09/05/2017

Saxo Grammaticus et l'ancienne morale germanique

odin 2.jpgJ'ai dit ailleurs que j'avais lu les neuf premiers livres de la Gesta Danorum de Saxo Grammaticus, un texte latin écrit au treizième siècle par un prêtre catholique d'après des textes perdus en danois et remplis de vieilles traditions germaniques. Il rationalise les dieux, les assimilant à de simples sorciers.

Ceux-ci, est-il dit, ont été précédés dans le règne du monde par des géants et des êtres féeriques, qui se matérialisent et se dématérialisent à volonté: il en parle comme d'une réalité. Loki apparaît énorme et couvert de chaînes, comme dans l'Edda. Chacun de ses cheveux est tel qu'un tronc! Odin est borgne, et instruit les hommes dans leurs rêves, leur apprenant des techniques de combat et de navigation. Thor engendre des héros, à la taille énorme et à la forme bizarre, heureusement arrangée par le dieu. Les géants sont généralement perfides et combattus, notamment parce qu'ils essaient de s'emparer des vierges humaines. Les héros doivent donc les tuer. (Il en va de même dans l'histoire légendaire du roi Arthur, qui pourtant était breton.)

La morale germanique, telle que Saxo l'exprime, a des spécificités qui sont assez connues. Les anciens Danois n'admiraient rien tant que le courage à la guerre. Lorsque leur ennemi en avait montré en les vainquant, ils lui laissaient leur fille, leur royaume. Ils avaient peur de mourir dans leur lit: ils voulaient tomber au combat. Ils avaient néanmoins une grande fidélité à leur prince.

Les conflits se résolvaient souvent par des duels entre les rois, et il était interdit de se battre à deux contre un, à trois contre deux.

Les femmes combattaient volontiers, faisant merveille sur le champ de bataille, régnant, parfois. Mais elles norse.jpgétaient en butte à la prétention des hommes à leur être supérieurs.

Plusieurs récits évoquent des femmes voulant rester vierges, et convaincues de se marier par la bravoure des guerriers, plus importante que leur beauté. Certains étaient défigurés par leurs blessures, mais trouvaient quand même belles demoiselles à épouser, s'ils avaient bravoure et courage.

Lorsque la paix régnait, les guerriers devenaient vite affreusement débauchés, volant les femmes des gens, et leurs filles. Du coup Saxo préfère qu'il y ait toujours une guerre à mener.

L'histoire d'Amleth n'est pas tout à fait celle que raconte Shakespeare. Ophélie n'est pas devenue folle parce que son chéri se faisait passer pour fou: c'était une amie d'enfance, il fait l'amour avec elle discrètement, elle trahit pour lui ceux qui l'ont envoyée pour qu'il dévoile qu'il n'est pas si fou. Puis il en prend une autre, et il n'est plus question d'elle. Il ne meurt pas après avoir tué son oncle, mais règne un certain temps, et est admiré à l'étranger pour sa ruse et sa sagesse, avant de mourir dans un combat. Shakespeare a romancé pour que cela soit plus émouvant.

Le cercle arctique était regardé comme une région de l'éternelle nuit, où vivaient des géants affreux. Il est aussi souvent question de spectres et de sortilèges tissés par des assaillants pour que leur corps soit invulnérable. Mais la poésie évoque principalement la bravoure des guerriers qui la créent: ils chantent eux-mêmes leurs exploits.

Les maléfices, du reste, s'effacent devant la ruse des meilleurs d'entre eux.

On découvre l'invention du ski, qui visiblement avait été enseignée par d'autres peuples, les Finnois ou les Lapons, je ne sais plus. Pareil pour les bottes à clous et les peaux de phoque, utilisées par une armée un jour sur de la glace: l'autre armée, qui glissait, a été battue.

L'arme habituelle était l'épée, mais, plus qu'ailleurs, on trouve la massue, notamment percée de clous et recouverte de fer. Toutefois les héros antiques se contentent souvent d'une grosse branche détachée d'un arbre par leur force herculéenne.

Les plus grands guerriers sont chastes, et méprisent les tentations charnelles. Ils méprisent aussi leur propre corps, se moquant de voir leurs entrailles tomber lorsque leur ventre est ouvert. (Dans un poème latin écrit en Allemagne au onzième siècle, le Waltharius, on voit pareillement Walther - c'est-à-dire Gautier - se moquer d'avoir perdu une main au combat, et placer son bouclier sur le bras mutilé, puis combattre de la main gauche sans se lamenter.)

