03/12/2017

Mythologie de l'amour courtois

finamors1.jpgL'amour courtois, inventé par les poètes languedociens médiévaux, était fondé sur le culte de la dame, considérée comme une déesse - et à laquelle on devait être d'une fidélité absolue, en montrant les vertus chevaleresques habituelles. Les Italiens du Dolce Stil Novo l'ont prolongé et sublimé, et l'on trouve volontiers, parmi eux, l'idée qu'un regard bienveillant suffit au bonheur de l'amant, qu'il n'a jamais eu de but précis et qu'il est heureux d'avoir aimé, puisque cela l'a porté à s'améliorer moralement. La femme a une semblance d'ange, elle est une étoile conductrice, et elle cristallise même, parfois, la lumière de l'étoile du matin, comme le disait Guinizzelli.

Je dois avouer que même si le principe m'en paraît noble et beau, j'ai un peu du mal à voir comment il peut s'appliquer dans la vie, car si les femmes cristallisent bien la beauté céleste, elles le font collectivement, et en même temps imparfaitement, de telle sorte qu'il est difficile de parvenir à faire d'une belle l'unique objet de ses vœux, si une relation particulière ne s'installe pas, et si elle ne montre pas à son tour de l'amour. Les formes idéales de l'air sont plus belles encore, à celui qui les voit, et les nymphes célestes telles qu'elles apparaissent dans les rêves ont une lumière qui leur vient de l'intérieur, tandis que chez la femme mortelle, elle tombe d'en haut, vient de l'extérieur. La différence est bien sûr que l'amour d'une femme terrestre se fait sentir plus profondément. Mais si c'est juste pour la contemplation, je ne sais pas si la poésie médiévale était bien sensée.

On n'aimait pas seulement une femme, cependant, mais aussi une dame. Les seigneuries, au Moyen Âge, étaient dites issues de demi-dieux, d'anges jadis unis à des femmes. La Bible en parle, et on établissait des généalogies remontant à Noé. En tant que telle, la femme était donc sublimée, et reflétait d'une façon toute particulière la divinité. Même si les êtres célestes qui avaient fondé les lignées et dont les mythologies païennes parlaient en les divinisant, avaient été diabolisés par saint Augustin et le catholicisme, le culte de la 4241e258fb4f6da1582241967bc3247e.jpgmaison noble persistait, et l'on voyait dans la dame l'écho de la reine des fées, ainsi que le poète anglais Spenser le proclamera pour la reine Élisabeth. Les anciens Germains avaient eu, de temps en temps, des reines régnantes, et la féodalité était en réalité dominée par les anciens Germains installés dans le monde romain.

Un problème pour les poètes est néanmoins apparu: la conversion des seigneurs mêmes au christianisme rendait impossible la référence explicite à l'origine enchantée des lignées, même si les chroniques franques continuaient à rappeler que Mérovée était né d'un homme-serpent uni à une femme mortelle. En français, dans les chansons de geste, on n'en trouve guère de trace, alors que, en Scandinavie, dans la mythologie germanique, cela se disait, et que, en Asie, cela se proclame encore, comme pour les rois khmers, issus de la fille d'un roi-serpent. Il était malséant pour un poète chrétien d'en parler, et c'est sans doute là qu'est né le concept de bienséance: il était issu des convenances chrétiennes, et non du classicisme antique. Racine non plus ne trouve pas convenable de trop faire dans la mythologie, comme les tragédies antiques qu'il imite.

Les troubadours et leurs épigones toscans n'ont donc pas trop ouvertement lié leurs dames à des êtres sublimes, et se sont généralement contentés d'aimer des femmes incarnées, des corps gracieux, des qualités humaines, des titres de noblesse. Or, cela rabaisse le désir, puisque cela l'oriente davantage vers des choses terrestres, charnelles ou sociales. Et en un sens, plus que le christianisme, cela rappelle la décadence du théâtre antique dénoncée aussi par saint Augustin, l'accusant de mettre en scène des dieux commettant des adultères pour autoriser chez les hommes les mêmes fautes. Si les êtres célestes ne sont que des hommes déguisés, on tend à une nouvelle forme d'idolâtrie. J. R. R. Tolkien blâmait avec énergie l'amour courtois qui divinisait des êtres terrestres: c'était la suite rabaissée du paganisme, à ses yeux.

