30/03/2018

La Lilith de George MacDonald

lilith_macdonald.jpgGeorge MacDonald (1824-1905) est le père, plus ou moins, du genre de la fantasy, et, contemporain et ami de Lewis Caroll, il fut loué de C. S. Lewis, J. R. R. Tolkien et H. P. Lovecraft. Son dernier grand roman, Lilith (1895), en particulier fit l'admiration du troisième, pour le sentiment d'épouvante cosmique qui parfois s'en dégage - le mélange de rêves et de monstres, de visions cauchemardesques et féeriques.

J'avais déjà lu The Golden Key (1867), conte baignant dans une belle atmosphère symbolique aimé en particulier de Tolkien - et ai mis des années à finir Lilith. Le style en est bizarre, car la narration n'est pas seulement interrompue par des dialogues théologiques ou philosophiques, comme dans les romans de C. S. Lewis, mais aussi par des idées inattendues et surprenantes - tirées, certes, de la tradition chrétienne, mais fondées sur le paradoxe. Elles ne sont parfois pas spécialement développées, s'insérant dans le récit sans justification particulière - et il est difficile d'en donner des exemples, tant elles sont nombreuses et minces dans leur expression, mais une l'est davantage, dont on se souvient aisément: le froid de la mort, affirme MacDonald, est très agréable. Il en parle longuement, ou plutôt il le répète beaucoup, ne le justifiant pas outre mesure, sinon en ce qu'il prépare un réveil divin, dans un monde plus beau. On veut bien le croire, mais le paradoxe est fort, car le froid n'est pas agréable. Dans les vieilles légendes, lorsqu'un homme mourait et que le froid l'envahissait, une autre chaleur s'insérait en lui, qui l'emportait dans le monde divin, et cela se comprenait mieux. Il y avait le froid physique et le froid psychique, et les deux étaient différents. Chez MacDonald, ils se confondent si intimement qu'on est surpris.

De fait, le personnage principal est projeté dans un autre monde, qui pourrait n'être qu'un rêve, et même quand il revient dans le nôtre, il pourrait ne faire que le rêver, on ne sait pas - et c'est à devenir fou. Il y a quelque chose de ce genre chez un cinéaste célèbre et assez admirable en son genre, c'est bien sûr David walker.jpgLynch. La troisième saison de Twin Peaks est explicite, à ce sujet: on est dans un rêve dont on ne s'éveille jamais, et qui véhicule les paroles mystérieuses d'une défunte liée au ciel. Je ne sais pas si David Lynch est la réincarnation de George MacDonald, mais les deux artistes sont très proches.

À vrai dire, d'autres auteurs anglophones pourraient être rapprochés de ces deux: David Lindsay et William H. Hodgson, en particulier. Leurs textes sont grandioses, mythologiques, ésotériques, gnostiques, mais pas toujours clairs, car on est dans un rêve visionnaire qui ne s'est pas arraché aux fantasmes personnels du dormeur. Je crois que Tolkien désapprouvait cette tendance, notamment chez MacDonald, car dans son traité sur les contes de fées, il rappelle que le rêve n'est qu'un point de départ, qu'il faut ensuite donner au monde créé the inner consistency of reality. Comme disait Rudolf Steiner des anciennes mythologies et légendes miraculeuses, il s'agit plutôt de regarder le réel avec une conscience de rêve, en état de rêve éveillé, que de se laisser enfermer dans le rêve proprement dit - comme a aussi fait, en France, Gérard de Nerval.

Tolkien a par ailleurs déclaré qu'il n'admirait pas autant MacDonald que ne l'avait fait C. S. Lewis.

Il est pourtant très mythologique, et d'une mythologie singulière, qui, à première vue, peut se rapprocher du merveilleux chrétien, tel que Chateaubriand voulait qu'on le pratiquât. Mais à première vue seulement. En effet, MacDonald raconte l'histoire de la rédemption de la méchante Lilith, première femme d'Adam, corrompue par un être mystérieux, l'Ombre. Et c'est, déjà, tout dire. Car la mythologie est en réalité reprise de la Kabbale, et le lecteur rencontre Adam et Ève, devenus immortels et pareils à des anges, ainsi que des anges proprement dits, des léopardes et des éléphants, dans une atmosphère souvent orientale - volontiers indienne -, mais les saints du christianisme ne sont pas explicitement présents - même pas Jésus. Le christianisme est tout théorique, et ne contredit en rien le judaïsme ésotérique, puisqu'il table sur la rédemption de Lilith, son rachat final - MacDonald, paraît-il, croyant georgemacdonald.jpgen la dissolution du mal, à la fin du monde, comme, en France, Victor Hugo. Les dernières pages, particulièrement belles, décrivent une sorte de cité céleste, qui est en même temps une montagne, et une rivière sublime coule sur les escaliers, et un ange à l'armure étincelante, dont les écailles brillent comme des flocons de lumière, attend les enfants qui montent les marches. On songe parfois à Dante, d'ailleurs fréquemment cité.

