01/03/2019

L'Homme-Météore et le surgissement inattendu

19396922_130992264149097_4637578819720960891_n.jpgDans le dernier épisode de cette fracassante série, nous avons laissé le gardien secret de Paris appelé l'Homme-Météore alors qu'il venait d'abattre un des trois hommes-robots qui l'attaquaient depuis une cité populaire d'Aubervilliers, lequel adversaire cependant s'était repris, quoique privé de son bras droit, tranché par la puissance de l'Homme-Météore.

Mais le gardien de Paris ne put pas voir tout cela, car il devait faire face aux deux autres cyborgs. Leur armure brillait dans la nuit, et l'Homme-Météore ne put s'empêcher d'admirer l'art étonnant de Radsal-Tör.

Un tir vert le toucha et transperça son haubert, faisant sentir son feu cuisant à son flanc gauche. Feignant d'être plus touché qu'il n'était, il accomplit une courbe étrange, comme s'il perdait le contrôle de ses ailes de lumière, et parvint ainsi, le front baissé, à la hauteur de son assaillant au bandeau et aux yeux verts; puis, soudain, relevant la main gauche, il abattit un poing gros et carré sur le crâne heaumé de l'homme-machine - qui en fut détruit en partie, sur le côté droit. L'Homme-Météore eut le temps de voir que son cerveau était mêlé à des fils électriques et des voyants lumineux, et qu'il était sec, à peine baigné par un liquide qui le vernissait sans l'entourer, et était plutôt gluant. Ces êtres étaient-ils encore vraiment humains?

Cette fois, son ennemi s'écroula et, tombant jusqu'au trottoir de béton, il y explosa bruyamment, envoyant ses membres d'acier aux quatre coins de l'avenue. Peu de sang fut répandu, comme si on le lui avait déjà bu, ou remplacé par de l'huile. Ces êtres étaient peu remplis d'eau; ils avaient été largement solidifiés, et c'est en cela aussi qu'ils n'étaient plus vraiment humains.

Mais le dernier assaillant, au bandeau et aux yeux bleus, ne commit pas l'erreur de viser l'Homme-Météore de ses mains: ne perdant pas de temps, il fonça sur son ennemi, et le percuta de son épaule à la poitrine. Jamais l'homme qui avait été Robert Tardivel ne ressentit plus grand choc, ni plus grande souffrance. Voici qu'il fut projeté à plusieurs dizaines de mètres en arrière et, dans un premier temps, il ne vit, autour de lui, que ténèbres, et ne savait plus s'il était vivant ou mort. Mais ce qui était bien pire est que son assaillant, se remettant brièvement du heurt, ne perdit aucune seconde, et que, le poursuivant, il accourut à la vitesse de l'éclair, pour l'achever. Et, parvenu à la hauteur de l'Homme-Météore, il lui donna, au visage, un coup de pied eb6ea62a723ed3c377f5aa24aa0933e7.jpgqui manqua de faire sauter son heaume de sa tête, alors qu'il n'avait toujours pas touché le sol et qu'il tournoyait en tombant - si adroit était l'ennemi qui l'avait assailli!

Il aurait été perdu, si un fait extraordinaire n'était pas, alors, survenu. De l'obscurité baignant comme un lac trois tours habitées de la cité Villette, une forme luisante surgit, bleue et blanche - à peine distincte d'abord, à peine perceptible dans la pénombre de la cité sans gloire, puis plus sensible à l'œil perçant de l'Homme-Météore. Il ne la voyait, néanmoins, que par intermittences, car le cyborg de Radsal-Tör continuait de lui asséner des coups, et il se contentait d'essayer de les éviter, ou de les encaisser en accompagnant leurs mouvements, trop faible pour répliquer, mais pouvant encore atténuer leur force.

La forme curieuse s'éleva, traversant les airs, car si elle était humaine, des ailes bleues étaient accrochées à ses épaules. Cependant, elles ne semblaient pas pleinement physiques, comme si elles venaient de se matérialiser d'une brume, comme la volonté d'un mage les avait cristallisées dans la nuée. Grandes et larges, elles n'en soulevaient pas moins le corps de cet homme mêlé de nuit, au costume bleu foncé et reflétant vaguement la clarté des étoiles même en plein jour. Pour l'heure, l'Île de France voyait s'étendre autour d'elle ses ombres, et le soir pesait sur la ville de Paris et sa banlieue, allongeant sur le sol les dédoublements noirs de leurs immeubles. Le soleil, déclinant, bas, ne brillait plus guère, les nuages l'en empêchant en partie, et on attendait impatiemment que les lampadaires s'allumassent, pour y voir un peu plus clair. Mais un chatoiement de points d'or courait sur le costume de l'inconnu.

