25/01/2018

L'amour comme aspiration à la suprême beauté

Paolo_Uccello.jpgJoseph de Maistre affirmait que les plus grands miracles n'étaient pas les plus spectaculaires, et qu'il n'y en avait pas de plus significatif que celui consistant, quand on est un jeune homme, à ne pas avoir l'esprit troublé lorsqu'on croise une belle femme. Il condamnait l'attente qu'on avait de merveilles extérieures, quand la victoire intérieure sur ses propres pulsions était la vraie bataille gagnée contre le Dragon. Le merveilleux était avant tout une figuration de la vie de l'âme, et il échappait à la psychologie ordinaire parce que, pour Maistre, les pulsions érotiques émanaient d'êtres réels, d'esprits agissant dans le monde élémentaire. Il s'agit de s'arracher au matérialisme.

Cela en effet dépeint parfaitement ce qui habite l'homme face à la beauté de la femme. Trop souvent on feint de croire que l'homme choisit de s'intéresser ou non à une femme: que cela émane de son intelligence, et que ses pulsions viennent de son cerveau. Elles viennent plutôt de l'estomac. Ensuite seulement il parvient à les surmonter, ou non. Mais il ne peut pas les supprimer simplement en le voulant. S'il fait pression sur elles, il ne les supprime pas, mais les retourne contre soi. Il lui faut donc les conduire, comme on dirige des flux d'énergie, pour faire le bien, et non le mal. Car si l'énergie en soi en existe, et ne peut être anéantie, elle n'a pas pour butée obligatoire la possession charnelle. Ce qui fait croire le contraire est aussi une forme de matérialisme qui considère que l'image sexuelle est la vraie source de l'énergie qui habite l'organisme humain. Freud avait de telles pensées erronées, et il participe à l'oscillation des hommes entre la répression des pulsions intimes qui crée les maladies nerveuses, et le comportement agressif qui fait du mal aux autres. Ceux qui pensent comme Freud croient n'avoir pas d'autre alternative: les uns, plutôt à Paris, se vierge.jpgrongent intérieurement pour rester civilisés et prennent des médicaments, les autres (plutôt en Amérique à ce qu'on entend dire) assument leur sauvagerie. Or, Freud se trompait.

L'énergie de la pulsion peut être réorientée en force de travail, ou en enthousiasme pour un idéal, voire en sentiments mystiques. Mais cela ne fonctionne que si une image belle, rutilante, poétique est formée - que si l'objet du mysticisme est une Vierge cosmique, que si l'idéal politique semble cristalliser la forme d'une fée (telle qu'est Marianne, patronne de la France), que si l'entreprise initiée semble réaliser une statue belle comme la Vénus antique. Sinon, on reste obsédé par la femme qu'on a croisée. Le corps de la femme, en effet, a aussi une beauté céleste. Mais si on détache cette beauté, cette forme, du corps physique, on peut aussi la placer à l'horizon moral, comme le fit Dante dans sa Divine Comédie, et en faire à la fois la reine des anges, la fée des cités et la déesse de l'art.

Or cela s'applique également à la vie amoureuse. La possession n'est pas le véritable aboutissement de la vie amoureuse même au sens charnel. Il ne suffit pas de posséder charnellement. Quand le moment l'autorise, tout, alors, commence. Ce n'est qu'un début. Non une fin.

Il s'agit en réalité de rencontrer, par le biais de l'union sexuelle, l'âme de l'autre, la personne enfermée dans le temple du corps. Pour posséder la beauté, il faut toucher au principe dont elle émane, et cela n'est mont.jpgpossible que si on dépasse l'enveloppe charnelle. Comment s'y prendre? Comment, pour ainsi dire, atteindre le véritable sommet du mont-Blanc, que les alpinistes n'atteignent pas et où vit la bonne fée de la Savoie?

Les concepts mystiques peuvent aider; en soi ils ne sont rien.

Le corps touche au monde élémentaire, et on ne rejoint l'ange qu'en passant par les nuées d'êtres élémentaires qui l'entourent et lui servent pour ainsi dire de vêtement. Il faut aussi, comme le disaient les vieux poètes, rendre hommage, en passant, au dieu Éros. L'ange est derrière. Les amours lui font une couronne qui le laisse invisible.

