06.01.2010
Vertus civiques, force du cœur
J’ai déjà pu écrire que François de Sales condamnait les vertus civiques de l’ancienne Rome non pas en elles-mêmes, mais parce qu’elles ne s’adressaient qu’à l’intellect, au lieu de toucher aussi au cœur, en tout cas dans ses profondeurs, ce qui les rendait à ses yeux inopérantes. Pour lui, le bien ne peut se pratiquer concrètement que si on entretient avec la justice et l’esprit même dont elle émane une relation personnelle et intime; énoncer les règles à suivre ne peut pas suffire. C’est à peu près ce que Pierre Teilhard de Chardin reprochait au marxisme: son essence dépersonnalisée. Les principes en demeuraient dès lors théoriques, ne parlant pas à l’être humain.
La principale source de cette idée de nos deux prélats se trouve évidemment chez saint Paul, qui distinguait la loi et la foi, et qui estimait que la seconde seule pouvait animer en faveur de la première. Cependant, Jésus en personne a donné l’exemple de cette doctrine: alors qu’on lui fait remarquer que ses disciples ne se sont pas lavé les mains avant de manger - comme c’était alors la règle, instituée par la religion même -, il déclara que le mal ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur de l’Homme - de son cœur. C’était celui-ci qu’il fallait purifier par la foi.
La Connaissance - la compréhension des Mystères - même ne pouvait venir que par une grâce opérée par Dieu, une fois le cœur suffisamment purifié.
Au XIVe siècle, Thomas a Kempis s’exprima sur ce sujet d’une manière belle et frappante, énonçant, en s’adressant au Dieu-Christ, que les prophètes peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces. Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n’échauffe point le cœur : il faut relier cette parole au dieu vivant par le biais de l’âme, de la ferveur mystique: ils exposent la lettre; mais vous en découvrez le sens. Ils proposent les mystères; mais vous rompez le sceau qui en dérobait l’intelligence: Dieu fait pénétrer l’esprit dans la connaissance authentique des mystères, laquelle passe par le cœur. Cela permet de réellement avancer vers le bien: les prophètes (…) publient vos commandements; mais vous aidez à les accomplir. Ils montrent la voie; mais vous donnez des forces pour marcher. Ils n’agissent qu’au dehors: mais vous éclairez et instruisez les cœurs. Ils arrosent extérieurement: mais vous donnez la fécondité.
De son côté, à notre temps, David Lynch dit qu’en chassant du cœur toute négativité, la Méditation Transcendantale - qu’il pratique - permet de le transformer, en le faisant tendre au Bien. Cette forme de méditation met en relation l’âme avec le Tout, dit-il; il s’ensuit, pour cette âme, l’aptitude à la Compassion - à l’amour du prochain. Il ajoute croire à la fraternité dans le monde, et qu’il pense qu’on a tort de s’en moquer communément, et de ne plus y croire; elle est, selon lui, propre à résoudre les conflits. Comme l’a laissé entendre le président de la France lors de ses derniers vœux, on ne peut pas nier que sans fraternité à la base, même l’égalité effective reste un vain mot.
Les règles que saisit la raison sont un cadre, une rampe, pour aider le sentiment à s’orienter; elles sont nécessaires, mais pas suffisantes. Le paradoxe est que seul l’amour authentique du prochain donne la force de suivre les règles de vie en société. Sinon, elles encourent toujours le risque de rester un pur discours. Et l’État qui les applique, d’apparaître comme sans âme, et donc, également impropre à l’être humain. D’apparaître comme inhumain, en somme!
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31.12.2009
Effusion mystique et littérature moderne
On se souvient que Jean-Noël Cuénod a exprimé l’idée selon laquelle l’effusion mystique exclut nécessairement la raison, idée que ne partageaient pas les mystiques chrétiens d’autrefois, je crois, car même Jeanne Guyon, en principe, admettait la cohérence entre les deux, bien qu’on puisse dire qu’en pratique, elle ait tendu à subordonner l’entendement à l’effusion.
