15/01/2020

Laurent Gaudé et l'épopée

CVT_La-mort-du-Roi-Tsongor_3033.jpegJ'avais une collègue, en Savoie, avec qui je discutais de littérature, et je disais du mal de la française contemporaine – lui préférant l'anglophone, vantant les mérites de Stephen R. Donaldson, ou même du plus conventionnel Salman Rushdie. Il y avait chez les auteurs français quelque chose qui pour moi ne marchait pas, et pour l'expliquer, j'ai dit qu'ils étaient foncièrement réalistes, et que dès qu'ils entraient dans l'imaginaire, à l'inverse ils perdaient pied, comme s'ils ne parvenaient pas à faire le lien entre les deux mondes – pour eux, obligatoirement séparés. Il y a bien eu quelques exceptions, mais de contemporaines, je n'en connais pas. Or ma collègue a déclaré que Laurent Gaudé était bien un auteur épique, qu'on ne pouvait pas le taxer de réalisme. Et comme j'ai vu ma fille, au lycée, se voir donner à lire La Mort du roi Tsongor, je me suis dit que c'était un bon livre à donner à lire à mes élèves, en même temps qu'à découvrir.

J'ai eu peur qu'il s'agît d'une sorte de conte philosophique à la Voltaire, mais Gaudé assure s'être inspiré de l'Iliade d'Homère, et qu'il a été content de voir, en recevant le prix Goncourt des lycéens, que le genre épique intéressait toujours le public – notamment le jeune. Et le fait est que son roman raconte une guerre violente entre deux camps qui se disputent une femme – deux chefs prétendant l'épouser. Cela a l'air de ressembler à l'Iliade, et il y a dans le style même deux points communs au moins, c'est l'horreur des combats, avec les têtes écrasées et les cœurs arrachés, et la présence du magique, avec quelques traits fantastiques, notamment la présence d'un oracle et d'une formule de sorcier qui fait se dresser les guerriers d'une armée les uns contre les autres.

Mais à tout prendre, l'horreur des batailles rappelle plutôt Salammbô, le roman de Flaubert, parce que les détails les plus horribles sont volontiers choisis, et aussi les plus cruels, les plus saugrenus. L'épopée antique adorait les descriptions de morts violentes et de corps en charpie mais elle s'y adonnait plutôt innocemment, parce que simplement c'était ordinaire dans la guerre et qu'en même temps cela frappait DRUILLET I.jpgles esprits, affligeait. Chez Flaubert et Gaudé, il y a plus, il y a aussi la volonté de pénétrer, avec ces horreurs, la sphère des idées et, avec un certain plaisir pervers, montrer que le monde est mauvais et cruel. Cela se voit dans le déroulement même des événements, car chez l'un et l'autre, tous les héros – les gens auxquels on tenait le plus – meurent – ou au moins errent dans les ténèbres poursuivis, par les fantômes du passé et leurs remords.

Cela n'est pas ainsi chez Homère ou dans les chansons de geste, qui voient bien un camp légitimement l'emporter – car il n'est pas vrai que les Grecs et les Troyens soient aussi coupables les uns que les autres, Hélène était mariée à Ménélas et les dieux avaient décidé de ruiner Troie à cause de ses péchés, en tout cas Virgile l'assure.

Il y a peut-être une épopée antique dont l'air tragique rappelle Salammbô, c'est la Pharsale de Lucain, qui voit le méchant, Jules César, l'emporter sur le gentil, Magnus Pompée. Le second meurt dans des DRUILLET U.jpgconditions lamentables que même le premier ne voulait pas, et il est annoncé que, depuis le monde d'en haut, il se vengera en poussant Brutus à tuer son père. L'impression crépusculaire est assez indéniable, chez Lucain – comme elle l'est aussi dans les tragédies de son oncle Sénèque.

Mais en dehors de cela, les épopées ne créent pas une impression de monde absurde. Dur et amer, peut-être; mais pas absurde. Or, le sommet est atteint par Gaudé, qui montre que tout le monde meurt lamentablement, qu'aucun camp ne l'emporte, ce qui est assez invraisemblable. Connaît-on une seule guerre passée dans laquelle il n'y a pas eu de vainqueurs et de vaincus? La Seconde Guerre mondiale, peut-être?

