25/03/2019

Spinoza et les intentions divines

spinoza.jpgLisant Spinoza, je tombe sur une longue diatribe contre ceux qui attribuent, ou attribuaient à Dieu des intentions humaines, des buts matériels: le philosophe vise l'idée que les arbres ont été faits pour que l'homme puisse se chauffer au bois, par exemple. Il s'en prend à l'anthropomorphisme des théologiens et, en un sens, à leur vulgarité, lorsqu'ils attribuent à Dieu le désir de leur rendre service. Il va jusqu'à montrer que ce que les hommes appellent bon est ce qui leur fait plaisir, mauvais ce qui leur déplaît dans l'ordre corporel - et que le son est appelé bruit s'il met en mauvaise santé, et harmonie s'il met en bonne. Il reproche aux philosophes platoniciens d'avoir inventé qu'il y avait de l'harmonie dans les étoiles. (J'y reviendrai.)

Mais ce qui m'a d'abord frappé est que le providentialisme médiéval, auquel s'en prend judicieusement le philosophe, est également combattu par beaucoup de gens qui, sous le nom de Nature, attribuent toujours à Dieu des intentions vulgaires. Car malgré le rationalisme ambiant, et que Spinoza soit brandi par les intellectuels modernes comme une sublime référence, on continue bien à dire que la Nature a créé le désir sexuel pour perpétuer les espèces. Or, c'est évidemment absurde.

Comme le dit Spinoza par ses propres exemples, on assimile une conséquence à une cause. Parce que la reproduction est l'effet du désir sexuel, rien ne prouve qu'elle ait jamais été le but de qui ou de quoi que ce soit. Charles Duits le niait absolument et attribuait avec raison cette idée à l'Église catholique, ou tout du moins établissait un rapport: on sait qu'elle donne comme but les enfants, à l'union sexuelle. Et si les darwinistes parlent comme elle, ce n'est pas que la Nature leur ait livré ses secrets, mais simplement que l'idée continue de naître spontanément dans les esprits nourris de dogme chrétien.

À vrai dire, l'enfant comme but de la reproduction n'est pas même une idée d'origine chrétienne. Chez le poète romain Lucain, qui était païen et stoïcien, on trouve la même, à travers le personnage de Caton, Cato_Utica_Louvre_LP2090.jpgqui ne faisait l'amour que pour avoir des enfants et qui, ayant obtenu la lignée qu'il voulait, répudia sa femme. On désirait, pour des raisons occultes et matérielles à la fois, avoir une descendance, parce que l'être humain ne se sentait pas individuellement complet, il croyait qu'il n'existait pleinement qu'à travers une famille, tant dans l'espace que dans le temps. Il ne se sentait immortel que s'il envisageait le culte que lui rendraient, comme à un digne ancêtre, ses enfants.

Cette philosophie existe toujours dans plusieurs parties du monde, notamment celles qui vénèrent les ancêtres: en Afrique, c'est très fréquent. Ce n'est pas même qu'on attende des enfants qu'ils enrichissent les parents, leur assurent une retraite, mais qu'on espère se perpétuer soi-même par le souvenir qu'on leur laissera, et la marque qu'on a imprimée sur l'ensemble du lignage. On survit à travers ses enfants, comme si, clonant l'âme, ils donnaient à l'esprit un réceptacle. Et si ce n'est pas la religion officielle des Occidentaux, au moins l'idée y a été insérée, tant par le catholicisme que par le darwinisme, et le réflexe existe aussi en Europe (et en Amérique). La perception dans la lignée d'une substance spirituelle est l'origine de l'idée que le désir sexuel a été créé par la Nature pour se placer au service de cette substance spirituelle - c'est à dire du moi humain.

C'est ce qui pouvait apparaître à Spinoza comme absurde, bien que ceux qui se réclament de lui se contentent en général d'utiliser des exemples caricaturaux et grotesques, auxquels personne n'a jamais crus. Voltaire en a parlé, en disant que le nez n'avait pas été fait pour qu'on porte des lunettes, c'est entendu, mais qu'il avait bien été fait pour respirer. Mais pour Spinoza, c'est encore prendre l'effet pour la cause. Parce qu'on respirait, un nez s'est créé dans le visage; mais jamais la Nature n'a eu d'intention à ce sujet.

