31/01/2021

L'Elfe jaune et le combat des Orcadil

000000.jpgDans le dernier épisode de cette étonnante série, nous avons laissé l'Elfe jaune, ami chéri de Momülc, alors qu'un elfe noir déchu, royal immortel jadis révolté contre les anges du ciel et les dieux, s'efforçait d'éviter les rayons du rubis luisant de l'Elfe jaune afin de pouvoir l'atteindre, et l'assassiner de ses armes propres.

Ces rayons constituaient en effet comme un faisceau de flèches longues et silencieuses, assez nombreuses pour se confondre aux yeux de l'homme mortel et qu'il ne voie en eux qu'une globale lumière rouge, mais assez fins et épars pour apparaître aux esprits aguerris et sans corps comme un vol de traits vermeils, qu'on pouvait éviter en s'enroulant autour d'eux, si on était pour cela assez fluide et assez souple.

Or, si les fantômes des Orcadil avaient des ailes de chauves-souris, ils pouvaient les replier ou les effiler, et leur corps souple et allongé se terminait en deux queues en spirale, au lieu des jambes que nous portons – et cela leur permettait de se mouvoir ainsi que des vents agiles, vifs et fins. En s'enroulant autour des flèches rouges que jetait le rubis luisant de l'Elfe jaune, le puissant et adroit Artlëc parvint effectivement à s'approcher de ce premier disciple de Captain Savoy, et à porter à son armure un de ses coups de poignard dont il avait le secret, qu'il aimait donner et qui d'ordinaire tuait ses adversaires sèchement.

Mais au dernier moment L'Elfe jaune l'aperçut, la lame faisant à ses yeux un bref éclair – et le visage hideux du monstre aussi lui apparut, avec ses yeux globuleux et vitreux, sa chevelure filasse et grise, ses dents pointues et éparses, ses longs bras effilés, sa double queue en spirale aux écailles noires et suintantes, dégouttant d'un liquide noir qui mêlait le pus au sang, et qui exhalait une odeur putride qui fit se froncer le nez à l'Elfe jaune, dès qu'il eut un moment pour cela. Car pour l'heure il se tourna légèrement pour que la lame empoisonnée ne le prenne pas de front, et glisse sur le côté de son haubert – ce qui eut lieu, mais cela n'empêcha pas deux mailles de se rompre, sous la poussée du poignard. Toutefois sa chair ne fut pas entamée, et c'est 000000000.jpgheureux, car la lame contenait un poison foudroyant. Sa vague lueur verte le disait aux yeux de l'Elfe jaune, qui avait reçu, jadis, un cours sur les armes de ces spectres d'Artlëc, et sur leur histoire même. Il en avait ouï parler dans le temple de Captain Savoy, où se déroulait l'initiation préliminaire des disciples du gardien de la Savoie éternelle, et où des conférences étaient données sur toute sorte de sujets secrets, réservées aux Douze qui avaient été choisis.

Évitant ce coup, il eut le temps d'apercevoir, autour du monstre, une nuée noire qui restait collée en permanence à son corps, et l'accompagnait comme un souffle démoniaque. Elle obscurcissait tout, même ses rayons, qui s'y perdaient après avoir vaillamment jailli de son rubis au buste, disparaissant on ne sait où, comme si cette nuée était une bouche dévorant la lumière – notamment la sainte lumière des anges, prêtée à l'Elfe jaune pour mieux vaincre les diables. Et dans les yeux d'Artlëc aussi une flamme cruelle et mauve se voyait, reflétant la vie de cet ancien prince – dont la couleur était celle-ci: le mauve. Mais il n'avait plus l'éclat d'antan, il s'agissait d'un mauve sale, tendant au noir ou au brun, atténué dans sa teinte, sa pureté – souillé.

Surmontant son dégoût le disciple de Captain Savoy se jeta sur Artlëc et tâcha de lui donner un coup du tranchant de la main – qu'il avait dur et sec, ayant appris l'art du combat avec les maîtres d'armes dépendant du temple de Captain Savoy. Mais le monstre l'évita, lui aussi très rapide; il fit un pas de côté, et le tranchant de la main de l'Elfe jaune ne rencontra que le vide.

