27/09/2021

Le génie du Razès et les monstres du Bugarach, 2: ou l'origine d'un Protecteur de la vallée de l'Aude

00000000.jpgIl y a deux billets, j'ai évoqué les monstres du Bugarach, d'origine extraterrestre et qui, encouragés par le culte qu'on leur voue, s'en nourrissant, s'apprêtent à sortir de leur tombe et à envahir le monde. Mais qui pourra les en empêcher? Qui d'autre, sinon l'Homme-Corbeau, protecteur spécial du Razès?

Mais connaissez-vous son histoire? Laissez-moi vous la raconter une nouvelle fois. (Car je l'ai déjà racontée, ailleurs.)

Avant de devenir l'Homme-Corbeau, il n'était qu'un homme mortel ordinaire. Il était célibataire, mais bon vivant – même viveur –, et si son enfance s'était passée parmi les livres, sa mère veuve l'ayant laissé à ses parents professeurs de français et de philosophie, il s'était détourné, durant l'adolescence, de ces livres, pour embrasser pleinement la vie – et, surtout, séduire des femmes. Il adorait cela, et concentrait toute son intelligence à cela, s'efforçant de paraître toujours parfaitement habillé, parfaitement voituré, parfaitement rasé et lavé, et il munissait son appartement de tout le confort et le raffinement nécessaires pour que les femmes qu'il y invitait soient heureuses et flattées d'y avoir été invitées, pour qu'elles s'y sentent à l'aise et comme chez elles – ou, du moins, comme dans l'endroit où elles adoreraient vivre.

Il avait ce talent, cet instinct, pour comprendre ce qui plaisait aux femmes et, même, il s'était renseigné sur ce qui leur plaisait en amour, et elles étaient aisément étonnées de son talent. Lorsqu'il faiblissait il avait toujours les moyens de 000000000.pngse relancer, et elles étaient comblées – bien qu'il ne voulût jamais partager avec sincérité leurs pensées, qu'en général il méprisait: il les trouvait stupides. Et si elles étaient intelligentes, il s'en débarrassait, afin de n'en être pas embarrassé.

Il changeait donc souvent de fiancée, ne voulant pas se laisser capter dans les contraintes de la fidélité, de la constance, du souci progressif de l'autre: ce qu'il proposait au départ lui semblait suffisant, et il n'avait aucune envie d'être assez à l'écoute pour saisir ce qui pouvait apparaître dans l'âme de l'autre au fur et à mesure du temps qui passe – il n'avait aucun désir de s'adapter, d'agir selon le désir d'autrui. Il était au fond très égoïste, et son souci du détail agréable, du geste plaisant, n'avait pas d'autre but que sa satisfaction personnelle, en fin de compte.

Il était très en vue, très aimé, ou du moins très désiré, mais il passait pour orgueilleux et les hommes en particulier le haïssaient.

Les femmes se plaignaient de sa sécheresse de cœur. Seules celles qui s'imaginaient pouvoir l'attendrir de leur génie spécial s'intéressaient encore à lui. Mais, à vrai dire, elles étaient très nombreuses. Beaucoup se croyaient des 0000000000.jpegcapacités illimitées à civiliser et à humaniser les cœurs les plus durs, beaucoup se pensaient des prêtresses initiatrices et guérisseuses, aptes à lever le regard du mâle vers les cieux! Toutefois, elles se dissimulaient à elles-mêmes leur propre orgueil, et leur simple désir de vivre des plaisirs essentiellement extérieurs, à sa façon à lui, et c'est ainsi que, tout de même, malgré sa réputation ambiguë, son train de conquêtes ne faiblissait pas.

Cependant il y eut un temps où il commença à mal dormir, à s'inquiéter pour un rien: sa conscience le rongeait. Il devait avoir environ vingt-neuf ans, quand ses ennuis débutèrent. Il s'énervait plus facilement qu'autrefois, se lassait plus rapidement qu'autrefois des femmes qu'il rencontrait – les méprisait plus vivement encore, voyant clair à travers leur jeu, ou le croyant, du moins. Car il y avait des femmes sincères, qui cherchaient réellement l'humanité derrière la coque organique et physique, mais il les rejetait encore plus vite que les autres, et leur peine le touchait – mais suscitait plutôt sa haine, au bout du compte, et ses moqueries, qu'une véritable compassion.

