01/09/2018

Traitement d'Emmanuel Kant par Charles Duits et Rudolf Steiner

Kant-Jeune.jpgEmmanuel Kant est, dans l'histoire de la philosophie, souvent regardé comme incontournable. Mais des hommes que j'aime et admire s'en sont beaucoup pris à lui. Ainsi, dans sa Seule Femme vraiment noire, publié en 2016, Charles Duits (1925-1991), écrivait (p. 26): Le Pion connaît sans aucun doute Kant (par exemple) beaucoup mieux que je ne peux le faire: mais si Kant ne mérite pas du tout la place que lui vaut l'obscurité légendaire de ses écrits, s'il est tout simplement un mauvais écrivain, voire un esprit confus, obtus et paresseux, nous ne pouvons plus dire que le Pion menace la Reine, car elle vient sous nos yeux de le transformer en Morpion.

Derrière ce langage énigmatique, il faut assimiler le Pion à l'esprit qui défend le principe masculin et s'appuie sur le raisonnement, et la Reine à la déesse, la femme par laquelle on accède à l'Esprit vivant- on serait tenté de dire saint. Duits accuse Kant de jouer l'obscurité subtile pour faire croire à son génie.

Dans des conférences données à des ouvriers, Rudolf Steiner (1861-1925), répondant à une de leurs questions sur Kant dont on fêtait un anniversaire, racontait qu'il avait lu, tout jeune, Critique de la raison pure, et que pour lui l'autorité du philosophe du dix-huitième siècle venait bien, en partie, de son style grandiose, et plutôt vide. Mais cela allait plus loin. Steiner reprochait à Kant d'avoir prétendu qu'on ne pouvait pas connaître la chose en soi, et que les perceptions humaines étaient créées par l'être humain à partir d'une réalité insaisissable. Il racontait qu'il avait rencontré des gens tellement imprégnés de cette idée qu'ils s'imaginaient créer le monde à partir de leur propre esprit, et qu'ainsi ils le refaisaient à leur guise, supprimant telle ou telle personne qui leur déplaisait. Le fondement de l'agnosticisme moderne trouvait là son essence: la raison ne pouvant pas appréhender le fondement des choses, elle ne devait pas s'y essayer.

Or, pour Steiner, on pouvait tout à fait connaître la chose en soi - l'esprit des choses. Certes pas par la seule raison, il l'admettait, mais par le biais d'une imagination symbolique et pour ainsi dire mythologique qui permettait d'accéder, indirectement, à l'Esprit. Il reprenait à son compte le romantisme d'un Frederic Schlegel Novalis_3_01_019e424cdf.jpgou d'un Novalis, qui allait dans le même sens. Charles Duits aussi: le pôle féminin de l'âme était justement cette intuition emmenant vers l'essence des choses et passant par le monde imaginal cher à son ami Henry Corbin. C'est par tyrannie du principe masculin dans la tradition philosophique qu'on pouvait prétendre impossible de connaître les choses en soi. Lui-même s'adonnait à l'ésotérisme et à la mythologie - un des seuls en France.

J'ai lu, également, quand j'étais jeune, Critique de la raison pure, et je donne raison à Steiner et Duits. Le premier, dans ses conférences, abordait ensuite le second grand traité du philosophe majeur, Critique de la raison pratique. Le problème était évidemment que si l'esprit des choses était impossible à connaître, les principes éthiques devenaient vides, arbitraires. Kant s'emploie donc à les justifier, pour le bien de la société, mais sans les tirer d'une quelconque exploration d'éventuelles lois morales de l'univers. Non, il les tire de la nécessité: il faut croire à ceci ou à cela parce que sinon les problèmes seraient trop nombreux. Il parvenait par déduction à ces principes nécessaires, conformes à la bienséance, et en lesquels tout homme de bien se doit d'accorder foi. Steiner critique Kant en disant qu'il réclame la foi aveugle, exactement comme le faisait l'Église catholique, dont Kant était à cet égard le continuateur inconscient.