Du coin de l'œil toujours, l'Homme-Météore le vit plonger la main dans un sac de cuir pendu à sa ceinture d'argent, et en sortir le poing fermé, comme s'il tenait quelque chose. Puis, brusquement, d'un coup d'aile, il 19127_761296743966341_7710621663638588558_n.jpgs'élança vers le cyborg qui, curieusement, ne l'avait pas vu, comme s'il avait la faculté de lui demeurer invisible. Il ouvrit la main et jeta sur lui une poudre brillante, qui, aussitôt qu'il toucha le corps du monstre, le fit prendre feu.

L'homme-machine hurla, et sans tarder gagna les hauteurs pour échapper à son assaillant, quel qu'il fût. Celui-ci le poursuivit et, le rejoignant, lui donna, en plein ciel, un coup de poing magistral à la poitrine, qui en fut défoncée; du feu sortit, et le cyborg grimaça, avant de perdre la vie.

Mais l'Homme-Météore n'eut guère le temps de distinguer en détail cette mort terrible, car le cyborg manchot qu'il avait blessé en premier déjà était sur lui. Péniblement, il avait repris le chemin du combat, suivant la trace lumineuse des deux guerriers opposés, qui avaient beaucoup bougé, puisque l'Homme-Météore avait cherché à échapper à son ennemi pour lui trop puissant en reculant, en virevoltant, en parant. Or, sans son bras, l'autre avait eu du mal à ajuster son vol, l'équilibre lui manquant. Mais, désormais, comme l'Homme-Météore, contemplant le nouveau combat qui se déroulait sous ses yeux, s'était arrêté, le bandit manchot pouvait l'assaillir, et se venger de son coup meurtrier.

Mais il est temps, chers et dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer au prochain, pour le dévoilement du mystère de l'identité de cet intervenant inattendu.

21/02/2019

Le Surréalisme face aux religions traditionnelles

46323407_1174279186061419_4000734114641608704_n.jpgJ'ai évoqué, ailleurs, le rejet par André Breton de Joseph Delteil après que celui-ci eut, en 1925, publié un livre sur Jeanne d'Arc, parce qu'il voulait haïr les figures de la tradition religieuse occidentale, les références légendaires catholiques et gauloises.

Pour moi, ce n'est aucunement fondé en poésie. J'ai assez lu la littérature médiévale ou provençale pour savoir que le merveilleux chrétien ou les mythologies patriotiques peuvent avoir leur force secrète, leur résonance profonde. Le fait est que Delteil avait lu Frédéric Mistral et à juste titre le vénérait, mais que Breton restait bloqué sur la tradition parisienne - qui, même sous la plume de Victor Hugo ou Charles Baudelaire, concédait peu au merveilleux chrétien médiéval - au chant des Saints du Ciel, des Anges, et ainsi de suite. Il était parisianiste, et sa position était politique.

Quoi qu'il ait dit, il défendait, dans les faits, le rationalisme parisien, parce qu'il défendait la tradition parisienne, qui est rationaliste. Ne pas le reconnaitre était se condamner à l'inertie et à la stérilité. Sous prétexte de défendre l'innovation avant tout, il minait le principe du merveilleux, fait de liberté. 

Les traditions populaires et régionales peuvent relever d'un choix. Il est clair que Delteil aimait et chantait Jeanne d'Arc comme Mistral avait chanté et aimé les Saintes Maries de la Mer et d'autres protecteurs saints des cités méridionales, tels que les chrétiens les représentaient. Je me souviens qu'il a évoqué en ce sens le saint patron de Toulouse, assimilé par lui à l'âme même de la ville - comme si la cité physique était devenue, après sa mort, son nouveau corps... Delteil ne pouvait qu'aimer et apprécier cette approche. Dépendant culturellement de Toulouse, s'il écrivait principalement en français, il a aussi composé des poèmes en occitan et, avec plus de fantaisie, il était bien dans la lignée de l'aède provençal.