Cependant, en s'écartant ainsi, Artlëc fut touché de plein fouet par un jet de lumière rouge venant du rubis sacré, et il le traversa, comme une lance traverse un guerrier touché, et lui ressort de l'autre côté du dos. Un sang noir jaillit de la plaie – mais, on s'en doute, le spectre n'en mourut pas: il en fallait bien davantage, pour lui. Il n'en fut que blessé, et sa souffrance permit à 000000000.pngl'Elfe jaune d'échapper à l'attaque qu'il prévoyait. Car il recula et se fondit dans l'obscurité des profondeurs, blessé tout de même profondément, et cherchant à reprendre son souffle, et à guérir. L'Elfe jaune en un instant ne le vit plus. 

Mais l'exemple d'Artlëc alluma le cœur des autres, qui à trois se jetèrent sur leur ennemi, oubliant les blessures reçues des traits vermeils mal évités lors de leur première attaque. Ils étaient par trop enragés pour s'en souvenir, et furieux, parce que leur maître ayant été touché, ils voulaient le venger. 

Vers lui volèrent-ils avec leurs poignards brandis – et leurs lueurs vertes se reflétaient sur leur visage pas moins hideux que celui d'Artlëc, maudits soient-ils. Or ceux-là se nommaient Dëbanth, Tarîcl et Obcar, et ils avaient été nobles parmi les nobles, dans le peuple d'Elfes le plus haut de l'antiquité inconnue; mais à présent une colère vile les animait, et ils écumaient, et leur visage grimaçant était déformé par la haine, le dépit, la corruption, et leurs yeux vitreux dégouttaient de pus sanguinolent, et leurs oreilles pointues étaient rongées de gale et de plaies – mais ils n'en restaient pas moins puissants, propres à meurtrir voire à tuer l'Elfe jaune, s'il n'y prenait pas garde!

Il était cependant prêt, car il s'y était attendu, et il virevolta, se baissa, sauta, recula, s'écarta, se lança en avant, évitant leurs coups pourtant rapides. Puis il leur donna ses propres coups en les assénant à la vitesse de l'éclair, et ils ne purent les parer, ni encore moins les éviter – non qu'ils manquassent de célérité, mais que la rage les aveuglait, et les rendait impropres à l'esquive, fous qu'ils étaient. Dès qu'ils étaient assez étourdis pour s'oublier eux-mêmes, il les exposait à son feu béni de rubis, et ils en étaient blessés et meurtris aussi bien que leur chef. Plusieurs traits dévorèrent leurs yeux, leurs dents, entrèrent dans leurs bouches, traversèrent leurs têtes, et ils s'enfuirent en hurlant, à leur tour.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette atroce histoire.

23/01/2021

Horace et le classicisme

0000.jpgDepuis de nombreuses années je voulais lire les Épîtres d'Horace et son Art poétique, et une promenade dans Toulouse m'a amené vers la boutique miraculeuse d'un bouquiniste qui en possédait le volume. Je l'ai acheté, lu, et ai été frappé par sa préoccupation classicisante, me souvenant soudain de Nicolas Boileau et de l'orientation de la littérature française sous Louis XIV. Car elle est reprise d'Horace d'une manière manifeste.

Ce qui m'a surpris est que le poète romain, ami de Mécène et de Virgile, est connu pour se vanter de suivre toujours une voie intermédiaire, un sentier du milieu juste, de prôner la médiocrité d'or; or, son sentiment va assez nettement dans le sens de la rigueur, de la clarté, de la raison, et il s'en prend aux poètes romains de son temps surtout à ce titre. Il ne leur reproche pas leur manque d'inspiration, mais leur manque de travail, d'assiduité, de modestie, et il s'oppose à Démocrite qui affirmait que tout poète digne de ce nom est un fou qui ne sait rien faire de ce qu'on fait sur Terre, et qui est dans l'imaginaire voire l'hallucination.

Pour Horace, le métier est presque plus important que le génie; Paul Valéry dira quelque chose de ce genre, vingt siècles plus tard.

