17/11/2017

Le Seigneur des anneaux et la seconde guerre punique: Tite-Live et J.R.R. Tolkien

lord.jpgJ'ai lu le livre XXI de l'histoire romaine de Tite-Live, qui raconte le début de la seconde guerre punique, et les liens avec Le Seigneur des anneaux de Tolkien m'ont frappé.

On parle sans cesse des sources germaniques et celtiques de cet auteur, mais on méconnaît son fond classique. Certes, il disait se réclamer des anciens Germains par défiance pour le classicisme, parce qu'il l'ennuyait; mais il assurait aimer aussi le latin, et disait que l'action de son livre se situait en réalité dans le Saint-Empire romain: Minas Tirith était italienne.

On a pu relier la Guerre de l'Anneau à la bataille des Champs catalauniques, opposant les Romains et les Germains d'un côté à Attila de l'autre. C'était piquant: l'époque ténébreuse de la chute de Rome fascine. De surcroît, lui-même renvoyait à la Rome chrétienne. La dimension cosmique de la guerre contre Sauron, un esprit céleste dévoyé, rappelait ce que l'historien des Goths, Jordanès, affirmait d'Attila - qu'un démon l'accompagnait, dont on avait eu la vision.

Mais Jordanès est relativement abstrait, si, chrétien, il mêle effectivement Dieu à son récit. Le Seigneur des anneaux a bien plus de vie. Et chez qui en trouve-t-on une qui soit comparable - proche de ses personnages, attentive à toutes les actions, à tous les détails? Chez Tite-Live.

Le récit livien est un passage obligé de tous les latinistes - dont Tolkien, étudiant, a été. Il est abondant, comme le sien, et comme ne l'est pas celui de Jordanès. Il est plein d'une intensité dramatique fascinante.

Certes, Tite-Live, pas plus que les historiens romains en général, ne fait dans le merveilleux: il ne nomme aucun être infernal habitant Hannibal.

Ce n'est pas que les Romains ne le fissent jamais: les Furies pouvaient bien animer certains personnages, dans leurs textes. Mais c'était dans les poèmes, imités des Grecs et inspirés de leur mythologie. Lorsqu'ils voulaient créer une histoire sérieuse, ils s'en tenaient aux faits extérieurs, ne faisant que qualifier moralement les hommes, sans y impliquer les divinités. À la vérité, c'est l'origine du récit naturaliste.

Même quand Lucain compose une épopée sur des Romains qui s'affrontent (dans son impressionnante Guerre civile), il hésite à les dire mus par des esprits: Jules César défie le génie de Rome, dont il a la vision sur le Rubicon, mais Lucain fait venir son orgueil de lui seul. Lorsqu'il fait habiter un homme par un dieu, il ne nomme pas celui-ci: il entend par le mot une divinité globale et vague, à la mode stoïcienne. Le rationalisme chrétien, ou ce qu'on nomme tel, a bien pour source la littérature romaine.

Cependant, pas plus que ne l'est Lucain, Tite-Live n'est dénué de vues morales. Pour lui aussi, la vertu est divine. Et c'est là que nous retrouvons Tolkien - sans le merveilleux. Car Hannibal est peint d'une façon hannibal.jpgextraordinaire: il a des capacités athlétiques incroyables, et une force intérieure démesurée, tenant du prodige. Mais, face à cela, il y a sa moralité, qui est mauvaise, car il est faux, fourbe, hypocrite, menteur, cruel. Ce n'est pas un peureux, un lâche, comme on croit souvent que sont les méchants: il est réellement surhumain. Mais cela ne le rend aucunement plus vertueux.

Les Romains, ou du moins Tite-Live, faisaient parfaitement la différence entre la force brutale et la vertu morale. L'historien va donc s'employer à montrer que ses vices vont finir par le faire battre, alors qu'il était en soi, et au départ, plus puissant, appartenant à une lignée plus haute, à un peuple plus noble. Les Romains ne vainquent pas leurs ennemis par la noblesse de leur origine, mais par la rigueur de leurs vertus.

On trouve bien la même chose chez Tolkien, et Sauron est lui aussi d'une puissance incroyable, et d'une haute origine; mais face à lui, l'humilité et la bonté des hobbits sont comme un diamant qu'on ne peut pas entamer, et qui finit par faire s'écrouler des montagnes. Le sens profond de l'histoire de Tite-Live est restitué. Même, manifesté par le merveilleux, il l'est directement - Sauron étant une divinité déchue, et les hobbits des demi-hommes.