J'ai déjà évoqué plusieurs procédés pleins d'art par lesquels selon la sagesse indienne on parvient à le rejoindre. Il faut s'imprégner du corps de l'autre d'abord par la main et la bouche, sans pour autant s'attarder grossièrement sur des muqueuses, comme le font les matérialistes. Il faut que, comme le dit Paul Éluard, la femme acquière la forme des mains qui la caressent - qu'une fusion soit réalisée par ce biais. Alors seulement on est bien préparé.

Le souffle aussi compte; il doit être serein. Or, il l'est par des talents propres, mais aussi quand une confiance profonde existe, qui dépend d'une affinité spirituelle, ou intellectuelle. Si elle n'est qu'intellectuelle, cela peut marcher déjà bien; si elle est spirituelle - c'est à dire qu'on dépasse une philosophie abstraite commune pour entrer dans une communauté qui ressortit, il faut le dire, au religieux -, la vérité est que cela fonctionne encore mieux, et, à cet égard, on méconnaît la force de la religion sur l'épanouissement sexuel. Si on vénère le même dieu, le même ange que son conjoint, le bonheur est plus profond. On assimile l'union du couple à cet être supérieur vénéré en commun, et on touche à lui en s'unissant.

Cela est vrai de l'homme, et de la femme, et c'est ce que ne comprennent pas les féministes matérialistes qui reprochent à certaines femmes de choisir une religion qu'ils estiment humiliante pour elles. On peut le regretter en théorie; mais la vie amoureuse gagne en intensité si on partage la religion du conjoint, même Ardhanarishwar.jpglorsque le dieu adoré est excessivement masculin - au lieu d'unir les deux sexes, comme le voulait Charles Duits (parlant à cet égard de la sublime Gynandre).

Le féminisme matérialiste se trompe, lorsqu'il prétend résoudre ce problème en s'attaquant aux religions. En amour, on ne peut que promouvoir une religion d'un genre nouveau, dans laquelle la femme sera l'égale de l'homme. Charles Duits l'a théorisée en la ramenant au vrai christianisme, au-delà de la persistance, dans la tradition, des mœurs de l'ancienne Rome. Il est en effet raisonnable d'estimer que c'est Jésus-Christ qui a instauré le concept d'égalité universelle.

Malheureusement, l'humanité tend à se diviser entre religions traditionnelles et matérialisme triomphant, et l'amour le plus profond ne peut pas se déployer aisément. La solution au problème humain s'y trouve pourtant.

Mais c'est que l'amour ne doit pas être d'abord une science ou un culte, mais un art. Là est la voie médiane qui concilie le bas et le haut, le métaphysique et le physique, et suit l'axe central de l'Évolution, comme eût dit Teilhard de Chardin. L'amour a d'abord partie liée avec la Poésie.

17/01/2018

L'Homme-Météore aux aguets de l'Homme-Glu

godfather_by_henryz.jpgDans le dernier épisode de cette série cosmique, nous avons laissé l'Homme-Météore, alias Robert Tardivel, alors que, sous sa forme humaine - mais doué de la seconde vue de son alter ego vivant en lui -, il venait de distinguer, dans Paris, les foyers du Mal, et qu'il s'était promis de les éradiquer un à un, pour faire sortir de sa tanière leur source commune, l'ignoble Radsal-Tör.

Il fixa des yeux intérieurs le foyer qui l'attirait le plus, il n'eût su dire pourquoi. Il luisait dans un bâtiment de la rue Paradis, dans le dixième arrondissement. Là, à l'arrière de bureaux apparemment anodins, se trouvaient en réunion des hommes à la mine patibulaire, et, tendant l'oreille psychique, Robert Tardivel entendit ce dont ils parlaient. Et voici! ils faisaient commerce de femmes, qui étaient enlevées dans des banlieues déshéritées, séduites par de fausses promesses, ou recueillies quand elles avaient fugué, ou bien encore acheminées dans ce quartier depuis des pays pauvres. On les confiait à des hommes violents et impies, et ils s'employaient à les soumettre, à les droguer, à les prostituer. Radsal-Tör favorisait ce commerce parce qu'il livrait les corps aux forces obscures et enfermait les âmes dans des geôles souterraines, et il guidait à distance les hommes qui l'effectuaient, tissant aussi pour eux des rêves de puissance, des pulsions de mépris, des élans d'orgueil.