Et à ce déséquilibre dans sa pensée qui se veut impartiale, je vois trois raisons: une personnelle, une sociale, une nationale.

Personnelle, parce que, il l'affirme à plusieurs reprises, il est dorénavant âgé, et il n'a plus envie de composer comme quand il était jeune des odes merveilleuses, fabuleuses, entraînantes et grandioses: il préfère la douce satire mêlée de philosophie dans de simples lettres en vers – d'où le titre du recueil. Il se préoccupe moins, énonce-t-il, de gloire et de 0000.jpgbeauté, de renommée et de grandeur que de savoir comment bien vivre, et en lui la raison a remplacé la passion, la réflexion la fureur poétique au sens où l'aurait entendu Rimbaud.

Sociale parce que, à cette époque à Rome, sans doute, les poètes affectaient réellement d'être fous, inspirés mais faciles, colorés mais sans art, et que, comparant leurs œuvres à celles des Grecs – Homère, les grands tragiques, la tradition attique –, Horace a pu vouloir les reprendre et leur représenter la nécessité de se rééquilibrer vers plus de maîtrise: la poésie, raconte-t-il, est relativement nouvelle à Rome, et tout le monde s'y adonne de manière déréglée. Il faut créer des habitudes plus nettes, plus pures, plus dignes des Grecs.

Nationale, enfin, parce que le caractère romain est peut-être, au fond, plus dans la mesure, la dignité, la clarté, que le caractère grec, plus fantaisiste et imaginatif d'emblée. Les anciens auteurs romains, avoue Horace, ne s'occupaient que de problèmes domestiques, pratiques, techniques, réclamant des applications concrètes. Même les mathématiques étaient limitées, à Rome, à la mesure des champs et des maisons, à la possibilité de bâtir et à la nécessité de s'accorder au droit. Horace, écoutant en lui la voix de la cité, exige un style plus conforme à son esprit.

Dès lors, la comparaison avec le classicisme français s'impose. Avait-il la même légitimité? Boileau et Racine étaient-ils déjà âgés et sur le retour quand ils ont énoncé ou appliqué les mêmes règles?

Pas du tout. C'est tout jeunes qu'ils les ont énoncées, prenant d'emblée le pli d'Horace vieilli, et rejetant d'emblée sa tendance aux odes colorées et fabuleuses qui évoquaient superbement les guerres des dieux, ou bien leurs cortèges, leurs aventures d'une manière éblouissante que ne put jamais imiter aucun poète français, asservi de toute éternité aux nécessités d'une netteté qui fait fatalement tendre au réalisme. La preuve en est qu'Horace dit préférer une œuvre dont les caractères sont bien observés, dont les idées sont intelligentes, mais dont le style est pauvre et la composition médiocre, à un poème au style pompeux et au propos vide. C'était annoncer le naturalisme zolien.

Mais dans sa jeunesse le poète romain était assez mythologique pour apparaître comme plus fou et hardi, inspiré et fantaisiste que n'importe quel poète français, même Victor Hugo! 0000.jpgCar si celui-ci multipliait aisément les images et les paroles étranges, Horace plongeait plus substantiellement dans la vie divine. On pouvait attendre qu'un poète français fasse de même pour les anges, ou les saints du ciel; et il est bien difficile d'en trouver l'équivalent. Baudelaire, peut-être? Mais il reste tout personnel: ses figures ne se hissent pas forcément à la mythologie objective.

Il faut dire qu'Horace vit à une époque où la fable existe collectivement. Pas les poètes français – en tout cas après la ruine du merveilleux chrétien. Car, à la rigueur, on peut trouver cela dans la poésie latine médiévale, ou dans la poésie savoyarde romantique. Mais l'art, dira-t-on, n'en est pas égal à celui d'Horace, qui demeure ainsi un modèle pour tout l'Occident.