Les détails des deux récits montrent encore leurs similitudes - notamment les éléphants, que Tolkien fait énormes, semblables à des mammouths. Les ennemis humains de Minas Tirith sont assez clairement des Carthaginois: non mauvais en eux-mêmes, dit Tolkien, mais trompés par Sauron. Leur lien avec Attila peut être établi, voire celui avec les Orientaux combattus par les Francs des chansons de geste; mais de celles-ci, Tolkien n'était pas un grand lecteur. Il avait, en revanche, bien lu Tite-Live - avait certainement passé du temps à le traduire.

Le passage des Alpes, comme une réminiscence obscure, inconsciente, est présent dans les deux récits également: la Communauté de l'Anneau passe par l'horrible Moria, occupée par les Orcs. Or, Tite-Live, lorsqu'il hanni.jpgnarre le passage des Alpes par Hannibal, met moins en avant sa cruauté que la barbarie des peuples qui l'attaquent en Maurienne. Comme le récit est réaliste et qu'Hannibal reste le champion d'un peuple civilisé, Tite-Live n'absolutise pas ses vices: il peut affronter pire que lui, et les Romains n'avaient pas de sympathie pour nos montagnards sauvages. Tolkien n'était pas tel; du reste, il ne s'agit pas d'une transposition mécanique, mais de souvenirs enfouis, resurgissant dans l'élan de l'écriture. Néanmoins, le lien peut être établi. Il faut seulement remarquer avec quel génie Tolkien a créé des figures mythologiques pour clarifier le sens moral de son récit, et lui donner une unité.

On peut également remarquer, cependant, de quelle manière il n'a pas repris les traits les plus horribles du récit de Tite-Live, tels que l'anéantissement complet de Sagonte, prise par Hannibal au début de la guerre: ville espagnole alliée de Rome, mais que le général carthaginois rase, après avoir tué tous les mâles adultes, et réduit en esclavage les autres - pratiquant une forme de génocide (chaque cité dans l'antiquité étant quasiment regardée comme un peuple à part). Tolkien ne va jamais aussi loin dans l'horreur, ce qu'E.R. Eddison lui reprocha. De fait, la poésie mythologique antique était souvent horrible, elle-même. Le roman courtois, au Moyen Âge, l'était moins, et Tolkien était tributaire, quoiqu'il s'en défendît, du concept classique de bienséance. Mais son lien avec Tite-Live me paraît certain.

16/10/2017

Vox populi aut vox plebis?

Brutus_Musei_Capitolini_MC1183.jpgBeaucoup de pays modernes se réclament de la république romaine, soit directement, soit en se proclamant républiques comme si cela avait un sens sacré. Pour moi, la seule république digne de ce nom était celle de Rome, parce que la république y a été inventée. Elle était d'ailleurs différente des républiques populaires qui se sont imposées à l'époque moderne, parce qu'elle n'était pas spécialement populaire au sens où nous l'entendons. Le peuple romain comprenait aussi bien la noblesse ce que nous appelons le peuple, et que les Romains appelaient plebs, ou plèbe. Au fond ce que les Romains entendaient par populus se traduit correctement par nation. La voix du peuple, c'était la voix de la nation, c'était celle du génie national, du génie de Rome. On votait en toute raison, individuellement, pour se mettre en relation avec ce génie - une sorte d'ange.

Mais la spiritualité de l'ancienne Rome s'est perdue. Les républiques modernes sont généralement athées. Il faut se souvenir que quand Brutus fait la révolution et impose la république en chassant les rois, il est approuvé par les dieux: il se rend d'abord à Delphes, et l'oracle délivré est que le premier qui embrassera sa mère sera le dirigeant de Rome. Que fait Brutus? Il embrasse la terre: la terre, c'est la mère des hommes. Il a compris l'oracle, parce qu'il entend le langage divin. Alors que les rois régnaient par la force, la république s'impose depuis le ciel.

