09/05/2018

L'Elfe jaune et le message des Disciples adoubés

fairytale monica gold.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, dignes lecteurs, nous avons laissé nos deux héros, l'Elfe jaune disciple de Captain Savoy et Momülc, alors qu'ils venaient de recevoir un message de Captain Savoy leur rapportant tout ce qui s'était passé durant leur absence - que l'Elfe jaune s'étonna alors d'avoir été si longue, s'exprimant à haute voix.

À cela Captain Savoy répondit: Ô Elfe jaune! C'est bien pendant de longs mois que tu fus absent. Tu es entré dans le royaume de Vouan au printemps, et l'automne est bien avancé. N'as-tu point remarqué les feuilles des arbres devenues rouges? Quand tu as quitté la Terre des mortels, elles verdissaient comme un nuage autour des géants de bois; à présent elles ont jauni, ont été brûlées et cuites par le soleil haut dans le ciel, et les voici qui déjà tombent.

Peut-être tu n'as pas remarqué l'inclinaison du soleil, parce qu'il est à peu près autant au sud que quand tu es parti; mais alors qu'il se redressait vers le nord, les jours se suivent et le voient se rabaisser vers l'horizon.

Sache en effet que le temps ne passe pas en Vouan comme il passe parmi les mortels, et qu'un jour là en compte beaucoup ici. Telle est la magie de ce lieu, encore rattaché à sa source la Lune et qui continue, étrangement, de former avec elle un tout, quoique la distance soit apparemment grande. Vouan est comme un poste avancé de l'astre d'argent, et il ne subit que ses lois, échappant à celles de la Terre. On ne saurait bien le décrire, au moyen img184.jpgdes mots humains, car il est la marge de l'orbe lunaire et en même temps semble placé sur la Terre, et je vais te dire ceci: autrefois la Terre et la Lune ne faisaient qu'une, mais la Terre est la partie qui s'est violemment effondrée et ainsi détachée du tout; or, certains royaumes lunaires ont subi l'effondrement, mais sont parvenus à conserver le lien qui les unissait à la Lune, par de mystérieux fils qui les tiennent comme suspendus au-dessus de l'abîme – car pour les immortels lunaires, la Terre est un abîme, et son sol une illusion. Le filet qui retient le royaume des immortelles de Vouan lui permet de rester en lien avec la Lune, quoiqu'il soit accessible depuis la Terre, aux âmes méritantes. Car là est le pays de la beauté, mais aussi de la vérité, et de la droiture, de l'absence d'illusion et de trahison. D'autres royaumes semblables existent, tel celui de Tsëringmel, ou celui d'Asagmë, en haut de montagnes qui sont comme des ports pour les dieux, ceux que les hommes nomment des anges. Ce n'est pas la montagne qui s'est soulevée, à proprement parler, mais la Terre autour qui s'est effondrée et des forces demeuraient, saisies de la Lune, qui ont permis à ses sommets de résister au poids des siècles, à l'effondrement qui se poursuit, et que provoquent dans l'abîme les dents des rats de Mardon, rongeant les fondations de la Terre pour libérer un jour leur maître, et lui permettre de reconquérir le ciel dont il a été banni.

Mais pour en revenir à toi, tu sais que, à distance, j'ai pu suivre tes actions en communiquant avec Amariel, en les observant par ses yeux, sans jamais chercher à intervenir ni à te donner des conseils par son intermédiaire, d'abord parce que sa sagesse est au moins égale à la mienne, ensuite parce que je voulais te laisser libre dans toutes tes actions, afin que tu apprennes plus vite l'essence de ta destinée.

Même quand Amariel ne me communiquait rien, fermant son esprit au mien pour se laisser de l'intimité, j'entrais, à volonté, avec l'esprit de Vouan même, qui la garde et la guide, de sorte que rien de ce que tu as accompli en son sein ne m'a échappé. Vouan a en effet un génie propre, que tu n'as pas rencontré, et qui est comme le père d'Amariel, et vit dans son grand arbre. Il se maintient caché, mais il voit, entend, sent tout, et il m'a laissé entrer dans sa chambre secrète.