Et c'est dans cet état pénible et douloureux qu'un soir il s'apprêtait à rendre visite, à Chalabre, depuis Limoux où il habitait, à une femme qu'il avait contactée sur Facebook, et qui, jeune et simple, aspirait à une relation sérieuse avec un homme maître de lui-même et de sa vie, mais également compréhensif et sachant partager les choses du cœur. Elle avait été élevée dans la vertu, et les livres qu'elle avait lus (car elle en avait lu) ne l'avaient pas corrompue, mais 00000000.jpgavaient élevé son âme, car il s'agissait de bons livres, elle avait du goût, et son instinct la poussait vers de bons auteurs, quoique souvent rares. Je veux dire, les auteurs officiels, imposés au lycée et à l'université, ne l'avaient pas tous convaincue, même si elle aimait certains d'entre eux, mais elle avait appris à en lire d'autres, qui étaient réellement bons. Car si la plupart des auteurs non retenus par les institutions ne sont pas, il faut l'avouer, de grande qualité, certains que ces institutions rejettent sont exceptionnels, trop bons en fait pour elles, et pour l'intelligence moyenne des fonctionnaires de l'État. Tel est, par exemple, l'Autrichien Rudolf Steiner, ou alors le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, si on parle de philosophie. Et pour les romans, il y a de bons auteurs imaginatifs plutôt méprisés, comme Michel Jeury ou Stephen R. Donaldson. Elle ne les lisait pas tous, bien sûr, mais certains d'entre eux, notamment Teilhard de Chardin, qui avait déclaré que la femme était pour l'homme l'accès au monde et le début de la voie vers le point Oméga, c'est à dire le Christ – et cela l'avait touchée.

Mais ces conversations agaçaient le mortel qui allait devenir l'Homme-Corbeau, et qui, à cette époque, se nommait seulement Roger Maziès. Il feignait d'écouter, mais les idées de Teilhard le jésuite le faisaient régulièrement bondir, 000000.jpgtout en lui apportant de curieuses réminiscences – il se souvenait, vaguement, des beaux livres qu'il avait lus dans son enfance, et qu'il avait comme jetés au feu à l'époque où il avait décidé de devenir un viveur, un séducteur.

Au volant de sa voiture, une Subaru bleue, il filait sur la route en lacets qui longeait les vignes, traversant les déserts, pénétrant la forêt de Chalabre au-dessus de Saint-Benoît et décidant, soudain, de quitter la route principale pour emprunter le chemin forestier, si étroit, où la limite de vitesse aurait dû l'empêcher de gagner du temps – mais il ne comptait aucunement la respecter. Il filait, sans souci de ceux qu'il croiserait, ou des animaux qui traverseraient le chemin, en ce soir doux et à la lumière rasante du soleil; car dans ces lieux déserts, délaissés par les anciens bergers, les bêtes étaient nombreuses, douces et sauvages, pas dangereuses dans leurs intentions, certes, mais dans leurs actions irréfléchies.

Mais il est temps, chers lecteurs, de laisser ce récit à une autre fois, car je ne peux pas être plus long.

09/08/2021

Ressorts spirituels de la Tragédie, de Rudolf Steiner à S. R. Donaldson

0000000000000000000000000000000000000000000.jpgJ'ai déjà évoqué la manière dont Rudolf Steiner définissait les trois grands genres poétiques de l'antiquité: épopée, lyrisme, tragédie. J'ai notamment évoqué le lyrisme, à propos de Properce et des troubadours. Et l'ai mis en rapport avec l'épopée, assurant que l'horizon logique du lyrisme pouvait être l'épopée, ainsi que Dante l'a prouvé en prolongeant l'art d'aimer vers l'amour de Dieu, et l'amour en général vers le récit de voyage dans l'autre monde. 

On pourrait toutefois faire remarquer, à partir de son exemple, qu'il a commencé par décrire l'Enfer, dans son célèbre poème, et que c'est même la partie la plus connue, parce que la plus frappante. Or, les personnages y vivent bien sûr une tragédie. Ce qui indique que le lyrisme peut avoir un point d'appui vers le bas: si le poète se plaint, il voit les gouffres, et des dieux infernaux s'y mouvoir. Job ne fit pas autre chose, en versets hébraïques.

Steiner disait en effet (je le rappelle) que la tragédie plaçait la vie humaine en lien avec les dieux des profondeurs, ceux du dessous – Dionysos et les Furies, les passions qui animaient fatalement les êtres humains et les tiraient vers la mort. Cela pouvait désespérer, disait-il, mais on peut aussi le prendre, dans un sens moderne, pour une expression du karma. Le dramaturge contemporain Valère Novarina énonçait que la chute tragique anéantissait le réel physique pour ne laisser régner, en creux, que le Christ!

