02/08/2022

Le génie du Razès et les monstres du Bugarach, 13: l'Amazone et l'Araignée

277747907_4911619348914075_4001021691384079112_n.jpgDans le dernier épisode de cette incroyable série, chers lecteurs, nous avons laissé l'Homme-Corbeau, défenseur particulier du Razès en Occitanie, alors qu'il venait d'être sauvé une seconde fois par une curieuse apparition féminine de guerrière éclatante.

Et tout en combattant, tout en faisant vibrer sa lance et étinceler son costume de fines lueurs d'argent que lui communiquait la Lune son amie, l'Homme-Corbeau regardait, du coin de l'œil, sa nouvelle amie inconnue, et ne se lassait pas d'admirer son art de combattante, dont il n'avait jamais vu le pareil. Certes, l'on dira qu'il n'en avait pas d'expérience, de toute façon; mais rappelons-nous que les souvenirs de son double lunaire étaient désormais en lui, et qu'Ëtünod et lui ne faisaient qu'un, à cet égard comme à bien d'autres. Et il eut beau chercher dans les souvenirs d'Ëtünod son double, il ne put rien voir de semblable à ce qu'il pouvait à présent admirer. L'Amazone céleste répondait à chaque envoi de fil gluant et acide, susceptible de dissoudre même une pierre, que le monstre arachnéen lui envoyait par des jets de rayons flamboyants, sortant de son gant gauche qu'entourait en permanence une gerbe d'étoiles, et par son épée qu'elle pointait vers l'adversaire elle jetait des flash-heroic-fantasy-desktop-141815.jpgfoudres retentissants, soutenus par des rayons d'énergie concentrée que sa gemme blanche au buste jetait à son tour sur le monstre: pur diamant, des Nains de Savoie l'avaient arraché des profondeurs de la Terre et taillé, plaçant en lui la lumière des étoiles; et elle pouvait maintenant en disposer, elle pouvait utiliser pour le bien des hommes et du monde cette énergie cosmique. Car elle était inépuisable, le lien avec les astres jamais ne s'arrêtant, par la grâce qu'avait placée sur cette pierre la reine elfique des Nains, celle que dans la Savoie sainte on nomme Tsëringmel. Et par ces armes et ce feu, elle arrêtait les coups terribles de l'araignée énorme, et lui en portait en retour qui la faisaient abondamment reculer.

Mais il vint un moment où ces projectiles ne suffirent plus; car, prenant son élan en pliant ses quatre pattes de derrière, l'araignée géante s'élança vers son ennemie en bondissant, et aucun jet de feu ne put l'arrêter, ni aucun foudre. Elle chercha à atterrir directement sur l'Amazone céleste, à l'écraser de sa patte avant droite en revenant au sol, mais, agilement, la guerrière roula sur elle-même – quoique son armure eût paru bien trop lourde pour tant de rapidité à mille mortels naïfs qui ne savent rien des mailles qu'on tisse dans la clarté de la Lune, et qui sont faites d'un argent mêlé d'or, et que rien ne peut briser sur Terre, quoiqu'elles soient si légères à porter. Et elle évita, donc, ce monstre horrible, mais, se remettant debout plus vite qu'on ne saurait dire, elle donna un coup d'épée si vigoureux, à cette grosse patte griffue qui avait prétendu l'écraser, qu'elle la trancha tout net, le choc ne faisant jaillir que quelques étincelles au passage – car les pattes de l'araignée géante étaient plus dures que l'acier, à tel point que vous auriez pu croire qu'elle ne fût rien d'autre qu'une machine qu'un esprit obscur, depuis les profondeurs de la Terre, depuis le pâle abîme où se meuvent les ombres, dirigeait à distance. Mais elle était bien vivante, et si c'était une machine, son constructeur 284821929_601801724635219_740234060261565993_n (2).jpgmaudit avait connu l'art de placer la vie dans ses engins – d'y mettre des formes animées, tirées du monde des ombres, et des passions démoniaques leur permettant d'agir par elles-mêmes: aussi peut-on dire qu'elles étaient nées de l'union d'un sorcier et d'un esprit de la Terre qu'il avait violé – et avait lui-même une forme féminine de géante ligotée à terre, comprenne qui pourra ce que cela signifie: mais cela a du sens. Et l'araignée, sentant sa patte coupée, en éprouva une réelle douleur, et hurla de son cri terrifiant, dont la terre et les forêts tremblèrent, dont les montagnes vibrèrent – à commencer par le pic de Bugarach même –, et dont les eaux du lac se soulevèrent et s'agitèrent terrifiées. Mais l'Amazone céleste ne se laissa point dominer par la peur – et, s'élançant sous le ventre du monstre, elle sortit de sa ceinture un crochet lié à un fil doré, le fit tourner, et le lança dans un interstice entre deux pans de la carapace mobile du monstre, espérant l'accrocher là. Et il en fut ainsi, du premier coup, si grande était son adresse, et si mâle était son geste – si forte même sa pensée!

