23/01/2021

Horace et le classicisme

0000.jpgDepuis de nombreuses années je voulais lire les Épîtres d'Horace et son Art poétique, et une promenade dans Toulouse m'a amené vers la boutique miraculeuse d'un bouquiniste qui en possédait le volume. Je l'ai acheté, lu, et ai été frappé par sa préoccupation classicisante, me souvenant soudain de Nicolas Boileau et de l'orientation de la littérature française sous Louis XIV. Car elle est reprise d'Horace d'une manière manifeste.

Ce qui m'a surpris est que le poète romain, ami de Mécène et de Virgile, est connu pour se vanter de suivre toujours une voie intermédiaire, un sentier du milieu juste, de prôner la médiocrité d'or; or, son sentiment va assez nettement dans le sens de la rigueur, de la clarté, de la raison, et il s'en prend aux poètes romains de son temps surtout à ce titre. Il ne leur reproche pas leur manque d'inspiration, mais leur manque de travail, d'assiduité, de modestie, et il s'oppose à Démocrite qui affirmait que tout poète digne de ce nom est un fou qui ne sait rien faire de ce qu'on fait sur Terre, et qui est dans l'imaginaire voire l'hallucination.

Pour Horace, le métier est presque plus important que le génie; Paul Valéry dira quelque chose de ce genre, vingt siècles plus tard.

Et à ce déséquilibre dans sa pensée qui se veut impartiale, je vois trois raisons: une personnelle, une sociale, une nationale.

Personnelle, parce que, il l'affirme à plusieurs reprises, il est dorénavant âgé, et il n'a plus envie de composer comme quand il était jeune des odes merveilleuses, fabuleuses, entraînantes et grandioses: il préfère la douce satire mêlée de philosophie dans de simples lettres en vers – d'où le titre du recueil. Il se préoccupe moins, énonce-t-il, de gloire et de 0000.jpgbeauté, de renommée et de grandeur que de savoir comment bien vivre, et en lui la raison a remplacé la passion, la réflexion la fureur poétique au sens où l'aurait entendu Rimbaud.

Sociale parce que, à cette époque à Rome, sans doute, les poètes affectaient réellement d'être fous, inspirés mais faciles, colorés mais sans art, et que, comparant leurs œuvres à celles des Grecs – Homère, les grands tragiques, la tradition attique –, Horace a pu vouloir les reprendre et leur représenter la nécessité de se rééquilibrer vers plus de maîtrise: la poésie, raconte-t-il, est relativement nouvelle à Rome, et tout le monde s'y adonne de manière déréglée. Il faut créer des habitudes plus nettes, plus pures, plus dignes des Grecs.

Nationale, enfin, parce que le caractère romain est peut-être, au fond, plus dans la mesure, la dignité, la clarté, que le caractère grec, plus fantaisiste et imaginatif d'emblée. Les anciens auteurs romains, avoue Horace, ne s'occupaient que de problèmes domestiques, pratiques, techniques, réclamant des applications concrètes. Même les mathématiques étaient limitées, à Rome, à la mesure des champs et des maisons, à la possibilité de bâtir et à la nécessité de s'accorder au droit. Horace, écoutant en lui la voix de la cité, exige un style plus conforme à son esprit.

Dès lors, la comparaison avec le classicisme français s'impose. Avait-il la même légitimité? Boileau et Racine étaient-ils déjà âgés et sur le retour quand ils ont énoncé ou appliqué les mêmes règles?

Pas du tout. C'est tout jeunes qu'ils les ont énoncées, prenant d'emblée le pli d'Horace vieilli, et rejetant d'emblée sa tendance aux odes colorées et fabuleuses qui évoquaient superbement les guerres des dieux, ou bien leurs cortèges, leurs aventures d'une manière éblouissante que ne put jamais imiter aucun poète français, asservi de toute éternité aux nécessités d'une netteté qui fait fatalement tendre au réalisme. La preuve en est qu'Horace dit préférer une œuvre dont les caractères sont bien observés, dont les idées sont intelligentes, mais dont le style est pauvre et la composition médiocre, à un poème au style pompeux et au propos vide. C'était annoncer le naturalisme zolien.

Mais dans sa jeunesse le poète romain était assez mythologique pour apparaître comme plus fou et hardi, inspiré et fantaisiste que n'importe quel poète français, même Victor Hugo! 0000.jpgCar si celui-ci multipliait aisément les images et les paroles étranges, Horace plongeait plus substantiellement dans la vie divine. On pouvait attendre qu'un poète français fasse de même pour les anges, ou les saints du ciel; et il est bien difficile d'en trouver l'équivalent. Baudelaire, peut-être? Mais il reste tout personnel: ses figures ne se hissent pas forcément à la mythologie objective.

Il faut dire qu'Horace vit à une époque où la fable existe collectivement. Pas les poètes français – en tout cas après la ruine du merveilleux chrétien. Car, à la rigueur, on peut trouver cela dans la poésie latine médiévale, ou dans la poésie savoyarde romantique. Mais l'art, dira-t-on, n'en est pas égal à celui d'Horace, qui demeure ainsi un modèle pour tout l'Occident.

Et puis le dix-septième siècle français venait-il après une époque de dérèglement artistique et poétique? Boileau le prétendait, désignant Pierre de Ronsard et Théophile de Viau. Mais à présent cela paraît artificiel et exagéré: il semble l'avoir dit pour pouvoir mieux se prendre pour Horace et assimiler Louis 00000.jpgXIV à César Auguste. Ronsard n'était pas si fou, pas si inspiré, pas si fantaisiste que les poètes rejetés par Horace. Je pense que cela pourrait mieux être dit des surréalistes.