En France, la république succède à un royaume de droit divin. Quelle voix sacrée est apportée par les révolutionnaires pour montrer que la république l'est plus? En fait, on érige en souverain absolu la volonté populaire, on la divinise pour ainsi dire a priori, sans connaître la volonté effective des dieux - révélée par un oracle, ou une prophétie, un miracle. On rejette la divinité pour ne confier ses attributs qu'au peuple.

Mais cela renvoie à la force explicite de ce peuple: l'union qui lui permet de s'imposer, de se constituer en foule, et d'être plus fort que les individus pris un par un. La force pour ainsi dire mécanique du nombre semble imposer une ligne directrice. C'est l'origine du mythe de la rue qui gouverne un pays. La rue est imprégnée de force divine obscure, d'une puissance élémentaire qui s'impose de toute façon, et a un pouvoir démiurgique.

Marx le dresse en théorie: le prolétariat dans son Manifeste du Parti communiste est présenté comme en phase profonde avec les forces d'évolution et de création, et donc, lorsqu'il s'assemble, ce qu'il prononce est la voix du salut, la voix divine, elle indique le chemin à suivre.

Du point de vue romain, néanmoins, il s'agit là de la plèbe, qui, certes, a un poids légitime, devant être représenté dans les institutions, mais non déterminant. Elle est représentée par les tribuns, qui ont leur apotheosis_RGZM_3377a.jpgplace, peuvent être consuls, mais dont le pouvoir est balancé par celui de la noblesse, qui a aussi son consul. Cela n'a d'ailleurs été introduit que progressivement: Brutus appartenait à la noblesse, et même à la famille royale.

La plèbe émane pour les Romains anciens des forces élémentaires, des faunes et des nymphes, pour ainsi dire, de Priape et des dieux terrestres; la noblesse est en lien avec les dieux célestes, avec Jupiter, Apollon, Mars, Vénus, Vesta. Le génie de Rome est en lien avec les deux; mais il y a quand même une hiérarchie.

D'où vient la réaction républicaine moderne, qui a inversé cette hiérarchie? Il faut avouer que les royaumes chrétiens se sont fondés sur le rejet des forces élémentaires et donc de la foule: les dieux célestes étaient eux-mêmes arrachés aux éléments terrestres pour être remplacés par des anges n'ayant que des qualités morales. La noblesse seule gouvernait. En cherchant à se réhabiliter, la plèbe a eu tendance à se dire le seul peuple, à tomber dans l'excès inverse, ne retrouvant pas l'inspiration romaine primitive.

On y remédiera en articulant le lien entre les forces élémentaires et les forces morales, entre, pour ainsi dire, les faunes et les anges. La république ne peut pas rejeter les religions qui parlent de ces derniers; il faut bien que, comme celle fondée par Brutus, elle fasse apparaître qu'elle émane de prophéties, d'oracles, sinon elle ne trouvera jamais sa légitimité au regard des étoiles. Elle continuera à donner le sentiment qu'elle Cato_Utica_Louvre_LP2090.jpgémane de l'arbitraire collectif que Marx et ses adeptes ont abusivement érigée en force constructive fondamentale.

Comme le disait Boèce, le sentiment de ce qui est juste s'insère dans l'individu libre par la contemplation de l'harmonie étoilée, et la démocratie naît de ce que le peuple est celui qui vote librement, en son âme et conscience, à partir de la contemplation du ciel - éventuellement complétée par l'art, la philosophie et les religions. Ce qui est voté majoritairement émane dès lors du génie national, et ce que tente d'imposer la rue n'est qu'un élément parmi d'autres du peuple global.

Ce que manifestent les gens dans la rue ne peut avoir en droit qu'une seule répercussion: emporter la conviction des individus lorsque ensuite ils votent. Le nombre est un argument; l'enthousiasme aussi. Mais, comme l'a dit Gérard Collomb, on ne peut pas imposer au gouvernement ses vues personnelles par la violence. Une manifestation ne saurait avoir d'influence saine sur un gouvernement élu, il ne peut légitimement en avoir que sur les électeurs lors du scrutin suivant, même s'il est vrai que l'aristocratie s'arrange pour ne pas intégrer à son gouvernement les représentants de ce qu'on appelle le peuple.

