25/09/2018

L'Elfe jaune et Momülc se dirigent vers Boëge

boege 3.jpgDans le dernier épisode de cette geste insigne, nous avons laissé l'Elfe jaune et Momülc alors que, sortis du royaume enchanté d'Amariel, dans le massif du seigneur de Vouan, et venant de converser avec Captain Savoy à distance, ils avaient résolu de constituer une équipe de protecteurs du peuple.

Sous la direction de l'Elfe jaune, ils s'en furent vers Boëge, remontant la Menoge par les montagnes, qui la surplombaient de plus de quarante mètres. Le Disciple de Captain Savoy savait (Amariel le lui avait dit) que, dans ce bourg, Momülc possédait un logement sous le nom de Mirhé Maumot, et il pensait qu'ils pourraient s'en servir, pour le moment, comme base arrière.

Car il était situé dans une vieille maison, bénie par le temps, datant de l'époque ancienne, et les murs en étaient épais - et protégés, même, par le sort qu'y avait jadis mis un noble mage, disciple d'Amariel et guide parmi les hommes. Agissant au nom des êtres bénis et saints que vénéraient les siens, il avait affermi les maisons des fidèles, leur liant les éléments, les faisant garder par les Gnomes vieux bâtisseurs des palais. Si puissant avait été cet enchantement que ces Gnomes s'y trouvaient toujours, malgré la présence des Ogres, alliés de Mardon et auxiliaires de Malitroc qui les chassaient, fantasy-blacksmith-beautiful-95-best-fantasy-images-on-pinterest-of-fantasy-blacksmith.jpgles tuaient et les combattaient. Mais eux étaient armés, et, depuis leur royaume, repoussaient leurs assauts de leurs haches flamboyantes.

Plusieurs maisons de ce bourg étaient ainsi bénies, et l'Elfe jaune voulait profiter de celle que possédait Momülc sous son autre identité. Quand il en fit part à l'intéressé, celui-ci sentit revenir en lui le souvenir enfoui de son autre vie, et il comprit, dans l'épaisseur morne de son cerveau, ce que son ami désirait, et il le seconda joyeusement dans son désir. Lui parvenait, curieusement, la voix lointaine de Mirhé Maumot endormi dans ses profondeurs, et il l'oyait se réveiller, parlant dans ses rêves. Cela l'intriguait, mais en même temps l'excitait, il était partagé, mais il ne fit rien pour l'empêcher, car il en tirait du plaisir.

Une fois dans cette maison de vieilles pierres, l'Elfe jaune l'espérait, ils pourraient, soutenus par les Nains leurs alliés, non seulement résister à d'éventuels assauts des gens de Malitroc, mais, demeurés cachés, reprendre l'avantage, saisir des occasions, et agir dans l'ombre contre ce démon. Sans doute était-il à craindre que des Nains fussent sacrifiés, dans cet inégal combat, et que le secours de ce noble peuple ne suffise pas, et se retourne contre lui; mais l'Elfe jaune avait-il le choix? Il devait mobiliser les forces disponibles en faveur de la guerre contre Malitroc et des libertés savoisiennes. Sauvant le pays, il sauverait le monde, car la Savoie n'était qu'une étape pour l'agent du Mal, lieutenant de Mardon. Et s'il ne pouvait atteindre ce but, au moins soulagerait-il, en créant un nouveau front, ses frères disciples du Grand Bec, et ceux qui parmi eux avaient décidé d'attaquer Chambéry. Dès que cette placeFirestorm 2.jpg (faiblement défendue, en vérité), qu'il allait constituer à Boëge, serait prise, il serait toujours temps de disparaître, et de se trouver un autre abri secret.

En attendant, il s'agissait de rejoindre la cité, gardée par une petite troupe d'ennemis le long d'une muraille récemment dressée autour de ses toits. Si ces gardes étaient peu nombreux, ils restaient puissants, et la bataille, certes, n'était pas gagnée d'avance!

L'Elfe jaune, se téléportant par coups successifs, et Momülc, bondissant de même, parvinrent sans tarder face à cette muraille noire, dont les gardes, l'elfe le constata, avaient, sous leurs heaumes, de hideuses faces de porcs.

Soudain, sans qu'il les demandât, l'elfe reçut, dans son crâne, une série d'informations: Amariel lui parlait à distance, ayant gardé un lien avec lui. En de brèves images, le passé des hommes-porcs surgit en lui, et, sous forme d'hiéroglyphes, ce qu'il en était lui fut révélé!