Alors elle se hissa le long de ce fil, dont, privée en partie de ses forces cosmiques, épuisées au cours de ses combats précédents, elle avait à présent besoin pour se soutenir. Usant cette fois de ses puissants bras, affermis et fortifiés au cours de ses années 000000000000000.jpgd'entraînement aux côtés de Captain Savoy, elle se dirigea rapidement vers le ventre du monstre – qui était bien à six ou sept mètres au-dessus du sol, si longues étaient les pattes noires qui le soutenaient, à présent au nombre de sept! La bête chercha, de ses pattes avant, à atteindre l'Amazone céleste afin de la faire lâcher ce fil d'or, mais elle n'y parvint pas, car ces pattes n'étaient pas faites pour passer sous son corps, et elle ne parvenait pas à les diriger de façon précise vers son ennemie acharnée, vers la menace qui l'inquiétait! Elle eut l'idée de s'aplatir sur le sol pour écraser sous elle la belle guerrière aux cheveux étoilés – mais elle hésitait, car son poids l'empêchait de se remettre debout rapidement, et elle craignait que, pendant ce temps, l'Homme-Corbeau n'accourût et ne sautât sur elle et ne l'accablât de ses coups incisifs.

Cependant, sentant que l'Amazone céleste continuait de grimper le long de son fil, et qu'elle allait bientôt atteindre les parties vulnérables de son ventre, elle se résigna à prendre le risque, et s'aplatit brusquement sur le sol tiède de cette terre sèche, espérant écraser son ennemie. Mais il était trop tard: le temps que le monstre se décide, l'Amazone avait déjà bondi et enfoncé son épée dans son ventre par le même interstice où elle avait lancé son crochet, l'enfonçant jusqu'à la moitié de la lame – car, même si elle était forte, la chair du monstre était dure. Puis, voyant que cette araignée géante s'aplatissait, elle sauta de côté, laissant sa lame plantée dans le corps sombre, et il advint que l'araignée s'aplatit sur cette lame, l'enfonçant plus profondément encore dans sa chair blême.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser là cette histoire, pour renvoyer au prochain épisode, quant à sa suite terrifiante.

04/05/2022

La biodynamie, les êtres élémentaires et la France régionaliste de Maurice Barrès

0000000000000.jpgBeaucoup de gens critiquent la biodynamie, mode d'agriculture inventé par Rudolf Steiner (1861-1925), en la reliant à la culture allemande qui serait trop archaïque, parce qu'elle fait appel aux forces élémentaires dont a beaucoup parlé la poésie romantique allemande, notamment Goethe – qui a aussi exploré la chose, à sa manière, dans ses traités scientifiques. Steiner, de fait, se réclamait de lui. D'autres font remarquer que ces êtres élémentaires se retrouvent aussi bien dans le folklore français, ou breton, ou provençal, et les contes populaires et les œuvres en dialecte de Frédéric Mistral et d'Amélie Gex de fait les contiennent en abondance. Le premier a par exemple chanté le Drac, esprit du Rhône, ou d'autres esprits liés aux lieux – parfois aussi liés au ciel, mais alors il s'agissait de la Vierge et des saints, car il était bon catholique, en plus d'être animiste. 

Et pour lui, c'était sûr: l'épopée n'était pas possible en français, elle l'était seulement en provençal, qui pénètre les mystères cosmiques et leur donne forme par les figures de la mythologie populaire, du folklore. Seule la langue régionale peut rendre compte, grâce à sa perception atavique du monde spirituel, des êtres élémentaires.

Et Steiner allait dans le même sens: dans son Cours aux agriculteurs, il affirme que les parlers paysans contiennent une sagesse d'ordre instinctif sur la nature – relative à ses forces cachées. Cela explique la présence constante, dans la poésie en patois, des lutins et des fées – pour résumer –, même chez les auteurs complètement convertis au matérialisme dialectique. Tel était par exemple le Savoyard Just Songeon (1880-1940), instituteur communiste fameux: dans un poème, il évoque le sarvant, esprit 00000000000000.jpgdomestique qu'il fait loger dans les machines modernes – notamment une sorte d'hélicoptère par lequel il essaie d'entrer de force au paradis: saint Pierre l'expulse. Science-fiction mythologique sublime. Cela tient réellement de la clairvoyance imaginative.

