16/10/2017

Vox populi aut vox plebis?

Brutus_Musei_Capitolini_MC1183.jpgBeaucoup de pays modernes se réclament de la république romaine, soit directement, soit en se proclamant républiques comme si cela avait un sens sacré. Pour moi, la seule république digne de ce nom était celle de Rome, parce que la république y a été inventée. Elle était d'ailleurs différente des républiques populaires qui se sont imposées à l'époque moderne, parce qu'elle n'était pas spécialement populaire au sens où nous l'entendons. Le peuple romain comprenait aussi bien la noblesse ce que nous appelons le peuple, et que les Romains appelaient plebs, ou plèbe. Au fond ce que les Romains entendaient par populus se traduit correctement par nation. La voix du peuple, c'était la voix de la nation, c'était celle du génie national, du génie de Rome. On votait en toute raison, individuellement, pour se mettre en relation avec ce génie - une sorte d'ange.

Mais la spiritualité de l'ancienne Rome s'est perdue. Les républiques modernes sont généralement athées. Il faut se souvenir que quand Brutus fait la révolution et impose la république en chassant les rois, il est approuvé par les dieux: il se rend d'abord à Delphes, et l'oracle délivré est que le premier qui embrassera sa mère sera le dirigeant de Rome. Que fait Brutus? Il embrasse la terre: la terre, c'est la mère des hommes. Il a compris l'oracle, parce qu'il entend le langage divin. Alors que les rois régnaient par la force, la république s'impose depuis le ciel.

En France, la république succède à un royaume de droit divin. Quelle voix sacrée est apportée par les révolutionnaires pour montrer que la république l'est plus? En fait, on érige en souverain absolu la volonté populaire, on la divinise pour ainsi dire a priori, sans connaître la volonté effective des dieux - révélée par un oracle, ou une prophétie, un miracle. On rejette la divinité pour ne confier ses attributs qu'au peuple.

Mais cela renvoie à la force explicite de ce peuple: l'union qui lui permet de s'imposer, de se constituer en foule, et d'être plus fort que les individus pris un par un. La force pour ainsi dire mécanique du nombre semble imposer une ligne directrice. C'est l'origine du mythe de la rue qui gouverne un pays. La rue est imprégnée de force divine obscure, d'une puissance élémentaire qui s'impose de toute façon, et a un pouvoir démiurgique.

Marx le dresse en théorie: le prolétariat dans son Manifeste du Parti communiste est présenté comme en phase profonde avec les forces d'évolution et de création, et donc, lorsqu'il s'assemble, ce qu'il prononce est la voix du salut, la voix divine, elle indique le chemin à suivre.

Du point de vue romain, néanmoins, il s'agit là de la plèbe, qui, certes, a un poids légitime, devant être représenté dans les institutions, mais non déterminant. Elle est représentée par les tribuns, qui ont leur apotheosis_RGZM_3377a.jpgplace, peuvent être consuls, mais dont le pouvoir est balancé par celui de la noblesse, qui a aussi son consul. Cela n'a d'ailleurs été introduit que progressivement: Brutus appartenait à la noblesse, et même à la famille royale.

La plèbe émane pour les Romains anciens des forces élémentaires, des faunes et des nymphes, pour ainsi dire, de Priape et des dieux terrestres; la noblesse est en lien avec les dieux célestes, avec Jupiter, Apollon, Mars, Vénus, Vesta. Le génie de Rome est en lien avec les deux; mais il y a quand même une hiérarchie.

D'où vient la réaction républicaine moderne, qui a inversé cette hiérarchie? Il faut avouer que les royaumes chrétiens se sont fondés sur le rejet des forces élémentaires et donc de la foule: les dieux célestes étaient eux-mêmes arrachés aux éléments terrestres pour être remplacés par des anges n'ayant que des qualités morales. La noblesse seule gouvernait. En cherchant à se réhabiliter, la plèbe a eu tendance à se dire le seul peuple, à tomber dans l'excès inverse, ne retrouvant pas l'inspiration romaine primitive.