Je pense que cette idée d’exclusion mutuelle date de la fin du XIXe siècle, même si sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus poursuivit à cette époque la tradition jadis formalisée par François de Sales en distinguant les anges et les saints dans le feu de sa dévotion, ainsi que ses poèmes le montrent. Mais c’est un fait que le christianisme ne parvenait plus à convaincre. Même Victor Hugo rejetait l’Église latine, bien qu’il continuât lui aussi à créer des figures distinctes au sein de son exaltation. Et c’est probablement ainsi qu’est née l’idée ci-dessus alludée: les symboles du christianisme apparaissant désormais comme creux, au sein même de l’Occident chrétien, que restait-il d’accessible à l’entendement, au sein du monde divin?
Les poètes qui, tel Rimbaud, conservaient leur tendance à créer des images fabuleuses, nées des rêves les plus profonds, ne restituaient plus les lignes de force tracées par le vieux christianisme, et du coup, tendaient à ne plus en en tracer du tout. De nos jours encore, la poésie affecte volontiers un ton de mystère sans pour autant créer de symboles nouveaux - et sans évidemment reprendre beaucoup les anciens.
Cela dit, je considère que chez l’être humain, est irrépressible le besoin de mettre les visions de rêve en cohérence, de tracer des lignes entre elles, qui puissent créer un monde non seulement émouvant et suscitant une émotion mystique ou apparentée, mais ayant aussi une logique propre, accessible à la raison, et cela, non en référence forcément avec le monde sensible, ou physique, mais dont les éléments se tiennent entre eux, comme dans les mythologies, ou les mondes fabuleux qu’inventait par exemple J.R.R. Tolkien: car précisément, il disait estimer que les mondes qu’on créait devaient être cohérents en soi, et que les images fabuleuses qu’on exprimait devaient s’ordonner les unes par rapport aux autres, sans rapport nécessaire avec le monde qu’on connaissait par ses sens. Or, Tolkien croyait, également, que la création mythologique était une forme d’inspiration qui puisait au monde divin, s’apparentant à la prophétie. Le Mythe reflétait la Vérité, selon lui.
En français, tout de même, au cours du XXe siècle, Blaise Cendrars eut des accents assez comparables, quoiqu’il les tournât à la plaisanterie, souvent. Il ne prétendait pas créer des mondes, mais disait plus franchement que sa main coupée avait été placée au Ciel, et dictait à sa main restante, la gauche, ce qui lui venait. Or, c’était fréquemment plein de fables, comme lorsqu’il invente la légende des noyaux de pruneaux de Jacques Balmat, relique sacrée qui apporterait chance et richesse à tous ceux qui la possèdent, et suscitant par conséquent d’âpres batailles dans le haut Faucigny. Dans Le Lotissement du Ciel, il ose créer la tour Eiffel sidérale, et affirme que les êtres humains, à l’époque où ils avaient en eux quelque chose du poisson, et où la Terre même était mêlée à l’Eau - époque dite de la Lémurie -, que les êtres humains, dis-je, possédaient une glande spéciale, leur permettant de disposer d’une seconde vue, et de distinguer le monde des esprits, au-delà du voile de la matière. Blaise Cendrars pensait probablement avoir développé en lui à nouveau cette glande!
Ainsi, même si la tradition moderne proscrit en général le mélange entre émotion religieuse et pensée claire, il y a bien des poètes qui ont cru possible de faire marcher ensemble le cœur et le cerveau, afin de stimuler l’un par l’autre, et de faire progresser intérieurement l’être humain: car il faut avouer qu’en s’excluant mutuellement, chaque partie de l’âme certes s’affine, mais en soi stagne.
