08/09/2017

L'Homme-Météore face à la Pieuvre de Paris

IMG_0002_NEW.jpgDans le dernier épisode de ce feuilleton visionnaire, nous avons laissé Robert Tardivel alors que, en imagination, il voyait Radsal-Tör le Sorcier trôner dans un temple comme un grand prêtre, et qu'une ombre démoniaque se glissait en lui et qu'un chuchotement révélait son nom - venant comme de derrière.

Il entendit alors pour la deuxième fois la voix chuchotante lui dire: Voici, voici Fantômas!

Or, ce nom éveilla en lui d'obscures réminiscences. Il vit surgir, du fond de sa mémoire, un homme en armure d'or, et il le vit combattre des spectres lancés contre lui, et les déchirer de son bâton flamboyant, dont il se servait comme d'une épée!

Et soudain, il comprit que l'homme d'or était lui-même, lui, l'Homme-Météore - mais dans une autre vie, et sous un autre nom.

Il avait déjà combattu, dans un autre temps, Fantômas, et, à travers Radsal-Tör, devait le combattre à nouveau, sous une autre forme!

Mais il se rendit compte qu'il se prenait pour un autre.

Ce n'était pas Robert Tardivel qui avait été l'homme d'or, mais un autre homme, avec lequel il n'avait qu'un lien lâche, et qu'il ne distinguait point. Ce qui l'unissait à lui était l'homme d'or, qui se fondait en lui lorsqu'il devenait l'Homme-Météore, et qui créait sur son corps son armure de héros.

Cet être, certes, avait eu une relation semblable avec un autre mortel, lui servant déjà de double. Mais cela ne s'était pas passé exactement comme avec lui, Robert. Le costume était différent, et l'union était plus intime, le sentiment de dédoublement était moins grand.

À quelle époque cela s'était-il situé? Robert songea que cela devait remonter à une cinquantaine d'années. Des images lui parvenaient, qui le lui suggéraient: des voitures, des vêtements passaient devant son regard intérieur, et ils dataient des années 1950 ou 1960.

Qu'était devenu depuis l'homme mortel qui avait servi de vase à l'être enchanté?

Comment pouvait-il le savoir, puisqu'il ne distinguait point son identité? Il pensait qu'il devait aussi s'agir d'un Parisien, puisque l'homme d'or qu'il avait vu combattre lui semblait lié à Paris, comme si les formes de la ville se reflétaient sur le visage de cette sorte d'ange. Il ressentait ce lien avec la cité, mais il n'eût su expliquer son sentiment.

Qu'importaient toutefois ces pensées? Il savait que sa mission à lui, Robert Tardivel, était, sous le costume de l'Homme-Météore, de combattre la nouvelle forme de Fantômas, qui était le sorcier Radsal-Tör!

Et il lui faudrait aussi affronter les lieutenants de ce monstre, et les vaincre les uns après les autres, et pareillement ses troupes!

À la fin il détrônerait (si les dieux le permettaient) ce mage noir et détruirait son temple abject, pour rendre leur liberté aux hommes, et rétablir leur lien avec leurs protecteurs stellaires.

Il comprenait ceci: il y avait, dans Paris, des lieux cachés, souterrains, où des sectes infâmes accomplissaient des cérémonies immondes, et des officines où des hommes-machines étaient forgés pour que Radsal-Tör pût s'emparer de la Terre et y asseoir son règne! Tout ce qu'il avait vu en vision, de son œil mystique voyageant à travers l'espace, était des signes que son intelligence avait pu déchiffrer, malgré leurs traits étranges. Les images qu'un ange avait projetées sur lui de son souffle, il les avait mises en ordre dans sa conscience, et voici qu'à présent il voyait clair, en elles!

Il songea que, au vu des bases nombreuses qu'il possédait, et qui toutes communiquaient par des voies secrètes, Radsal-Tör était comme une pieuvre, et ses guerriers comme des bras.

Sous les rues et les immeubles, il dirigeait un empire dont les parties émergées étaient réduites, mais déjà dangereuses, faites de criminels ordinaires, de séductrices infâmes et de voyous étranges, qui gardaient constamment un air exalté et semblaient œuvrer pour une cause suprême, être membres de quelque secte enflammée.