Cependant, mal gré qu'en ait eu Frédéric Mistral, cet attrait des êtres élémentaires est entré rapidement dans la littérature en français de Paris – avec Maurice Barrès (1862-1923) qui, dans La Colline inspirée, l'a particulièrement éprouvé, en présentant, dans la foulée du Provençal, le Christ comme le prince des êtres élémentaires qui constituaient l'âme de la France. Or Barrès a marqué durablement tout un courant de pensée, dont était largement issu Charles de Gaulle. Celui-ci, en effet, au début de ses Mémoires de guerre, évoque la France à la façon d'une personne, qu'il assimile à la madone des églises et à la princesse des contes: reines évidentes du monde élémentaire, génies féminins des lieux. Il rendait explicitement hommage à Barrès; et plus tard François Mitterrand le fera aussi.

En Romandie, au même moment, le mouvement littéraire autour de La Voile latine explore aussi en français cet attrait pour les êtres élémentaires. Gonzague de Reynold (1880-1970), outre ses Contes et légendes de Suisse, d'une grande beauté, a fait paraître des poèmes dans lesquels il personnifie les éléments avec une grande noblesse. C'est toute la logique de Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947), aussi, de donner corps, par le biais de l'âme des paysans, à ces êtres mystérieux, souvent effrayants, et mêlés aux figures de la religion chrétienne. La Grande peur dans la montagne s'appuie bien sur une telle croyance au démon des Alpes.

Le plus étonnant, néanmoins, est qu'André Breton à son tour a approuvé à cet égard Barrès et son effort de pénétration du monde occulte. Il a donné au peuple français, à son âme, à son génie, le visage de Mélusine, reine en quelque sorte des fées. Il a parlé de la France, dans Arcane 17, comme d'une Maison Animique. Son disciple Charles Duits (1925-1991), à son tour, en fera 000000000000000000.jpgpresque une mythologie – préférant néanmoins évoquer Isis, La Seule Femme vraiment noire, si liée à Paris depuis les temps anciens: Voltaire, Gérard de Nerval, Victor Hugo l'évoquent.

Il y a plus encore, c'est que Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) confirma, indirectement, les présupposés de la biodynamie, en évoquant le psychisme de l'inanimé, larvaire et ébauché, que contiennent les plantes et les pierres – et même les atomes. 

Or Steiner, dans ses conférences, ne parle pas des lutins, contrairement à ce que croient certains: il personnifie, plutôt, les éléments chimiques établis, tels que l'oxygène ou l'azote, et leur donnent une polarité morale: le carbone est ahrimanien, dit-il, et porte la mort; l'oxygène luciférien, et porte la vie. 

Il est en un sens très proche de Teilhard de Chardin. Il place, à son tour, l'Homme au sommet de la nappe spirituelle terrestre, et c'est pour cette raison qu'il regarde l'agriculteur comme le cœur battant et vivant de la ferme – comme abritant l'esprit de la 00000000000000000000.jpgferme: comprenez, au sens angélique, même s'il ne le dit pas clairement, car il ne s'adressait pas, dans ses conférences agricoles, à des anthroposophes. Mais ce n'est pas forcément le mot qui compte. C'est bien la chose.

Bref, ce n'est pas typiquement allemand, contrairement à ce que veulent faire croire certains, c'est un grand courant qui essaie de faire intervenir la connaissance du monde spirituel et élémentaire dans les pratiques professionnelles ayant partie liée avec le vivant, et qui est en retard en France à cause de l'uniformité de pensée qui caractérise ce pays, et la domination au monopole du matérialisme officiel. C'est dommage, mais c'est ainsi.

Il est du reste possible que, pour contourner l'obstacle, les biodynamistes ne parviennent pas toujours à mettre en avant, dans leur introduction à la chose, cette tradition française ou locale des êtres élémentaires et du psychisme de l'inanimé; on peut le supposer. Je l'ai vu un peu faire par un certain vigneron corse appelé Jean-Charles Abbatucci, sur son site Internet: il pratique la biodynamie, et en même temps dit vouloir renouer avec l'âme corse à travers ses vins, qu'il cultive exclusivement – regrettant, d'ailleurs, qu'aucune appellation vins corses n'existe et même ne soit permise, en France. Il ne lie pas explicitement la biodynamie aux ogres dont est peuplé le folklore corse, et qui y sont des sortes d'elfes effrayants, mais la superposition des idées suggère bien un lien. C'est une piste majeure à suivre.

24/01/2022

Rudolf Steiner, l'anthroposophie et les valeurs éthiques

0000000000000000000000000000000000000000000.jpgSur un site Internet français, on peut lire un article posant la question de savoir comment défendre Rudolf Steiner et sa philosophie, située par lui-même entre la thésosophie et l'anthropologie (voir Alain Tessier, Défendre l'anthroposophie et Rudolf Steiner, in Société Anthroposophique en France).