Pendant ces cinq jours lunaires où tu combattis Fomal l'Homme-Taureau, où tu assistas aux cérémonies funéraires de ses tristes victimes, où tu nouas avec Amariel une amitié singulière, où tu eus la mystérieuse expérience de la Cascade sainte, certes, 783130735598b1020f55cad82ac08c46--prophetic-art-communion.jpgdes semaines se sont écoulées ici, et le temps a passé plus vite que l'oiseau qui vole d'arbre en arbre, plus vite que la pensée qui va de montagne en montagne en un instant, à la façon de la lumière. Et de nombreux malheurs, sache-le, se sont abattus sur les hommes comme des vautours aux ailes noires pendant ce laps de temps, et si tu nous quittas en paix, nous sommes à présent en guerre.

Or, lorsque Captain Savoy fit allusion à son amitié pour Amariel, l'Elfe jaune de nouveau rougit sous son masque. Il frémit, aussi, quand il entendit évoquer son expérience de la Mystérieuse Cascade. Il eut d'ailleurs la soudaine révélation que le moment le plus long de son séjour devait justement avoir été celui-ci, pendant lequel il était demeuré comme en transe, et avait voyagé, lui avait-il semblé, hors de la Terre.

Captain Savoy, reprenant son récit, annonça à l'Elfe jaune l'adoubement de plusieurs disciples, qu'il nomma: le Second Disciple, après lui, l'Elfe jaune qui était le Premier, avait été et serait l'Amazone céleste, aux bras étincelants, aux yeux de feu; le Tiers Disciple était le Léopard des Neiges, à la force démesurée; le Quart Disciple était la Femme-Faucon, au vol agile et flamboyant; le Quint Disciple était le Nouvel Hanuman, à la queue qui était comme un fouet pouvant battre les mondes; le Sixième Disciple serait la Femme de Cristal, aux lances acérées et fines, amie intime de Tsëringmel; le Septième Disciple, et dernier adoubé, était le Noton bleu, génie de Chambéry et ami des Nains de Tsëringmel. Les ca8945620f30b448434efa83c1b7a44a.jpgquatre autres disciples attendaient la fin de leur initiation, et d'être prêts à recevoir la grâce miraculeuse qui achèverait de leur donner leurs pouvoirs, et les rendrait pleinement chevaliers. Le douzième disciple était encore inconnu, après la défection de Laurent Ripoz, fils de Jacques et Madeleine Ripoz de la rue Carnot. Mais il se préparait dans l'ombre, et un plus grand que lui, ou les mages d'Annecy connus des hommes, l'élevait et l'initiait en secret.

Captain Savoy évoqua encore l'impatience d'en découdre manifestée par l'Amazone céleste, au cœur fougueux, et le Noton bleu, dont l'âme saignait face aux malheurs de Chambéry la grande, toutes les nuits des cris de douleur l'éveillant, et se mêlant aux appels et aux prières de Bær, le fondateur de la cité qui avait gagné le monde spirituel. Il révéla à l'Elfe jaune que lui jugeait que le moment n'était pas encore venu, pour des raisons qu'il n'avait point le droit de dire, et qu'il craignait qu'une scission n'advînt entre lui et plusieurs de ses disciples, la jeune Femme-Comète elle-même ayant exprimé le désir d'intervenir avec ses aînés. Il lui raconta tout, il ne lui cacha rien, puis attendit de voir sa réaction.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode déjà long, pour remettre au prochain la formation de la formidable équipe que constituèrent, en ce temps mémorable, l'Elfe jaune et son nouvel ami Momülc!

01/05/2018

Stace et les relations des hommes avec les dieux

Dante-Homer-Virgil-and-Statius-by-Raffaello-Sanzio-1510-1511.jpgAu Moyen-Âge, on avait une haute opinion du poète latin Stace, qui vivait au premier siècle après Jésus-Christ et dont l'œuvre était goûtée de l'empereur Domitien. Dante l'adjoint à Virgile pour lui servir de guide au Purgatoire parce qu'il avait la réputation de s'être secrètement converti au christianisme, et on l'avait beaucoup adapté en français au douzième siècle. Par la suite, il a été moins à la mode. On lui reprochait un art artificiel, sans imprégnation intime, dénué de sentiments personnels, imitant les Grecs (parmi lesquels, à Naples, il avait toujours vécu) d'une façon trop extérieure. À cet égard, sans doute, la profusion des traductions du grec ancien, après la Renaissance, a pu lui faire du tort, puisqu'il avait traité des sujets déjà traités par Eschyle ou Homère avec plus d'intensité.