Le christianisme n'autorisait que le culte des saintes, des êtres véritablement célestes, du ciel moralisé, et 12043086_1623425454586853_644672585960153718_n.jpgreprésenté éventuellement par des femmes pures. L'amour courtois avait pour pendant les fiançailles mystiques avec les saints et les saintes vivant dans les étoiles.

La poésie latine l'a abondamment développé, par exemple sous la belle plume de Hildegarde de Bingen, ou de Hugues de Saint-Victor, ou bien encore d'Amédée de Lausanne. D'autres encore sont connus, qui ont plus ou moins accentué la sensualité de leurs vers, s'attirant pour ainsi dire par avance les foudres de Calvin. François de Sales du reste admettait que l'hypocrisie pouvait exister, qu'il y avait eu des abus, des évêques ayant donné, dans des tableaux, les traits de leurs belles à la sainte Vierge.

Mais même dans le sensualisme, la tradition de la fée, entre la femme et la sainte, restait. Il suffit de lire Brantôme pour s'en apercevoir. Il est souvent érotique, et cru. Mais il présente bien des dames comme étant surnaturelles, comme liées au ciel, aux anges, à Dieu. Louise de Savoie en particulier est de cette nature, chez lui. Elle connaît les signes des astres, et lit au fond des âmes, dira aussi sa fille Marguerite de Navarre.

La France du nord, plus germanisée, a été à cet égard plus explicite, plus claire que celle du sud. Pensons à Chrétien de Troyes et à son Yvain, le meilleur peut-être de ses récits. Il n'est pas vrai que le héros éponyme aime une femme mariée, puisque, quand il la rencontre, il vient juste de tuer son mari. Elle veut qu'il le remplace, et il accepte. Ensuite il commet des fautes, et est exilé du royaume de la dame. Il doit reconquérir l'un et l'autre par ses belles actions. Mais la dimension mythologique n'est pas cachée par Chrétien de Troyes. La dame est explicitement qualifiée de magicienne et de fée; son royaume est véritablement enchanté.

La morale est deux fois sauve, puisque Yvain aime une veuve, non une femme mariée, et que son respect pour elle est justifié par sa nature ontologiquement supérieure. Que l'Église ait condamné le culte des nymphes et autres divinités terrestres n'empêche pas Chrétien de rester poétiquement et moralement cohérent, en rétablissant la fée dans sa dignité. Il se réclamait implicitement du paganisme breton, dont la logique était encore comprise, comme cinq siècles plus tard Pierre Corneille se réclamera de la logique du paganisme grec, pour justifier la vraisemblance de ses pièces mythologiques.

La critique moderne minimise honteusement cette dimension mythologique de Chrétien de Troyes; elle est bien présente, c'est complètement indéniable, et Yvain passe des épreuves qui ont trait au monde spirituel. Le matérialisme seul empêche de le voir.

Le lien avec le christianisme est même plus clair que dans la mythologie grecque, et c'est certainement pour cette raison que les Français du nord ont aimé la mythologie bretonne. Par sa beauté de femme, la fée oriente le regard vers les anges, et les le-lion-contre-le-serpent.jpgêtres qu'Yvain combat, des hommes, s'apparentent aux démons. En choisissant le lion contre le dragon qu'il combat, en choisissant de l'aider, il oriente encore le regard vers le ciel, les astres, contre les êtres terrestres, inférieurs. La gratitude du lion est évidemment de nature céleste, même si elle renvoie aussi à des vertus du héros.

Cette dimension morale de la mythologie était, sans doute, présente chez les anciens Grecs, mais de façon moins nette, et les Romains l'avaient diluée, ne la comprenant plus guère. Cela aussi est méconnu, injustement méprisé par la critique moderne.

Il est néanmoins vrai que, dans la littérature occitane, la mythologie bretonne ne s'est pas tellement imposée, et que son influence n'y a été indirecte. Comme l'idée qu'elles descendissent des anges errant sur terre n'est pas donnée par les troubadours, ceux-ci sont apparus à J. R. R. Tolkien, bon catholique amateur comme Chrétien de Troyes de mythologie antique, comme douteux. Même leur disciple Dante, qui a pourtant tenté de sublimer leur enseignement, n'a pas reçu son approbation: Béatrice n'avait pas été consacrée par Rome, et le culte restait beaucoup trop personnel et subjectif à ses yeux. J'en ai déjà parlé.