Ce n'est pourtant pas qu'ils croient spécialement à la vie après la mort. Mais il se font un point d'honneur à Freya-from-Revninge-viking-9th-century.jpgêtre lucides sur ce qui attend tout homme. C'est impressionnant. On comprend que les Germains aient conquis l'Occident, après les Romains.

D'ailleurs l'origine des Lombards est évoquée: il s'agit de Danois partis à cause d'une famine, après avoir été tirés au sort. Un rêve visionnaire a montré la déesse Freya ordonnant de porter désormais la barbe et de s'appeler Lombards (voyez l'anglais long beards). Tels étaient les futurs maîtres de l'Italie.

La conversion au christianisme est mentionnée. Elle est due principalement à Louis-le-Pieux, le fils de Charlemagne, en échange d'une alliance et de dons en argent (évoqués par Ermold le Noir, poète de la cour du roi de France). Mais elle avait commencé sous le père. Certains rois danois n'en voulurent pas; mais elle finit par s'imposer.

Un récit passionnant, parfois palpitant, parce que mythologique, parfois répétitif, parce que seulement historique, et en tout cas très instructif, qui a beaucoup inspiré J.R.R. Tolkien et, nous l'avons vu, Shakespeare. Chateaubriand disait l'avoir lu, aussi, avant de composer ses Martyrs, qui évoquent les Francs.

15/12/2016

Gustav Meyrink et les Adeptes immortels

600full-gustav-meyrink.jpgGustav Meyrink (1868-1935) est connu pour avoir écrit Le Golem (1915), roman plein de mystère dans lequel le personnage principal a la vision d'êtres grandioses et étranges, ayant à la poitrine des lettres étincelantes. Mais la trame en est si énigmatique qu'il est difficile d'affirmer que le récit place dans l'époque présente des êtres divins. Or, l'originalité de Meyrink est sans doute celle-ci, telle qu'il la manifeste dans sa dernière œuvre, L'Ange à la fenêtre d'Occident (1927).

Le narrateur, en effet, y apprend à connaître le monde spirituel au travers de visions d'un autre siècle, dans lequel il était son propre ancêtre, l'alchimiste John Dee. Dans cette incarnation, il n'a guère fréquenté que des succubes, des spectres hideux, et un ange vert qui n'était, apprend-on à la fin, qu'une projection psychique des personnes présentes lors des séances d'invocation. Il n'était pas, comme on croyait, l'ange de l'Occident, le génie d'un des quatre points cardinaux tel qu'il existe dans les mythologies asiatiques ou même l'ésotérisme chrétien.

Car chaque point cardinal, comme chaque saison, avait son esprit, son ange, et en Asie on invoque encore les déités veillant sur les quatre point de l'espace. Tout cela, semble dire Meyrink, n'est que tromperie.

Mais dans sa vie présente, le narrateur trouve la voie du salut. Elle n'est pas représentée par les anges. Le monde divin ne semble pas en contenir. La femme du narrateur dans sa précédente vie, et qu'il revoit dans la présente, est dite avoir pénétré le sein de Dieu, et s'y être dissoute dans l'éternité, y avoir perdu son âme propre. Meyrink semble affirmer que c'est la voie mystique propre aux femmes. Les hommes sont différents.

Car le narrateur rejoint une chaîne d'adeptes immortels, voués à l'alchimie et à l'obtention d'un corps immortel, de substance éthérique. Cette chaîne est invincible, et les êtres qui la composent sont lumineux et ange-vert-raph.jpgbeaux. Mais il s'agit d'hommes transfigurés.

Autrefois, ils étaient assimilés aux Elfes blancs, par les peuples du nord et de l'ouest. Ils donnaient, sous ce nom, des armes magiques, ou le secret d'en forger. On reconnaît les légendes qui attribuent aux Elfes les armes des héros, dans la mythologie germanique.

Le lien avec Vulcain fournissant les armes d'Énée n'est pas fait! D'ailleurs, après avoir montré que l'ange vert de l'Ouest n'était qu'une illusion, Meyrink ne reparle pas des dieux ni des anges.

Ce roman est intéressant, à deux titres. D'abord il est captivant et aisé à la lecture, malgré les aspects plutôt repoussants de la vie de John Dee. Mais même dans la partie réservée à ce digne alchimiste, des apparitions spectrales surviennent souvent, comme dans les récits gothiques anglais. Un rapport avec le Faust de Goethe pourrait aussi être établi.