On y remédiera en articulant le lien entre les forces élémentaires et les forces morales, entre, pour ainsi dire, les faunes et les anges. La république ne peut pas rejeter les religions qui parlent de ces derniers; il faut bien que, comme celle fondée par Brutus, elle fasse apparaître qu'elle émane de prophéties, d'oracles, sinon elle ne trouvera jamais sa légitimité au regard des étoiles. Elle continuera à donner le sentiment qu'elle Cato_Utica_Louvre_LP2090.jpgémane de l'arbitraire collectif que Marx et ses adeptes ont abusivement érigée en force constructive fondamentale.

Comme le disait Boèce, le sentiment de ce qui est juste s'insère dans l'individu libre par la contemplation de l'harmonie étoilée, et la démocratie naît de ce que le peuple est celui qui vote librement, en son âme et conscience, à partir de la contemplation du ciel - éventuellement complétée par l'art, la philosophie et les religions. Ce qui est voté majoritairement émane dès lors du génie national, et ce que tente d'imposer la rue n'est qu'un élément parmi d'autres du peuple global.

Ce que manifestent les gens dans la rue ne peut avoir en droit qu'une seule répercussion: emporter la conviction des individus lorsque ensuite ils votent. Le nombre est un argument; l'enthousiasme aussi. Mais, comme l'a dit Gérard Collomb, on ne peut pas imposer au gouvernement ses vues personnelles par la violence. Une manifestation ne saurait avoir d'influence saine sur un gouvernement élu, il ne peut légitimement en avoir que sur les électeurs lors du scrutin suivant, même s'il est vrai que l'aristocratie s'arrange pour ne pas intégrer à son gouvernement les représentants de ce qu'on appelle le peuple.

Le système peut manquer de caractère proportionnel, en France; mais aussi, ce peuple souvent refuse de participer à un gouvernement qui ne le suivrait pas dans sa radicalité. Il peut avoir l'impression d'être le seul dépositaire de la force divine de création et d'évolution. Cela n'est pas juste. Marx avait tort. Les anciens Romains avaient raison. Rousseau même les a mal compris, en les interprétant dans un sens pour ainsi dire prémarxiste, emporté qu'il était par sa haine (peut-être toute genevoise) pour la monarchie.

Il eut notamment tort de prétendre que les sages de l'ancienne Rome se réclamaient des dieux par ruse, que ce n'était pas sincère, et que leur raison seule les a rendus supérieurement sages; c'est un mensonge profond.

Jusqu'à Caton d'Utique, un des derniers républicains à combattre César, était sincèrement dit par le poète Lucain le porteur d'un dieu. Jusqu'à Pompée fut dit transporté au Ciel parmi les dieux après sa mort, par le même Lucain. La république dans l'ancienne Rome était sacrée au sens littéral.

C'est en quoi les républiques qui imitent celle de Rome sont souvent piètres, en réalité. Elles n'en sont que des copies relativement vides.

04/04/2016

L'épopée franque de Grégoire de Tours

a77a6b50a13c7bda812f0bf3c310a6cf.jpgDepuis de nombreuses années, je me promettais de lire l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours, mais aucune traduction complète n'existant dans le commerce, j'ai dû attendre d'acquérir assez de latin pour le lire dans le texte, en m'aidant d'une traduction édulcorante parue chez Gallimard: les informations seules y sont, la vie en est partie.

C'est, d'un point de vue moderne, une énorme épopée, bien qu'elle soit en prose et s'appuie sur l'histoire, car le merveilleux y est omniprésent, et il accompagne la fondation du royaume des Francs. Il s'agit de merveilleux chrétien, essentiellement des miracles, opérés par des saints hommes vivants, ou par des saints d'autrefois encore plus grandioses, en particulier saint Martin, qui est regardé comme un dieu par les Francs et Grégoire de Tours même, comme l'esprit céleste qui protège la Gaule et plus spécifiquement la Touraine. Face aux saints, parfois, des sorciers et des hommes possédés par le diable.

De surcroît des prêtres ont des visions, et les rois aussi, notamment le grand Gontran, que l'histoire méconnaît, mais qui fut canonisé, et que Grégoire de Tours présente comme sage: il a intégré la sagesse chrétienne et fait sortir son peuple de la barbarie.

Car les Francs au départ se comportent comme d'affreux brigands, asseyant leur autorité sur le meurtre et la peur, et trahissant allègrement la parole donnée. Mais Clovis commence à se civiliser en se convertissant au christianisme.