L'exploration du monde démoniaque par un poète se fait beaucoup. Pensons seulement à Baudelaire, qui prenait bien appui sur le mal, sur le gouffre, pour ouvrir le sentiment à l'Infini. H. P. Lovecraft, que je prends plus ou moins pour la réincarnation du grand poète tragique Sénèque, n'a pas fait seulement des 00000000000.jpgcontes fantastiques: il a aussi composé de sublimes poèmes dans lesquels, prolongeant Baudelaire, il a saisi lyriquement l'expérience de l'abîme, avec ses nuits éclairées par la Lune et peuplées d'ombres maléfiques, effrayantes. Et ses contes, du reste, que sont-ils sinon de la tragédie en récits courts? En général, il montre des savants ou des artistes perçant le voile du réel et ne trouvant, de l'autre côté, qu'un néant. Néant pur, à la Sartre, mais allant plus loin, parce que peuplé imaginativement d'entités démoniaques – pouvant certes aller au-delà du physique, s'en détacher, mais y revenant toujours pour imposer leur volonté égoïste, justement à la façon des dieux chez Sénèque le tragique, et révélant ainsi l'inconscient humain, ce qui dort dans ses passions cachées.

Il existe, pour ainsi dire, un monde spirituel inférieur, exprimé par Rudolf Steiner sous les traits d'Ahriman, qu'il a représenté dans ses pièces de théâtre – mais aussi dans sa peinture et sa sculpture, d'une manière assez connue, 0000000000.jpget que n'auraient pas désavouée Lovecraft et ses amis artistes, tels que Clark Ashton Smith ou Robert Bloch. 

Mais Steiner eut plus de sérieux, à vrai dire. Car il y avait chez ces Américains une fascination pour le mal, pour les divinités inférieures, qu'on pouvait du reste observer déjà dans la littérature anglaise. Même les dramaturges anglais célèbres, Shakespeare, Marlowe, Shadwell, en ont donné des exemples. Plus tard, dans sa poésie satirique, Pope, que Lovecraft aimait beaucoup. Et puis les romanciers gothiques, Walpole, Lewis et les autres. Comme si l'âme anglaise était tournée vers les forces terrestres, les auteurs anglais clairvoyants ont souvent tendu à en montrer le fond diabolique. Même David Lynch, le célèbre cinéaste, a cette tendance profonde – au-delà de son lyrisme dramatique, de sa tendance à l'abstraction. Ses entités négatives sont sublimes, et semblent sortir de profondeurs insoupçonnées.

En France, après Baudelaire et, si on veut Lautréamont (qui n'allait cependant pas dans la strate des entités d'une manière marquée), on doit songer à Charles Duits, notamment à sa Seule Femme vraiment noire. Sans doute, il présente son Isis de façon 000000.jpgpositive, mais elle est si manifestement liée aux passions humaines que, quoi qu'il en soit, il s'agit d'explorations de l'inconscient grouillant, inférieur. Au fond, tout au fond, dirait Duits, on voit la lumière divine. Car par-delà le diable on saisit la Providence, disait Joseph de Maistre. Mais le mal est le mal, et le bien est le bien et on ne doit pas les confondre, disait le Dhammapada. Que d'un point de vue vaste les dieux inférieurs, comme les démons de l'Enfer, accomplissent les desseins divins, ne doit pas faire se confondre le haut et le bas.

Ces voyages dans l'inconscient inférieur dominés par le Mal ont donné lieu à des œuvres littéraires incroyables, et je voudrais reparler ici de Stephen R. Donaldson. On se souvient des séjours de son mortel Thomas Covenant (dans les Chroniques qui portent son nom) dans un monde parallèle dans lequel ses sentiments intimes sont des entités vivantes, que domine son désespoir – et donc le Mal – sous les traits de Lord Foul, entité curieusement objective, quoique tapie dans son âme. Au reste les suites montreront que ce démon agit aussi dans le monde ordinaire, normal, en prenant possession des gens. On est en fait proche de Lynch.

Car, chez Donaldson, les mystères de la résolution de ce mal sont si insondables qu'on reste proche de la tragédie. En apparence, c'est épique, puisque cela se termine par la victoire du bien sur le mal; mais ces dénouements sont si inattendus et si mystérieux, dans ses beaux romans, si ambigus, même, qu'on hésite à croire à une voie 00000000000.jpgsimple, pour le bien, comme dans l'épopée. Il s'agit de tragédies retournées au dernier moment, comme dans la doctrine de Novarina. Ou le christianisme, serait-on tenté de dire.