Charles Duits disait que le désir physique était l'effet sur le corps de l'amour cosmique. C'est bien plus juste. Et en réalité, le lien entre les lunaisons et le désir sexuel est clair, à qui veut bien le voir. Là est la cause du désir, et en même temps de la faculté reproductrice, qui est un phénomène spirituel avant que la matière n'épouse une forme créée. Mais il est plus simple d'allier le matérialisme au providentialisme, que d'admettre que la Lune fait rayonner sur les corps l'amour cosmique et qu'en tournant autour de la Terre elle tend à en créer des dédoublements spectraux, des formes qui bientôt darwin.jpgdeviennent physiques, parce que la matière les revêt. Comme l'homme, en tant qu'être physique, n'est pas détaché de la Terre, mais qu'il est en relation intime, en tant qu'être psycho-spirituel, avec l'âme du monde, il est justement un des éléments de la Terre les plus sensibles à cette action de la Lune. Il est ainsi pétri de désir, de pulsions.

C'est à cause de tout cela que j'ai énoncé, dans mes 777 Aphorismes ésotériques, que Charles Darwin, sans le savoir, avait ressuscité le culte de Vénus. Il croyait que la première force en œuvre dans la Nature était l'amour au sens sexuel, comme plus tard Sigmund Freud. L'intention de Vénus est la reproduction de l'espèce, la perpétuation des lignées. C'est Vénus au sens romain, orientée vers la matière. Ce n'est pas la Vénus de Platon, qui, rejoignant le taoïsme, fait de l'amour sexuel une voie vers l'amour divin - ou celle de Charles Duits, donc, reflet dans l'atmosphère terrestre du Christ universel, Isis pure!

17/03/2019

Captain Savoy et la ruse providentielle de l'Amazone céleste

40080768_713272239038469_7468240497522245632_n.jpgDans le dernier épisode de cette étrange saga, nous avons laissé deux des disciples de Captain Savoy, l'Amazone céleste et la Femme-Faucon, au moment où elles combattaient des ennemis dont elles ne réussissaient pas à venir à bout - par lesquels même elles étaient dominées, et qui, ainsi, les mettaient en grave danger. Et nous disions que dans l'esprit de l'Amazone céleste soudain la voix lointaine de son maître avait retenti!

À vrai dire, son langage n'était pas distinct: ce n'était pas une langue humaine - le français, l'anglais, le savoisien, qu'il utilisait; non. Il s'exprimait par figures, en les projetant à distance dans l'âme de l'Amazone. Et ces figures avaient un sens, comme les hiéroglyphes d'Égypte, et pour sa Seconde Disciple elles étaient claires, elles orientaient précisément sa pensée et son cœur.

Et soudain, elle sut: en elle se fit une lumière se fit. Elle connut le moyen de vaincre les motocyclistes démoniaques!

Prenant son envol, elle feignit d'abord de fuir. La nuée des démons la suivit, la croyant vaincue, et tâchant de la tuer, ou de la saisir dans leurs rets. Elle n'en continua pas moins de s'élever, et voici! son vol fut si rapide qu'elle eut tôt fait de sortir de l'atmosphère terrestre. Les ennemis la suivaient toujours. Elle ne s'en étonnait pas.

Bientôt, le croirez-vous? elle atteignit l'arc de la Lune. Or, ce qu'on appelle ainsi, qu'on ne s'y trompe pas, c'est la courbe créée par le sentier suivi par la Lune autour de la Terre, que nul mortel ne peut voir, mais qui, aux yeux de l'âme, brille comme un arc lumineux. Et il se fait que quand on le franchit, on entre dans un monde entièrement fait d'or.

Ce n'est pas qu'en fouillant dans leurs souvenirs, les démons montés sur des motocyclettes volantes n'eussent pas pu le savoir. Mais ils étaient tellement avides de s'emparer de l'Amazone céleste, laquelle ils haïssaient comme rien au monde, qu'ils ne pensèrent plus du tout, en la suivant dans son vol, qu'il en était ainsi.

La Seconde Disciple le savait, elle, parfaitement, puisque Captain Savoy, à la façon d'une révélation, le lui avait appris. Et voici! elle franchit le splendide arc-en-ciel qui limite le monde terrestre du reste de l'univers, et, de l'autre côté, tout était pur et clair, des êtres puissants se mouvaient dans une nuée éblouissante. 43787621_2144011565928224_7781500607340216320_n.jpgLeurs formes à peine étaient sensibles, même à l'œil d'initiée de l'Amazone. Les fleurs, dans ce monde, étaient faites d'étoiles, les rochers étaient des pierres précieuses brillant d'elles-mêmes, les rivières étaient des couleurs qui se mouvaient et avaient une vie. Et des êtres qui y vivaient s'exhalait une force terrible, et même l'Amazone eut peur des plus humbles d'entre eux, ceux qui vivaient à la frontière de leur royaume, et à maints égards rappelaient encore les hommes qui vivent sur Terre.