Et puis le dix-septième siècle français venait-il après une époque de dérèglement artistique et poétique? Boileau le prétendait, désignant Pierre de Ronsard et Théophile de Viau. Mais à présent cela paraît artificiel et exagéré: il semble l'avoir dit pour pouvoir mieux se prendre pour Horace et assimiler Louis 00000.jpgXIV à César Auguste. Ronsard n'était pas si fou, pas si inspiré, pas si fantaisiste que les poètes rejetés par Horace. Je pense que cela pourrait mieux être dit des surréalistes.

Enfin, le caractère français est-il si porté au rationalisme que celui des Romains? Je n'en suis pas sûr. Les chroniques franques avaient peut-être plus de merveilleux que l'histoire romaine, puisqu'elles étaient comme la suite de la Bible, et qu'il y a plus de merveilleux dans la Bible que chez Tite-Live. Grégoire de Tours n'hésite pas à faire de Néron le suppôt de Satan, plaçant dans son entourage un sorcier qu'évoquait le Nouveau Testament. Tacite n'est jamais allé jusque-là. Le merveilleux, à Rome, était regardé comme un ornement de poète grec, plus que comme une réalité concrète et solide. On croyait aux dieux; mais pas aux visions, et la manière d'agir de la divinité restait chez eux mystérieuse et énigmatique. La Bible et l'histoire franque en disaient beaucoup plus. Cela a permis de passer souplement de l'histoire à la poésie, avec les chansons de geste.

L'affirmation que la France est rationnelle apparaît comme arbitraire et faite pour lui donner une légitimité romaine, lui donner le rang de l'empire universel séculaire. Ensuite, on en impose le principe dans l'éducation par politique alors que cela ne convient aucunement au Peuple, bien plus fantaisiste.

15/01/2021

Saint Louis et le jardin enchanté

0000.jpgDans le dernier épisode de cette série mastodontesque (bien-aimé lecteur), nous avons laissé le roi saint Louis alors qu'il était parvenu à la porte du jardin où on lui avait dit que se trouvait le malheureux Robert d'Artois, son frère.

Mais quand la porte effectivement s'ouvrit, il ne vit d'abord rien du tout. Et il crut cette fois à un piège, craignant que cette porte ne donne sur un de ces puits que l'on nomme oubliettes – et il sortit son épée à demi. La lame en se dénudant jeta un éclair. Avide, elle vibrait du désir de frapper. Mais Louis se retint de la sortir tout à fait. Il crut l'en entendre gémir.

Soudain dans l'obscurité de ce seuil des lueurs surgirent; et elles étaient de différentes couleurs, comme des fleurs de lumière, et seules les teintes qui brillent, qui ont de l'éclat s'y voyaient: bleu, rouge, jaune, violet! D'abord il n'en vit que quelques-unes, puis leur vision se multiplia.

Son regard appréhenda bientôt des formes distinctes, comme au travers d'une brume qui se dissiperait, ou comme si, dans une vague étrange, des choses se cristallisaient. Et sous ses yeux des pentes s'inclinèrent, traversées d'ombres vertes, et des voies qui tournaient apparurent, parsemées de massifs fleuris. Lentement remit-il l'épée au fourreau, étonné de cette vision. Car même s'il avait déjà vu cela, dans ce pays d'Ëtön, il fut de nouveau surpris par la présence conjointe, dans le ciel, des étoiles, du soleil et de la lune: mais cette fois leur éclat semblait plus grand encore qu'auparavant, et eux-mêmes plus proches. On aurait dit que leurs rayons étaient des mains qui caressaient les plantes, ou des pieds se posant délicatement sur la pelouse uniformément répandue sur le sol – et bientôt, effectivement, saint Louis crut voir, dans la lumière, des gens scintillants, portant dans leurs cheveux d'autres astres, et passant en silence dans les allées – et semblant glisser sur l'air, au-dessus du sol.

Il fut plus émerveillé qu'on ne saurait le dire – et en même temps effrayé, car ces gens parfois ressemblaient à des êtres humains, parfois à autre chose de moins clair – évoquant l'araignée ou la pieuvre, leurs bras s'étendant curieusement comme 00000.jpgdes tentacules, et leurs pieds s'effilochant en bandes ondoyantes et tournoyantes. Leurs yeux brillants étaient terribles, et en même temps leur corps s'ouvrant parfois comme une voile semblait sourire voire rire, quoique aucun son ne s'entendît.

