09/03/2019

Jeanne d'Arc et Mélusine, ou Delteil contre Breton

melusine-playing-the-harp-coloured-woodcut-by-jost-amman.jpgIl y a quelque chose d'absurde, dans ce qui opposa André Breton et Joseph Delteil lors de la parution du Jeanne d'Arc du second, en 1925; car quelques années plus tard, au fond, Breton eut des accents semblables à ceux de Delteil, lorsqu'il chanta Mélusine.

Dans les deux cas, une femme incarnait les forces souterraines d'un pays, qui étaient en même temps célestes, et les différences étaient superficielles: l'une était mortelle, et soutenait le Roi, l'autre était fée, et soutenait le Peuple, mais les deux cristallisaient bien la Maison Animique qu'on appelait France. Il s'agissait de donner un visage au génie national - expression dont Joseph de Maistre avait énoncé qu'elle n'était pas une simple métaphore.

Est-il sensé de limiter l'appréhension de ce génie collectif qui est aussi l'esprit d'un lieu à une faction, un parti politique - ou même une religion déterminée? Car Breton avait soin de dire Mélusine païenne, et Delteil disait bien Jeanne chrétienne. Mais la poésie doit-elle entrer dans des débats religieux qui ressortissent à une lutte de pouvoir? L'empereur romain qui abandonne le paganisme pour le christianisme doit-il porter les poètes à se haïr? Que cela voudrait-il dire, sinon que les poètes deviendraient des propagandistes - des artistes de cour? Or, quoi qu'on dise, le vrai christianisme et la religion des anciens Celtes se ressemblent sur un point fondamental: la classe des poètes et des druides est au-dessus, au-delà de la classe politique - comme celle des brahmanes, en Inde, est au-dessus de celle des princes. Car ce qui est à Dieu a forcément plus de valeur Joan_of_Arc_by_Rossetti1863.jpgque ce qui est à César. Distinguer la vie culturelle de la vie politique ne peut pas amener à considérer que la première est subordonnée à la seconde: c'est tout le contraire.

La maladie consistant à croire que la politique prévaut sur tout est typiquement française - comme issue de la soumission des Celtes continentaux au génie d'Auguste -, et il fallait des hommes arrachés aux débats proprement gaulois pour établir à cet égard une vérité. Charles Duits ne votait pas: étranger - citoyen américain -, il a pu établir qu'Isis, avatar de Mélusine, était liée au Christ en profondeur, et que la Maison Animique appelée France n'était pas détachée complètement du christianisme classique, en tant qu'il porte en lui un merveilleux spécifique. Il a reconnu la grandeur de Charles de Gaulle et des Cinq Grandes Odes de Paul Claudel...

Il serait difficile, évidemment, d'établir quel camp fut plus sectaire que l'autre. Les progressistes peuvent rappeler aisément les siècles de persécution, par l'Église romaine, des philosophes, des Cathares - de mille hérétiques inventifs, imaginatifs, qui participaient, à leur manière, de la liberté religieuse. Ils peuvent aussi reprocher à l'autre camp d'avoir cherché par politique à intégrer les inspirations nouvelles et néopaïennes: on se souvient de Maurice Barrès, qui unissait le Christ et les génies des lieux, et des premières pages des Mémoires de Charles de Gaulle, qui confondait la princesse des contes et la madone des églises. Ils peuvent aussi dire qu'une princesse n'est pas une fée et que, quoi qu'il ait dit, De Gaulle n'a pas réhabilité le paganisme gaulois, qu'il est resté romain et hautain. Ils peuvent encore faire remarquer que Delteil, à la fin de son Jeanne d'Arc, n'a pas usé de la même imagination féerique que la Légende dorée ou les joan-of-arc-kneeling-before-angel.jpgchansons de geste - ou même les poèmes de Prudence, pourtant bien classiques et rationalistes -, en ne montrant pas les anges venant chercher Jeanne, sur son bûcher, en restant dans le monde extérieur, au sein duquel elle était brûlée physiquement, et souffrait. Le refus de Delteil de rêver, d'avoir des songes visionnaires, ou sa glorification des vertus provinciales solidement ancrées, selon lui, dans la matière, peuvent éventuellement justifier l'agacement d'André Breton, qui voulait, avec raison, affranchir l'imagination à la fois de la matière et des dogmes.