Dans le groupe d'hommes qui à présent discutaient de leurs revenus et de leurs répartitions territoriales, un visage apparut à l'Homme-Météore au sein de la nuée qui nimbait ceux qu'il distinguait à kings.jpgdistance: il portait sur le front la marque de Radsal-Tör, signe qu'il appartenait à sa secte. Et s'il ne semblait pas être le chef déclaré de ce groupe, il était toujours écouté quand il prenait la parole, et, entre les mots, des flammes pénétraient leurs cerveaux, par leurs oreilles, et les captaient à son profit. Il avait appris cela de son maître obscur. L'union entre cet homme et le sorcier était telle que le premier servait d'apparence au second, qui parlait par sa bouche: tout œil clairvoyant l'eût vu, et c'est ainsi que son front en portait la marque, comme d'un œil tiers, rouge et fumant.

Cet homme, appelé Damien Molter, passait pour en savoir extrêmement long sur l'art d'asservir les donzelles, qu'il prétendait pouvoir dresser comme des oiseaux. Sa science maléfique était étendue, et il faisait figure d'intellectuel, citant souvent, dans un ricanement significatif et énigmatique en même temps, le marquis de Sade, Éliphas Lévi et André Pieyre de Mandiargues. Il avait de singuliers mouvements de mains, quand il parlait, comme s'il s'employait à séduire ses interlocuteurs par des mouvements occultes, des rituels étranges. Cela représentait une danse, dans l'air, qui semblait dessiner des formes; mais les autres n'y voyaient qu'une originalité plaisante, Damien Molter exerçant sur eux une influence d'autant plus profonde et diffuse qu'il ne prétendait jamais commander, et ne prenait jamais de décisions claires, laissant les autres les prendre pour lui, vaniteux qu'ils étaient, persuadés d'être les véritables chefs de l'organisation.

Robert savait que Molter était le vrai danger, qu'il avait des pouvoirs cachés, et que les autres, même avec les pistolets et les couteaux qu'ils portaient sous leur veste et leur chemise, cachés, n'étaient pas de taille à Hobie_Brown_(Earth-616)_0005.jpgrésister à l'Homme-Météore comme était Damien Molter, dont les mains jetaient une glu transparente mêlée d'acide, et qui, sous son apparence vraie, dans le costume pour ainsi dire qu'il portait sous ses habits ordinaires et sous son masque, était un super-vilain appelé l'Homme-Glu.

Il avait déjà agi, avant l'apparition de l'Homme-Météore, dans Paris, repoussant les âmes portées au bien, asservissant les faibles, anéantissant celles qui résistaient. Il ne distinguait point encore nettement son apparence, lorsqu'il se révélait pour le suppôt de Radsal-Tör qu'il était, mais il ne tarderait pas à la découvrir. Pour le moment, une fumée dissimulait son authentique visage, qui créait pour les mortels l'image d'un homme normal. Robert savait que c'était là son masque.

Au-dessus de lui, invisible à ses compagnons, se distinguait la forme spectrale de Radsal-Tör, unie par le bas, qui s'effilait en une queue de serpent, jusqu'à l'arrière du crâne de Damien Molter l'Homme-Glu. De temps en temps, entrait dans la pièce une ou deux femmes légèrement habillées, pour servir à boire aux hommes. Elles étaient jeunes, et leurs maîtres feignaient de les ignorer, jusqu'à ce que l'un d'eux brusquement se levât, et suivît l'une d'elles, en la prenant par le bras. Elle le regarda de son œil craintif, et il l'emmena. Il ne devait revenir que de longues minutes plus tard.

Il faut savoir que, pour l'Homme-Météore vivant en Robert Tardivel, le temps passait différemment: des heures défilaient devant ses yeux comme s'il s'agissait de secondes, et il prenait connaissance de mille faits qu'il eût fallu des semaines, des mois à des hommes ordinaires pour réunir en un tableau rétrospectif. Robert eût pu scruter, par le biais de cet alter ego, ce qui s'était passé avec la femme, mais il refusa d'y attarder son regard: il n'y avait rien, là, qu'on ne pût trouver dans mille écrits vulgaires assimilant l'animalité à l'amour. Et lorsque notre récit abordera le sujet d'une union amoureuse de l'Homme-Météore, nous verrons tout autre chose; car le coït d'un être surhumain nimbe de lumière, et donne des ailes de feu.