J'ai écouté l'autre jour un incroyable récit court en audiobook, dans ma voiture: il se nomme The King's Justice, de ce même Donaldson, et longtemps je n'en ai pas parlé sur des blogs, impressionné. Je ne savais pas quel bout prendre les choses – comment présenter cette inspiration à la fois magnifique et profondément originale, rare et singulière, peu vue ailleurs, même si on reconnaît une tradition américaine du récit d'action, dans le sens noir de Poe, Howard, Hammett. 

Il s'agit d'un envoyé d'un mystérieux Roi, qui communique avec lui par le biais de ses tatouages. Ceux-ci sont en effet magiques, et ils contrôlent des forces élémentaires dont l'équilibre est le souci premier de ce Roi. Cet envoyé doit régler, dans une petite ville, le problème de meurtres rituels d'enfants qui ont pour but le 0000000000000000000000.jpgdéchaînement de forces ténébreuses, et leur maîtrise à des fins d'immortalité. L'envoyé est lui-même attrapé par le sorcier, torturé – il lui arrache ses tatouages avec leur peau, afin de se rendre maître des forces qui y sont contenues. Puis, miraculeusement, il parvient à susciter des forces bonnes qui remettent en place les choses, et qui ne consistent pas, de façon inattendue, en la puissance supérieure du Roi intervenant soudain, mais en son sacrifice, à lui. 

Il est cependant sauvé par une jeune fille dotée du pouvoir de guérison. La tragédie, la domination des forces du mal a permis le rachat du monde, par le biais du sacrifice de soi. C'est le prodige inhérent au monde d'en bas, tel qu'il peut pénétrer le monde humain. 

Donaldson est grand parce que son espace symbolique peut se faire passer pour parfaitement réel, sans cesser d'être symbolique. Il est l'héritier d'un Euripide!

01/05/2021

Le Catharisme selon Déodat Roché

000000000.jpgJ'ai déjà raconté que, partant pour le Pays cathare où actuellement j'habite, mon ami genevois François Gautier m'a donné plusieurs livres du fondateur des Cahiers d'Études Cathares, Déodat Roché, originaire d'Arques et ayant mêlé, dans sa vie, appartenance au Grand Orient de France et à la Société anthroposophique de Rudolf Steiner – ce qui, normalement, n'est pas trop permis. Grand défenseur de la tradition cathare, il en a fait la source de la spécificité languedocienne, assurant que la civilisation d'Occitanie en émanait. J'ai récemment lu un des livres qui m'ont été donnés, appelé simplement Le Catharisme, mais sous-titré II, de telle sorte qu'il s'agit peut-être du second volume d'une série dont je ne possède pas le premier. Pour autant, le livre, constitué de conférences, d'articles et de compléments, semble complet, il parle du catharisme de façon globale.

Et ce que j'en ai tiré est que, pour Déodat Roché, le catharisme ne remettait pas en cause les points fondamentaux de la vraie doctrine chrétienne, notamment la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Il n'évoque évidemment pas, par conséquent, un éventuel mariage de Jésus avec Marie Madeleine, auquel certains disent que les Cathares croyaient. À l'inverse, il invoque, comme autorités fréquentes, des philosophes allemands, notamment Schelling et, bien sûr, Steiner, assurant qu'il a poursuivi la vraie tradition cathare – ou l'a ressuscitée. Mais il lui joint, à cet égard, Peter Deunov, fondateur de la Fraternité blanche, dont il consacre la branche 0000000.jpgfrançaise, créée par Mikhaël Aïvanhov. Il assure que le Catharisme d'origine bulgare revit chez ces deux sages, également bulgares.

La spécificité du Catharisme semble être, pour Roché, la croyance aux vies successives. Il cite des documents à l'appui de cette idée. Mais, plus encore, il y a dans chez les Cathares le rejet de la matérialité catholique: ils refusent d'admettre que les objets consacrés par les prêtres latins contiennent réellement la divinité. Leur voie spirituelle est tout intérieure, émanée d'un élan psychique, et ne s'appuie pas sur les choses du monde extérieur, même pas les images. Trait au fond tout oriental, et opposé foncièrement à la romanité telle que nous la connaissons.

C'est lié, somme toute, à l'idée manichéenne selon laquelle le monde physique est mauvais, non porteur de la divinité, et à laquelle s'opposait saint Augustin. Et Roché présente cela comme beau et pur, élevé et raffiné, et fondateur de la plus belle civilisation du temps.