De fait, contrairement aux poètes latins du siècle d'Auguste, il n'a pas adapté l'art des poètes grecs à des sujets locaux, mais s'est immergé, en latin, dans la culture grecque, racontant, principalement (dans la Thébaïde), la guerre des sept rois contre Thèbes, épisode qui suit l'exil d'Œdipe: après son départ, en effet, ses deux fils, Étéocle et Polynice, devaient se partager le royaume en alternance. Mais Étéocle, au bout de l'année prévue, refuse de laisser la place à son frère, et Polynice l'attaque avec l'appui d'Argos, dont il avait épousé la fille du roi. Les alliés et lui-même forment sept armées, campées devant les sept portes de Thèbes. eteokles-und-polyneikes-im-zweikampf-vor-theben.jpgLe siège échoue, et les deux frères, s'affrontant en duel, se tuent l'un l'autre. Leur oncle Créon, frère de Jocaste (femme et mère d'Œdipe), prend la couronne, mais refuse aux assaillants tués les honneurs du bûcher funéraire; Thésée, depuis Athènes, est prévenu, l'attaque et le tue. On connaît un peu cette histoire du Créon impie dans sa vengeance grâce aux pièces consacrées à Antigone, fille d'Œdipe qui réclame de pouvoir consumer son frère Polynice sur un bûcher consacré.

Si on a lu les tragédies de Sénèque, à vrai dire, on constate que l'épopée de Stace les complète, car il a évoqué, d'une part, le moment terrible où Œdipe apprend la vérité sur ses parents et s'arrache les yeux, d'autre part, son errance guidé par Antigone. Il réapparaît, toujours vivant, dans la Thébaïde de Stace.

Il n'est pas faux que cette épopée soit moins émouvante que l'Énéide - moins chargée de nostalgie. Elle est plus tragique, et rappelle Sénèque, mais leur atmosphère est aussi moins funèbre et profonde, notamment parce que la relation avec les dieux est plus pensée, moins ressentie que chez ces célèbres prédécesseurs. En effet, ils interviennent constamment, et de façon tout de même assez belle et grandiose. Mais Stace est moins ému par le sort réservé par les dieux aux combattants, que Virgile ne l'était à celui que Jupiter annonce à Rome contre la volonté de Junon, qu'Ovide ne l'était lorsque les héros de Rome sont dans ses vers transfigurés et menés au ciel, que Sénèque ne l'était quand l'univers lui semblait vide de dieux justes. Il se zeus_____arcana________dota_2_by_ang_angg-d9usnwe.jpgsent moins personnellement impliqué. En revanche, il a une intelligence prodigieuse des relations entre les hommes et les dieux, et il les présente de façon somptueuse, toujours convaincante, toujours solide d'un point de vue théorique.

Le plus beau est quand ils prennent la place d'un mortel ou l'habitent de l'intérieur pour une raison ou pour une autre, et qu'alors son char se fait plus lourd, portant une sorte de colosse, et que ses traits font constamment mouche; et puis soudain, quand il est quitté d'eux, il se sent quelconque, sans force. Cela est profondément ressenti d'un point de vue psychologique et individuel, et on se retrouve dans les moments où l'on se sent exalté, et dans ceux où une faiblesse inexplicable survient. On retrouve même, en essence, l'idée du super-héros.

Jupiter se prend aussi à foudroyer un héros naturellement gigantesque qui détruisait Thèbes à mains nues et que personne ne pouvait arrêter. Car curieusement, dans cette épopée, on adopte le point de vue de Polynice qui semble avoir raison, mais les événements dirigés par Jupiter profitent à Thèbes, tandis que Junon soutient les sept qui s'attaquent à elle. Les dieux semblent mauvais, d'une façon bizarre, et c'est en cela aussi que Stace paraît inférieur à ses illustres prédécesseurs - cette bizarrerie ne semblant pas l'émouvoir plus que cela.

Cependant, comme je l'ai dit, il n'a pas moins l'intelligence des interventions divines, peut-être même davantage, et quand Capaneus est tué d'un foudre jupitérien, le moment est sublime: tombant alors des Blake_Dante_Hell_XIV_Capaneus (3).jpghauteurs des remparts de Thèbes qu'il a escaladés, son armure recouvrant un corps carbonisé et toujours palpitant, il brûle comme une torche, éclairant sur son lent passage les murs fatals.

