22/03/2013

Divinité et images

william-blake--creation-du-monde--1794.jpgCertains, assimilant Dieu à l’Invisible, assurent qu’il ne faut pas le dénaturer en le rendant visible par l’image. Et pourtant, dans une lettre, François de Sales admettait que Dieu, en réalité, était partout, y compris dans le monde visible, bien qu’on ne sût pas l’y déceler. Rien ne peut être dit détaché de lui; ce qui est vu se rattache aussi à lui. L’image le reflète. Mais de quelle manière?
 
Il est déjà important que, comme la pensée, elle se reconnaisse - même quand elle est seulement intérieure - comme un simple reflet - et, naturellement, comme un reflet partiel. Toute image, toute idée prétendant l’embrasser dans sa totalité est fallacieuse. L’art baroque représentait le saint Père, mais les théologiens le distinguaient de Dieu: ce vieillard bénissant n’en était qu’une figure. Il était la représentation de l’Ancien des Jours: l’être créateur de ce monde. Dieu pris absolument était au-delà. 
Ne serait-il pas, de fait, illogique de refuser de représenter cet Ancien suprême par une statue, ou de la peinture, alors que l’entendement se fait, en lisant les mots qui le désignent, l’image d’un vieillard bénissant? La figure intérieure est-elle plus divine en soi que la figure extérieure? Mais si l’artiste est doué, la seconde correspondra bien à la première.
 
Que l’image intérieure soit plus raffinée, plus fidèle à l’idée pure, je veux bien le croire; qu’elle soit, en un certain sens, plus proche de la divinité, aussi. Mais l’opposition ne saurait être radicale: elle n’est que de degré. Et rien n’empêche, à vrai dire, de se créer l’image d’un Ancien des Jours plus grandiose que celles de l’art baroque - même si on peut admettre que ce dernier tend à fixer l’imagination.
 
De toute façon, comme le dit H. P. Blavatsky, la substance divine absolument est impropre à être cernée par l’entendement: car elle affirme que les véritables sages du bouddhisme ne se mêlent jamais william_blake_jacobs_ladder.jpgde philosopher sur la substance absolue, éternelle: la pensée ne peut que saisir ses émanations successives, les puissances créatrices dont le concert harmonieux a forgé le monde. Bien que le mot monte plus haut que l’image, dans l’ordre spirituel, il n’embrasse pas davantage l’Absolu. Même l’idée la plus pure n’est qu’un reflet: elle monte le long pour ainsi dire de la hiérarchie des anges - jusqu’à se dissoudre. A cet égard, l’idéalisme classique, hérité de Platon, et que Flaubert défendait encore, n’est-il pas un leurre? On ne peut opposer l’idée pure à l’image: la différence n’est que de degré; et l’homme qui veut se faire un chemin complet vers l’Absolu se taille toutes les marches nécessaires à l’ascension. Il commence donc par l’image, poursuit par le son, finit par l’idée! Puis, il pénètre la lumière qui l’éblouit. Et, selon la doctrine bouddhique, il redescend, afin d’acquérir les qualités qui lui permettront de se tailler un chemin plus ferme encore, et allant plus haut encore - jusqu’à ce qu’il n’ait plus besoin du monde visible, sensible. Est-ce cependant le cas des hommes actuellement sur Terre? La logique bouddhique est bien de dire que non. Tant que le monde visible existe, il apparaît comme nécessaire de l’affiner par l’art.
 
L’image mêle aux idées des couleurs qui éveillent l’âme: le cerveau n’a pas une force suffisante pour s’élever; il lui faut les élans du cœur! Il lui faut un tremplin: la première marche. La nature humaine tout entière doit porter l’esprit. Les traditions qui interdisent les images peintes ou sculptées ont au primaporta2.jpgmoins des images fortes dans leurs textes sacrés. Les anciens Romains, disaient Plutarque, s’étaient vus interdire par Numa de représenter leurs dieux; ils ont donc dû se rapprocher des Grecs et de leur mythologie, puis se convertir au christianisme, dont les textes fondamentaux sont en réalité plus riches d’images merveilleuses que l’histoire ou la philosophie romaine. Quel texte de Sénèque, Cicéron, Tacite, contient les anges de l’Évangile, les symboles de l’Apocalypse? Cela correspond à un besoin. Le culte même de César, homme divinisé, renvoyait à cette aspiration à relier le monde visible aux Immortels. La statue d’Auguste était bien celle d’un ange guidant le peuple sur la voie de la Perfection!
 
Lorsque le catholicisme rejette les images, le peuple se laisse capter par celles de la science-fiction - qui, en réalité, émanent de l’ancienne tradition grecque: elles sont le prolongement d’Icare, de Prométhée. On ne peut l’empêcher. Parodiant Amiel sur ce qu’il disait des religions, je dirai: la question n’est pas de savoir si on aura des images ou non, mais lesquelles on créera: seront-elles d’un art consommé, élevant l’âme, donnant à voir le sublime, portant les cœurs vers les hauteurs - le monde supérieur ne serait-ce que dans sa première strate, celle du monde élémentaire - des fées? Ou sera-ce des figures laides, ne faisant que flatter l’instinct et assouvir une vaine curiosité, un désir stérile - celui de machines plus grosses, de femmes plus belles, d’hommes plus forts, de pays plus riches?
 
Dieu est amour, et toute beauté se rapporte à lui. La peinture est belle quand elle donne à voir le monde spirituel, et l’assume. Alors, elle est vraie - puisque toute image émane de l’âme.