Or, les êtres montant les motocyclettes enchantées ne pouvaient supporter leur lumière, surtout celle qui jaillissait de leurs yeux, pour eux pareille à des millions de flèches acérées, qui les consumaient. Dès qu'ils les virent, ils tentèrent de rebrousser chemin, mais le regard braqué sur eux des gardiens armés de cette terre supérieure suffit à en anéantir définitivement trois.

Il en restait toutefois quinze: ils s'étaient multipliés, comme on l'a dit, dès que l'Amazone les avait frappés de mort, et leur nombre total avait fini, à partir de quatre, par atteindre dix-huit.

L'Amazone eut cependant une nouvelle idée. Depuis sa tête illumina-t-elle son âme, et son éclat, en elle, était magique. Elle plongea son épée dans la lumière jaillissant des êtres étranges, et en particulier la tint dressée sous leur regard; et la clarté de leurs yeux l'inondait comme des langues, et la faisait étinceler, la rendait plus brillante, plus ardente que n'importe quelle chose du monde. Le plus beau fut quand un de ces êtres, comprenant son intention, et voulant l'aider par bonté, lui fit la grâce de tendre la main, et de toucher sa lame. Alors, elle devint flamboyante comme le soleil. Le bras de l'Amazone vibra, et son corps se remplit d'étincelles qui tournaient. Elle fit une expérience sublime, et connut les profondeurs insoupçonnées du monde. En un sens, cela l'initia au plus haut point.

Mais de la part de l'ange qui avait agi ainsi, ce fut imprudent, car elle acquit trop de lumières d'un coup, et sans en être préparée. Nous le verrons, de cette expérience intense, elle tira un excessif orgueil, et son épée, même, qui avait été ainsi bénie, lui parut la plus merveilleuse chose de l'univers, et elle en tira une merkaba-with-baby.jpgfierté démesurée, et beaucoup ressentirent, hélas, la même chose, et n'eurent plus de cesse que de la lui voler. Cela la jeta dans des batailles sans fin, et la rendit cruelle, cela la corrompit.

Mais n'anticipons pas. Car, pour le moment, toute à sa grâce inattendue, et pleine du désir de vaincre les Maufaïés et de secourir sa chère amie la Femme-Faucon, elle ne fit rien de mal, mais poursuivit à bon droit les motards démoniaques qui s'en retournaient vers la Terre, c'est à dire vers les ténèbres où se tissent les illusions des sens, afin de fuir les rayons lumineux qui les tuaient, sans espoir de retour, sans rémission possible, sans possibilité pour eux de se multiplier encore!

Or, l'épée de l'Amazone céleste avait désormais le même pouvoir que celui des immortels lunaires: ce qu'elle tuait par son moyen parmi les motards démoniaques ne revenait plus, ni ne se multipliait plus, mais se dissipait à jamais, en un instant consumé, transformé en brève fumée grise. Et elle vola derrière eux, les tuant dans le dos, les abattant un à un. Plusieurs, apercevant l'erreur qu'ils faisaient, de fuir sans regarder une telle guerrière et si bien armée, se retournèrent, et tentèrent de résister en lui faisant face. Ils lancèrent, depuis leur motocyclette, des flèches de feu concentré, mais l'Amazone céleste, plus rapide que l'éclair, et dont les forces étaient, elles, à présent décuplées, renvoyaient à droite et à gauche ces rayons en plaçant sa lame enchantée devant elle, en les brisant comme s'il se fût agi de flèches de bois lancées à faible allure; car son épée, désormais, était plus une flamme qu'une lame.

Un seul trait la toucha, un tir nourri l'ayant empêchée de les parer tous. Mais son armure était tellement remplie d'énergie sacrée, elle étincelait si vivement, qu'il ne l'entama d'aucune façon, et qu'elle put accourir aussitôt pour les abattre de face.

Mais il est temps, chers et dignes lecteurs, de laisser là cet épisode déjà bien long, pour renvoyer au prochain, quant à la victoire totale de l'Amazone céleste sur ses ennemis du jour!

09/03/2019

Jeanne d'Arc et Mélusine, ou Delteil contre Breton

melusine-playing-the-harp-coloured-woodcut-by-jost-amman.jpgIl y a quelque chose d'absurde, dans ce qui opposa André Breton et Joseph Delteil lors de la parution du Jeanne d'Arc du second, en 1925; car quelques années plus tard, au fond, Breton eut des accents semblables à ceux de Delteil, lorsqu'il chanta Mélusine.