Il ajoute que quelques Cathares ont pu se réfugier avec les Vaudois dans les Alpes: les seconds se sont placés dans les montagnes du Piémont, comme on ne l'ignore pas. Mais Roché assure que les Cathares conservaient un enseignement gnostique que n'avaient pas les Vaudois. C'est peut-être de là que vient le mysticisme cordial de saint François de Sales: quoiqu'il fût parfaitement orthodoxe dans ses vues, il m'a toujours semblé avoir un côté oriental dans ses émotions. Il parlait sans cesse de l'amour, comme l'avaient fait les 0000000000.jpgtroubadours – quoiqu'il l'orientât constamment vers Dieu.

Mais il ne rejetait pas les objets du culte, et surtout pas les images. Elles informent l'âme, lui donnent un corps stable et solide, une assise – et de mon point de vue un corps glorieux (tel que, selon Roché, l'attendaient et l'espéraient aussi les Cathares) non revêtu d'un corps d'images, si on peut dire, est trop abstrait, et ne distingue pas le christianisme du mysticisme en général. Les objets sacrés peuvent l'être abusivement, parfois; mais aussi, ils sont le support de l'art – qui permet le passage souple, non brutal, violent ou conflictuel, du corps à l'âme. Ils donnent, en même temps, une assise à l'esprit, qui par eux reste pleinement conscient de lui-même, tandis que, sans images, l'éblouissement capte l'âme et l'aspire, la noie dans la lumière sainte. Le sentiment de la présence véritable est beau; mais la pensée doit y émerger.

On peut, si on veut, glorifier l'Occitanie médiévale, et je ne veux pas en contester le droit aux habitants de cette noble et belle région. Je lis, moi-même, de la littérature médiévale occitane, et l'aime beaucoup. Mais je ne suis pas persuadé que cela soit un sommet de civilisation. L'Occitanie a surtout brillé dans l'art lyrique, la poésie des troubadours. Et justement, comme le disait Rudolf Steiner, le lyrisme est un art du cœur, d'un état intermédiaire entre la pensée claire et l'action brutale.

L'action est tragique, la pensée est épique, disait encore Rudolf Steiner. Je l'expliquerai un autre jour. Mais cela rappelle que le cœur à lui seul ne peut pas toucher à tout, et que le sentiment peut aisément rester enfermé en lui-même. En ce sens, 00000000.jpgl'art des troubadours prépare la voie d'un René Char – et je l'ai critiquée en rappelant que l'ange vers lequel se tourne le cœur, dont il parle, est forcément un point fixe. Or, même la poésie lyrique de l'ancienne Rome évoquait les dieux, se tendant aisément vers l'épopée. Mais la littérature occitane médiévale ne le faisait pas tellement. La mise en scène du poète sondant les mystères de l'amour trouve bien davantage son accomplissement dans la poésie classique italienne, notamment Dante. Alors, du lyrisme personnel naît le voyage dans le monde divin, l'éclairement du cœur mène à la pensée claire de l'univers traversé d'anges, de démons, de saints agissant dans les sphères – voire de formes se tenant derrière les personnages historiques, elles-mêmes ouvertes aux puissances spirituelles, bonnes ou mauvaises, du monde: je fais allusion aux livres du Paradis et du Purgatoire, pour ceux qui les ont lus.

Soit dit en passant, la Divine Comédie ressemble beaucoup aux récits de voyage de Mahomet dans l'autre monde. Dante y a ajouté un lyrisme personnel bien venu. Cela anime et donne de la vie. Mais, à l'inverse, puisqu'il s'inspirait aussi des troubadours, ne faut-il pas en tirer que l'art des troubadours était issu d'une mystique arabe fondée sur les rapports de l'Homme à la Nature, comme on en trouvait effectivement dans l'arabisme? Et si cet art est aussi lié au Catharisme, comme le dit Roché, cela tend à montrer, de mon point de vue, que celui-ci est à son tour lié au mysticisme oriental, tel que les Arabes ont pu le répandre en Occitanie (voire, avant eux, les Wisigoths ariens).

Naturellement, cela ne justifie en rien les persécutions. Le pouvoir séculier a fait beaucoup de mal à la vie religieuse, en acceptant d'intervenir pour régler physiquement les débats. Mais l'idée de Roché selon laquelle, au treizième siècle, les ténèbres l'ont emporté sur la lumière n'en reste pas moins rapide. Il est possible qu'il ait fallu de l'ombre, aussi, pour que la lumière se déploie en couleurs  – et pour qu'on y distingue des choses, et évite l'éblouissement.

Il y en a trop eu, sans doute; il aurait fallu plus d'harmonie. Mais l'histoire n'est pas, elle, manichéenne d'une façon simpliste, je ne pense pas.