Quelle philosophie dominait ces groupes? Eût-on pu les reconnaître, et les dénoncer à la police? C'était là le fait étrange. Aucune pensée claire ne se recoupait avec les membres unis de la secte cachée de Radsal-Tör. astral_projection_by_tahyon-d5ikyh8.pngOn eût pu en trouver dans différents groupes recensés par les êtres humains, comme si l'intelligence de ceux-ci se montrait incapable, en réalité, de saisir ce qui se trame sous les apparences, de ce qui vit dans les discours. En aucun cas un courant de pensée distinct n'eût pu être ciblé, quoique croient les hommes dans leur naïveté, lorsqu'ils s'en prennent à telle ou telle religion, à tel ou tel parti. Cela dépassait l'entendement, et c'est pour cela que la tâche en était réservée à l'Homme-Météore.

La Pieuvre avait une forme diffuse, et, à la surface, on ne voyait d'elle que des fragments; seul le regard hardiment plongé dans les profondeurs permettait de distinguer ses contours globaux, et de saisir son centre obscur, qui était le trône même de Radsal-Tör. Distinguer ici un bout de tentacule, là une dent, là une bouche vociférant des dogmes absurdes, c'était ne jamais voir que des parties restreintes de la bête entière. Seul le regard intérieur, l'œil mystique de l'homme éclairé (donné à lui par quelque ange avec lequel justement son regard se fût uni) permettait de cerner la forme du monstre!

Mais il est temps, ô lecteur, de laisser là cet épisode moral, pour annoncer que, la prochaine fois, l'on verra l'Homme-Météore prendre de fermes résolutions, sur sa marche à suivre!

31/08/2017

Marcel Proust et l'errance européenne

prout.jpgIl y a quelque temps, j'ai évoqué, à propos de René Char, la tendance proprement européenne, caractérisée par Rudolf Steiner, à demeurer dans une sphère émotionnelle sans pôle clair, à errer dans les sentiments et les images sans que les secondes s'organisent en un tout cohérent, orienté vers des buts nets, centré autour d'un point ferme.

Pensons à Marcel Proust, si admirable par la beauté de ses images, leur chatoiement, leur coloris. Il est évident que le modèle du romancier français moderne qu'est l'auteur d'À la Recherche du temps perdu est aussi victime, malgré son génie, d'une forme d'errance parmi les leurres. On se souvient qu'à cause de cela, Paul Claudel l'accusa d'avoir bâti une cathédrale sans Dieu.

Blaise Cendrars aussi disait qu'il s'était perdu dans l'illusion d'un temps aboli par le simple souvenir.

Je ne dis pas que la référence à la Bible résolve le problème comme l'a cru Claudel. Mais je suis d'accord avec lui sur ceci, qu'une cathédrale sans dieu ne tient qu'illusoirement sur ses fondations.

C'est aussi le sentiment que j'ai eu en lisant René Char. La forme est mystique, imité des Présocratiques, de Milarépa, mais la mythologie manque. On sait peu, peut-être, que le sage tibétain s'en nourrissait constamment, qu'il évoquait les divinités, conversait avec elles, les convertissait au bouddhisme, et est réputé avoir été emmené dans leur royaume céleste à sa mort. Chez Char, rien de tel: le mysticisme et l'imagerie ne débouchent pas sur un tableau spirituel distinct.

En ce qui me concerne, j'ai pour modèle la poésie classique latine - Horace, Virgile, Ovide -, qui, au fond de ses sentiments intimes, trouvait une mythologie. André Breton y tendit, et Charles Duits son disciple en a breton.jpgcréé une. René Char est trop resté dans l'agnosticisme. Il peut plaire du coup à ce qui en France est conventionnel, académique, mais je ne m'y mets pas. Il a le défaut clair de la poésie ordinaire, qui est de rester dans les figures, de n'y déceler aucun ordre, aucune harmonie globale.

Mais l'essentiel de la littérature française du vingtième siècle est dans le même cas, au fond - si on ne la voit qu'à travers les programmes nationaux d'enseignement. Albert Camus imite le style de Dostoïevski, chez qui les pôles moraux étaient constitués par le christianisme; mais chez l'auteur de La Chute, ce fond théologique s'efface. Camus peut aussi imiter Kafka; et de nouveau la profondeur symbolique, issue notamment du judaïsme, est dissoute.

André Malraux imite volontiers Victor Hugo; mais un Victor Hugo dont les évocations du monde spirituel auraient été supprimées - comme dans les manuels scolaires.