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24.12.2009
Jeanne Guyon et l’unité multiple
Jeanne Guyon est connue pour avoir défendu une conception de la vie mystique qui poussait l’âme vers la fusion en Dieu, vers l’effacement de l’entendement au profit de la volonté divine. L’effusion amoureuse noyait la raison, et au fond, l’époque moderne a fini par concevoir la vie mystique justement de cette façon.
L’Église gallicane, de son côté, détesta cette voie qui faisait disparaître dans l’éblouissement jusqu’aux points du dogme; Bossuet fit mettre Jeanne Guyon en prison.
Mais on aurait tort de croire que Jeanne Guyon assimila jamais Dieu à un quelconque vide: tout au plus le disait-elle inconnu . Mais elle ne l’a même pas dit inconnaissable. Elle a seulement dit que la connaissance qu’on en avait devait forcément passer par le cœur. Elle a d’ailleurs admis et intégré la tradition des visions célestes, même si elle estimait que la vraie connaissance de Dieu allait au-delà de ces visions: nous en avons parlé.
Dans ses Commentaires sur le Cantique des cantiques de Salomon, en tout cas, elle écrivait: L’Époux (…) demande à son Épouse deux choses également admirables; l’une, qu’elle sorte à son égard de ce profond silence, dans lequel elle a été jusqu’alors: car, comme dans le temps de la foi et de la perte en Dieu, elle a été dans un grand silence à cause qu’il fallait réduire son fond dans la simplicité et l’unité de Dieu seul; à présent qu’elle est entièrement consommée dans cette unité, il veut lui donner cet admirable accord qui est un fruit de l’état consommé de l’Âme, savoir de la multiplicité et de l’unité; sans que la multiplicité empêche l’unité, ni l’unité la multiplicité. Il veut qu’elle joigne à la parole muette du centre, qui est l’état d’unité, la louange extérieure de la bouche: ce qui est une imitation de ce qui se doit accomplir dans la gloire; où, après que l’Âme aura été plusieurs siècles absorbée dans ce silence ineffable et toujours éloquent de la Divinité, elle recevra son corps glorieux, qui donnera une louange sensible au Seigneur (…).
En d’autres termes, en aucun cas la fusion de l’âme en Dieu n’anéantit indéfiniment la personnalité distincte de l’adepte mystique. Chaque être humain est appelé à renaître en tant que tel, mais cette fois, au sein de la lumière de l’Esprit. Alors, toute action sera bénie, mais, certes, pas inexistante, pas plus que la conscience de soi. On s’anéantit, ici, pour mieux se retrouver: pour mieux toucher à sa nature profonde, liée à Dieu même.
Sans doute, cela demande une foi: on ne maîtrise en rien les choses; au bout du compte, il faut attendre que la main de Dieu se tende, au sein du sommeil de l’âme, et que le réveil sonne: et la cloche peut n’en être mue que par la main d’un ange! (Le Cowboy d’or de Mulholland Drive - le film de David Lynch - réveillait de cette façon la suicidée: c’était assez incroyable, voire tout à fait sublime.) L’intellect en tout cas ne peut pas mener à cette apothéose humaine, et c’est probablement ce qui gênait, en profondeur, Bossuet, ou plus tard Teilhard de Chardin: il est plus rassurant de considérer que l’entendement humain maîtrise les tenants et les aboutissants de cette procédure!
Il se peut que la voie de Jeanne Guyon conduise à trop de passivité intellectuelle, du reste. Si l’entendement ne peut pas résoudre le problème de l’âme et de son immortalité, il peut toujours aider à le faire: il peut soutenir le cœur dans cet effort.
Mais, compte tenu de la somme de connaissances qu’une femme était en droit d’avoir à l’époque de Jeanne Guyon, on peut se demander dans quelle mesure, individuellement, elle n’a pas fait au fond ce qu’elle a pu, même de ce point de vue. Elle agissait aussi sur ce qui lui était permis, au départ et de par son éducation. Ce fut, dans les faits, une individualité forte!
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