Détournant l'œil de ce spectacle pitoyable des voluptés égoïstes dont l'homme tire orgueil, Robert concentra son attention sur Damien Molter, dont il s'attendait, à demi inquiet, à ce qu'il le distingue à travers la brume des apparences. De fait, il leva les yeux vers lui, les plissa, mais son pouvoir était inférieur à celui de son double, en ce qui concerne la vision. Il ne vit, par-delà les nuées sombres, qu'un vague éclat, comme une Oncle_Boonmee_celui_qui_se_souvient_de_ses_vies_anterieures (2).jpgétoile derrière les nuages, et, par bonheur pour lui et sa famille, ne vit point le visage de Robert, ni ne sut depuis quel lieu il le scrutait. Son identité demeurée secrète le protégerait, ainsi que sa mère.

Mais il était temps de s'assurer une autre protection, et d'agir. Robert se leva, joignit les mains et inclina la tête, comme s'il se recueillait. Se concentrant, il ferma les yeux.

Il pria silencieusement l'ange qui l'avait revêtu, pour la première fois dans les catacombes, de son armure palpitante, et visualisa cet être qui était le Génie d'or libéré de la Terre mais revenu pour lui, et l'aider à combattre dans Paris le Mal!

Et voici qu'apparut, autour de ses membres, sur son corps, le costume rutilant de l'Homme-Météore dans une grande clarté, et un fin nuage d'or. Dans la pièce adjacente, où la mère de Robert dormait toujours, on entendit faiblement gémir.

Mais cet épisode très long doit voir sa suite remise à une autre fois: nous assisterons alors au combat contre l'Homme-Glu, rue de Paradis!

09/01/2018

Christianisme et monde élémentaire: Teilhard de Chardin

e63407c5d99174b13adbe9fba6754e30.jpgDans un article relativement récent, j'ai montré que la religion catholique n'avait pas réussi à vaincre la croyance en un monde élémentaire, en une face spirituelle interne à la substance terrestre qui ne fût pas forcément mauvaise, comme elle avait essayé de le prouver en assimilant les fées aux démons. Les bons esprits du foyer restaient plus proches, plus intimes, plus familiers que les anges de la Bible, plutôt abstraits, et, sous la forme des lutins, des sarvants, des nains, des korrigans, même chez des peuples pieux et assidus à l'église ils continuaient d'être vénérés et de recevoir des offrandes. La terre visible et les corps charnels avaient eux aussi leurs secrets protecteurs, leurs thaumaturges invisibles.

En dernière instance, de tous ces êtres, les extraterrestres de la science-fiction sont l'expression renouvelée. Dans les histoires qu'on en raconte, ils apportent aux hommes des solutions pour leurs problèmes matériels, leur santé, leur organisation sociale - et parfois, jugeant l'humanité et ses méfaits, ils ressemblent plus étroitement aux anges de la Bible.

Pierre Teilhard de Chardin prit conscience, à sa manière, que la métaphysique catholique était trop abstraite, et refusa de rejeter le progrès technique dans l'enfer habituel: les esprits de la nature eux aussi étaient tournés vers le Christ, assurait-il! Les machines n'empêcheraient donc pas la spiritualisation de la Terre, qui était elle-même, au fond, un être spirituel.

Tout en demeurant théorique dans son langage comme pouvaient l'être les héritiers de la scolastique, il a défini une nouvelle façon plus embrassante, plus globalisante, de concevoir la divinité. L'union même du couple était, à ses yeux, la première marche vers l'union avec l'univers, c'est à dire son esprit, c'est à dire Dieu. Il donnait raison à Dante et à la spiritualité orientale, et désavouait implicitement l'héritage de Pietro_Perugino_-_Cato_-_WGA17247.jpgl'ancienne Rome qui avait glorifié Caton parce que, ayant engendré les enfants qu'il espérait avoir, il avait répudié sa femme et mariée à un autre, estimant ne plus avoir à copuler. Cette conception mécaniste de l'amour, qu'on a longtemps prétendue être d'origine chrétienne, s'avère prendre ses racines dans la morale rigoureuse, toute masculine et nourrie de stoïcisme, de l'ancienne Rome. Teilhard, plusieurs siècles après Dante, comprit que le christianisme allait au-delà, qu'il embrassait l'Orient, et le culte de la femme comme image du monde.