Le système peut manquer de caractère proportionnel, en France; mais aussi, ce peuple souvent refuse de participer à un gouvernement qui ne le suivrait pas dans sa radicalité. Il peut avoir l'impression d'être le seul dépositaire de la force divine de création et d'évolution. Cela n'est pas juste. Marx avait tort. Les anciens Romains avaient raison. Rousseau même les a mal compris, en les interprétant dans un sens pour ainsi dire prémarxiste, emporté qu'il était par sa haine (peut-être toute genevoise) pour la monarchie.

Il eut notamment tort de prétendre que les sages de l'ancienne Rome se réclamaient des dieux par ruse, que ce n'était pas sincère, et que leur raison seule les a rendus supérieurement sages; c'est un mensonge profond.

Jusqu'à Caton d'Utique, un des derniers républicains à combattre César, était sincèrement dit par le poète Lucain le porteur d'un dieu. Jusqu'à Pompée fut dit transporté au Ciel parmi les dieux après sa mort, par le même Lucain. La république dans l'ancienne Rome était sacrée au sens littéral.

C'est en quoi les républiques qui imitent celle de Rome sont souvent piètres, en réalité. Elles n'en sont que des copies relativement vides.

02/10/2017

L'épopée de l'Italie moderne

Paulus_Diaconus_Plutei_65.35_croppedmid.jpgDepuis longtemps, je voulais lire l'Histoire des Lombards par Paul Diacre Warnefried, un Lombard écrivant en latin à l'époque de Charlemagne. En ce temps-là, en effet, on appelait Lombards ce qu'en latin on appelle Longobardi, des Germains qui ont envahi l'Italie après la chute de l'Empire romain, et qui y ont fait régner leur loi partout où ils avaient pu chasser les Byzantins, maîtres antérieurs de cette terre auguste.

Les Lombards descendent des Danois, étant sortis du Danemark à une époque de famine après avoir été tirés au sort, selon ce que raconte aussi Saxo Grammaticus. Une vision d'Odin et de Freya son épouse avait amené ces exilés à porter une longue barbe, selon la tradition: leur nom en vient. Il s'agissait d'un vœu religieux, en échange d'une victoire inespérée sur un peuple qui voulait les exterminer. (Je parle des hommes, bien sûr, les femmes n'étaient pas contraintes par ce vœu. C'est important de le dire, à une époque où il est malséant de ne pas mentionner les dames, lorsqu'on évoque un peuple.)

Leur migration, après leur départ du Danemark, n'a pas été facile, et ils ont longtemps vécu en Hongrie, avant de s'installer en Italie. Ils ont finalement été battus par Charlemagne et intégrés à l'empire carolingien. C'est à ce titre que Paul Diacre, ayant accepté, après quelques hésitations, l'offre du roi des Francs, a rédigé sa chronique pour le compte de celui-ci.

Leur nom est resté, comme on sait, pour qualifier une province italienne, celle où ils étaient le mieux implantés et où Charlemagne leur a accordé le droit de gouverner. C'est aujourd'hui la province la plus riche, et c'est son rattachement aux États italiens de Savoie qui a constitué l'acte décisif de l'unité italienne. En réalité, l'opposition entre le nord et le sud de l'Italie moderne tend à ressusciter l'opposition entre les Lombards et Byzance.

Le texte de Paul Diacre est écrit en un latin clair et simple, qui n'a guère besoin de traduction, si on a pratiqué un peu cette langue morte. Mais il n'en est pas moins prodigieux et passionnant.

Paul Diacre prend les personnages dans leur individualité, leurs actions particulières, inscrites dans l'espace physique, et il est d'une extraordinaire modernité. Il n'y a pas les discours réinventés de Tite-Live, ou ses ms-douce-134-3.jpggénéralités sur les gens. Le bien et le mal ne s'identifient pas à travers de la psychologie et des principes globaux - des valeurs, comme nous dirions -, mais de façon vivante, à travers les anges et les démons, dont des gens ont souvent la vision, et qui agissent souvent dans l'âme des gens.

J'avais été impressionné par une image d'église, en Savoie, celle d'un ange guidant un démon armé d'un arc et lui indiquant les maisons où il devait frapper: c'était une figure de la peste, et de la Providence qui l'ordonne. Or, il semble qu'elle vienne de Paul Diacre, qui assure qu'on a eu une telle vision à Pavie, première capitale des Lombards, pendant une épidémie. Inutile de disserter à l'infini sur ce qu'elle signifie: une profonde philosophie s'en implique, qui n'a pas même besoin d'être explicitée. Lorsque Joseph de Maistre fait de la révolution française un acte à la fois diabolique et providentiel, il reste dans cette tradition qu'on pourrait dire mystérique, et qui défie toutes les classifications intellectuelles aussi bien des philosophes que des théologiens - qui, monistes spiritualistes ou matérialistes, veulent ne s'appuyer, au fond comme Tite-Live, que sur des généralités abstraites.