Un autre trait rappelle Flaubert, c'est l'exotisme des noms africains. C'est plutôt bien mené, avec des mots qui résonnent poétiquement à l'oreille, et une sorte de merveilleux de l'ailleurs – rempli de singes qu'on mange, de zébus qu'on chevauche, de plantes qui donnent des visions, et Massaba, la ville qu'on se dispute, entretient bien des rapports avec la Carthage de Flaubert. Elle est moins glorieuse, dans les descriptions, moins colorées, mais Gaudé a placé du folklore africain et des croyances antiques, avec des morts qui remuent et qui parlent et évoquent pour les vivants la rive des ombres; et cela ajoute à la poésie.

Le style n'a rien d'ample et de très rythmé, sinon d'une façon saccadée, car Gaudé a choisi de n'écrire que des phrases courtes. Du coup cela coule peu, mais c'est facile à lire, et à comprendre. Pour les DRUILLET Y.jpgadolescents, cela paraît adapté. Les auteurs épiques modernes, anglophones, ont souvent eu cette forme de simplicité pratique pour leurs lecteurs: H. Rider Haggard et Robert E. Howard, par exemple, dont le goût pour l'horreur et l'exotisme rappellent assez Gaudé.

Il y a néanmoins quelque chose de gênant, de mon point de vue, dans son livre, quelque chose qui suscite en moi de l'antipathie, et qui dit beaucoup sur mon rejet spontané de la tradition française dont je ne parviens pas à me départir. Le structuralisme a en France fait de sinistres ravages, peut-être plus que Kouame et Sango Kerim réunis, car il fait croire qu'à la base du mythe, il y a telle ou telle sorte de comportements, archétypaux et fondés sur l'inconscient collectif. C'est grotesque, car le mythe a simplement pour principe de placer le monde spirituel derrière toutes les actions humaines. L'héroïsme et la mythologie n'empêchent donc pas Homère d'être profondément vraisemblable, car ses héros agissent comme on le ferait à leur place – de façon normale, logique. Mais soit que le mythe s'appuie sur les Grecs anciens et que les Français modernes agissent différemment d'eux, soit qu'on a voulu faire croire que les dieux n'étaient présents que si on se conduisait comme ceci ou comme cela, Laurent Gaudé fait agir ses personnages d'une façon saugrenue et bizarre, impossible à concevoir en réalité, et qui semble n'avoir comme appui que le symbolisme recherché. Seulement, les gens peuvent bien avoir en tête des idées symboliques, ils n'en agissent pas moins à partir de pulsions plutôt simples, et cela, même Flaubert le savait. (La tradition des héros aux actions bizarres remonte plutôt à Hugo, critiqué par Flaubert pour cette raison.)

Ces actions bizarres créent une certaine poésie, il faut l'admettre, et en même temps rendent artificiel l'univers dans lequel elles se cristallisent – comme si, effectivement, le monde du mythe et la réalité ordinaire n'avaient aucun rapport. Or, je l'ai dit, les Français ne sont pas dans l'impossibilité de créer des fictions, mais leurs fictions sont souvent artificielles et irréelles, car leur défaut est de ne pas parvenir à lier le monde symbolique et le monde pratique, le monde spirituel et le monde physique.

30/12/2019

Une belle tournée de Dame Hiver

rachel 01.jpgJe reviens d'une semaine passée en Savoie, après mon déménagement en Occitanie, et j'y ai participé à la création de spectacles originaux de contes de mon amie Rachel Salter, qui, sur la base d'une histoire des frères Grimm, a inventé un personnage qui a eu beaucoup de succès: Dame Hiver.

Tout de blanc vêtue, couronnée d'un diadème rempli de pierres précieuses, elle s'est elle-même mise en scène, évoquant les petites filles qui tombant au fond d'un puits venaient la voir. Elle s'est posée comme créatrice de la neige, et a fait rire en faisant jaillir des plumes d'un oreiller percé qu'elle demandait qu'on battît. Les responsables des lieux se sont montrés compréhensifs en aidant au nettoyage...

Dame Hiver a rivalisé avec bonheur avec le Père Noël. Élégante et belle, fine et superbe, elle se cristallisait dans le bleu étoilé de l'hiver et venait parler avec humanité aux enfants. Elle avait plus de rachel 03.jpgdignité et de magie que le vieux barbu à l'habit rouge, qui désormais est dépassé, figé dans sa tradition désuète. À la fin des spectacles, les enfants venaient se faire photographier avec elle, ou lui dire au revoir en l'appelant Dame Hiver!