Le meilleur est toutefois constitué par l'époque du narrateur, quand les êtres apparemment ordinaires manifestent, à travers des rêves et des visions, non pas seulement des êtres appartenant à une vie antérieure, mais des entités obscures ou lumineuses, symboles obscurs ou clairs qui en eux-mêmes ne bougent guère, mais se déploient à travers les personnages et leurs actions. On est alors entre le rêve et la réalité, et des énigmes surgissent, entretenant un suspense haletant. J'ai souvent songé aux films de David Lynch, et à ce que le mystère peut avoir de beau.

C'est l'aspect passionnant de l'ouvrage: le merveilleux se lie au monde présent. Des bâtiments en ruine cachent des châteaux éthériques, splendides, et contenant des immortels.

À vrai dire, je regrette un peu, d'un certain point de vue, qu'il ne s'agisse que d'êtres humains transfigurés. Pour moi, cela manque de grandeur et d'ampleur. Dans les mythologies anciennes, il y avait des êtres mystery__moon_goddess_by_vasylina-d7xigof.jpgcélestes, anges ou dieux, mêlés à ces hommes transfigurés: des êtres qui avaient évolué non sur Terre, mais dans le Ciel, dans les astres, ou les sphères planétaires. Cela donnait un fond grandiose à leur nature, et Lovecraft, par exemple, a retrouvé cette qualité, dans ses Grands Anciens, en les liant au Ciel.

D'un autre côté, comme ces entités de Meyrink restent des hommes, elles conservent des préoccupations morales accessibles, et cela manquait à Lovecraft. La question de la pureté du cœur, face à la beauté, face à l'amour, face à Cupidon, est centrale: comment aimer sans être entaché d'impureté est le grand problème de l'auteur praguois. Il semble l'avoir résolu en renonçant à la déesse nue et tentatrice au profit de la reine idéale couronnée de gemmes brillantes. C'est Vénus et Marie qui s'opposent, pour ainsi dire.

Meyrink apporte à la question une réponse assez différente de celle de Charles Duits, qui voulait les confondre. Meyrink, en un sens, est plus classique, en faisant parvenir le narrateur à l'amour pur. Il existe néanmoins un lien: l'amour pur passe, chez les deux auteurs, par la figure de l'androgyne, qui unit les âmes au-delà de la chair, en faisant des deux êtres un seul. La forme en existe sur un plan supérieur.

Toutefois, pour Duits, au-delà de cet androgyne (ou plutôt de cette gynandre), il y avait encore la Famille Royale, les êtres célestes. Pour Meyrink, il n'en est guère question, sinon à travers l'idée d'un Dieu tout-puissant et impénétrable. Il refuse de peupler, pour ainsi dire, l'espace qui sépare les hommes immortels du dieu tout-puissant des monothéistes.

Il s'agit d'un roman comme j'ai longtemps rêvé d'en rencontrer: un roman qui se passe à l'époque de son auteur, et qui mêle la vie humaine aux fantômes, aux esprits des morts, tantôt bons, tantôt mauvais. C'est une sorte de mythologie des fantômes, comme on en trouve en Orient. Peut-être que le ton est un peu trop exalté, pour un monde sans anges ni dieux. Mais je comprends l'enthousiasme de Meyrink, face à l'image de ces adeptes immortels qui forment une chaîne de lumière dans les mystères du cosmos. C'est une figure rare et belle, en soi.

Qu'on n'ait pas de raison, en principe, de se réincarner dans sa propre famille, et que les femmes puissent sans doute faire aussi bien que les hommes dans l'initiation alchimique, ne doit pas en masquer la valeur.

29/11/2016

Michel Houellebecq: mysticisme et science-fiction

9fffaaec70a856634591d00f005c89f5.jpgBeaucoup trouvent la fin des Particules élémentaires (1998), le roman de Michel Houellebecq, étonnante: les indications étranges s'enchaînent mystérieusement. Depuis un avion qui le fait aller de la France à l'Irlande, le personnage de Michel voit les vagues de la mer comme si elles étaient de grands serpents se manifestant brièvement, puis il rencontre un Anglais travaillant en Irlande qui lui dit être athée mais comprendre que les Irlandais soient catholiques parce que leur pays même semble vibrer d'une vie secrète et intense. Et là, enfin, lisant de vieux textes écrits en latin par des moines locaux, le savant Michel trouve la formule génétique qui permet de créer des clones immortels parce qu'elle est absolument stable.