L'enjeu était grand, car l'humanité moderne, détournée des grandes pensées mystiques médiévales, assimilait le monde des phénomènes à la matière pure. Rejetant, dans son matérialisme, au sein d'une bulle désuète et caduque tout ce qui avait trait aux mythologies, elle déliait l'individu de l'univers, créait une morale elle-même arbitraire, choisie par goût personnel par les hommes.

Du reste, les prouesses de la science moderne attestaient de la faculté de la connaissance de la matière à améliorer la vie humaine au moins en cette vie, à la façon des vieux thaumaturges. La science-fiction la plus intelligence faisait se rejoindre la science et la magie, et rendait au savant, ou à l'ingénieur, son vieux titre sacerdotal. Car lorsque, dans la Rome primitive, on commandait à la foudre, disait Tite-Live, c'était en suivant un rite précis, qui permettait à l'initié d'utiliser l'arme de Jupiter. On a eu beau jeu d'établir le rapprochement avec la maîtrise de l'électricité: Théophile Gautier, par exemple, l'a fait.

Lorsque Milarépa affronte un prêtre bön, c'est à dire antérieur au bouddhisme, il lui reproche de ne s'adresser qu'aux esprits terrestres, ne réglant que des problèmes physiques; lui, Milarépa, a des préoccupations morales supérieures. Mais en même temps, sur le plan physique, les divinités célestes qu'il invoque, et qui entourent le Bouddha, ont une efficacité supérieure à celles invoquées par le bön, puisque la Terre est soumise au Ciel. Or, les prêtres catholiques ne montraient aucune faculté à effectuer des miracles naturels aussi admirables que ceux de la technologie. Louis-Claude de Saint-Martin le mila.jpgréclamait d'eux, mais ils se montrèrent dépassés jusque dans leurs conceptions scientifiques, ainsi que l'affaire de Galilée l'avait dévoilé.

Pour Teilhard, il s'agissait de reconquérir le terrain perdu en faisant pénétrer le Christ jusque dans l'inanimé, dans la pierre et les atomes, qu'il affirmait être porteurs d'ébauches de psychisme. Mais ces ébauches de psychisme justement pouvaient, ou pourraient être figurées par les êtres élémentaires de la vieille mythologie, et l'esprit de la pierre être à nouveau un gnome, l'esprit de croissance végétale une ondine, et ainsi de suite. N'étant pas artiste, il est resté dans les généralités; mais cela amenait bien à cela, et il a avoué être panthéiste, ou animiste. Il admettait implicitement l'existence des génies, dans la mesure où ils étaient l'expression localisée, dans un pays, un sol, de l'esprit cosmique.

Le problème devenait seulement, comme pour Milarépa et les bouddhistes asiatiques, celui de la hiérarchie entre les esprits célestes supérieurs et les esprits terrestres inférieurs devant leur obéir. Pour Teilhard, il existait une hiérarchie entre l'esprit du couple, l'esprit de l'humanité entière et l'esprit universel. Cela créait une trinité, et, assurément, puisque le couple est lié à une pratique sexuelle, l'ange qui préside à ses destinées est lui-même placé dans le monde élémentaire, il est entouré, pour ainsi dire, de faunes et de nymphes - ou d'amours ailés et armés d'arcs et burn.jpgde flèches, qu'il dirige, ou doit diriger, pour que le couple s'épanouisse pleinement. Ainsi était réhabilitée la vieille poésie courtoise, si elle était soumise cependant à l'esprit chrétien, qui ne voit d'amour légitime que dans le mariage religieux, et l'union durable.

À un niveau supérieur, la Terre est à son tour imprégnée d'âme, mais d'une âme aussi élémentaire devant obéir au Christ, à l'esprit de l'humanité. Ainsi était-elle spiritualisée, peut-être plus par l'art que par la technique, néanmoins: et à cet égard Teilhard a manqué de lucidité.

Certes, jamais il ne se serait jamais exprimé de cette manière trop poétique pour lui, mais, précisément, si l'on utilise le langage des figures et, comme le disait Frederic Schlegel, de la mythologie qui est suprême poésie, on parvient bien à ces tableaux grandioses, qui d'eux-mêmes parlent, sans qu'il soit besoin de faire appel à des concepts abstraits.

Directement ces images spiritualisent la matière, et les machines deviennent secondaires, la science matérialiste aussi.