Même quand elle ne jouait pas ce rôle, qu'elle se contentait d'être Rachel Salter narrant des contes écossais, elle a eu du succès et on m'a dit qu'elle aussi était une véritable fée, qu'elle appartenait au peuple dont elle racontait les histoires. Elle a ce don.

Le plus beau, pour moi, durant cette tournée, est qu'elle a donné l'occasion de créer un nouveau conte à partir de l'histoire de la Savoie. Je connaissais déjà Dame Hiver avant de quitter l'Occitanie: trois spectacles dans la région de Carcassonne me l'avaient révélée. En Savoie, elle a brillé davantage encore, mais il n'y avait pas de nouveauté radicale. Ce qui fut spécifique, c'est que Rachel Salter a créé cONTE VERT (2).jpgl'histoire enchantée du Comte Vert, Amédée VI de Savoie – l'a réécrite pour que le monde intérieur y soit présent, se manifeste sous la forme d'une fée-truie, accompagnée de ses serviteurs hommes-sangliers.

On se souvient, peut-être, qu'au dix-neuvième siècle, en Savoie, de nombreux écrivains ont réinventé la Savoie ancienne – faisant apparaître, dans les brumes médiévales, les êtres fabuleux qui dirigeaient la destinée. Cela s'est fait abondamment pour le Comte Vert, justement, puisque le poète Antoine Jacquemoud lui a consacré une sorte d'épopée, dans laquelle il assure qu'Amédée VI était l'ami intime de l'Archange des Combats, qu'il recevait de lui ses mystérieuses indications, par lesquelles il est devenu un héros.

De son côté, Jacques Replat a essayé de créer des romans inspirés par Walter Scott dans lesquels les comtes de Savoie étaient en lien diffus avec le monde spirituel. Il a en particulier consacré Le Sanglier de la forêt de Lonnes au Comte Rouge, fils du Comte Vert, et sans doute tué suite à une blessure reçue lors d'une chasse au sanglier. Mais cela fait aussi référence à un sanglier maudit, diabolique, affronté par le comte de Langin dans la forêt des Voirons, et dont Jacques Replat assure qu'après avoir été dérouté par celui-ci, il est parti errer dans la forêt de Lonnes (ou Lonnaz), près du château de Ripaille – où justement Rachel Salter a créé ce conte héroïque, cette petite épopée fabuleuse!

Car elle a narré que le Comte Vert avait rencontré une fée, dans cette forêt de Lonnes, et qu'elle lui avait fait des dons sublimes – remplaçant dans son histoire l'archange de Jacquemoud devenu plus humain et plus réaliste. C'est elle, assure-t-elle, qui a béni son anneau de saint Maurice, le transformant en objet enchanté, magique, fabuleux – et faisant de son porteur un véritable super-héros.

Et c'est en son honneur qu'il s'est vêtu de vert, car elle a un lien avec Vénus, qui a à son tour un lien avec le sanglier de la forêt des Voirons. Car on raconte que c'est parce qu'un temple de Vénus a été négligé au sommet des Voirons qu'un sanglier géant et fou est apparu, possédé par le diable, et qu'il a fallu placer, là où avait été le temple, un ermitage sacré – gardant l'entrée du monde spirituel existant en cet endroit –, et éviter qu'il ne crée du mal au lieu du bien. C'est Notre-Dame des Voirons, qui est une vierge noire.

À la mort du Comte Vert, advenue après qu'il a été rejeté par la fée parce qu'il avait fauté vis à vis d'elle, elle lui apparaît immense, comme Brünhilde apparaît, à peu près dans la même situation, à conteverdeblog.jpgSiegfried à sa mort – elle, la Valkyrie divine! Je parle bien sûr du Crépuscule des Dieux, l'opéra prodigieux de Wagner, dont Rachel Salter a su retrouver la force.

On sait peut-être que j'ai écrit une thèse de doctorat qui a fait plus ou moins scandale, consacrée à la mythologie créée en Savoie au dix-neuvième siècle autour de la dynastie et des traditions populaires des vallées de Savoie. Je ne cache pas regretter l'élan romantique de cette littérature qui osait transfigurer l'histoire pour en faire des épopées au sens propre – de la mythologie.