L'autre auteur très cité est Novalis, et l'onirisme en témoigne, car MacDonald, nourri de romantisme allemand, crée ses récits comme des trames symboliques dédoublant le réel, à la manière des Allemands: il n'est que de penser, à cet égard, au beau Conte du serpent vert, de Goethe, à la fois mythologique et mystérieux - ou bien aux contes d'Hoffmann.

Le tout baigne dans une ambiance plus lunaire que solaire, plus nocturne que diurne, et on se sent aisément partir très loin, comme dans les poèmes de Lovecraft et certains de ses récits, aussi articulés sur le rêve. C'est impressionnant, mais un peu curieux, et cela explique, en partie, le nombre d'années que j'ai mis à le lire.

22/03/2018

L'Homme-Météore à l'assaut des marchands de femmes

20953519_1577283638990054_677514710655785162_n.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série parisienne, nous avons laissé l'Homme-Météore, alias Robert Tardivel, alors qu'il venait de prendre son apparence de super-héros afin de combattre un super-vilain appelé l'Homme-Glu, chef secret d'un groupe de marchands de femmes. Sa transformation étant advenue chez sa mère, qui dormait, avait gémi - comme percevant quelque chose par le voile du songe.

L'Homme-Météore tendit l'oreille, mais rien ne se produisit: apparemment, la femme s'était rendormie, ou avait parlé dans son sommeil, troublée, au-dessous de sa conscience, par l'apparition du Héros - par l'effleurement de l'Ange: il avait pu passer près d'elle, son âme l'avait senti, et elle avait remué dans son sommeil; mais elle ne s'était point réveillée.

L'Homme-Météore regarda ensuite la fenêtre, et, par la puissance de sa volonté, elle s'ouvrit d'elle-même, comme si elle lui obéissait.

Il écarta les bras et s'éleva du sol, sa cape s'étendant aussitôt dans l'air, comme si un vent la tirait, quoique nul souffle ne circulât dans l'appartement.

L'Homme-Météore pencha son corps sans plier le dos, prenant une ligne oblique, puis passa par la fenêtre pour voler dans le ciel de Vincennes.

Au-dessus de lui, les étoiles brillaient, quoique les lumières de la cité empêchassent leur éclat de venir pur jusqu'aux hommes, et que quelques nuages, jaunissant par dessous, fussent suspendus sous la voûte céleste. Au sud, derrière la tour Montparnasse, la lune, fin croissant argenté, luisait aussi.

À la gauche de l'Homme-Météore, le donjon de Vincennes brandissait ses volumes arrondis, et le drapeau français, qu'éclairait à son sommet une lampe électrique, à peine était mû par un petit vent frais. Au-delà, l'étendue sombre du bois, traversée par les réverbères jaunes de la route de la Pyramide, faisait contraste avec le voile orangé de Nogent et de Joinville qui, tout au fond, se mêlait au noir du ciel urbain.

Les étoiles d'or semblaient attirées par ces lumières terrestres, comme mises par elles dans un filet, captées, et dévorées! Mais leur éclat résistait, saluant de leur vraie joie l'Homme-Météore, l'être qu'elles avaient investi de leur grâce! Et, face à l'amour dont leurs rayons envoyaient les feux, les clartés humaines paraissaient ternes, froides, mornes, habitées par de mauvais esprits ruminant on ne sait quels méfaits. Seul l'Homme-Météore, justement, brillait du même éclat que les étoiles, et tout homme qui le voyait traverser le shamans_journey_77_by_love1008.jpgciel, sans savoir ce que c'était, sentait en soi la paix et la joie grandir, comme l'espoir se lever sur son est intime. Il l'assimilait à une étoile filante dont il fallait faire un vœu, et se persuadait, pour une fois, qu'il allait se réaliser. Tel était le pouvoir de l'Homme-Météore, même sur ceux qui ne le reconnaissaient pas!