Mais J. R. R. Tolkien disait avec beaucoup de sens qu'on ne pouvait la libérer sainement qu'en la maintenant dans la clarté, et que cela nécessitait un lien conservé avec le monde familier. H. P. Lovecraft, semblablement, disait que le fantastique prolongeait dans l'inconnu les principes secrets du connu. Et on ne peut pas dire que ces deux auteurs n'aient pas été, au vingtième siècle, ceux pouvant servir au mieux de modèles, lorsqu'il s'agissait d'équilibrer l'imagination libre et la clarté issue du monde extérieur.

Charles Duits, à son tour, est, en français, et dans le même siècle, celui qui a touché le plus à cet équilibre.

Il s'agit de viser celui-ci, pas de prendre parti. S'enfermer dans un camp n'a servi aucun artiste. Il suffit bien que, par nature, filiation, sensibilité particulière, un poète soit toujours issu d'un camp plutôt que d'un autre, et qu'il en porte, malgré lui, jusqu'à la fin de sa vie les marques.

01/03/2019

L'Homme-Météore et le surgissement inattendu

19396922_130992264149097_4637578819720960891_n.jpgDans le dernier épisode de cette fracassante série, nous avons laissé le gardien secret de Paris appelé l'Homme-Météore alors qu'il venait d'abattre un des trois hommes-robots qui l'attaquaient depuis une cité populaire d'Aubervilliers, lequel adversaire cependant s'était repris, quoique privé de son bras droit, tranché par la puissance de l'Homme-Météore.

Mais le gardien de Paris ne put pas voir tout cela, car il devait faire face aux deux autres cyborgs. Leur armure brillait dans la nuit, et l'Homme-Météore ne put s'empêcher d'admirer l'art étonnant de Radsal-Tör.

Un tir vert le toucha et transperça son haubert, faisant sentir son feu cuisant à son flanc gauche. Feignant d'être plus touché qu'il n'était, il accomplit une courbe étrange, comme s'il perdait le contrôle de ses ailes de lumière, et parvint ainsi, le front baissé, à la hauteur de son assaillant au bandeau et aux yeux verts; puis, soudain, relevant la main gauche, il abattit un poing gros et carré sur le crâne heaumé de l'homme-machine - qui en fut détruit en partie, sur le côté droit. L'Homme-Météore eut le temps de voir que son cerveau était mêlé à des fils électriques et des voyants lumineux, et qu'il était sec, à peine baigné par un liquide qui le vernissait sans l'entourer, et était plutôt gluant. Ces êtres étaient-ils encore vraiment humains?

Cette fois, son ennemi s'écroula et, tombant jusqu'au trottoir de béton, il y explosa bruyamment, envoyant ses membres d'acier aux quatre coins de l'avenue. Peu de sang fut répandu, comme si on le lui avait déjà bu, ou remplacé par de l'huile. Ces êtres étaient peu remplis d'eau; ils avaient été largement solidifiés, et c'est en cela aussi qu'ils n'étaient plus vraiment humains.

Mais le dernier assaillant, au bandeau et aux yeux bleus, ne commit pas l'erreur de viser l'Homme-Météore de ses mains: ne perdant pas de temps, il fonça sur son ennemi, et le percuta de son épaule à la poitrine. Jamais l'homme qui avait été Robert Tardivel ne ressentit plus grand choc, ni plus grande souffrance. Voici qu'il fut projeté à plusieurs dizaines de mètres en arrière et, dans un premier temps, il ne vit, autour de lui, que ténèbres, et ne savait plus s'il était vivant ou mort. Mais ce qui était bien pire est que son assaillant, se remettant brièvement du heurt, ne perdit aucune seconde, et que, le poursuivant, il accourut à la vitesse de l'éclair, pour l'achever. Et, parvenu à la hauteur de l'Homme-Météore, il lui donna, au visage, un coup de pied eb6ea62a723ed3c377f5aa24aa0933e7.jpgqui manqua de faire sauter son heaume de sa tête, alors qu'il n'avait toujours pas touché le sol et qu'il tournoyait en tombant - si adroit était l'ennemi qui l'avait assailli!

