savait si les êtres changeaient de forme ou s'ils différaient entre eux de façon légère. Néanmoins la forme qui a été décrite était bien celle qui apparaissait généralement.

En songeant à ce qui les entourait et les enlaçait, il frissonna, mais leur toucher n'était pas mortel, apparemment; ils obéissaient parfaitement à leurs maîtres, quels qu'ils fussent, et se contentaient de les hisser dans le cylindre lumineux, recouvert à l'intérieur de pierres de lune qui luisaient en diffusant une forte lumière.

Etalacün posa son regard sur lui, semblant deviner ce qu'il avait vu; Louis se demanda si les chevaliers immortels de ce pays de génies les voyaient en permanence. Il se dit que c'était probable. Mais lui, simple mortel, était-il fait pour les voir? S'attendait-on à ce qu'il les distingue? Sans doute pas.

Etalacün était surpris, à vrai dire, par le don de vision de Louis, qu'il avait effectivement deviné. Il l'avait distingué dans ses yeux, lorsque les démons lui étaient apparus: un reflet lui en était venu. Et lui, qui avait méprisé si profondément les mortels pour leur supposée cécité, il s'étonnait de ce prodige, qui donnait à ce roi parmi les hommes le pouvoir de saisir, par son regard, les êtres cachés de l'univers.

Il se demanda d'où cela venait, si Louis était le fils d'un elfe ayant pris la place de son père auprès sa mère, ou d'une fée ayant fait de même pour son père et l'ayant déposé au pied du lit conjugal à sa naissance, comme on racontait que cela se faisait, parmi les mortels: ainsi dit-on les lignées de rois étaient nées. Mais d933810b86ce8c9710c02fa9203247a9.jpgcela était vrai dans les temps anciens, et cela n'avait pas suffi à élever les mortels dans leur ensemble, à les hisser à la hauteur des elfes!

Du moins l'avait-il cru. Avait-il erré, en faisant des mortels la lie de la création? Dans sa pensée, il hésita. Devait-il les sauver, les empêcher d'être placés devant Ornicalc le Fort, et de périr sans retour?

Il chassa aussitôt cette idée de son esprit, la trouvant absurde et en riant, en son for intérieur. Il devait avoir rêvé, lui aussi, influencé par les paroles de son cousin Solcum, toujours optimiste et illusoire dans ses vues, notamment lorsqu'il parlait des hommes mortels et de leur avenir, selon lui radieux!

N'était-ce pas pure folie, d'aimer ainsi ces êtres immondes?

Il regarda le visage de Solcum, que soutenaient deux de ses hommes, Darilqïn et Folcur, car il était toujours sous l'emprise du venin du monstre du défilé. Il l'avait aimé, ce noble cousin, et son visage, qui respirait la bonté, la bravoure, mais aussi la naïveté, la simplesse, lui rappela de joyeux souvenirs.

Puis revinrent ceux qu'emplissait l'amertume, à sa mémoire: il l'avait vu refuser avec douleur de se rendre à la raison, et de continuer, avec le roi Ëtön, de nourrir de folles illusions sur les hommes mortels. Alors des mots durs avaient été échangés, et c'est brouillés à jamais, semblait-il, que les cousins s'étaient séparés, et qu'Etalacün était parti, avec ses hommes, de la cour d'Ëtön, où demeurait Solcum, bras droit du roi.

Mais, ô lecteur, il est temps de laisser là cet épisode, déjà bien long, pour renvoyer au suivant, dans lequel les doutes du chevalier traître Etalacün seront exposés en détail.