Voici! on disait que ces êtres étaient les fils du seigneur Borolg, le terrible homme-sanglier des légendes noires. Jadis, il avait hanté le massif des Voirons, et, là, vénéré comme un dieu, avait demeuré dans un temple, nourri de l'encens et des offrandes humaines. Puis un guerrier l'avait chassé, et il avait dû s'enfuir dans un antre profond, où il s'était caché, léchant les plaies qu'avait creusées dans sa chair une épée étincelante. Plaçant un sort qui l'empêchait de sortir, il se tenait aussi à l'abri, désormais, des flèches d'or du gardien secret de l'ermitage Notre-Dame. Les ténèbres lui paraissaient préférables à sa vengeance, maudit soit-il.

Mais les vapeurs infectes, que Malitroc de sa bouche de Géant avait exhalées, lui avaient permis de ressortir à l'air libre, lui donnant comme un manteau d'invisibilité, et il avait repris sa vieille couronne, rétabli les murs de son temple, puis exigé de nouvelles victimes, sacrifiées à sa voracité, à sa cupidité et à ses ardeurs boar god.jpgamoureuses. Les hommes, terrifiés, s'étaient exécutés, et, de plusieurs vierges, dont il s'était constitué un harem, il avait engendré les gardes de la muraille noire, ainsi que les officiers de l'armée locale, ayant sous leurs ordres de pauvres mortels soumis, apeurés ou trompés, pensant œuvrer pour une bonne cause, se tissant mille illusions pour masquer leur faiblesse.

Puis, ayant eu vent de cet essor, Malitroc avait à son tour exigé de Borolg soumission et hommage, et celui-ci les lui avait livrés, reconnaissant en lui un maître, ou le reflet de son maître suprême caché, Mardon. Il lui avait donné des gages de sa fidélité, mesurant la puissance du Prince à l'éclat de ses yeux de braise, et c'est en son nom qu'il gouvernait Boëge et ses environs, jusqu'à la montagne des Voirons, comme jadis, comme avant l'intervention heureuse de Dorlad comte de Lïngïn!

Mais il est temps, ô dignes lecteurs, de laisser là cet épisode, et de renvoyer le combat des murs de Boëge au prochain!

17/09/2018

La déesse sainte Brigitte

Saint_Briged_Brigid_of_Ireland_Hand-Painted_Icon_St_Woven_Cross_the_Holy_Fire_and_Celtic_Inspired_Crozier_1.jpgPendant mon voyage en Irlande, je réfléchissais à la fois à ce que les commentateurs prétendent systématiquement, selon quoi la protectrice de l'Irlande sainte Brigitte est en réalité la déesse celtique Brigid christianisée et humanisée, et à ce que j'ai lu dans les vieux textes irlandais traduits, selon quoi les fées annonçaient aux méchants druides leur juste rétribution par la venue des apôtres du Christ - en particulier saint Patrice, précisément ami réputé de sainte Brigitte.

J'ai pu, alors, argumenter contre l'idée de l'origine païenne de Brigitte en faisant remarquer que des Irlandaises pouvaient bien avoir reçu le nom de déesses du temps de Patrice - comme moi j'ai reçu, de mes parents, le nom de l'évêque de Reims qui a baptisé Clovis - et que le christianisme a divinisé, en le déclarant saint, pareil aux anges, trônant au Ciel, et en racontant qu'il parlait dès les premiers jours après sa naissance.

Ce n'est pas pour autant, n'est-ce pas, que je suis une fiction destinée à recycler de vieux mythes!

Les chrétiens pensaient globalement, à la suite du philosophe Évhémère, que les dieux païens étaient d'anciens hommes divinisés, tels les empereurs romains, et cela n'a rien d'impossible, en tout cas eux-mêmes se sont employés à diviniser des hommes. Ils l'avouaient, et Joseph de Maistre appelait les saints les nouveaux dieux de l'humanité sans ironie aucune, puisqu'il était catholique déclaré. La différence, naturellement, est que les chrétiens divinisaient des hommes selon leurs critères propres, éventuellement différents de ceux des païens, moins tournés vers les vertus politiques ou techniques, davantage vers celles qu'à présent nous reconnaissons comme religieuses, que ce soit pour les bénir ou les maudire.

Mais même si l'histoire selon laquelle Brigitte serait une déesse ramenée à l'humanité et dont la vie aurait été rationalisée et fictivement placée dans l'entourage de saint Patrice, était vraie, cela ne changerait pas forcément sa sainteté au regard du christianisme, car elle peut justement être une de ces fées approuvant la Brigitte_déesse_du_Ménez-Hom.jpgvenue de l'apôtre des Irlandais - pour ainsi dire leur reine, et devenue, de ce fait, son amie! Elle est le génie de la terre d'Irlande se réjouissant que celle-ci se convertisse à la loi du Christ, selon le mot d'un poète chrétien de Rome, Prudence, qui, doutant que le génie de Rome, dont avaient parlé les poètes, existât, n'en affirmait pas moins que, si c'était le cas, il se félicitait que Rome se fût vouée au Christ, le seigneur du monde! Naturellement, en Irlande, le rationalisme latin n'était guère de mise, et on ne doutait pas que les génies du lieu ne fussent des réalité: il fallait donc qu'ils bondissent de joie en voyant arriver saint Patrice et, tels les démons des montagnes tibétaines face à Milarépa, se convertissent à son contact au culte de Jésus-Christ!