25/11/2017

Captain Savoy et l'impatience de l'Amazone céleste

3ebb161b7ef210f2a2f64de36b933b9c.jpgDans le dernier épisode de cette série cosmique sur blog, nous avons laissé Captain Savoy et ses disciples alors que trois d'entre eux venaient d'être adoubés et faits chevaliers, au cours d'une fête d'autant plus grande que deux avaient noué des liens d'amitié avec les Elfes et les Nains de la montagne.

Cependant, dès que le Noton bleu fut adoubé, il exprima le désir de reprendre Chambéry, dont il devait garder l'âme, à Malitroc. Car pendant sa métamorphose, il avait entendu une voix, et elle lui avait appris que telle était sa mission, qu'il devait protéger la Cité des Ducs, comme on l'appelait. Et, voici! le désir lui en était aussitôt venu.

Captain Savoy refusait toujours de mener la moindre entreprise de reconquête, mais l'Amazone céleste, pressée d'en venir à un combat décisif, sauta sur l'occasion pour presser l'Aîné des Douze à intervenir plus nettement, et à descendre dans la vallée. Les autres Disciples brûlaient de le faire aussi, sauf le Nouvel Hanuman, toujours proche de Captain Savoy et lui vouant une confiance absolue, ainsi que le Démon des glaces, qui demeurait en retrait par tempérament.

Captain Savoy savait que, dans la vallée, il ne bénéficierait plus de l'aide et de la protection de Tëringmel, ni de celle de Nalinë et de son fils l'Homme-Cygne, qui non seulement étaient épuisés de leur précédente bataille, mais étaient de toute façon trop loin de la Tarentaise, devant passer, pour la rejoindre, par Annecy toujours tenue par Malitroc. Il continuait d'attendre et, apparemment, d'espérer la venue de l'Elfe jaune, ou simplement qu'un effet de surprise fût possible; or, peu de temps avait passé, depuis la fuite vers le Grand Bec.

Il ne répondit donc pas aux prières des Disciples et du Noton bleu, ni aux regards insistants de l'Amazone céleste, et, plus souvent que précédemment, il s'enferma dans sa loge privée. Là, dit-on, il contemplait les étoiles, plus claires en ces hauteurs, et cherchait à communiquer avec son épouse, la princesse de la Lune Adalïn.

Le temps passait, les escarmouches avec les hommes de Malitroc se raréfiaient, et les Disciples s'impatientaient, en particulier l'Amazone céleste. Ils discutaient entre eux et, certes, n'étaient pas d'accord, 46aa6736ebd8b8d3877db460b4554105.jpgmais la plus virulente était toujours cette noble guerrière. Un jour, n'y tenant plus, elle demanda à Captain Savoy, devenu invisible depuis plusieurs jours, une audience particulière, et il la lui accorda.

Elle le trouva assis sur son fauteuil de velours, armé et noblement vêtu. Elle fut impressionnée par l'éclat qu'il avait, et qui semblait avoir renouvelé sa puissance; mais, se souvenant de la raison pour laquelle elle était venue, elle se plaignit de l'attente insupportable qu'elle et les autres subissaient, et se déclara plus que jamais prête à entrer en matière avec Malitroc, à lui déclarer une guerre ouverte et sans limites, et à descendre sur Chambéry, dont le Noton bleu brûlait de prendre la garde secrète, qui lui avait été vouée. N'était-ce pas légitime, qu'il agît sans tarder pour sauver l'ancienne capitale de ses tyrans? N'était-ce pas louable, qu'il en eût le désir?

Certes, elle savait que lui, Captain Savoy, avait une haute sagesse, et qu'il attendait l'Elfe jaune et les forces qu'il amènerait avec lui, quelles qu'elles fussent; mais viendraient-elles jamais? Devaient-ils attendre de vieillir et de mourir, avant de tenter leur chance au combat ouvert? Maintenant que sept d'entre eux étaient adoubés, si on ne comptait pas l'Elfe jaune indisponible, n'était-il pas temps de passer à l'action? Leur puissance s'était décuplée, et les immortels de la montagne avaient même fait des dons précieux à deux d'entre eux: bien que trois disciples restassent à consacrer, pourraient-ils jamais être plus prêts? L'attente n'étiolerait-elle pas au contraire leurs forces? Cet attermoiement n'était-il pas une erreur? Voire une grave faute?

Certes, elle ne parlait pas au nom de tous les Disciples, certains demeurant réservés; mais de la majorité d'entre eux, de cela pouvait-il être sûr!