L'auteur de l'article confesse qu'il est difficile de défendre l'anthroposophie, car elle est très variée. Il énonce seulement une série de valeurs éthiques avec lesquelles je suis bien sûr d'accord: la dignité, la liberté de pensée, de croire ou ne pas croire, d’aimer, de s’exprimer, de chercher des voies inédites pour le futur des hommes et de la Terre, la liberté de s’associer avec tous ceux qui poursuivent des buts similaires, tout cela dans le respect des diversités et des lois générales. C'est ce qu'on pourrait appeler une forme de spiritualité laïque, et j'aime que l'anthroposophie défende de telles valeurs.

Il n'en demeure pas moins que ce n'est pas forcément sa spécificité, car sinon elle se confondrait assez avec les associations humanistes en général pour ne pas être constamment critiquée par les philosophes rationalistes.

De fait, l'anthroposophie a pour profonde spécificité de chercher la source spirituelle des valeurs morales: de sonder l'Inconnu pour y trouver les forces organisatrices de l'univers, et de les reconnaître comme émanant de l'amour divin. En d'autres termes, elle considère que toute valeur éthique, quelle qu'elle soit, a sa source dans l'ordre secret du cosmos - dans l'action divine. Elle considère qu'il est dangereux pour l'humanité et son avenir non seulement d'avoir des valeurs morales mauvaises, mais aussi de ne pas fonder les bonnes dans l'organisation générale de l'univers.

Car si d'un côté on dit que l'être humain, notamment dans le cadre national, doit épouser des valeurs nobles, mais que de l'autre côté l'univers est mû par des forces indifférentes ou même mauvaises qui écraseront ces valeurs nobles et jusqu'aux communautés sur lesquelles elles sont fondées, qu'arrivera-t-il? La vérité est que l'individu ne fera pas l'effort de suivre des 00000000000000.jpginjonctions morales illusoires - qu'il laissera aux autres -, mais agira selon ce qu'il a compris comme étant objectivement le plus efficace. La civilisation n'en sera donc pas moins ruinée.

Il est important que l'univers lui-même soit moral, afin que l'action morale soit fondée dans la réalité cosmique, c'est à dire soit scientifiquement fondée: d'où l'expression de science de l'esprit.

Mais dès lors se posent des problèmes nouveaux, puisque les philosophes rationalistes dans leur majorité soit disent que l'univers n'a aucune force morale particulière en lui, soit disent que s'il en a un on ne peut pas le connaître; donc ils s'en prennent à ceux qui disent le contraire, surtout s'ils ont un certain succès auprès du public, comme c'est le cas de Rudolf Steiner.

C'était le sacrifice qu'il devait faire, car malheureusement le raisonnement est juste: l'homme n'agira moralement que si cela correspond à des forces réellement agissantes dans l'univers, et destinées par conséquent à dominer les phénomènes. Si les phénomènes sont dominés par d'autres forces, on pourra toujours parler dans l'abstrait, au moment d'agir on ne pourra pas se 0000000000.jpgrésoudre à suivre des principes dont on croit qu'ils ne sont les lubies illusoires d'une communauté donnée. On agira selon ces autres forces, inéluctablement.

C'est donc cela, l'anthroposophie, le fondement de l'éthique par la science de l'esprit de l'univers, l'exploration du sens caché des choses. Cela ne plaît pas à tout le monde, car cela fait un peu peur. En effet, quand on agit mal, on veut croire que cela n'aura pas de conséquences réelles, et le fait est que Rudolf Steiner s'efforce de démontrer le contraire. C'est assez fâcheux.

Il y a aussi bien sûr les fonctionnaires qui voulant garder le privilège d'énoncer ce qui est bien et mal essaient de faire apparaître l'État comme la seule instance morale possible. Ils en profitent sans doute, si l'illusion fonctionne; mais qui peut croire, sur le long terme, qu'un État puisse s'imposer à l'Infini? Cela ne tient pas debout. Il faut donc forcément aller plus loin, comme le voulait Steiner.

Ensuite chacun est libre de contester ses idées, ou sa démarche. Mais se mettre en colère contre lui n'est pas très conforme aux valeurs éthiques de la liberté de conscience et d'expression.

Il faudrait du reste admettre que l'univers a lui-même une conscience libre, pour être certain d'avoir envie de respecter la liberté de conscience aussi chez l'être humain.

Cela tourne à l'intérieur de soi; cela a de la logique; c'est ce qui est beau.