Cet ouvrage montre qu'il est faux, comme on le raconte souvent, que la France n'a pas la fibre épique. Car c'est, somme toute, le premier grand texte littéraire français, et l'histoire y est continuellement traversée par les manifestations de la Providence, par l'action des êtres célestes qui veillent sur elle, ou par celle des démons qui corrompent les âmes.

La langue y suit des habitudes fixes, voire figées, et elle n'est pas difficile, les mêmes mots et les mêmes tournures revenant souvent. Si on la compare avec le latin classique, il apparaît aisément qu'elle est à l'origine du français médiéval, dont au fond Grégoire de Tours est le père.

Il était le conseiller des rois, lesquels apprenaient le latin, et le savaient. Il évoque l'un d'entre eux, et le peint comme un nouveau Néron. Il dit qu'il avait composé en latin des livres de poésie, mais qu'il se trompait sur la longueur des syllabes et que sa versification était remplie de fautes. Néanmoins, on sait 800px-Basilica_Saint-Sernin_-_Simon_Magus.jpgque le français ne différencie pas les syllabes selon leur longueur. Comment douter que ce latin des rois francs et de leurs conseillers, les évêques gaulois, est à l'origine du français?

Grégoire de Tours commence son texte en reprenant les faits évoqués dans la Bible. Mais il y ajoute des détails fantastiques ou ésotériques qui font de son récit d'emblée une épopée. Il évoque Zoroastre et dit qu'il fut un sorcier, et surtout assure que Néron avait dans son entourage le magicien noir Simon, et qu'il le tirait vers le mal.

Les anges peuvent aussi être présents, dans les visions des prêtres, belles et poétiques. L'assemblée céleste apparut un jour devant une brume dans laquelle se cachait l'indécelable divinité. Néanmoins, il faut avouer que ces visions sont moins colorées et fantastiques que celles relatées par Bède dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais: sans doute cela est-il dû à l'influence irlandaise, très importante dans l'Angleterre primitive. Il ne faut pas s'imaginer pour autant que les Gaulois étaient déjà rationalistes, car Grégoire de Tours montre constamment le contraire. Ce n'est qu'une question de degré.

Une foule de faits fascinants, et fondateurs pour la France future, se trouvent dans son magnifique ouvrage. Un me reste en mémoire. Grégoire était originaire d'Auvergne: Clermont-Ferrand était alors une cité de première importance, qui d'ailleurs se nommait Arverne. Il raconte que s'y tenait un grand temple voué à une divinité locale, et il donne son nom en celte: Vasso Galate. Il dit qu'il a été détruit de fond en comble par les Alamans, dont le chef est peint par lui comme cruel et possédé par le mal. Peut-être aussi voit-il cette destruction comme une action de la Providence: il n'en parle pas. Il est également possible qu'il ait regretté cette destruction, et qu'il ait été sensible aux vieilles traditions gauloises, qui étaient celles de ses ancêtres.

La brutalité des Francs, telle qu'il la peint, a quelque chose qui tient au récit de bandits, et la fameuse m079489_006883_p.jpghache qui était leur arme préférée revient souvent dans les exécutions sommaires, préparées par des paroles mielleuses pour mieux abattre l'ennemi. Des tortures horribles sont également évoquées. Et l'importance de Paris commence à paraître. Ce sont les Francs qui en ont fait une grande capitale: c'est bien la marque qu'ils ont changé le visage de la Gaule.

Je suis étonné que le texte de Grégoire de Tours ne soit pas plus facilement disponible: il est clairement fondateur. Mais les intellectuels préfèrent se référer au classicisme antique, sautant par dessus Grégoire de Tours et les Francs. Leur rationalisme n'a rien de bien français; il s'enracine chez les anciens Romains.

