03/06/2019

La société pour fuir le soi profond

eleves.jpgJ'ai eu un collègue, dans l'établissement où je travaille encore pour un mois, qui voulait faire et faisait du cinéma, un jour peut-être il sera connu, car il reste jeune, même si les années passent. Nous avons même fait un film ensemble, en guise d'atelier éducatif de fin d'année. Il racontait qu'un professeur, joué par moi, était attaqué par ses élèves, ligoté, torturé – il en faisait des hallucinations, et puis il se réveillait. Ce n'était qu'un rêve. Le titre était Cauchemar pédagogique. Il était magnifiquement monté, d'une façon très professionnelle, pleine de rythme et d'allant, de subtilité et de maîtrise. Je peux aussi dire que, de l'aveu de tous, il était bien joué, même mon collègue cinéaste m'a dit que je me jetais dans mon rôle mieux que beaucoup de professionnels. Parfois néanmoins j'en faisais trop.

Quand on fait l'acteur, on croit, si on est novice, qu'il faut avoir l'air naturel. Mais le naturel contrôlé par l'intelligence n'a rien à voir avec le naturel réel – bien davantage dans l'instinct, ou du moins le sentiment. On a toujours l'air plus ridicule qu'on ne le souhaiterait. Quand on joue la comédie, il ne faut pas hésiter à en faire plus que ce qu'on fait d'ordinaire, ou qu'on croit qu'on fait d'ordinaire. Mais il peut arriver que ce soit trop.

Le film contenant des enfants et utilisant des musiques non libres de droits, il est impossible de le montrer au public. Il a été conçu par Valère Trocquenet et moi. Je pense que c'est lui qui a eu l'idée globale, et j'ai insisté valere.jpgpour qu'il y ait des hallucinations, des étrangetés, des élèves qu'on voit à la fois derrière et devant soi au moment où on les fuit, ou croit les fuir. Je voulais qu'on reste dans le mystère, mais mon collègue a choisi de me faire me réveiller sans qu'un doute demeure sur l'irréalité de ce que j'avais vécu. Il n'avait concédé le fantastique que s'il était finalement neutralisé.

Et cela m'a rappelé des conversations que nous avions eues sur le cinéma français contemporain, et étions d'accord pour dire qu'il avait décliné parce qu'il avait négligé le mythologique. Mais nous ne nous entendions pas parfaitement sur ce mot. Pour moi, il renvoyait au merveilleux, aux manifestations indirectes – symboliques – du monde spirituel, qui donnent toujours au réel apparemment montré un air miraculeux, mythique, archétypal. Pour lui, les archétypes étaient définis par une tradition, et pouvaient se passer de merveilleux. Sa pensée était plus classique, je pense.

Nous étions tous les deux nés à Paris, et je ne veux pas dire qu'il avait une pensée typiquement parisienne, car cela n'aurait pas de sens, chacun est libre de ses idées. Il faut néanmoins reconnaître que mon père a quitté Paris et a rejeté sa culture pour adopter celle de la Savoie, telle du moins qu'il la concevait. Mon collègue était resté davantage fidèle à la tradition parisienne, et n'avait pas de lien avec une région excentrée à la culture vive et originale, son père faisait des caricatures dans le goût de Charlie-Hebdo, ce genre de choses que je connaissais bien, que mon père aussi aimait, mais qui n'était pas ou plus mon univers propre. Personnellement, j'étais imprégné de culture anglophone, et même si j'aime les films archétypaux de Jean-Pierre Melville, par exemple, voire de Jean-Luc Godard, je suis surtout impressionné par David Lynch, ou Terrence Malick, ou George Lucas, même. Le cinéma français m'indiffère.

Or mon collègue et ami avait sur le sujet du merveilleux la même pensée que celle que les Français brandissent habituellement: si en France on n'aime pas le fantastique, c'est qu'on y serait attaché à la rationalité – à l'héritage cartésien. Mais je lui ai répondu: Non. Je ne crois pas. C'est qu'en fait on a peur. On a peur du mystérieux, on se réfugie dans une illusion, un semblant commode de rationalité tissé des pensées communes, ordinaires, conventionnelles. On se réfugie dans le tissu social (si intense et complexe, justement, à Paris) parce qu'on a peur de la solitude dont naissent les visions – les solitudes marines chéries de Victor Victor-Hugo-terrasse-Hauteville-House-1868-lors-exil-Guernesey_0_1400_947.jpgHugo sur son île de Guernesey, les solitudes alpines chéries de François de Sales en Savoie, et ainsi de suite. Les francophones ont osé pénétrer le monde spirituel s'ils ont fui Paris, la cour, son tissu social.

Cela s'y fait peu, si les poètes anglophones sont volontiers retirés du monde, les francophones se sentent obligés de vivre dans la noble et large cité: ils ont peur de rester inaudibles, s'ils sont ailleurs. L'habitude a été prise de ne pas regarder sérieusement au fond de soi, de ne pas y laisser surgir les révélations sous une forme imaginative. Le seul qui l'ait vraiment fait, dans les dernières décennies, c'est Charles Duits, qui était de nationalité américaine, et se sentait, à Paris, que pourtant il adorait, étranger.

Le caractère latin est social et vit dans le fantasme collectif, l'illusion de réalité que donne la force du nombre, la fréquence des idées qui circulent, les expériences ou références communes. Quand il y avait des révélations collectives, cela pouvait déboucher sur le monde spirituel représenté, comme au temps de Charlemagne, ou de saint Louis. Mais ce temps, je pense, est fini. On a vu des poètes communistes créer un semblant de révélation collective, mais qui n'était en fait pas très profond. Seul l'individu affranchi des idées communes, dans lesquelles les gens ordinaires se réfugient, peut réellement pénétrer les mystères du soi profond.