À l'époque où Charles Duits écrivait Ptah Hotep, m'a raconté son épouse, il lisait la Bible dans des maisons de retraite, pour les résidents: son style s'en ressent. 

Il a en outre médité plusieurs mythologies, ainsi que l'ésotérisme islamique de Henry Corbin. La faculté de projeter des images purement personnelles vers des principes stables, donnant à cet éventail de figures une cohérence tendant à un panthéon, est sans doute liée à la strate souterraine biblique.

André Breton voulait aussi créer des mythes; mais il était bloqué par son rejet de principe du religieux. Moins lié à la tradition française et aux débats sanglants entre catholiques et laïques, Duits osa le plongeon dans le Merveilleux.

Un autre exemple peut être donné par Blaise Cendrars. Lui ne croyait pas vaincre le temps par le souvenir, mais par la vision, la profondeur mythologique - comme Charles Duits. Cela s'est vu particulièrement blaise_cendrars.jpgdans Le Lotissement du Ciel, avec les évocations, dignes de Lovecraft, des antiques Lémuriens, ancêtres de l'Homme, êtres-poissons qui communiquaient avec les dieux et entre eux par leur glande pinéale. Il s'inspire aussi des légendes polynésiennes pour donner un socle à l'abîme du sentiment humain. Il a pratiqué la science-fiction.

Or, il n'était pas français, à l'origine, mais suisse. Et il faut avouer que le lien avec la Bible, et le religieux, est moins lâche en Suisse qu'en France.

Et puis il voyageait, embrassait le monde dans ses vues grandioses. Il avait perçu ce qu'avait de dérisoire la poésie parisienne, la façon dont elle voletait sans pôle dans l'air doré mais étouffant des sentiments vagues, et avait quitté ce monde, partant pour d'autres – notamment le Brésil. C'était la porte ouverte à un fond universel et solide, comme si l'Amérique avait cette tendance, d'offrir à l'âme un point d'appui, qui parfois même la comprimait.

Mais il restait européen, et ainsi, dans le lac de ses sentiments intimes, il a pu trouver le passé immémorial lémurien, et dépasser le vague des étangs de l'âme. Ce fut un grand homme, trop méconnu. Les universités lui préfèrent à tort des écrivains plus classicisants, mais inférieurs.

23/08/2017

Le désir de l'Elfe jaune

fast.jpgDans le dernier épisode de cette mélancolique série, nous avons laissé l'Elfe jaune et la belle Amariel alors qu'ils se retrouvaient après un sommeil visionnaire du premier. Ayant surgi de l'ombre bleue d'un bosquet, la seconde se dirigeait vers lui, et les deux se fixèrent des yeux tendrement, mais brièvement.

Parvenue à sa hauteur, elle lui mit la main sur le cœur, et il battait avec force; elle dit, de sa voix douce: Remets-toi. Rétablis-toi. Viens.

Elle n'avait que murmuré et pourtant, aux oreilles de l'Elfe, cela avait été comme un coup de tonnerre dans le silence du soir.

Secouant sa torpeur, il demanda dans un souffle: Qu'est-il arrivé? Elle répondit: Je ne saurais le dire.

Ou ne le voulait-elle pas? La pensée traversa l'esprit de l'Elfe jaune.

Viens, répéta-t-elle. Nous allons rentrer.

Mais auparavant nous passerons par un endroit que j'aime, et que je voudrais te montrer.

Elle lui prit la main, et l'attira vers les arbres. Ils passèrent dessous, et elle lui lâcha la main, comme si elle ne l'avait tenue que pour tirer l'Elfe jaune, mais il tint à reprendre la sienne, et elle se laissa faire, en émettant toutefois un petit rire.

Elle le tirait toujours, et il semblait à l'Elfe qu'ils passaient dans des lieux mystérieux, qu'il n'avait jamais vus, et qui semblaient plus annoncer qu'ils ne montraient. Une tonnelle se tint au-dessus de leurs têtes, et elle avait de grosses fleurs blanches qui semblaient luire dans la pénombre, mais d'autres plus petites étaient rouges, jaunes, bleues et violettes. La vue en était magnifique et l'Elfe jaune était étonné de les voir si aisément, alors que la nuit tombait, que le ciel occidental achevait de rougeoyer, et que la lune n'était pas encore apparue. Il lui parut qu'une luminescence secrète était répandue dans le lieu enchanté.