Ce qui soutient cette idée est que saint Patrice était réputé l'ami des anges, et qu'un de ceux-ci le visitait chaque semaine, lui disant ce qu'il fallait faire, le conseillant, lui indiquant les chemins à prendre et les évêques à nommer. Il portait le nom de Victorinus et le saint y fait allusion dans sa Confessio. Qui sait s'il n'avait pas le visage d'une radieuse femme assimilée par les initiés à la déesse Brigid, vraie servante du Christ?...

L'assimilation des fées aux anges par les Irlandais est illustrée par plusieurs faits patents, comme par exemple la traduction, dans les textes latins, de ce qu'en irlandais on nommait Sídhe (prononcer shī), en colline des anges, ou le thème, mentionné par le poète Yeats, de la lutte des elfes autour des morts, répercutée par les combats d'anges et de démons sur le lit des défunts évoquée par les textes chrétiens, notamment la Vie de saint Colomba, justement d'inspiration irlandaise.

Le christianisme apparaissait comme l'embellissement, l'amélioration et la transfiguration de la religion ancestrale - ne s'opposant pas à elle, mais l'accomplissant: les fées, peut-être, se sentaient mieux dans les églises chrétiennes que dans les temples des druides, et c'est pourquoi de la déesse Brigid, amie de saint Patrice, on a pu faire une sainte humaine, vénérée par l'Église catholique en Irlande...

On méconnaît le principe que les entités spirituelles ont un libre arbitre: l'intellectualisation moderne oppose deux doctrines religieuses distinctes Patrick_stained-glass.jpgen réclamant des gens qu'ils choisissent leur camp. On croit défendre le paganisme contre le christianisme, et on oublie de demander leur avis aux divinités vénérées dans les temps anciens.

Peut-être parce qu'on ne croit pas réellement à leur existence: on cherche surtout des arguments pour s'attaquer au christianisme...

Mais de même que, en Asie, les divinités antérieures se convertissaient au bouddhisme sous l'impulsion des sages humains, on peut concevoir, dans une Irlande imprégnée de croyances aux esprits, une évolution semblable. Si Lord Dunsany et William Butler Yeats tendaient à en rejeter l'idée, c'est évidemment celle qu'a tendue à suivre J. R. R. Tolkien, à la suite d'auteurs médiévaux oubliés - souvent des Celtes, justement.

09/09/2018

La révolte de saint Louis face au Démon-Roi

iron.jpegDans le dernier épisode de cette incroyable et horrifique série, nous avons laissé le roi saint Louis alors que, au cours de sa croisade au pays des fées, entré dans l'antre du roi-démon Ornicalc, il s'était laissé gagner par l'épouvante, avait perdu son frère Charles d'Anjou poussé au désespoir, mais, soudain, avait cru sentir venir vers lui une bouffée d'air frais et fleuri, issu du corps même de Solcum le bon génie-chevalier. Et il s'était remis debout, ragaillardi.

Saint Louis entendit comme une voix qui chuchotait à son oreille, et il crut reconnaître que c'était celle de Solcum, mais, regardant à sa gauche, il ne vit absolument pas bouger les lèvres à celui-ci, ni relever la tête. À peine, sous ses paupières closes, semblait-il y avoir un nouvel éclat, éclairant le bas de ses yeux et passant à travers l'ouverture faible qui s'y était faite. Le chevalier-fée s'éveillait-il? Saint Louis sentit une puissance courir le long de ses membres, et chasser le serpent noir qui serrait son estomac entre ses mâchoires. En lui revint le feu!

Il acheva de se redresser, et un nouveau murmure étonné se fit entendre. Des paroles inquiètes surgirent, çà et là. Ce mortel était-il le glas des génies? D'où lui venait cette force inconnue, qui soulevait ses membres malgré le sort jeté sur eux par le roi des démons?

De la personne même d'Ornicalc semblait jaillir de petits foudres, comme si une colère en lui faisait vrombir les flammes. Aux côtés de Louis Ëtalacün stupéfait reculait, scrutant le roi de France qu'il avait enchaîné comme s'il était un prodige qui eût pris corps - et le chevalier franc, lentement mais sûrement, et sans que nul songeât à l'en empêcher, tira du fourreau son épée, qui, à la clarté des gemmes sertissant les piliers, étincela. Sa lame polie renvoya également l'éclat des joyaux du haubert d'Ornicalc ainsi qu'un défi, et le regard du roi-démon s'ouvrit, comme si l'étonnement le faisait trembler.