Enfin Paris allait être secourue des êtres célestes, après des décennies de négligence et d'abandon, de dépérissement des âmes! Telle était la conviction soudaine de tous ceux qui, dans les hauteurs, voyait passer le sillon d'or que laissait dans son vol l'homme fait ange. Les plus naïfs croyaient à un engin inconnu du gouvernement, les plus fantaisistes à un phénomène extraterrestre - et les initiés reconnaissaient en lui un signe angélique. Il venait après le Génie d'or, qui lui-même venait après tant de valeureux héros, connus ou inconnus, hérauts des puissances cosmiques qui voulaient du bien à la France! En un sens, il était l'héritier des vieux rois, mais aussi de Jeanne d'Arc et des douze pairs de Charlemagne. Mais, grâce à l'Évolution, il avait pu se transformer plus en profondeur, au contact des anges, que ne l'avaient fait ces héros - de façon même plus complète que jadis Jean Levau laissant naître de lui le Génie d'or, son double cosmique.

Il passait dans le ciel parisien, et émerveillait les âmes pieuses, qui se demandaient, aussi, si c'était le Père Noël, quoiqu'on fût au début de l'automne. Car ce jour où l'Homme-Météore commença sa nouvelle carrière contre le crime était le 23 septembre 2012 de notre ère. Et l'on s'étonnait, mais surtout on se réjouissait, sans savoir pourquoi, même si certains, laissant monter en eux l'envie et la jalousie, se mirent malheureusement à dire que c'était encore une entreprise commerciale, une action publicitaire honteuse qui avait été menée là. Il n'en était rien: l'Homme-Météore était une réalité.

Et il regarda vers le nord - vers le point où, dans le dixième arrondissement de Paris, la clarté orangée souillée et dégoulinante de pus glauque était la plus vive, la plus puissamment menaçante pour les étoiles, qu'elle englobait et semblait dévorer impitoyablement, et il s'élança avec toujours plus d'assurance ou de rapidité.

Il se dirigea vers la rue Paradis, et, sans un bruit, se posa sur le toit de l'immeuble numéroté 50, au bas duquel il avait vu, en vision lointaine, les malfrats se réunir. Là, en effet, étaient des garages qui maintenaient cachées leurs grosses voitures, leurs armes meurtrières et leurs installations illicites; et, autour d'une TheKingpin.jpgtable, derrière une devanture grillée qu'on prenait pour une boutique désaffectée, et qui était en réalité le repaire de la bande la plus effrayante de cette partie de la ville, cinq hommes, pour passer le temps, feignaient de se passionner pour le jeu de cartes, tout en discutant de leurs affaires. À un autre table, plus petite, deux se tenaient en arrière.

Damien Molter était avec les cinq, faisant exprès de perdre, et plaisantant d'une manière qui réjouissait les quatre autres; derrière, les deux hommes silencieux, entourés de fumée de tabac, souriaient faiblement et tristement, comme si leur écart était à la fois un châtiment et une fierté. (Dieu sait ce qui les avait conduits à cette table en retrait, si on les y avait confinés ou si, pour une raison obscure et intime, ils s'y étaient installés de leur propre chef.) Le chef officiel de l'organisation, Jacques Tamblotin, parlait d'un ton rude et goguenard, ironisant sur Damien Molter et ses parties perdues, ou ses blagues, qu'il feignait de trouver mauvaises. Et l'on riait de plus belle, à ces paroles du chef, tandis que Molter, ne faisant qu'en sourire en rougissant, savait qu'il n'attendait que son heure, et qu'un jour, il écraserait ce pantin, ce minable Jacques Tamblotin dont le nom même était ridicule! Des lueurs d'acier passaient dans ses yeux, trahissant ses pensées, mais les autres ne les voyaient pas. Et ils continuaient à jouer.

Mais il est temps, ô valeureux lecteurs, de laisser là cet épisode, pour renvoyer au prochain l'intervention violente de l'Homme-Météore, dans ce nid de méchants, et son combat contre Damien Molter l'Homme-Glu!

14/03/2018

Twin Peaks et le BOB

secret-diary-laura-palmer-cover.jpgMe replongeant avec une certaine volupté, depuis que j'ai vu son Return, dans l'univers de Twin Peaks, que j'ai tant aimé, j'ai lu The Secret Diary of Laura Palmer, écrit par Jennifer Lynch en collaboration avec son père David, qui n'a jamais voulu traduire que par images ses concepts, répugnant à recourir à l'écrit, et surtout aux explications, éprouvant comme une antipathie profonde pour ce qu'on pourrait appeler l'intelligence diurne. On y découvre que Laura était violée par son père, et il est, dans les premières pages, habilement suggéré de quelle façon progressive, et on est naturellement horrifié par les sévices qu'elle subit.

Mais la poésie, si on peut dire, de la chose naît de ce qu'elle ne s'en rend pas compte, et qu'elle croit subir ces violences en rêve, non avec son père, mais avec un certain BOB, que la série montrera être un esprit maléfique s'étant emparé de son père et que Laura voit en vision, pour ainsi dire, dans sa conscience de rêve. Il rôde le long de la maison, apparaît à la fenêtre, puis parle à l'intérieur de l'esprit de Laura, qui finit par se demander s'il existe vraiment, mais doute du coup d'avoir subi des sévices. Parfois, aussi, elle imagine qu'il a menacé de mort ses parents, et que c'est pour cela qu'ils le laissent faire, qu'ils le laissent l'emmener dans la forêt et faire d'elle la victime de sa perversité.