Comme il était émerveillé et que ses yeux brillaient, Amariel se tourna vers lui en souriant, et il rougit; puis elle se retourna, pour continuer son chemin, et la retenant, il lui mit la main sur l'épaule. Elle s'arrêta en baissant la tête, et lorsqu'il voulut l'embrasser, elle détourna le visage pour que cela fût impossible. Il réessaya, mais elle demeura ferme.

Soudain, elle se dégagea et s'élança, courant ou allant aussi vite que si elle courait; car l'Elfe ne voyait guère ses jambes se mouvoir: à peine semblait-elle marcher. Mais sa vitesse était phénoménale, comme si elle glissait sur l'air, et, de fait, en celui-ci, entre ses pieds et le sol qu'ils ne touchaient pas, de fines étincelles s'allumèrent, comme si un feu mystérieux la portait.

Il tenta de la suivre, mais, malgré sa rapidité, il ne gagna pas un pouce sur elle. Il se téléporta donc, comme il en avait le pouvoir, en se mettant devant elle et en lui faisant face. Mais on était sorti de la tonnelle, et on se trouvait au bord d'une rivière, qui scintillait à la clarté des premières étoiles. Elle changea de direction instantanément, sans effort apparent, et l'Elfe jaune ne put la saisir: elle allait trop vite pour ses bras mêmes - pareille à une étoile filante.

Il tenta deux fois encore ce procédé, mais il échoua.

Il était épuisé. Il s'appuya contre un arbre. Il n'eut que la force de l'appeler, demandant pourquoi elle ne voulait pas de son amitié, ou pour mieux dire de son amour! Devant lui, elle s'arrêta, luisante sous le feuillage qui faisait un dais au-dessus de la rivière. Ses yeux brillants le regardaient. Elle parla, et dit qu'il ne devait pas chercher à la saisir contre son gré. Il se tint coi, et elle avança vers lui, lentement et usant cette fois matériellement de ses jambes. Elle avait dû utiliser un enchantement, auparavant. L'Elfe vit que ses mains étaient pleines d'un feu étrange, qui peu à peu s'éteignait. S'en était-elle servie pour se suspendre au-dessus du sol? C'était très vraisemblable. Captain Savoy lui avait parlé de tels pouvoirs, parmi les immortels de la Terre.

Une fois plus proche, Sache, ajouta-t-elle, ô homme insolent, ô hardi mortel, qu'il ne m'est point permis de me marier, ni de connaître les joies de l'amour! Et souviens-toi que tu as toi-même une mission! Captain Savoy ton maître avait prévu que tu pourrais m'aimer. Et, je ne dois pas te le cacher, quand il me peignit tes immenses vertus, il me sembla que je t'aimais aussi. Je me fis une image de toi qui n'avait rien que de très flatteur, et tu te réjouiras peut-être en apprenant que de t'avoir rencontré ne m'a pas fait changer d'avis. Mais pour le moment cet amour est impossible. Le lit conjugal m'est proscrit pour un long temps encore, et Captain Savoy m'ayant 5eebb5b04d517c742262e9889b445883.jpgfait jurer que je ne te détournerais pas de ta mission, il l'est en particulier avec toi! Les flambeaux ne pourront pas, avant de nombreuses années, éclairer nos pas posés en cadence, ô Elfe! Les anges nuptiaux n'ont pas encore, sois-en sûr, fixé le jour de leur chant harmonieux, qui portera nos deux noms noués ensemble. Aucun arbre ici n'a tressé de couronne, pour nous, ni aucun dieu caché, aucun nain, aucune nymphe! Ils sont immobiles, attendant que je te renvoie à ton maître pour qu'en compagnie de Momulk rédimé tu le secoures contre Malitroc. Car les choses sont telles qu'ils lui obéissent à lui, et ne me servent que si je lui suis fidèle en parole. Les dieux n'ont-ils pas fait de lui le maître de toute la Savoie, quoiqu'il n'ait été qu'un mortel, avant sa métamorphose? Cela peut te faire saisir quelques secrets du temps, ô Elfe!

À ces mots, l'Elfe jaune demeura quelques instants interdit. Ses yeux étaient sombres, et ses joues pâles. À la fin il s'écria: Vraiment, n'y a-t-il pas de solution?

Mais il n'est que trop temps, ô lecteur, de laisser cet épisode. La prochaine fois, nous saurons tout de ce que répondit Amariel à l'Elfe jaune.