Pourquoi donc ne pas agir? Malitroc et les Savoisiens restés fidèles ne penseraient-ils pas qu'ils avaient peur, bien que cette pensée, elle le concédait, fût dénuée de fondement? D'ailleurs, même s'ils venaient, l'Elfe jaune et ses nouveaux amis ne feraient pas forcément la différence, face à leurs ennemis. S'ils devaient vaincre, deux de plus ou de moins n'y changeraient rien. D'ailleurs l'Elfe jaune pouvait revenir seul, et dès lors, malgré toute sa vaillance, pouvait-il faire basculer la bataille dans un sens ou dans l'autre?

Elle, l'Amazone céleste, ne le croyait pas. N'était-elle pas devenue l'une des plus vaillantes des Disciples, ne l'avait-elle pas montrée, au cours des combats? Peut-être même était-elle la plus vaillante de toutes, peut-être même dépassait-elle en vaillance le noble Elfe jaune, premier des Disciples! Captain Savoy pouvait compter sur elle: GalleryComics_1920x1080_20161109_Space-Ghost_580a673b313c58.37704790.jpgjamais on n'avait vu de guerrière si puissante, depuis la disparition de Dal et son départ vers l'astre d'argent! Du moins elle le pensait, l'espérait, et comptait bien le prouver par son courage, sa persévérance, son ardeur dans la bataille.

Captain Savoy l'écouta attentivement, et lorsqu'elle mentionna sa propre vaillance, ses yeux se plissèrent, et lancèrent un éclair. Il ne répondit pas, cependant. L'Amazone céleste, attendant qu'il parlât, lui demanda pourquoi il n'en faisait rien, et s'il l'avait entendue; car elle avait l'impression de s'adresser à une statue. Son âme était-elle présente, ou n'y avait-il plus que son corps, son esprit étant parti parmi les guerriers divins de la Lune, rejoindre sa belle? Était-il attristé, plein de chagrin d'avoir perdu Annecy et sa base du Roc de Chère? Était-il découragé? Elle ne pouvait le croire. Il fallait se secouer, se lever, et prendre la tête de l'armée de libération!

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser cet épisode, pour attendre la suite jusqu'au prochain.

17/11/2017

Le Seigneur des anneaux et la seconde guerre punique: Tite-Live et J.R.R. Tolkien

lord.jpgJ'ai lu le livre XXI de l'histoire romaine de Tite-Live, qui raconte le début de la seconde guerre punique, et les liens avec Le Seigneur des anneaux de Tolkien m'ont frappé.

On parle sans cesse des sources germaniques et celtiques de cet auteur, mais on méconnaît son fond classique. Certes, il disait se réclamer des anciens Germains par défiance pour le classicisme, parce qu'il l'ennuyait; mais il assurait aimer aussi le latin, et disait que l'action de son livre se situait en réalité dans le Saint-Empire romain: Minas Tirith était italienne.

On a pu relier la Guerre de l'Anneau à la bataille des Champs catalauniques, opposant les Romains et les Germains d'un côté à Attila de l'autre. C'était piquant: l'époque ténébreuse de la chute de Rome fascine. De surcroît, lui-même renvoyait à la Rome chrétienne. La dimension cosmique de la guerre contre Sauron, un esprit céleste dévoyé, rappelait ce que l'historien des Goths, Jordanès, affirmait d'Attila - qu'un démon l'accompagnait, dont on avait eu la vision.

Mais Jordanès est relativement abstrait, si, chrétien, il mêle effectivement Dieu à son récit. Le Seigneur des anneaux a bien plus de vie. Et chez qui en trouve-t-on une qui soit comparable - proche de ses personnages, attentive à toutes les actions, à tous les détails? Chez Tite-Live.

Le récit livien est un passage obligé de tous les latinistes - dont Tolkien, étudiant, a été. Il est abondant, comme le sien, et comme ne l'est pas celui de Jordanès. Il est plein d'une intensité dramatique fascinante.

Certes, Tite-Live, pas plus que les historiens romains en général, ne fait dans le merveilleux: il ne nomme aucun être infernal habitant Hannibal.

Ce n'est pas que les Romains ne le fissent jamais: les Furies pouvaient bien animer certains personnages, dans leurs textes. Mais c'était dans les poèmes, imités des Grecs et inspirés de leur mythologie. Lorsqu'ils voulaient créer une histoire sérieuse, ils s'en tenaient aux faits extérieurs, ne faisant que qualifier moralement les hommes, sans y impliquer les divinités. À la vérité, c'est l'origine du récit naturaliste.