Quand j'étais petit, j'ai fait plusieurs fois un rêve effrayant, un cauchemar, dans lequel un gorille brutal, mais marchant sur deux jambes, ouvrait la porte de ma chambre en la fracassant, avant de se jeter sur moi. Je me réveillais: ma mère était au-dessus de moi, me parlant doucement pour m'annoncer qu'il fallait aller à l'école. J'y ai vu une ressemblance: un être cher prend dans un songe l'apparence d'un monstre.

Je ne crois pas que les images du rêve soient directement forgées par un autre monde, mais qu'elles viennent toutes de la mémoire, et que l'âme s'en sert pour exprimer un état, entretenant avec l'image le lien d'un sentiment éprouvé similaire. On a été effrayé en voyant un camion, et si on est, en dormant, anxieux pour une raison inconnue, on revoit le camion, qui du coup prend une valeur symbolique. Car si l'image vient pour moi de la mémoire, le sentiment qui l'a fait revenir est mystérieux. David Lynch a exprimé un jour une idée comparable: on sait de quel endroit du cerveau viennent les images du rêve mais on ne sait pas pourquoi telle ou telle surgit, à un moment donné.

Si Laura Palmer avait existé, elle aurait dû rencontrer un homme qui avait le visage de BOB, et rêver de lui ensuite. Le lien entre les deux états, celui de la rencontre de l'homme, et celui de son sommeil quand elle rêve de lui, reste obscur. gori.jpgPour moi, j'en suis certain, le gorille dont j'ai rêvé est celui de L'Île Noire, l'album des Aventures de Tintin. Il était depuis longtemps à la maison et, m'identifiant à Tintin, j'étais effrayé quand le gorille le poursuivait dans le donjon.

Mais quel lien avec ma maman me réveillant gentiment pour aller à l'école? Je n'aimais pas du tout l'école. Je ne voulais pas y aller. Je voulais rester à la maison et, paradoxalement, être près de ma maman, dans le doux et chaud foyer où j'avais quasiment pris naissance.

J'allais à l'école en pleurant, et ma mère devait se durcir, pour accomplir ce qu'elle pensait être son devoir. Elle ouvrait la porte avec autorité, le matin venu, et l'esprit totémique d'une bête représentant la volonté pure, impitoyable, m'apparaissait.

Le rêve en soi m'effrayait, mais une fois réveillé, je n'avais pas d'hallucination: c'était bien ma mère que je voyais, penchée délicatement sur moi. Mes visions à l'état d'éveil étaient comme celles de tous les enfants: je m'imaginais, le soir, quand je n'arrivais pas à dormir, que les ombres bougeaient, qu'elles étaient animées, The_Black_Man.jpgnotamment celles qui étaient sous les chaises, les tables. J'en avais peur. Dans la logique de David Lynch, cela pouvait être des esprits se manifestant dans la somnolence vespérale de l'enfant. Au-delà des ombres visibles, pour paraphraser Lovecraft, étaient des formes indicibles, qui se montraient par éclairs. Dieu sait ce qu'elles représentaient!

J'étais, je pense, de complexion un peu faible, de sensibilité exacerbée, et j'avais du mal à supporter la vie en société; je rêvais de rester toujours à la maison avec ma maman. Je me demande si on ne fait pas une grave erreur en exigeant que les enfants aillent le plus tôt possible à l'école. On pense bien faire, puisqu'il faut apprendre ce que sait le monde; mais on provoque sans doute des dégâts insoupçonnés, dans les âmes, et c'est ainsi que même lorsque les gens savent ce que sait le monde, cela ne les empêche pas d'agir de façon erratique, parce que les pulsions, non l'intelligence, les poussent.

Ce qu'on accomplit comme un devoir parce que la société l'exige n'est pas forcément ce qu'il faudrait faire, et on est obligé de se durcir, pour l'accomplir. Le danger est de ne pas prendre conscience de l'écart qui existe entre les exigences sociales et les principes de la nature humaine, et donc d'adopter, au fond de son âme, les principes collectifs, au lieu de vivre - au moins en pensée - selon la vérité. La pensée vraie, en effet, permet d'adoucir les lois tyranniques, dans les circonstances particulières. Elle trouve toujours le moyen de créer des tampons, entre l'individu et la société - ou entre l'opinion commune et la vérité.