Et, de fait, on trouve encore, là, le corollaire de l'agnosticisme moderne: puisque rien ne peut être connu, il faut se mettre d'accord sur des principes sociaux, en lesquels il faut croire aveuglément, parce que le groupe les a déclarés saints, notamment sous la pression des philosophes - des gens intelligents qui savent ce qui est utile et convenable au corps social. C'est là la spiritualité ordinaire du rationalisme philosophique...

En un sens, Sartre reprenait ces principes, en niant toutefois qu'il y eût la moindre chose en soi. On était donc amené à trouver bon ce qui faisait plaisir - y compris au sentiment de la justice, s'il était présent. Le nihilisme rejoignait l'épicurisme bourgeois. Pas la moindre force morale objective ne confirmait ou n'infirmait une Hartmann.jpgorientation personnelle. Mais les hommes étaient libres de donner au monde le sens qu'ils voulaient. En lui-même, il n'en avait aucun.

Steiner plaisantait en disant que cela avait amené le philosophe Eduard von Hartmann, qu'il avait personnellement connu, à dire que la meilleure chose à faire, pour l'humanité, était de placer une gigantesque bombe au centre de la Terre et de la faire exploser. C'était prophétique. Steiner disait Von Hartmann très intelligent: il allait jusqu'au bout d'une logique. Seul le point de départ, qui venait de Kant, était faux.

À cette perspective d'une bombe planétaire, disait Duits, l'intuition féminine s'oppose, car, lorsqu'elle donne naissance à un être humain, elle ne peut concevoir que cela soit dénué de sens, et que cet être humain soit simplement destiné à mourir, à être anéanti par le temps aveugle. Peu importe que les femmes souvent défendent, en public, le point de vue de Kant: Duits assure que la tyrannie est telle qu'on ne laisse les femmes s'exprimer que si elles adoptent le point de vue masculin. Il faut, en quelque sorte, qu'elles reconnaissent elles aussi en Kant une autorité incontestable, si elles veulent avoir leurs diplômes. Mais si on dit qu'il est un écrivain mauvais et obtus, ce qu'on a le droit de faire, on commence à sortir de cette espèce de chantage. Aura-t-on son diplôme, néanmoins, je n'en sais rien. Duits et Steiner ne sont pas forcément en odeur de sainteté.

24/08/2018

Captain Savoy et la bataille des bateaux volants

femme-fauc.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série, nous avons laissé les quatre disciples de Captain Savoy partis reconquérir Chambéry alors qu'ils combattaient l'armée insigne de Malitroc l'Usurpateur, et que la Femme-Faucon avait pénétré par ses propres forces dans un vaisseau ennemi qui fendait l'air, et avait commencé à attaquer l'équipage constitué de créatures mi-hommes, mi-gnomes.

La Femme-Faucon décimait ces êtres hybrides, qui n'avaient ni sa force ni sa grâce, et elle était pareille parmi eux à un ouragan, et des éclairs la traversaient. Et elle eut tôt fait de réduire cet équipage maléfique à quelques membres seulement, laissant derrière elle des corps détranchés par le fil de ses plumes acérées: car, quoiqu'elles fussent vivantes et que ses ailes fussent nées naturellement de son dos lors de son adoubement miraculeux, elles avaient la dureté du métal, et elles lui servaient d'armes. Leur éclat faisait de chaque plume un bijou, mais elle n'en avait cure, en tout cas à ce moment, car, toute à sa mission, elle ne s'employait qu'à anéantir l'ennemi, craignant un relâchement fatal, et une réplique rapide des gnomes.

Une fois, alors que, reprenant son souffle, elle avait ralenti son geste, une rafale d'énergie flamboyante avait été envoyée sur son aile droite; mais, n'y causant aucun dommage, elle avait rebondi sur les plumes luisantes, et le nain qui l'avait ainsi agressée avait été aussitôt détruit, tranché en deux par l'aile gauche l'assaillant de biais alors que la Femme-Faucon tournait sur elle-même - si grande était son agilité, si subtil son art du combat, si illimitée sa souplesse!