Grégoire de Tours, lui, est la source de l'esprit qui règne dans les poèmes carolingiens, dont j'ai déjà parlé, et aussi dans les Chansons de Geste. Mais à la Renaissance, on a renié cet héritage, pour en appeler à l'empereur Auguste, à la Rome païenne. Trait pas spécifiquement français: toute l'Europe a procédé ainsi. L'Italie est la première à l'avoir fait, à l'époque de Dante et de Pétrarque. Mais si la France ne l'a fait qu'ensuite, cela a été avec l'énergie que les Francs avaient à l'époque de Grégoire de Tours. Ils en mirent jusque dans leur conversion au catholicisme et leur référence à la Rome de Constantin. Mille ans plus tard, leurs descendants eurent celle de défendre avec force, avec passion, le rationalisme issu des anciens Romains. Ce qui impressionne, chez les Francs, jusque face aux autres Germains, en particulier les Goths et même les Burgondes, c'est, en effet, leur vigueur, leur courage, leur vitalité. Un trait français, peut-être.

13/02/2016

Jean-Henri Fabre, ou l'Intelligence derrière les insectes

Jean_Henri_Fabre_Nadar.jpgJean-Henri Fabre (1823-1915) était un entomologiste distingué, en même temps qu'un poète et un professeur, un Provençal régionaliste. Il observait les insectes dans leur environnement qui était en même temps le sien, et devenait ainsi familier de leurs mœurs. S'il était critiqué parce qu'il n'appartenait pas à l'aristocratie scientifique, si à la Sorbonne notamment on le contestait, à son tour il émettait des doutes sur les théories à la mode, ne voyant pas entre elles et les faits de cohérence.

Il était l'ami de Charles Darwin mais sa théorie de la sélection naturelle ne lui semblait pas vraisemblable. Il jugeait impossible que le hasard ait permis aux insectes d'acquérir leur savoir-faire. Pour lui l'instinct était né avec l'insecte et avait été imprimé en lui par une intelligence qui n'était pas en lui, mais derrière.

Il écrivait: L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit à petit, d'une génération à la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de tâtonnements aveugles? Un tel ordre naîtrait-il du chaos; une telle prévision, du hasard; une telle sapience, de l'insensé? Le monde est-il soumis aux fatalités d'évolution du premier atome d'albumineux qui se coagula en cellule; ou bien est-il régi par une Intelligence? Plus je vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derrière le mystère des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter d'abominable cause-finalier. Très peu m'en soucie […].

Depuis Fabre, à ce que j'entends dire depuis que je suis au lycée, on ne croit plus que de génération en génération les techniques de l'insecte se soient élaborées au sein de l'espèce; on regarde plutôt les espèces comme ayant été livrées par le hasard avec leurs facultés, et comme s'étant dominées les unes les autres selon l'appropriation de ces facultés au milieu. En un sens, cela ne contredit pas ce que disait Fabre, qui niait l'élaboration progressive des facultés d'une espèce.

Mais, en réalité, il contestait aussi le hasard: il y a dans tout ce que fait l'insecte, pensait-il, une intelligence prodigieuse, qui n'est pas son fruit. Il l'a prouvé par nombres d'expériences: l'insecte suit mécaniquement une procédure, un programme, et n'a pas de sentiments profonds, et ne réagit pas intelligemment en face de données nouvelles. Il continue ce qui est imprimé en lui, ce que son instinct lui dicte.

Mais, d'un autre côté, penser que son action est arbitraire n'a aucun sens. Ce qu'il fait est toujours extrêmement judicieux, en soi d'une intelligence supérieure. Ce que l'homme même n'a pu accomplir que 7871726.jpggrâce à son intelligence, l'insecte l'accomplit sans intelligence. Par exemple, telle espèce d'araignée sait exactement où il faut frapper telle grosse abeille pour la tuer d'un coup; or, c'est le même endroit qu'utilisent les bouchers lorsqu'ils tuent les bœufs (juste derrière la nuque). Mais eux tâtent l'endroit, avant de frapper, et ils l'apprennent de leurs maîtres, durant leur jeunesse, tandis que l'araignée le connaît d'instinct.

On me dira que c'est là petite chose, que l'espèce a pu naître avec ce réflexe et ainsi s'imposer aux espèces qui ne l'avaient pas. Mais certaines pratiques sont d'une élaboration bien supérieure, et à peine croyable. Les savants de la Sorbonne du reste ne les croyaient pas vraies, et pourtant elles ont été confirmées. Tout ce qui est relatif à la reproduction et aux provisions laissées par la mère à la larve, en particulier, est prodigieux.