Enfin, le caractère français est-il si porté au rationalisme que celui des Romains? Je n'en suis pas sûr. Les chroniques franques avaient peut-être plus de merveilleux que l'histoire romaine, puisqu'elles étaient comme la suite de la Bible, et qu'il y a plus de merveilleux dans la Bible que chez Tite-Live. Grégoire de Tours n'hésite pas à faire de Néron le suppôt de Satan, plaçant dans son entourage un sorcier qu'évoquait le Nouveau Testament. Tacite n'est jamais allé jusque-là. Le merveilleux, à Rome, était regardé comme un ornement de poète grec, plus que comme une réalité concrète et solide. On croyait aux dieux; mais pas aux visions, et la manière d'agir de la divinité restait chez eux mystérieuse et énigmatique. La Bible et l'histoire franque en disaient beaucoup plus. Cela a permis de passer souplement de l'histoire à la poésie, avec les chansons de geste.

L'affirmation que la France est rationnelle apparaît comme arbitraire et faite pour lui donner une légitimité romaine, lui donner le rang de l'empire universel séculaire. Ensuite, on en impose le principe dans l'éducation par politique alors que cela ne convient aucunement au Peuple, bien plus fantaisiste.

30/10/2009

Essence de la substance causale

Atome.jpgDans un article sur les rapports entre les plantes et la lune, j’ai évoqué la science qui, partant d’un postulat matérialiste, cherche dans la matière les causes des phénomènes. On recherche, de fait, une sorte de matière causale. Or, sur le plan historique, cela s’enfonce dans le néant: parler d’une matière qui serait la cause de toutes les autres relève, je crois, de l’illusion, car il me semble que la matière peut être remontée à l’infini, au sein du passé. Isoler un élément matériel initial me paraît impossible.

Certains continuent de prendre le mot atome dans son sens premier: ils regardent donc cette recherche des causes dans la matière passée comme une quête de Vérité, espérant découvrir le secret de la Vie. Je n’y crois pas, non plus que Teilhard de Chardin, qui disait que plus on divise la matière, plus on se trouve face à une poussière dénuée de sens. Il pensait que la matière avait été formée par une force qui avait saisi les éléments en amont de la matière même, et je partage ce point de vue.

Billard.jpgSans doute, une telle force passera par un élément, puis un autre, par effet mécanique - à la façon d’une boule de billard à la rencontre de laquelle est venue une autre boule de billard. Les ondes du mouvement impliquent bien la répétitivité, mais cela n’empêche pas la nécessité d’une impulsion initiale. Rousseau, ayant remarqué que dans les phénomènes les plus immédiatement accessibles à la perception, c’était justement l’être humain - ou un animal, au moins - qui était l’auteur, par sa volonté libre, de ce type d’impulsions, en a tiré que la nature en général était l’enveloppe d’une volonté immatérielle en soi - intelligente ou non.

On peut toujours dire ensuite que ce sont des conditions matérielles qui provoquent chez l’homme ou l’animal les impulsions volontaires; on pourrait aussi bien dire que la nature en général, dans ses mouvements, est soumise à des conditions matérielles inconnues, cela n’empêcherait pas nécessairement cette volonté d’exister, en soi, et de déclencher quelque chose, d’être la cause d’un phénomène. Initialement, de fait, ce qui fait avancer les boules de billard, c’est bien la volonté libre d’un homme.

Materia Prima.jpgSans doute, on peut représenter cette force qui anime la nature sous les traits d’une bête sans conscience, d’un organisme aveugle. Beaucoup d’écrivains modernes s’en contentent: on trouve quelque chose de ce genre chez mon camarade Valère Novarina, j’ai l’impression. La tendance en est forte, chez les Occidentaux. Même Teilhard de Chardin lui a accordé beaucoup. Et Darwin n’a jamais, peut-être, contemplé autre chose, lorsqu’il disait croire en Dieu.

Teilhard de Chardin, néanmoins, a aussi perçu qu’à cette force brute, il manque l’amour au sens élevé du terme. Or, l’amour concilie et synthétise souvent la volonté brute et l’intelligence.

Il est aussi, je crois, la seule force qui emmène réellement au-delà de soi-même. Mon idée va jusqu’à faire de l’amour la seule cause valable aux choses qui surviennent. C’est la seule cause qui parte d’un point net, et qui n’ait pas besoin d’être remontée dans ses sources pour s’établir comme point initial de l’action: il s’agit d’une force que la raison approuve et que la pulsion sert. Il en naît les corps nouveaux, à partir de corps précédents non combinés, mais unis: l’amour a cette vertu.

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24/03/2008

Salon du livre (Palexpo)

La Société genevoise des Ecrivains tient un stand au salon du livre de Genève, et ses membres ont des plages horaires qui leur sont réservées. J’y serai donc dans l’après-midi du jeudi 1er mai.

Je suis assez fier de faire partie de la SGE, qui a été fondée par Amiel, un écrivain que j’aime infiniment. Il a souvent évoqué les environs savoyards de la cité au travers de ses récits de promenades, et j'ai publié plusieurs extraits concernés dans “Le Messager” (Haute-Savoie) ; l'article a été repris sur le site électronique officiel de l’écrivain : http://www.amiel.org/ . J’en suis assez fier aussi, à vrai dire.

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