Celui de Louis, lorsqu'il eut levé le front, était flamboyant, et les elfes présents crurent voir des étincelles en sortir! Lui aussi défiait la puissance d'Ornicalc, doué d'une force qu'il ne semblait pas même soupçonner.

Un être divin logeait en lui, peut-être par l'intermédiaire de Solcum, dont les dents serrées faisaient désormais palpiter la mâchoire - comme si, malgré ses yeux fermés, il fût tout à fait réveillé, et imprégnât son ami Louis de tout son être. Au cou du roi de France, la croix gemmée suspendue à une chaîne d'or se mit à jeter une vive lumière, qui effraya toute l'assemblée!

Il se fit une agitation, et on regarda perplexe Ornicalc. D'autres se mirent à reculer; quelques-uns, épouvantés sans savoir pourquoi, s'en furent, empruntant les portes de la salle. Une confusion s'installa dans les rangs des guerriers et des dames ordonnés naguère. Super_September_superior_hero_concept_art (2).jpgUne lueur était répandue autour de Louis, rayonnant de son heaume, de son armure, de son épée, de ses mains, de ses yeux, comme s'il avait été transformé par une force inconnue. Elle se communiqua bientôt aux autres mortels qui l'accompagnaient.

Sentant se dissiper le sort sur eux jeté par le sorcier royal se tenant devant eux, Thibaut de Bar d'abord, Imbert de Beaujeu ensuite, Alphonse de Poitiers enfin se redressèrent, écartant de leurs épées sorties du fourreau les ombres qui les avaient jusque-là oppressés! Comme le long de leurs lames couraient de singulières étincelles, les spectres fuyaient, comme blessés par elles. Une étrange onction s'était répandue sur les chevaliers francs. Leurs liens mêmes avaient été rompus, nul ne savait par qui. On n'avait rien vu. Était-ce Ëtalacun qui, effrayé, et comme en état second, les avait libérés? Sa conscience avait-elle opéré ce miracle? Ou quelque ange était-il venu? Même les génies l'ignoraient: cela s'était passé trop vite pour leurs yeux pourtant surhumains.

Et voici! les quatre chevaliers survivants se tenaient face à Ornicalc, devenu un géant ordinaire, un chevalier à combattre comme les autres, et nul n'osait intervenir. La bave que conservait Alphonse de Poitiers au menton ne comptait plus; la sueur qui trempait encore Imbert de Beaujeu ne le rendait en rien moins puissant aux yeux de l'assemblée; les yeux encore sanglants de Thibaut de Bar n'entamaient en rien sa splendeur, dans cette salle où les merveilles des elfes semblaient s'être assombries, pour ne laisser luire que les mortels venus de France!

D'abord Ornicalc ne dit rien, méditant sans doute les faits qui devant lui se déroulaient, et le portant à délibérer dans son cœur. Puis, il ouvrit la bouche, et, voici! ce fut comme si un puits avait été privé de son couvercle. Curieusement, si dans un premier temps la taille en avait paru normale, l'instant d'après elle était cthulhu 5.jpgdémesurée: ainsi la couleuvre, qui dévorant un mulot, veut l'engloutir d'un coup, déboîte sa mâchoire et place sa proie directement dans son ventre! De même, le mâchoire d'Ornicalc semblait déboîtée et sa gueule était désormais de la taille de sa tête, qui avait disparu sous l'ouverture noire.

Il en jaillit dès lors des êtres maléfiques, qui écartaient les parois comme si Ornicalc n'avait été qu'une statue de bois, de cire ou de chiffons! Au début, on ne vit sortir que de longs tentacules; puis des membres plus gros se firent voir; enfin des visages, des corps entiers, rabattant les joues comme des tissus, malaxant une tête désormais comme postiche, montrèrent leur forme hideuse! Si le courage n'était pas revenu comme un flot d'étoiles dans le cœur des quatre chevaliers, ils auraient été à nouveau frappés d'épouvante. Mais cette fois ils étaient prêts.

D'abord les longs tentacules, pareils à des langues noires, s'étaient précipités vers eux et leur allié Solcum - saisissant l'un au cou, l'autre au bras, le troisième à la jambe, le quatrième au corps, et le dernier à la taille. Mais leurs épées tirées tranchèrent ces vivantes cordes, et des sifflements horribles se firent entendre dans le sein d'Ornicalc, et les démons que j'ai évoqués sont alors sortis entiers, affreux et terribles. Seul le câble visqueux entourant Solcum à la taille était encore tendu, le génie de Paris ne s'éveillant toujours pas; mais Louis le trancha d'un coup sec, pour délivrer son ami parmi les elfes!

Mais il est temps, ô lecteurs, de laisser là cet épisode déjà long, et de renvoyer à la prochaine fois le combat contre Ornicalc même, par delà les créatures qu'il abrite!