Plus charnel que lui, il rappelait, même, ce merveilleux chrétien sensuel pratiqué en Savoie entre 1815 et 1860 - y compris par des poètes aux mœurs légères, tel Alfred Puget. Cingria_5301.jpegLe mélange de merveilleux populaire, de piété simple et de sensualité se retrouvait tant ici que là. Il se retrouvera également dans le mouvement de rénovation des traditions de la Suisse romande, par exemple chez Ramuz - ou Charles-Albert Cingria, lui aussi mêlant fantaisie, sensualité, piété et merveilleux.

Il semble même qu'on trouve cela partout sauf à Paris, puisque le poète québécois Émile Nelligan, qui chanta sainte Cécile en vers superbes, alliait un style très moderne, imité de Baudelaire et des symbolistes, et une piété catholique profonde - liée aussi à ses origines irlandaises. Cela le conduisit à une imagination riche et personnelle, quoique s'inscrivant dans la doctrine de l'Église.

Les Français de la lignée officielle ne paraissent pas pouvoir comprendre, accepter cela. Ils ont, pour le justifier, mille raisons ressortissant à l'esthétique; mais le ressort en est principalement politique. Il s'agit toujours de se démarquer de la tradition populaire et maya.jpgrégionale pour imposer les vues d'une certaine classe parisienne éclairée.

Benjamin Péret, soutien des républicains espagnols, et haïssant les références catholiques de Franco, a fait un livre sur les mythes de l'ancien Mexique, et l'intérêt général du mouvement surréaliste pour l'art maya est touchant, puisque les mythes portés par cet art – tels notamment qu'ils sont exposés dans le Popol-Vuh – sont réellement grandioses. Mais quand on a fait remarquer à Péret que les Mayas avaient aussi leurs prêtres qui justement racontaient ces fables sublimes, il a répliqué qu'il ne gardait d'eux que les histoires qu'il racontait, sans clergé. Est-ce qu'il est vraiment impossible de faire de même avec la Légende dorée - avec l'épopée des Saints chrétiens, avec les écrits sacrés évoquant les prophètes et les anges - avec Jeanne d'Arc? Bien sûr que non. En rien Delteil n'était soumis au clergé, qui, à Toulouse, à Carcassonne, à Limoux, s'en prenait à lui!

Breton n'aimait pas Claudel, qui défendait Delteil. Mais son disciple Charles Duits a confessé sa dette à Claudel, qui avait créé, l'un des premiers, le pont - instaurant un lien entre le Christ et les figures des delteil.jpegmythologies exotiques. Il était américain – détaché des luttes politiques spécifiques à la France.

Breton, du reste, a pu prendre conscience de sa partialité. On raconte que, après sa lettre injurieuse adressée à Delteil, il a cherché à le rencontrer; et que c'est Delteil qui l'a évité, se condamnant à tarir son inspiration, et à rentrer en Occitanie. La blessure avait été trop profonde. Paris et sa vie littéraire étaient désormais haïes.

Plus tard, Breton dut même rompre avec le Parti communiste, dont, à son tour, il avait subi le sectarisme: la nécessité de ne pas se soumettre à des contraintes politiques lui apparut. L'artiste doit rester libre. Si les politiques exigent d'eux un positionnement politique, c'est pour, éventuellement, les utiliser à leur profit; mais cela les enferme, les limite, et ne rend pas service à l'humanité susceptible d'appréhender leurs œuvres.

13/02/2019

Momülc et l'Elfe jaune à l'abri des Gnomes protecteurs

Mom.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé nos deux héros alliés de Captain Savoy, alors que, cherchant à entrer dans Boëge tenue par les hordes du vil Malitroc, le plus rusé d'entre eux, l'Elfe jaune, venait d'abattre un des fils de Borolg, l'homme-sanglier qui gouvernait la cité au nom du Malin sombre; et nous disions que la montagne des Voirons en avait tremblé, car le monstre à cette nouvelle (apprise aussitôt, car il était en lien télépathique avec sa progéniture) s'était agité dans son antre.

À peine vit-on, dès lors, Mömulc bondir par dessus le mur noir et, en passant, parce qu'il rasait son sommet, saisir à dessein un autre fils de Borolg (celui qu'on appelait Torltüc) et l'envoyer, par le cou, sur le toit d'un immeuble, où il se rompit la tête; et de nouveau la montagne trembla, et jusqu'au sol de la ville. Une maison, au bord de la Menoge, s'effondra, qui était trop ancienne. On eut beau, sur le mur, jeter des flèches de feu sur Momülc, il disparut au loin, par-delà les maisons situées au nord de la ville sur la route de Burdignin, et nul ne put le retrouver. Apparemment, nul trait ne l'avait touché. On en avait bien vu un l'atteindre à l'épaule; mais s'il en résulta une gerbe d'étincelles, Mömulc ne parut en être en rien blessé, ni ralenti dans sa course.