Imbert de Beaujeu sortit son épée en poussant un cri, comme s'il s'agissait de réels démons, et Alphonse de Poitiers tourna un visage blanc d'effroi vers le Roi, se demandant ce qu'il fallait faire. Solcum ne dit rien, mais son regard étincela, lorsqu'il entendit l'épée d'Imbert glisser rageusement le long du fourreau. Quant à Ostön, il rit à son tour, et ce fut un son cristallin, pareil à celui d'une source joyeuse surgissant entre les fleurs, au soleil.

La lumière céleste alors s'accrut, et les êtres étranges disparurent. Le visage renfrogné, et sur un signe de Solcum confirmé par Louis hochant la tête, Imbert rengaina son arme. Alphonse se tourna vers Solcum, et lui demanda dans quel guet-apens il les avait encore conduits!

De sa voix singulière, prononcée comme dans un souffle, et semblable à un murmure – sortant de lèvres à peine ouvertes, mais articulées avec clarté, et s'entendant d'une façon parfaitement nette –, Solcum répondit: Imbert, Imbert, n'amène pas avec toi, moi ami, ce que tu pourrais ensuite te plaindre de trouver: nul guet-apens, ici, ne dressera sa patte noire. Mais tu as vu la réalité des anges – des êtres que tu nommes tels, ou que tes prêtres nomment tels, et qui veillent sur la flore du monde. Ce jardin ne pourrait pas être le plus beau que la Terre porte, s'ils n'y venaient point. Et même les jardins de ton roi les accueillent, bien que tu ne les y voies pas. Y prévois-tu des pièges pour autant? Mais venez, amis, et dirigeons-nous vers le lieu que Silasán ordinairement fréquente, afin de retrouver au plus vite votre compagnon.

Et ayant dit ces paroles, il partit vers le sommet de la colline par un chemin gazonné tapissé de fleurs d'or et longé de lauriers-roses. Les autres le suivirent: Ostön aussitôt, restant près de son pareil, et Louis sans tarder, suivi de ses deux nobles chevaliers.

Ils marchèrent, montèrent la pente qui tournait – et entendaient des oiseaux gazouiller, dans les buissons, et au loin dans les arbres qui se dressaient au sommet de la colline. Ils volaient, aussi, dans l'air, laissant derrière eux des traînées de lumière qui dessinaient le monde astral, et parfois redonnaient à voir le visage ou le corps des êtres étranges que les cinq hommes avaient 00000000000000000000000000000000.jpgdistingués auparavant en entier: ces vols lumineux les dévoilaient par fragments, comme par éclairs – et puis ces géants disparaissaient, plus effrayants peut-être, maintenant qu'on ne les voyait plus que par brefs instants.

En montant, Imbert de Beaujeu tremblait, et il commença à ralentir. Il ne parvenait pas à maintenir le rythme de la marche qu'imposait Solcum et que saint Louis plaçait dans ses jambes, et les sons lui parvenaient comme étouffés, et quand Alphonse de Poitiers l'appela, il lui sembla que sa voix venait de très loin, qu'un épais brouillard se trouvait entre elle et ses oreilles, et qu'il retenait les sons dans ses volutes. 

Il se mit à pleurer, car il craignait, plus que jamais, que Louis ne fût attiré dans un piège, et il s'en voulait de ne pas pouvoir l'en protéger, il prévoyait déjà les amers reproches que lui infligeraient les siens à son retour en France – se représentait même le jugement de Jésus-Christ, à la fin des temps! Il tenta de hurler un avertissement, mais sa voix resta dans sa bouche – et il se voyait sans force, comme vidé, et il se demanda si les êtres qu'il avait vus n'étaient pas des vampires qui lui suçaient le sang en secret, ou s'il n'avait pas été ensorcelé par quelques démons habiles à la magie noire. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, vraiment, et vivait un cauchemar!

Mais il est temps, dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain, quant à la suite de cette étrange aventure.