Dans un monde physique mêlé au monde magique, où les êtres élémentaires affleurent, l'essence de la vie est saisie matériellement, et maîtrisée par la science matérialiste. La science-fiction est enfin possible: le transhumanisme se réalise. L'Irlande est un pays d'enchantements où les rêves deviennent réalité.

La logique n'en est pas claire; au fond, il n'y en a pas. Car dans les faits le monde élémentaire est, pour les occultistes, déjà de nature spirituelle, situé au-delà de la matière, des molécules et de tout ce que découvrent les machines. Mais depuis le dix-neuvième siècle, il existe justement l'espoir de découvrir le point par lequel le matériel et l'élémentaire se confondent, de trouver la particule qui lie les deux. Cela explique, au moins en partie, le titre du livre de Michel Houellebecq.

Cela participe d'une idée dont j'ai parlé à propos de Brillat-Savarin: l'essence matérielle des choses se recoupe avec leur substance élémentaire, et on peut ainsi, en approfondissant et en analysant la matière, trouver la force d'immortalité, la perfection, la substance créatrice. On trouve l'alcool de l'être humain, après l'avoir distillé.

L'Irlande avait la réputation d'être une île bénie, où les hommes étaient imprégnés d'immortalité: on y trouvait ceux que J. R. R. Tolkien appelait les elfes, et dont, pour parler comme Houellebecq, le code génétique était stable. Notre auteur propose au fond de remplacer les hommes par ces elfes. Est-ce inconscient? Houellebecq a beaucoup lu Tolkien, dans sa jeunesse. Il a ensuite étudié les sciences, et a mêlé les deux.

Tolkien ne l'aurait pas fait, étant catholique et plutôt mystique. Au fond, à ses propres yeux, ses elfes étaient surtout des êtres spirituels. Mais il est vrai qu'il les a matérialisés - les a rendus terrestres. Il n'a pas distingué clairement le monde élémentaire du monde physique, et jusqu'au bout, sa grande préoccupation fut de comprendre comment l'immortalité physique pouvait exister. Son fils raconte que ses dernières années ne furent occupées que par cette question. Houellebecq pense avoir trouvé la solution, en se penchant sur les molécules. Mais Tolkien rejetait le monde des molécules et des atomes.

Toutefois ne fut-il pas parfaitement net et il y a bien un rapport objectifs entre ses elfes et les extraterrestres immortels de la science-fiction, de ces êtres nés d'autres planètes et ayant atteint un stade d'évolution tel qu'ils peuvent se renouveler à l'infini. Pur mythe. Mais nourri du pressentiment du monde élémentaire - de ce monde d'archétypes, purement spirituel, mais déjà doué de formes, où Lovecraft, nourri d'idées théosophiques, plaça Cthulhu. La difficulté était de saisir la différence entre la forme éthérique et le corps physique: ce fut le grand problème dont s'occupa Goethe. Tolkien à cet égard était encore dans la pensée Dune.jpgmédiévale qui confondait les deux, quoiqu'au profit de l'élémentaire et au détriment du physique. Il était spiritualiste.

Le refus de s'occuper de la matière grossière a quelque chose de commode. Il put tenir sa position dans une Angleterre conservatrice et par son catholicisme foncier; mais Houellebecq ne pouvait pas l'imiter, pas plus que la plupart des écrivains de science-fiction américains et français. Eux sont trop nourris de scientisme et de culture contemporaine pour ne pas donner au monde élémentaire la configuration des particules.

De ce point de vue, Houellebecq rappelle Frank Herbert - lequel, comme Tolkien, créa une grande épopée dans un monde imaginaire, mais situé sur une autre planète. On y baigne dans une atmosphère mystique nourrie d'arabisme, et le monde divin y est indifférencié, mais imprègne la vie humaine. Et si on trouve des mortels qui, se mettant en rapport avec lui, y acquièrent la prescience, ce futur improbable est aussi celui des clones fabriqués à partir de morceaux de morts: Duncan Idaho, on s'en souvient, a été ressuscité de cette façon.

Le lien entre Herbert et Houellebecq est patent: tous deux mêlent mysticisme oriental et science matérialiste. Tolkien, en cherchant une solution dans la tradition mythologique, rappelle davantage le romantisme allemand. Cependant, ses imaginations ont marqué en profondeur la littérature occidentale, et l'idée de l'Irlande divine vient plus de lui que d'aucun autre écrivain moderne.