Elle atteignit le poste de commandement, orné de grandes vitres arrondies montrant le dehors, et de manettes constellées de lumières tremblantes. Or, l'y attendait un garde plus fort, plus grand, plus puissant que les autres, d'une taille même au-dessus de celle d'un homme: son épaisse armure brillait de joyaux robot (2).jpgétincelants, et il portait des armes lourdes. Il se nommait Oclitit, et était fils d'un noble homme de Chambéry qu'on avait enchaîné et uni à une ignoble créature de l'Abîme. Entraîné depuis son enfance, élevé et nourri de manière à devenir un guerrier, il était un âpre combattant, avait déjà tué des dizaines d'hommes - et il était le protégé de Malitroc l'Infâme, qui avait veillé personnellement à son sevrage, et l'aimait comme un fils. On murmure que sa mère n'était autre que la sœur du tyran, fille également de la Grande Pieuvre, et qu'ils étaient par conséquent de la même famille: Oclitit était son neveu. Mais nul n'a jamais vu le visage de cette goule, car aussitôt après l'avoir fécondée, le malheureux père du géant fut tué, dévoré par elle; au reste il ne sentit rien, car sa laideur épouvantable l'avait déjà rendu fou, sorti hors de lui-même. Mais ce ne sont là que des rumeurs: on ne sait pas ce qu'il en est exactement.

Pour la Femme-Faucon, le combat s'annonçait périlleux, mais il lui fallait en venir à bout. Voici! elle se mit en garde, déployant ses ailes et brandissant son sabre étincelant.

Le Léopard des Neiges, pendant ce temps, dégagé de la main soudain amollie de l'énorme singe frappé à mort, s'était élancé vers le vaisseau erratique qui oscillait de droite et de gauche dans les airs après avoir été endommagé par le gorille inepte, dans sa rage stupide. Le disciple de Captain Savoy savait que la stabilité serait bientôt retrouvée par l'équipage, et qu'il ne fallait point lui laisser le temps de souffler. Comme le navire rasait le sol, il pouvait bondir jusqu'à sa partie inférieure, et s'accrocher de ses griffes plus dures que l'acier à sa carène lisse. Ainsi fit-il. Ayant assuré sa prise sur la paroi de métal doré, il sortit son sabre de lumière durcie, et y créa un trou, où il s'engouffra, se hissant d'un seul coup.

Sur la passerelle du pont inférieur, où rapidement il parvint, l'attendaient des gnomes bien armés, car il avait été aperçu de l'extérieur, effectuant ses manœuvres. Le combat s'engagea, le Léopard des Neiges virevoltant, assénant son épée qui fulgurait, évitant les traits de ses adversaires à la vitesse de la pensée, tant il était supérieur dans ses membres à l'ennemi, et les parant aussi de sa lame enchantée, faite de rayons d'étoiles tissés ensemble jusqu'à devenir dure comme le diamant, flamboyante comme le soleil, et tranchante comme l'acier fin.

Bien que l'art en fût surtout pratiqué par le Nouvel Hanuman, son compagnon resté au Grand Bec, il mania sa queue comme un fouet de fer, assommant et tranchant les corps, les disloquant et les broyant. Ses ennemis ne faisaient pas le poids.

Le vaisseau dans lequel il était entré contenait néanmoins des fauves remarquablement apprivoisés, et transformés par la magie de Malitroc. Une conscience humaine leur avait été donnée, par l'intermédiaire de diables: des esprits de damnés les habitaient. Leur forme était celle de grands loups, et ils étaient au wolf1.jpgnombre de trois: l'opération qui présidait à leur création étant difficile, même pour Malitroc, ce nombre n'avait pas pu être dépassé. Ils n'en étaient pas moins la terreur de Chambéry et de toute la Savoie, et on disait que nul, pas même Captain Savoy, ne pouvait résister à leur assaut conjugué; on doutait que, secondé par ses douze disciples moins un, le gardien de la Savoie immortelle eût pu les vaincre! Que pouvait faire, dès lors, le Léopard des Neiges seul?