Un héros fils d'une nymphe de rivière a une mort somptueuse aussi, les eaux tentant en vain de le protéger. Les scènes grandioses sont nombreuses, et, plus on avance, dans cette grande œuvre, plus on en pénètre les profondeurs sombres, errant avec les personnages sous la lune, contemplant le dieu du Sommeil qui, à la demande (je crois) de Junon, endort les Thébains, les jetant dans un profond silence: il passe dans le ciel, lent et ailé. On a tort de ne pas aimer cette œuvre, bien plus valeureuse qu'on ne le dit en général, et que je voulais lire depuis des années, adorant la mythologie de toute manière.

Je voudrais ajouter un trait qui m'a surpris, et qui montre à quel point les relations entre le paganisme et le christianisme sont bien plus subtiles qu'on ne le croit. Stace parle d'un temple à Athènes réservé aux malheureux, dédié à la Clémence, et n'ayant nulle statue, ni sacrifice autre que des vêtements, ou des objets appartenant aux adeptes. Elle vient en aide aux pauvres gens, ou aux mortels frappés par le malheur. Les panagia atheniotissa.jpgnobles la dédaignent. C'est surprenant, car tout se passe comme si le christianisme avait accepté et prorogé ce type de temples, au lieu de les inventer, comme souvent on pense: on le dit larmoyant et tourné vers la misère; mais cela existait déjà avant lui. On peut seulement dire qu'alors qu'il a exigé que le Parthénon fût dédié désormais à la sainte Vierge (comme il l'a longtemps été avant sa destruction par les Turcs), il a consacré tels quels les temples à la Clémence, les liant à des dames saintes, à des incarnations terrestres de la clémence divine - de l'ange de la Clémence, volontiers assimilé à une allégorie. Que Stace ait été chrétien ou non ne change pas la fidélité du christianisme à son esprit, puisqu'il loue ce temple. Dante avait raison, au-delà des faits avérés.

23/04/2018

Saint Louis face à l'atroce Ornicalc

room.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé le roi saint Louis alors qu'il venait d'être amené, les mains liées, devant une porte effrayante qui commençait à s'ouvrir.

De l'autre côté était une grande salle, avec des piliers. Le plafond en était si élevé qu'à peine saint Louis le voyait; il était perdu, à ses yeux, dans un nimbe lumineux créés par de gros cristaux sertis dans de larges piliers qui montaient vers ce nimbe avant d'y disparaître à leur tour. S'il n'avait pas vu, depuis l'extérieur, le toit de la forteresse (à des hauteurs certes vertigineuses) s'arrêter sous la voûté étoilée, et y faire, parce qu'il s'élançait en pointe, comme une plaie, le roi de France eût pu croire que les colonnes soutenaient la voûte même du ciel, et que la salle était à l'air libre. D'ailleurs, sur la gauche, assez loin, une arche s'ouvrait sur ce qui semblait être un jardin, aussi curieux que cela paraisse, surtout au vu de la terre dévastée qui s'étendait dehors, comme si la vie avait été arrachée du sol pour être placée dans la tour, et comme si le prince de ce lieu avait décidé, comme à Babylone, de créer une nouvelle terre en hauteur, par la force des bras et les mesures de l'intelligence.

Une foule de guerriers étincelants occupait la salle et, quand Louis entra, se sentant tout petit face à l'énormité du lieu, ils se tournèrent, se placèrent, lentement, en rangs serrés, comme obéissant à un ordre, tirèrent leurs épées, la mirent devant leur visage, et laissèrent, devant la porte d'entrée, une allée menant à Fantasy__039372_.jpgun endroit paraissant assez lointain, mais situé toujours dans cette salle. Louis n'eût jamais cru possible que la tour dans laquelle il était fût si large que tant de distance pût exister entre ses deux extrémités, et il se demanda par quelle magie il semblait que toute une cité eût été mise en son sommet.

Peu à peu, devant lui, les files de guerriers se rangeaient, et le chemin se créait. Louis vit que le sol était serti de trois lignes de pierres précieuses - bleues, violettes, jaunes -, menant aux marches d'un dais sur lequel se tenait un trône. Et sur ce trône était assis un géant, lui aussi en armure, dont la tête se perdait, comme les colonnes, dans le nimbe de lumière - et Louis sut qu'il était devant Ornicalc, et, sans qu'il sût pourquoi, il sentit ses membres involontairement trembler.