Il a existé un peu en Suisse, durant le vingtième siècle. Pour ainsi dire, elle a repris le flambeau de la Savoie. Charles-Albert Cingria a fait un livre magnifique sur La Reine Berthe, dans laquelle il assimile cette Bourguignonne (qui régnait aussi en Savoie) à une fée. Et on sait ce que Ramuz doit à la berthe.jpgmythologie populaire valaisanne. Souvent les comtes de Savoie ont continué à être glorifiés chez les conteurs et les historiens vaudois et gruyérois libérés, à l'époque moderne, du joug de Berne. Mais en Savoie même, il a été plus ou moins interdit de proroger cette coutume poétique, et je n'y connais que de bons recueils de contes populaires locaux, qui évitent en réalité de parler des comtes de Savoie ou d'autres seigneurs féodaux glorifiés. Ils restent volontiers à cet égard dans l'abstrait. Le problème est politique. La république de Berne laisse indéniablement plus de liberté que celle de Paris, lorsqu'il s'agit de chanter les traditions régionales.

Rachel Salter a créé à nouveau un conte mythologique sur la Savoie, comme le faisaient les Romantiques allemands pour leur contrée propre, comme moi peut-être j'ai essayé de le faire avec Captain Savoy!

Un château également a été restauré dans cet esprit: celui d'Avully, où nous avons été particulièrement bien reçus. Il est décoré dans un sens épique et chevaleresque, rendant hommage à la dynastie qui a régné entre Alpes et Léman!

14/12/2019

Duncan Williamson et la bourse du diable

images.jpgDepuis que je visite régulièrement mon amie Rachel Salter, je m’emploie à lire les contes de Duncan Williamson (1928-2007) dont elle est spécialiste, et qu’elle a racontés fréquemment en ma présence. Je les aime, en ai traduit, et leur merveilleux mêlé de ton familier, de simplicité, de franchise, d’humour, rappelle Kafka, et tous les grands auteurs qui ont mis en scène le monde des esprits avec souplesse et naturel. On sait bien que c’est une qualité qu’ont les conteurs anglophones en général, de savoir faire cela, que c’est par exemple le génie de J. K. Rowling, de présenter le merveilleux, dans ses récits, avec naturel et simplicité, et même C. S. Lewis, qui ne croyait guère en la réalité de ses êtres fantastiques – qui ne croyait guère au monde des esprits – qui intellectualisait en réalité les figures fabuleuses –, avait un talent spontané pour les intégrer à de chatoyants récits.

C’est peut-être une qualité qu’ont en particulier l’Irlande et l’Écosse. La renaissance littéraire irlandaise, avec Yeats, Lord Dunsany et Lady Gregory, a sans doute joué un plus grand rôle qu’on ne l’admet généralement dans le développement du genre de la fantasy – et pour l’Écosse il y eut le fantasque George MacDonald, ami de Lewis Caroll. Même Lewis était originaire de l’Irlande du Nord, et Tolkien disait qu’il en avait conservé un côté foolish. Le merveilleux moderne a peut-être pris racine chez Walter Scott, qu’imitaient Charles Nodier, Jacques Replat, et même Victor Hugo.

Le premier recueil de Duncan Williamson que j’aie lu en entier s’intitule Jack and the Devil’s Purse. L’auteur dit lui-même que Jack était un héros récurrent, vivant généralement seul avec sa mère dans une pauvre maison à côté de laquelle ne poussaient que quelques légumes que Jack allait vendre. Mais ce Jack, différent sous certains rapports d’une histoire à l’autre, avait toujours un parent proche qui Duncan_Williamson_-_photo_by_Leonard_Yarensky.jpgl’initiait à des mystères: tantôt une tante, tantôt un oncle, tantôt une grand-mère... Et il rencontrait une sorcière de mer, ou la fille d’un magicien ayant donné forme humaine à des corbeaux qui ensuite la tenaient prisonnière, il lui arrivait des choses diverses et contradictoires, car les Jack se ressemblaient tous sans être parfaitement semblables, c’était toujours un jeune homme qui rencontrait des êtres fantastiques.

Le récit qui a donné son nom au recueil lui fait rencontrer le diable, car pour pouvoir s’adonner à sa passion pour l’alcool, il demande à celui-ci de l’argent, qu’il obtient en échange de son âme. Un jour, donc, il est obligé de livrer son âme, mais tente d’y échapper, et une tante lui donne une minuscule Bible, qu’il cache dans sa poche. Jack l’oublie, doit se rendre en enfer, et est laissé par Satan dans son gouffre: lui-même, pendant ce temps-là, s’en va faire ses affaires et ses conquêtes de par le monde.