Même quand Lucain compose une épopée sur des Romains qui s'affrontent (dans son impressionnante Guerre civile), il hésite à les dire mus par des esprits: Jules César défie le génie de Rome, dont il a la vision sur le Rubicon, mais Lucain fait venir son orgueil de lui seul. Lorsqu'il fait habiter un homme par un dieu, il ne nomme pas celui-ci: il entend par le mot une divinité globale et vague, à la mode stoïcienne. Le rationalisme chrétien, ou ce qu'on nomme tel, a bien pour source la littérature romaine.

Cependant, pas plus que ne l'est Lucain, Tite-Live n'est dénué de vues morales. Pour lui aussi, la vertu est divine. Et c'est là que nous retrouvons Tolkien - sans le merveilleux. Car Hannibal est peint d'une façon hannibal.jpgextraordinaire: il a des capacités athlétiques incroyables, et une force intérieure démesurée, tenant du prodige. Mais, face à cela, il y a sa moralité, qui est mauvaise, car il est faux, fourbe, hypocrite, menteur, cruel. Ce n'est pas un peureux, un lâche, comme on croit souvent que sont les méchants: il est réellement surhumain. Mais cela ne le rend aucunement plus vertueux.

Les Romains, ou du moins Tite-Live, faisaient parfaitement la différence entre la force brutale et la vertu morale. L'historien va donc s'employer à montrer que ses vices vont finir par le faire battre, alors qu'il était en soi, et au départ, plus puissant, appartenant à une lignée plus haute, à un peuple plus noble. Les Romains ne vainquent pas leurs ennemis par la noblesse de leur origine, mais par la rigueur de leurs vertus.

On trouve bien la même chose chez Tolkien, et Sauron est lui aussi d'une puissance incroyable, et d'une haute origine; mais face à lui, l'humilité et la bonté des hobbits sont comme un diamant qu'on ne peut pas entamer, et qui finit par faire s'écrouler des montagnes. Le sens profond de l'histoire de Tite-Live est restitué. Même, manifesté par le merveilleux, il l'est directement - Sauron étant une divinité déchue, et les hobbits des demi-hommes.

Les détails des deux récits montrent encore leurs similitudes - notamment les éléphants, que Tolkien fait énormes, semblables à des mammouths. Les ennemis humains de Minas Tirith sont assez clairement des Carthaginois: non mauvais en eux-mêmes, dit Tolkien, mais trompés par Sauron. Leur lien avec Attila peut être établi, voire celui avec les Orientaux combattus par les Francs des chansons de geste; mais de celles-ci, Tolkien n'était pas un grand lecteur. Il avait, en revanche, bien lu Tite-Live - avait certainement passé du temps à le traduire.

Le passage des Alpes, comme une réminiscence obscure, inconsciente, est présent dans les deux récits également: la Communauté de l'Anneau passe par l'horrible Moria, occupée par les Orcs. Or, Tite-Live, lorsqu'il hanni.jpgnarre le passage des Alpes par Hannibal, met moins en avant sa cruauté que la barbarie des peuples qui l'attaquent en Maurienne. Comme le récit est réaliste et qu'Hannibal reste le champion d'un peuple civilisé, Tite-Live n'absolutise pas ses vices: il peut affronter pire que lui, et les Romains n'avaient pas de sympathie pour nos montagnards sauvages. Tolkien n'était pas tel; du reste, il ne s'agit pas d'une transposition mécanique, mais de souvenirs enfouis, resurgissant dans l'élan de l'écriture. Néanmoins, le lien peut être établi. Il faut seulement remarquer avec quel génie Tolkien a créé des figures mythologiques pour clarifier le sens moral de son récit, et lui donner une unité.

On peut également remarquer, cependant, de quelle manière il n'a pas repris les traits les plus horribles du récit de Tite-Live, tels que l'anéantissement complet de Sagonte, prise par Hannibal au début de la guerre: ville espagnole alliée de Rome, mais que le général carthaginois rase, après avoir tué tous les mâles adultes, et réduit en esclavage les autres - pratiquant une forme de génocide (chaque cité dans l'antiquité étant quasiment regardée comme un peuple à part). Tolkien ne va jamais aussi loin dans l'horreur, ce qu'E.R. Eddison lui reprocha. De fait, la poésie mythologique antique était souvent horrible, elle-même. Le roman courtois, au Moyen Âge, l'était moins, et Tolkien était tributaire, quoiqu'il s'en défendît, du concept classique de bienséance. Mais son lien avec Tite-Live me paraît certain.