Dans les deux cas, une femme incarnait les forces souterraines d'un pays, qui étaient en même temps célestes, et les différences étaient superficielles: l'une était mortelle, et soutenait le Roi, l'autre était fée, et soutenait le Peuple, mais les deux cristallisaient bien la Maison Animique qu'on appelait France. Il s'agissait de donner un visage au génie national - expression dont Joseph de Maistre avait énoncé qu'elle n'était pas une simple métaphore.

Est-il sensé de limiter l'appréhension de ce génie collectif qui est aussi l'esprit d'un lieu à une faction, un parti politique - ou même une religion déterminée? Car Breton avait soin de dire Mélusine païenne, et Delteil disait bien Jeanne chrétienne. Mais la poésie doit-elle entrer dans des débats religieux qui ressortissent à une lutte de pouvoir? L'empereur romain qui abandonne le paganisme pour le christianisme doit-il porter les poètes à se haïr? Que cela voudrait-il dire, sinon que les poètes deviendraient des propagandistes - des artistes de cour? Or, quoi qu'on dise, le vrai christianisme et la religion des anciens Celtes se ressemblent sur un point fondamental: la classe des poètes et des druides est au-dessus, au-delà de la classe politique - comme celle des brahmanes, en Inde, est au-dessus de celle des princes. Car ce qui est à Dieu a forcément plus de valeur Joan_of_Arc_by_Rossetti1863.jpgque ce qui est à César. Distinguer la vie culturelle de la vie politique ne peut pas amener à considérer que la première est subordonnée à la seconde: c'est tout le contraire.

La maladie consistant à croire que la politique prévaut sur tout est typiquement française - comme issue de la soumission des Celtes continentaux au génie d'Auguste -, et il fallait des hommes arrachés aux débats proprement gaulois pour établir à cet égard une vérité. Charles Duits ne votait pas: étranger - citoyen américain -, il a pu établir qu'Isis, avatar de Mélusine, était liée au Christ en profondeur, et que la Maison Animique appelée France n'était pas détachée complètement du christianisme classique, en tant qu'il porte en lui un merveilleux spécifique. Il a reconnu la grandeur de Charles de Gaulle et des Cinq Grandes Odes de Paul Claudel...

Il serait difficile, évidemment, d'établir quel camp fut plus sectaire que l'autre. Les progressistes peuvent rappeler aisément les siècles de persécution, par l'Église romaine, des philosophes, des Cathares - de mille hérétiques inventifs, imaginatifs, qui participaient, à leur manière, de la liberté religieuse. Ils peuvent aussi reprocher à l'autre camp d'avoir cherché par politique à intégrer les inspirations nouvelles et néopaïennes: on se souvient de Maurice Barrès, qui unissait le Christ et les génies des lieux, et des premières pages des Mémoires de Charles de Gaulle, qui confondait la princesse des contes et la madone des églises. Ils peuvent aussi dire qu'une princesse n'est pas une fée et que, quoi qu'il ait dit, De Gaulle n'a pas réhabilité le paganisme gaulois, qu'il est resté romain et hautain. Ils peuvent encore faire remarquer que Delteil, à la fin de son Jeanne d'Arc, n'a pas usé de la même imagination féerique que la Légende dorée ou les joan-of-arc-kneeling-before-angel.jpgchansons de geste - ou même les poèmes de Prudence, pourtant bien classiques et rationalistes -, en ne montrant pas les anges venant chercher Jeanne, sur son bûcher, en restant dans le monde extérieur, au sein duquel elle était brûlée physiquement, et souffrait. Le refus de Delteil de rêver, d'avoir des songes visionnaires, ou sa glorification des vertus provinciales solidement ancrées, selon lui, dans la matière, peuvent éventuellement justifier l'agacement d'André Breton, qui voulait, avec raison, affranchir l'imagination à la fois de la matière et des dogmes.

Mais J. R. R. Tolkien disait avec beaucoup de sens qu'on ne pouvait la libérer sainement qu'en la maintenant dans la clarté, et que cela nécessitait un lien conservé avec le monde familier. H. P. Lovecraft, semblablement, disait que le fantastique prolongeait dans l'inconnu les principes secrets du connu. Et on ne peut pas dire que ces deux auteurs n'aient pas été, au vingtième siècle, ceux pouvant servir au mieux de modèles, lorsqu'il s'agissait d'équilibrer l'imagination libre et la clarté issue du monde extérieur.

Charles Duits, à son tour, est, en français, et dans le même siècle, celui qui a touché le plus à cet équilibre.

Il s'agit de viser celui-ci, pas de prendre parti. S'enfermer dans un camp n'a servi aucun artiste. Il suffit bien que, par nature, filiation, sensibilité particulière, un poète soit toujours issu d'un camp plutôt que d'un autre, et qu'il en porte, malgré lui, jusqu'à la fin de sa vie les marques.