Or, Jack, s’ennuyant, fouille dans sa poche, trouve la Bible, et commence à la lire (à haute voix). Et les diablotins (imps) partout enfermés autour de lui dans des cages écoutent fascinés, et Jack ouvre les e215f1d8d2f64f5d9d5f451b6f440f64.jpgcages, et les entraîne à sa suite vers la surface. Ils lui montrent le chemin en même temps qu’ils l’escortent et une fois parvenus à l'air libre, ils deviennent les fées, les gnomes, les êtres élémentaires bienveillants dont parlent les contes – et Jack peut rentrer chez lui, il a échappé au diable!

Cette histoire doit plonger tout homme avisé dans des abîmes de méditation. Les fées y sont d’anciens démons encagés par le diable et libérés parce qu’un être humain leur a livré la lumière de la Bible. Et elles dirigent désormais le monde élémentaire dans cet esprit de la Bible, la nature est donc sanctifiée par elles. Ce n’est pas que la Bible ait plongé les fées dans l’abîme, nous dit-on, faisant d’elles des démons; au contraire, elle les a libérées de l'enfer, et les a transformées en bons esprits de la Terre. N’est-ce pas fantastique? N’est-ce pas renversant? Toute la sagesse scoto-irlandaise ne se trouve-t-elle pas dans cette histoire? (Car pour les ignorants en histoire, je rappellerai que les Écossais sont à proprement parler une ancienne tribu irlandaise venue s’installer en Calédonie, dans l’antiquité une partie de la Bretagne.)

J’ai déjà évoqué ce mythe irlandais selon lequel les fées s’étaient déclarées en faveur de saint Patrice et de Jésus-Christ contre les druides et leurs traditions. Étrange trait, qui en dit long sur les révélations intimes des sages irlandais.

Rudolf Steiner disait que l’ancienne Irlande avait connu une école initiatique de première importance, à laquelle se référaient tous les Celtes et même les Germains, et qu’il appelait l’école de mystère d’Hibernie, ou simplement les mystères d’Hibernie. Il les a décrits, il a évoqué la manière dont les élèves de cette école étaient initiés. Je ne me souviens plus du détail, seulement qu’on invitait à méditer sur une étrange figure, grande et informe. Mais Steiner dit aussi que les Irlandais ont connu le Christ directement, lors de son apparition sur Terre, sans passer par la tradition historique venue de Jérusalem. Le fait est que des mythes irlandais montrent que le grand roi légendaire de l’île, vivant au temps de Jésus-Christ, a tout de suite déclaré celui-ci fils de Dieu, dès qu’il a appris sa mort, qu’il a sue magiquement, sans qu’aucun mortel ne la lui annonce!

Duncan Williamson appartenait à la communauté des gens du voyage écossais, qui n’étaient pas exactement des Tziganes. Il s’agissait plutôt de journaliers, de travailleurs agricoles qui allaient de propriété en propriété, de ferme en ferme, et demeuraient sans domicile fixe. Ils vivaient dans des sidhe-Oberon_and_Titania-Sir_Joseph_Noel_Paton-688po.jpgtentes d’une façon qu’a aussi décrite notre auteur, et qui laissait la part belle aux contes, édifiants et fabuleux, initiant aux mystères de l’homme et de la Terre – du cosmos. Cela impliquait une légèreté, mais aussi un lien avec le vent, les éléments, les êtres de l’air, que la mythologie irlandaise met au cœur de ses récits, et qui prennent soin des hommes parce que l’air donne la vie, anime, éveille les sens. En même temps, il ne forme pas les pensées, qui viennent de plus haut.

Mais la mythologie irlandaise ne montre pas une tendance profonde à la pensée claire, comme on trouve chez les anciens Grecs: les éléments sont vécus d’une manière bien plus directe, concentrée sur les êtres de l’eau et de l’air – affranchis de la terre au sens de l’élément solide mais quand même placés dans la sphère terrestre. Or, Duncan Williamson donne le sentiment d’avoir conservé, grâce aux lignées de conteurs dont il est issu, cette relation directe avec les êtres magiques, sans doute favorisé en cela par la vie nomade même. Il ne les traite pas comme des choses absolument mystiques, ou comme des concepts éculés, mais comme des êtres vivants qui ont des réactions normales d’êtres vivants – doués d’une moralité souvent mystérieuse et inattendue, dont je reparlerai à l’occasion.