22/06/2012

Prometheus

prometheus.jpgBeaucoup ont critiqué le film Prometheus, de Ridley Scott, mais je l'ai bien aimé. Le surgissement de l'extraterrestre, à la fin, m'a paru sublime. Sa face lunaire et sa force énorme font de lui un demi-dieu, et on ne peut pas faire plus mythologique. Qu'il n'ait pas l'attitude bienveillante attendue, mais se livre, aussitôt qu'on lui a parlé, à un déchaînement de violence inouï, ajoute au grandiose par la surprise. Il est faux, à cet égard, que Ridley Scott soit tombé dans un discours tout fait. Il rappelle ce que la Bible disait des Géants, que Dieu avait rejeté leur science impure! Et qu'ils étaient devenus les ennemis des hommes. Il peut rappeler, aussi, l'idée de l'indignité de l'homme face aux dieux: ceux qui réveillent cet être, dans le film, sont loin d'avoir des intentions pures.

Les images étaient généralement très belles. Le début s'insère dans une scène de The Tree of Life, de Terrence Malick: juste après la chuteprometheus 2.gif de la météorite et la glaciation générale, l'eau fond et coule, et un premier extraterrestre se dissout dans la cascade immense, créatrice de la vie.

Je crois le lien avec le film de Malick délibéré et bien pensé. Le rejet dont le film de Scott a fait l'objet rappelle les injustes anathèmes lancés contre George Lucas après la sortie des trois derniers Star Wars - ou même contre le Thor de Kenneth Branagh, puisqu'on a aussi reproché à Ridley Scott son lien avec le religieux. Comme l'atmosphère est différente des volets antérieurs, on est déçu. Le réalisateur a cette fois pris le parti de faire un film mythologique, flamboyant, épique, plein de couleurs - moins lourd et angoissant qu'Alien. Il y a plus de merveilleux.

On lui reproche sans doute d'avoir évolué dans sa philosophie, d'être moins sombre et pessimiste que dans sa jeunesse, de croire à présent davantage aux forces cosmiques du bien. On voudrait que l'art soit nihiliste, matérialiste - ou ne soit pas. Car même si, dans le film de Scott, les pères directs de l'humanité semblent en vouloir à celle-ci, le personnage principal affirme que la découverte qu'ils ont créé l'humanité ne remet pas en cause sa foi en Dieu, l'origine des extraterrestres eux-mêmes demeurant un mystère. Cette idée m'a paru forte, car elle m'est souvent venue. On pourrait dire la même chose des atomes supposés être à la base de la matière, et Teilhard de Chardin disait qu'on pouvait diviser la matière à l'infini sans jamais trouver sa cause première! D'ailleurs, la science-fiction, sans le religieux, quelle portée a-t-elle? Elle est bien, en réalité, pur tissu d'imaginations tissées devant l'Inconnu: il est normal qu'elle touche au Suprasensible et à l'Ordre caché de l'Univers.

Certains ont dit que les raisons pour lesquelles les extraterrestres veulent tuer l'humanité après l'avoir créée sont excessivement mystérieuses, mais l'hommeprometheus2.jpg bleu qui boit le poison au début m'a rappelé ceux que dans l'Antiquité on bannissait dans le désert: on leur laissait du poison pour leur éviter une mort trop pénible. La création de l'humanité ne serait donc qu'un malheureux accident! Et elle issue d'un criminel notoire.

La faculté de créer des êtres vivants meurtriers et abominables qui souvent dévorent leurs créateurs rappelle également Lovecraft, qui raconte comment les Grands Anciens ont fabriqué des monstres pour les servir, après avoir donné naissance à l'humanité, et de quelle façon ils ont été dévorés par ces monstres. Ces idées se rapportent à ce qu'on dit souvent de l'Atlantide; j'y reviendrai, si je puis.

Que la planète indiquée par les extraterrestres comme devant être atteinte ne soit qu'un piège et un entrepôt de monstres est d'une sublime ironie. Que l'univers soit mû par un esprit qui favorise les justes ne signifie pas que les pères directs de l'humanité soient bienveillants! Ridley Scott fait judicieusement la distinction.

Quant aux monstres, la pieuvre de la fin m'a paru assez incroyable, digne de Lovecraft et reprenant aussi Jules Verne. Elle incarne des forces absolument obscures, pendant que l'héroïne qui lui a donné naissance incarne ce que l'univers a de plus beau, de plus pur: elle est pleine d'idéal, mais aussi de lucidité, et est toujours prête à se sacrifier et à affronter la vérité en face. Il faut dire que, comme dans plusieurs films de David Cronenberg, les monstres semblent avoir la forme des passions de ceux qu'ils ont pris comme hôtes afin de se développer: ilsprometheus-2012-19043-961689764.jpgmanifestent le mal qu'ils avaient en eux. La sorte de démon de la dernière scène, qui est né de l'extraterrestre bleu, est à cet égard frappante: il ressemble curieusement aux démons de l'enfer chrétien!

Les traces de combats anciens, au début, sont puissamment suggestives. Mais j'ai adoré l'idée que les extraterrestres pères de l'humanité aient un visage humain, et que ce visage soit comme un dieu dans une sorte de temple. On constate aussi que ces géants divins maîtrisent les forces de l'éther, la puissance bleue et verte qui circule parmi leurs machines, qui rend celles-ci à demi vivantes et créent des images de l'univers féeriques.

Ce film ajoute par conséquent à l'édifice mythologique de la science-fiction; il est véritablement digne de Lovecraft!

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