Il aurait été perdu, si un fait extraordinaire n'était pas, alors, survenu. De l'obscurité baignant comme un lac trois tours habitées de la cité Villette, une forme luisante surgit, bleue et blanche - à peine distincte d'abord, à peine perceptible dans la pénombre de la cité sans gloire, puis plus sensible à l'œil perçant de l'Homme-Météore. Il ne la voyait, néanmoins, que par intermittences, car le cyborg de Radsal-Tör continuait de lui asséner des coups, et il se contentait d'essayer de les éviter, ou de les encaisser en accompagnant leurs mouvements, trop faible pour répliquer, mais pouvant encore atténuer leur force.

La forme curieuse s'éleva, traversant les airs, car si elle était humaine, des ailes bleues étaient accrochées à ses épaules. Cependant, elles ne semblaient pas pleinement physiques, comme si elles venaient de se matérialiser d'une brume, comme la volonté d'un mage les avait cristallisées dans la nuée. Grandes et larges, elles n'en soulevaient pas moins le corps de cet homme mêlé de nuit, au costume bleu foncé et reflétant vaguement la clarté des étoiles même en plein jour. Pour l'heure, l'Île de France voyait s'étendre autour d'elle ses ombres, et le soir pesait sur la ville de Paris et sa banlieue, allongeant sur le sol les dédoublements noirs de leurs immeubles. Le soleil, déclinant, bas, ne brillait plus guère, les nuages l'en empêchant en partie, et on attendait impatiemment que les lampadaires s'allumassent, pour y voir un peu plus clair. Mais un chatoiement de points d'or courait sur le costume de l'inconnu.

Du coin de l'œil toujours, l'Homme-Météore le vit plonger la main dans un sac de cuir pendu à sa ceinture d'argent, et en sortir le poing fermé, comme s'il tenait quelque chose. Puis, brusquement, d'un coup d'aile, il 19127_761296743966341_7710621663638588558_n.jpgs'élança vers le cyborg qui, curieusement, ne l'avait pas vu, comme s'il avait la faculté de lui demeurer invisible. Il ouvrit la main et jeta sur lui une poudre brillante, qui, aussitôt qu'il toucha le corps du monstre, le fit prendre feu.

L'homme-machine hurla, et sans tarder gagna les hauteurs pour échapper à son assaillant, quel qu'il fût. Celui-ci le poursuivit et, le rejoignant, lui donna, en plein ciel, un coup de poing magistral à la poitrine, qui en fut défoncée; du feu sortit, et le cyborg grimaça, avant de perdre la vie.

Mais l'Homme-Météore n'eut guère le temps de distinguer en détail cette mort terrible, car le cyborg manchot qu'il avait blessé en premier déjà était sur lui. Péniblement, il avait repris le chemin du combat, suivant la trace lumineuse des deux guerriers opposés, qui avaient beaucoup bougé, puisque l'Homme-Météore avait cherché à échapper à son ennemi pour lui trop puissant en reculant, en virevoltant, en parant. Or, sans son bras, l'autre avait eu du mal à ajuster son vol, l'équilibre lui manquant. Mais, désormais, comme l'Homme-Météore, contemplant le nouveau combat qui se déroulait sous ses yeux, s'était arrêté, le bandit manchot pouvait l'assaillir, et se venger de son coup meurtrier.

Mais il est temps, chers et dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour le dévoilement du mystère de l'identité de cet intervenant inattendu.

21/02/2019

Le Surréalisme face aux religions traditionnelles

46323407_1174279186061419_4000734114641608704_n.jpgJ'ai évoqué, ailleurs, le rejet par André Breton de Joseph Delteil après que celui-ci eut, en 1925, publié un livre sur Jeanne d'Arc, parce qu'il voulait haïr les figures de la tradition religieuse occidentale, les références légendaires catholiques et gauloises.

Pour moi, ce n'est aucunement fondé en poésie. J'ai assez lu la littérature médiévale ou provençale pour savoir que le merveilleux chrétien ou les mythologies patriotiques peuvent avoir leur force secrète, leur résonance profonde. Le fait est que Delteil avait lu Frédéric Mistral et à juste titre le vénérait, mais que Breton restait bloqué sur la tradition parisienne - qui, même sous la plume de Victor Hugo ou Charles Baudelaire, concédait peu au merveilleux chrétien médiéval - au chant des Saints du Ciel, des Anges, et ainsi de suite. Il était parisianiste, et sa position était politique.