En vérité, il fit merveille. Dans les couloirs complexes de la cale du navire, les monstres l'attaquèrent, et voici! il rendit coup pour coup. La configuration des lieux le favorisait: ils ne pouvaient l'assaillir de front tous les trois, car les passages étaient étroits, et ils ne pouvaient avancer qu'un par un. Ils se montaient les uns sur les autres, pressés de déchirer les membres du Disciple, et se gênaient. Excédés, même, ils se donnèrent plusieurs fois des coups de dents. Le Léopard des Neiges en profitait pour fuir. Mais alors, ils s'élançaient à sa poursuite, et bientôt le rattrapaient.

Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain la suite de ce combat, et la victoire inattendue et miraculeuse, quoique douloureuse, du Léopard des Neiges sur les trois loups de Tracer.

15/08/2018

Louis Aragon, paysan de Paris

Aragon_4893.jpegCela fait bien des années que j'essaie de lire un livre de Louis Aragon complètement, sans y parvenir. Je connais quelques-uns de ses poèmes célèbres qu'on trouve dans les anthologies ou les manuels de littérature, j'en ai fait même étudier, mais ses livres me passaient au-dessus. Le Fou d'Elsa (1964) est interminable, et son chant de l'Espagne arabe m'indiffère plutôt, s'appuyant sur l'exotisme et la volupté, alors même qu'Aragon jurait être resté fidèle au Surréalisme et à l'image créée depuis les profondeurs de l'inconscient. Le fait est que ce livre en contient peu, et est assez classique, quoique l'effusion sentimentale le rende parfois confus. Comme d'habitude, en effet, le poète rejette le merveilleux issu des religions, mais pour autant, on ne peut pas dire qu'il en crée beaucoup lui-même.

J'avais entendu parler du Paysan de Paris (1826) plus avantageusement comme étant typique du Surréalisme, et il m'est tombé entre les mains; je l'ai donc lu, et c'est mon premier Aragon. Il y annonce qu'il va créer une mythologie pour le Paris moderne, qui évidemment ne devra rien au merveilleux chrétien, et on attend l'explosion, la révélation... La première partie évoque plutôt la vie sexuelle cachée d'un quartier de Paris que je ne connais pas spécialement et ne veux pas spécialement connaître, et on retient, comme étant particulièrement clair, le récit de la visite d'Aragon même dans une maison close, et sa consommation d'une dame. Je ne pense pas qu'il y ait là la moindre imagination créatrice, il s'agit plutôt d'un souvenir, dont la hardiesse révolutionnaire consiste évidemment en ce que d'ordinaire on ne parlait pas de ses séjours dans de tels lieux, du coup le profane ne savait pas vraiment comment cela se passait. Depuis tout le monde sait.

En somme, cette première partie ressemble à du Zola, ou à du Balzac: on entre dans les lieux privés, et on montre.

La seconde était davantage faite pour m'intéresser, Aragon tâchant de créer une sorte de fantastique à partir du parc des Buttes-Chaumont. Il y a une atmosphère parfois prenante. Mais aussi l'impression d'un long bavardage. Comme Aragon aime surtout les femmes, il en imagine une partout, et cela tend au mythe au sens propre, à la figure spirituelle; mais implicitement il reconnaît qu'il ne fait que projeter la chose, et a0ab80cbc390bf4411a6fa2fde6a7d62.jpgqu'elle n'a pas de vie propre. Pour lui le mythe consiste en ce que j'appelle le fétichisme, la tendance à attribuer un pouvoir magique, divin, à des objets sensibles. Pourquoi pas? Mais c'est un peu maigre. Le Horla de Maupassant va quand même plus loin.