Ce qui a été le plus longtemps contesté est ceci: certaines espèces laissent aux larves à naître des proies paralysées par des coups assénés aux centres nerveux; elles déposent les œufs à un endroit précis du ventre, et la larve dévore la proie vivante par cet endroit. Mieux encore, pour conserver la chair fraîche et éviter l'empoisonnement, la larve ne mange d'abord que les parties non vitales de la proie. Ce sont des détails horribles, certes; mais qui montrent une science de l'anatomie qui passe l'entendement.

Fabre en vient logiquement à l'idée que l'instinct des insectes, en particulier celui des femelles, est rempli d'une intelligence située au-delà d'eux, agissant mystérieusement sur eux sans être en eux.

Il n'en dit pas plus: il se méfie de l'imagination. Il n'entend pas parler des esprits, des êtres qui agissent derrière le voile de la lumière - comme disait Victor Hugo. Il s'en tient aux faits observables. Mais il est clair qu'il partage à cet égard le sentiment des romantiques allemands, de Goethe, de ceux qui évoquent un vivant archétype derrière les espèces animales – ou les nations humaines.

Teilhard de Chardin disait que le même mouvement qui avait créé les premières créait les secondes. Et cela rappelle inévitablement Joseph de Maistre, qui niait que les nations se fussent créées par l'intelligence humaine, que les lois se fussent formées de tâtonnements en tâtonnements. Pour lui, elles ressortissaient à genii_2.jpgl'instinct, et avaient été imprimées de l'extérieur sur les groupes d'hommes – l'avaient été par les êtres qu'on appelle les génies nationaux, et qui, pour lui, n'étaient pas une métaphore, mais des êtres réels, des esprits, des anges. Il les nommait aussi des Intelligences, et les plaçait même à l'origine des métiers.

Il contestait les présupposés de la Révolution, qui étaient ceux de la philosophie des Lumières: non, la raison ne crée pas les nations, avec leurs lois; depuis le subconscient humain, des êtres spirituels agissaient pour les former.

Cela avait un lien avec son idée que la France était d'origine franque plus que latine. Les Francs avaient obéi d'instinct à la Providence, au génie national, et créé, sans le vouloir, la France moderne. Ce qui venait des anciens Romains était lié à la raison, à la pensée consciente, chez les Francs mêmes, ou leurs conseillers gaulois. Mais c'était un vernis, une nappe de conscience qu'on avait versée sur l'organisme national d'origine inconsciente pour justifier a posteriori ses principes, ou même pour essayer de les modifier – en vain. Par delà les lois d'inspiration romaine, celles qu'on écrit, la France continuait et continue d'agir selon les réflexes imprimés dans une partie de l'humanité par les Francs, eux-mêmes instruments du destin. Même le réflexe consistant à se référer constamment aux anciens Romains émane des Francs, qui vouaient aux Romains une admiration sans borne. Ils se pensaient leurs successeurs, se rêvaient leurs descendants – comme les Français d'aujourd'hui, à vrai dire: cela n'a pas changé.

Le mystère de la création des espèces d'insectes toutefois demeure, et Fabre ne prétendit jamais le percer. Teilhard de Chardin en dit quelque chose, lorsqu'il énonça que ce n'était pas la forme du tigre qui lui avait donné son tempérament - la férocité -, mais la férocité qui lui avait donné sa forme. Autrement dit, l'instinct est d'abord une force spirituelle, et il modèle la matière, présidant aux formes et à leur évolution.

Fabre n'étant pas transformiste, il ne pouvait imaginer une chose pareille. Cependant, si on réfléchit à cela pour les insectes, les perspectives en sont étranges et prodigieuses. Et puis cela ferait de la nature une vivante œuvre d'art. Et de l'artiste, non du technicien, l'image de l'être créateur en l'être humain.

Or, paradoxalement, Fabre ne fut jamais aussi artiste que quand il décela derrière les insectes cette Intelligence. Pareillement, derrière ses beaux textes, son beau style, ses mots en eux-mêmes dénués de conscience, il y a une intelligence - la sienne. Une intelligence, et une sensibilité. Une intelligence sensible, pour ainsi dire. Un être qui pense, ressent, veut, et modèle la langue reçue de la collectivité selon ces facultés.