On ne savait, dans la ville, ce que les deux héros étaient devenus. On chercha partout, on rompit mille portes, mais on ne put découvrir où ils s'étaient cachés. Car voici! un sort avait été tissé, à la demande de l'Elfe jaune qui les connaissait bien, par les gnomes protecteurs de la maison, et les Mauvais, dès qu'ils s'en approchaient, étaient irrémédiablement détournés de son entrée, devenue soudain secrète, par des leurres qui les entraînaient ailleurs, et prenaient la forme de rochers qui n'étaient point présents. Le repaire de l'Elfe jaune était caché dans ces rochers illusoires, recouvrant de leur rideau enchanté la maison obscure de Mirhé Maumot, qu'avait dwarf.jpgconstruite au siècle précédent un certain Paul Gavard. Tel était l'art des gnomes protecteurs, devenus les amis et les serviteurs de l'Elfe jaune, dès qu'ils le virent!

La fureur de Borolg et donc de ses fils fut sans limite. Il en advint des choses atroces. Je vais maintenant vous les raconter, aussi douloureuses soient-elles.

Persuadé que le peuple de Boëge dissimulait sciemment les deux compères, qu'ils étaient leurs complices, et imaginant, dans sa folie, qu'il se tramait contre lui des complots dans l'ombre, il avait fait emmener par ses troupes, pour lui servir d'otages, toutes les premiers nés des familles, garçons ou filles, s'ils n'étaient pas pubères. Et il tenait ces enfants dans sa gigantesque grotte, enchaînés à des parois humides, et menaçait de les tuer si on le lui livrait pas les meurtriers de ses fils. Comme nul ne savait où ils étaient, les mères pleuraient, et les pères étaient stupéfaits, abasourdis, perclus de douleur, et les gémissements et les pleurs se faisaient entendre dans tout Boëge.

Borolg ne mit pas, en vérité, sa menace à exécution, car il craignait la haine des parents lésés. Il se contenta, pendant un certain temps, de maintenir enchaînés les pauvres enfants. Mais il accomplit alors une œuvre atroce, que je n'ose redire. Car il choisissait des garçons et des filles et, sans les tuer, les abîmaient, leur borolg.jpgfaisaient subir des sévices, et une douleur insoutenable s'était emparée de ces parents qui assistaient à ces tortures, ou du moins en entendaient les échos, et savaient de quoi il ressortait, car Borolg le leur avait fait dire.

Une fois, un père vint pour réclamer justice, et se plaindre de l'abjection de Borolg et des siens. L'homme-sanglier le regarda un instant sans rien dire, se leva, et, nul n'ayant le temps de voir quelle arme il avait manié, coupa la tête au malheureux homme d'un mouvement de son bras qui fut pareil à un éclair. La mère, présente, s'évanouit saisie de spasmes. On l'emmena en pleurant. On croyait la fin du monde arrivée. Il y avait partout, qui soufflaient, des vents d'Apocalypse.

Entendant, cachés derrière leur voile de rochers illusoires, les plaintes des habitants de Boëge, l'Elfe jaune et Mömulc s'émurent. Même le second, en effet, avait assez développé sa conscience pour saisir les chagrins et la douleur des hommes, s'il n'avait pas encore les moyens d'en saisir toutes les causes. L'Elfe jaune décida de se montrer et, expliquant à Mömulc ses raisons, le monstre vert que vêtait une armure d'or acquiesça à son projet.

Il se doutait, en vérité, que Borolg ne croyait pas réellement que le peuple les protégeât, lui et son ami géant; il était possible qu'il eût une stratégie, qu'il voulût contraindre ces héros à se montrer, pris de pitié pour les mortels qu'il tourmentait. Car, ayant deviné, à leur mode d'action, qu'ils étaient des alliés voire des disciples de Captain Savoy, et ayant reçu tous les enseignements nécessaires sur celui-ci de la part de son maître Malitroc, il savait qu'ils ne pouvaient pas laisser souffrir les gens ordinaires, que chaque deuil infligé à ceux-ci leur était à eux aussi une souffrance, leur âme étant liée au peuple de façon indéfectible.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode noble. La prochaine fois, la bataille pour récupérer les enfants enlevés commencera!