Etalacün le tira vers ce dais et ce trône, et ils s'avancèrent, les chevaliers francs et leurs gardes, entre les deux rangs d'hommes armés. Derrière eux, Louis distinguait des femmes, également armées, qu'il distinguait à la forme arrondie de leurs hanches et de leurs poitrines, puis, encore derrière, des hommes et des femmes qui n'étaient point armés, mais avaient un air orgueilleux et fier, et portaient de longues robes comme des mages. Enfin, tout à l'arrière, près du mur, sous des fenêtres cristallines laissant voir les étoiles et (à droite) fantasy-art.jpgla Lune, et qui étaient teintées comme si elles étaient des pierres précieuses énormes découpées en lamelles, Louis distingua des formes sombres, aux contours difficiles à définir, mais remuant de temps en temps, et disposant d'yeux rougeoyants; et des saillies ténébreuses se voyaient à leurs épaules, comme si des voiles noires étaient tendues dans l'air au-dessus d'eux. Il devina d'horribles monstres, malgré la distance due à l'immensité de la salle, et les noirceurs de ces êtres aussi se perdaient dans la clarté qui les surplombait. Une menace sourde s'élevait d'eux, et de tous les gens présents; mais curieusement, plus ils étaient éloignés, plus ils semblaient dangereux, haineux, menaçants, prêts à bondir et à déchirer les chevaliers francs en passant par dessus les files de guerriers et de mages apparemment anodins et bénins.

Pourtant, Louis, dans le regard des hommes et des femmes armés, ne voyait que froideur glacée, mépris profond, et ce regard de diamant ne respirait d'aucun amour: ils étaient à cet égard tous comme Etalacün, tout comme s'ils avaient eu l'âme vidée par leur chef, été transformés en machines vivantes, et leur éclat extérieur en devenait illusoire, et démoniaque. Louis comprit qu'il s'agissait d'êtres encore bons récemment, et qui, envoûtés par le fantôme de la gloire, cherchaient à asservir les hommes, de telle sorte qu'eux-mêmes knight_of_crows_by_jameszapata-d71qp5z.jpgse laissaient asservir par un autre, qui leur était un modèle éblouissant, et que leur esprit propre en était écrasé, qu'il en avait expulsé comme le jus d'un citron qu'on presse, et qu'il n'y avait plus, en eux, qu'une âme éblouie par les beautés du démon Ornicalc.

Ils cherchaient, désormais, à absorber les autres en eux-mêmes, afin d'acquérir l'illusion de la puissance. Mais, ce faisant, ils n'étaient que les outils de leur prince, seul homme à les diriger tous, et à conserver son esprit propre.

Et encore était-il en lui, peut-être, d'autres mystères, qui faisaient fuir aussi, de cette âme, l'esprit qui lui avait été donné à l'aube des temps. Dieu seul le sait. Louis était même trop loin pour distinguer ses yeux: il ne savait pas, après tout, s'il ne s'agissait pas d'une simple statue.

Il fut néanmoins démenti, quand il le vit bouger légèrement un pied, et une main, pour on ne sait quelle raison: ce géant était animé.

Le roi de France s'approchait toujours davantage, et bientôt, il put mesurer sa taille, car le contour de son crâne, faisant ombre vague dans la clarté descendant d'en haut, lui apparut. Et voici qu'il mesurait bien sept coudées, au bas mot, et que son regard brillait comme deux soleils en haut de sa personne, assombrissant les clartés des cristaux sur les piliers immenses, et représentant juste derrière l'ombre de sa tête hideuse.

Or, elle n'avait rien de rond, comme c'est le cas chez les hommes, mais elle était informe, et ressemblait à ce que serait la tête d'un arbre si, arraché à son sol, il se mettait à marcher sur ses branches, renversé. Et les racines, éparses et arbitraires dans leurs sens, longues ou courtes, lui servaient de cheveux, bougeant mollement comme si elles fussent faites de peau, et faisant entendre un vague sifflement, comme si elles fussent aussi des serpents. La vision en était effrayante, et le tremblement qui s'était emparé des membres de Louis et de ses compagnons, lorsqu'ils étaient entrés dans la salle, ne fit que s'accentuer, s'éveillant même alors qu'ils commençaient à se sentir plus calmes, rassurés par la monotonie de leur marche lente le long des files de guerriers étincelants, et que leur pas devenait plus ferme, sous leurs genoux mâles. À présent, ils le sentaient défaillir, comme ils l'avaient senti à leur entrée, mais plus fortement encore.

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode fascinant, pour laisser, au suivant, le récit de la triste mort de Charles d'Anjou, frère du roi saint Louis de France.