Quoi qu'il ait dit, il défendait, dans les faits, le rationalisme parisien, parce qu'il défendait la tradition parisienne, qui est rationaliste. Ne pas le reconnaitre était se condamner à l'inertie et à la stérilité. Sous prétexte de défendre l'innovation avant tout, il minait le principe du merveilleux, fait de liberté. 

Les traditions populaires et régionales peuvent relever d'un choix. Il est clair que Delteil aimait et chantait Jeanne d'Arc comme Mistral avait chanté et aimé les Saintes Maries de la Mer et d'autres protecteurs saints des cités méridionales, tels que les chrétiens les représentaient. Je me souviens qu'il a évoqué en ce sens le saint patron de Toulouse, assimilé par lui à l'âme même de la ville - comme si la cité physique était devenue, après sa mort, son nouveau corps... Delteil ne pouvait qu'aimer et apprécier cette approche. Dépendant culturellement de Toulouse, s'il écrivait principalement en français, il a aussi composé des poèmes en occitan et, avec plus de fantaisie, il était bien dans la lignée de l'aède provençal.

Plus charnel que lui, il rappelait, même, ce merveilleux chrétien sensuel pratiqué en Savoie entre 1815 et 1860 - y compris par des poètes aux mœurs légères, tel Alfred Puget. Cingria_5301.jpegLe mélange de merveilleux populaire, de piété simple et de sensualité se retrouvait tant ici que là. Il se retrouvera également dans le mouvement de rénovation des traditions de la Suisse romande, par exemple chez Ramuz - ou Charles-Albert Cingria, lui aussi mêlant fantaisie, sensualité, piété et merveilleux.

Il semble même qu'on trouve cela partout sauf à Paris, puisque le poète québécois Émile Nelligan, qui chanta sainte Cécile en vers superbes, alliait un style très moderne, imité de Baudelaire et des symbolistes, et une piété catholique profonde - liée aussi à ses origines irlandaises. Cela le conduisit à une imagination riche et personnelle, quoique s'inscrivant dans la doctrine de l'Église.

Les Français de la lignée officielle ne paraissent pas pouvoir comprendre, accepter cela. Ils ont, pour le justifier, mille raisons ressortissant à l'esthétique; mais le ressort en est principalement politique. Il s'agit toujours de se démarquer de la tradition populaire et maya.jpgrégionale pour imposer les vues d'une certaine classe parisienne éclairée.

Benjamin Péret, soutien des républicains espagnols, et haïssant les références catholiques de Franco, a fait un livre sur les mythes de l'ancien Mexique, et l'intérêt général du mouvement surréaliste pour l'art maya est touchant, puisque les mythes portés par cet art – tels notamment qu'ils sont exposés dans le Popol-Vuh – sont réellement grandioses. Mais quand on a fait remarquer à Péret que les Mayas avaient aussi leurs prêtres qui justement racontaient ces fables sublimes, il a répliqué qu'il ne gardait d'eux que les histoires qu'il racontait, sans clergé. Est-ce qu'il est vraiment impossible de faire de même avec la Légende dorée - avec l'épopée des Saints chrétiens, avec les écrits sacrés évoquant les prophètes et les anges - avec Jeanne d'Arc? Bien sûr que non. En rien Delteil n'était soumis au clergé, qui, à Toulouse, à Carcassonne, à Limoux, s'en prenait à lui!

Breton n'aimait pas Claudel, qui défendait Delteil. Mais son disciple Charles Duits a confessé sa dette à Claudel, qui avait créé, l'un des premiers, le pont - instaurant un lien entre le Christ et les figures des delteil.jpegmythologies exotiques. Il était américain – détaché des luttes politiques spécifiques à la France.

Breton, du reste, a pu prendre conscience de sa partialité. On raconte que, après sa lettre injurieuse adressée à Delteil, il a cherché à le rencontrer; et que c'est Delteil qui l'a évité, se condamnant à tarir son inspiration, et à rentrer en Occitanie. La blessure avait été trop profonde. Paris et sa vie littéraire étaient désormais haïes.

Plus tard, Breton dut même rompre avec le Parti communiste, dont, à son tour, il avait subi le sectarisme: la nécessité de ne pas se soumettre à des contraintes politiques lui apparut. L'artiste doit rester libre. Si les politiques exigent d'eux un positionnement politique, c'est pour, éventuellement, les utiliser à leur profit; mais cela les enferme, les limite, et ne rend pas service à l'humanité susceptible d'appréhender leurs œuvres.