Cependant le texte s'achève par une invention impressionnante, bizarre, inattendue, non justifiée, mais belle en soi, que je ne résiste pas au plaisir de citer in extenso: Dans l'air pur, au-dessus des sierras calcinées, à ces hauteurs où le ciel de diamant baignait implacablement la terre grattée jusqu'à l'os, où chaque pierre semblait marquée du pas d'un cheval stellaire ferré de feu, le corps décapité lançait à grandes saccades le triple jet de ses plus fortes artères, et le sang formait des fougères monstrueuses dans le bleu étincelant de l'espace. Leurs crosses dépliées dans les profondeurs se poursuivaient par de fines suspensions de vie, par un pointillé de rubis qui s'enroulait aux derniers oiseaux de l'atmosphère, à l'anneau lumineux des sphères, aux souffles derniers des attractions. L'homme-fontaine, entraîné par la capillarité céleste, s'élevait au milieu des mondes à la suite de son sang. Tout le corps inutile était envahi par la transparence. Peu à peu le corps se fit lumière. Le sang rayon. Les membres dans un geste incompréhensible se figèrent. Et l'homme ne fut plus qu'un signe entre les constellations.

Ce sont les dernières lignes. Il faut savoir, pour comprendre la situation, que l'homme décapité s'est arraché lui-même la tête et l'a envoyée rouler jusqu'à la mer. Il s'agit probablement d'un symbole, car Aragon, reprenant les idées d'André Breton, affecte de prôner un homme imaginatif sans tête, sans pensées denisdetailonnotreda.jpgcérébrales, qu'elles soient philosophiques ou théologiques. Le désir projette l'image dans le cosmos, et l'y imprime.

Mais en lisant cela, je me suis souvenu qu'une légende parisienne était proche de ces images: celle de saint Denis. Il ne s'est pas arraché volontairement la tête, on l'a fait pour lui, mais, à la place, est apparue une grande lumière, la conscience supérieure de l'âme, et le corps a ramassé la tête et est allé la porter quatre lieues plus loin. Puis, naturellement, il est allé aux étoiles, et son sang est devenu rayon: ce sont des figures typiques des récits chrétiens de martyre.

Il faut avouer qu'Aragon le complète admirablement, d'une façon peut-être un peu sinistre, puisque la lumière de la tête n'a pas été peinte. Cela rappelle ce que Charles Duits, un autre surréaliste, disait du matérialisme, qu'il adorait un Dieu sans Tête. Aragon universalise le désir, ce que Schopenhauer nommait la volonté, mais il rejette l'idée de Dieu, c'est à dire d'une pensée cosmique. Il admet que l'homme est instinctivement religieux, mais il n'en fait pas moins de la pensée un leurre.

Au bout du compte, il nourrit et se nourrit, inconsciemment, de la mythologie parisienne médiévale. On peut conjecturer qu'étant petit, puisque parisien, il a entendu la légende de saint Denis, puis qu'il l'a oubliée, et l'a Saint-Denis-Paris-Legende.jpgressortie plus tard dans le feu de l'inspiration pour lui donner un sens nouveau, conforme aux préceptes de son ami Breton.

De fait, le reste du Paysan de Paris est surtout fait de manifestes revendicatifs, de rejets du rationalisme scientifique et de la métaphysique chrétienne. L'auteur annonce beaucoup, réalise peu. Et quand enfin il crée une figure mythique, elle a un curieux air de symbole explicite de la poésie même, c'est à dire que même quand il crée des images, elles sont encore faites pour livrer un discours. Il est difficile de se départir des habitudes rhétoriques françaises, quoi qu'on veuille. Georges Gusdorf a fait la même remarque pour le romantisme parisien, marqué en profondeur par le classicisme.

J'ai quand même envie de saluer le rafraîchissement de la figure dionysiaque, pour ainsi parler: elle s'étiolait, avait disparu. Aragon, sous prétexte d'exprimer quelque chose de révolutionnaire, et sans peut-être s'en rendre compte, l'a déterrée en la portant à la clarté. Il l'a d'ailleurs fait avec des traits de style pris de Victor Hugo, Le corps se fit lumière. Le sang rayon, en est un indice évident. Or, Hugo est aussi un rénovateur du merveilleux chrétien, à sa manière. Mais plus consciemment tel qu'Aragon, à vrai dire.

Son paragraphe est beau. On s'en contentera. Il faut savoir apprécier les joyaux qui surgissent dans les flots boueux de la capitale. Ils brillent d'un éclat particulièrement vif.