Paul Diacre plonge encore plus profondément dans ce que nous nommerions le fantastique lors d'un épisode incroyable, qui donne au diable la faculté de prendre successivement la forme d'une mouche et d'un homme. En effet, je ne sais plus quel roi, discutant en privé avec son chancelier, racontait qu'il voulait faire mourir un homme qui l'avait trahi et complotait contre lui, quand, une grosse mouche le gênant, il prit son couteau et tâcha de la tuer. Il ne put couper qu'une patte.

Aussitôt après, un homme à qui il manquait une jambe prévint celui que le roi voulait faire mourir, et il se réfugia dans une église. Comme le roi l'apprit, il demanda qui l'avait prévenu, et chercha à savoir si son chancelier l'avait fait; mais comment aurait-il pu? Il ne l'avait pas quitté un seul instant.

Quand le roi sut qui avait prévenu sa victime, il n'eut pas de doute: il s'agissait d'un homme-mouche, pour ainsi dire, d'un démon prenant la forme d'une mouche et d'un homme. Loin de tirer vengeance de celui-ci en tuant l'autre, il semble qu'il ait assimilé ce démon à une sorte d'ange, peut-être à un dieu du paganisme germanique, car il l'a ensuite épargné, voyant l'affaire comme un prodige, un signe divin.

Les détails matériels sont souvent horribles, et je ne peux pas tous les reprendre ici. Mais souvent, aussi, ils créent un début de roman d'aventures, car des guerriers sont peints dans des actions très individuelles, medioevo-1.jpgcomme je l'ai dit: tel fuit par la fenêtre le roi qui veut le tuer, tel autre, vaillant homme, tue un ennemi qui l'attaquait par derrière en faisant reculer sa lance pointe en arrière, alors qu'il est à cheval, puis, se retournant, il tue pointe en avant le compagnon du premier. On comprend peut-être mieux la situation si on sait qu'il a été attaqué sur un pont.

On est déjà dans le roman de chevalerie, et les exploits des héros modernes ne sont pas si nouveaux qu'on croit: ce n'est pas parce que la littérature française classique, abstraite et léchée, imitant à l'excès les annalistes antiques, est restée souvent dans le vague et les généralités, lorsqu'il s'est agi de peindre un combat, que le cinéma américain a tout inventé.

Un autre moment somptueux et surprenant est celui qui pousse les Lombards à attaquer des Slaves sur une position élevée parce qu'ils s'étaient traités les uns les autres de lâches. Dans un film américain, on montrerait que cela leur a permis de réaliser un exploit; mais Paul Diacre est à la fois plus moral et plus réaliste: les Lombards sont anéantis, et il les blâme d'avoir cédé à la passion, de s'être montrés plus susceptibles que réfléchis. C'est grandiose et tragique.

La vérité est que ce texte sublime est comme la première épopée de l'Italie moderne, et peut-être la meilleure de toutes, celles qui furent écrites en italien tendant à un excès de fantaisie et d'allégorisme par imitation de l'antiquité païenne. Seul Paul Diacre somme toute a eu un style moderne et sincère, lorsqu'il s'est venus ec.jpgagi d'insérer du merveilleux, il n'a jamais évoqué que les anges et les démons auxquels sa foi pouvait croire, et pour lui il s'agissait de réalités, d'êtres spirituels ayant une substance. Pour autant, cela ne le rendait pas stupide, il avait une philosophie très élevée.

Surtout, il avait une pensée morale très pure, et c'est la même pensée morale pure qu'il loue chez les rois lombards, notamment le dernier d'entre eux, Liutprand, qui, dit-il, ne savait pas lire, mais avait un cœur rempli de la conscience du bien à faire.

Soit dit en passant, Liutprand a pris la Corse aux Byzantins, il est donc important pour la France; en même temps son histoire montre que la Corse a été essentiellement italienne, dans les temps anciens.