09:21 Publié dans Art, Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

18/05/2019

Jeanne d'Arc et les Cathares via Joseph Delteil

jeanne d'arc.jpgIl y a un élément étrange, une suggestion de rapprochement secret, entre le récit que fit Joseph Delteil du brûlement de Jeanne d'Arc, et ceux qui sont restés de l'immolation des Cathares, en Occitanie. Le lien est donné par l'auteur lui-même, qui prenait soin de rappeler qu'il était originaire de Pieusse (près de Limoux), où s'est tenu un concile de prêtres cathares: il en parlait, il le jugeait important. Or, jusqu'au bout, il tint aussi à dire que son livre sur Jeanne d'Arc était le meilleur qu'il eût fait, celui où il avait le mieux concilié l'inspiration nouvelle, liée au Surréalisme, et la rigueur formelle, héritée de Frédéric Mistral – celui, aussi, où il avait le mieux communié avec son sujet sans s'y perdre. Il n'eut jamais plus de succès, du reste, qu'avec cet ouvrage.

Or, c'est un fait qu'on dit que les Cathares développaient une riche imagination, estimant que le merveilleux communiquait plus profondément les mystères que la théologie spéculative, ce que du reste plus tard confirmera François de Sales, qui assurait que la dévotion pleine d'amour soutenue par l'imagination des anges permettait de mieux comprendre la Trinité que tous les raisonnements du monde. En un sens, les Cathares préfiguraient bien Joseph Delteil, qui voulait concilier le christianisme et l'imagination riche, libre et belle des temps nouveaux dans l'atmosphère occitane; car si, dans Jeanne d'Arc, il situe son action, conformément à l'histoire, dans le nord de la Gaule, dans d'autres livres, il a chanté le Languedoc. Il composa même une Ode à Limoux.

Le récit de la mort de Jeanne, dans son texte, résonne de façon étrange, car il entend montrer que, devenant torche vivante, elle s'efforce, jusqu'au bout, de conserver sa vertu, de sauver sa pudeur – de cacher sa nudité. Elle a cette perfection propre aux bons hommes. Juste après sa mort, une révélation agite le peuple: elle était une vraie sainte, quoiqu'elle eût été jugée sorcière par des clercs romains. C'est aussi ce qui est pensé des Cathares, et l'Église catholique même a demandé récemment pardon pour ce qu'elle leur avait fait subir, par pure jalousie.

Mais pas seulement. Plus en profondeur, a-t-on remarqué, il y avait le désir de poursuivre le divin au féminin, c'est à dire, comme le rappelait André Breton, ce qui dans l'âme se lie à l'intuition et à l'imagination, de préférence à ce qui se lie à la spéculation et à la raison. Ce n'est certainement pas un raisonnement qui a cathares.pngpoussé Jeanne d'Arc à agir, et c'est ce qu'aimait en elle Delteil – le coup de génie, l'éclair intime, l'instinct qui pousse l'âme vers Dieu, son but final, à travers l'image fantasmée d'un roi de France.

J'ose du reste affirmer que François de Sales avait aussi quelque chose en lui de féminin, qui manquait par exemple en profondeur à Bossuet, comme l'attestent ses liens avec Jeanne de Chantal ou madame de Charmoisy, pour lesquelles il a écrit ses livres.

Mais on peut également l'affirmer des Cathares. Il est puéril et superficiel de rappeler que, comme les Bouddhistes, ils disaient (par exemple par la bouche de Bélibaste) que les femmes devaient d'abord se réincarner en hommes, avant de connaître la Perfection. Le fond de la chose se situe bien ailleurs, car l'Église catholique ne prétendait pas que les prêtres dussent tous aller au paradis, et pourtant ils n'admettaient pas la femme à la prêtrise: cela n'a pas de logique. Non, la question est bien celle des vies successives. Comme l'affirmait Charles Duits, une femme, lorsqu'elle donne naissance à un enfant, n'imagine pas qu'il puisse mourir un jour: pour elle, il commence une succession de vies s'étendant à l'infini. Elle est donc spontanément religieuse, puisqu'elle croit toujours à la vie éternelle, à travers la vision de son fils.

Mieux encore, les vies successives s'appuyaient dans l'Égypte ancienne sur la figure du Serpent, aux mues infinies, et lié à l'eau qui ondoie, et revient toujours après avoir coulé. Il est en alternance sous et au-dessus de l'eau, tantôt caché, tantôt visible. Or, la femme est aussi cet ondoiement, par laquelle la vie revient toujours. Elle aussi a des courbes qui se dérobent, elle ne connaît pas la ligne droite comme le mâle la mireille.jpgconnaît. Elle est souple et sirène – et on dit que le serpent était lié au sacerdoce de Marie Madeleine, qui justement se réfugia et s'installa en Provence après la mort de Jésus. Frédéric Mistral fait reposer toute son épopée de Mireille sur les saintes Maries de la Mer, parmi lesquelles était Marie Madeleine. Or, précisément, elles sont liées à la mer. Et, à la fin de son poème, il les montre descendant du ciel sur les ondes d'en haut, debout sur une barque qui naturellement et souplement se pose sur les ondes de la mer, avant de venir chercher l'âme de l'héroïne. Puis, bien sûr, elles repartent par le même chemin, assez comparable, remarquablement, à celui suivi par les Elfes de Tolkien, à la fin du Seigneur des anneaux.

Les Cathares sont réellement liés à l'élément féminin, au sacerdoce des vies successives qui est aussi le sentiment des femmes, et renvoie à leurs intuitions. Et ils sont morts comme Jeanne d'Arc dans le livre de Delteil.

Pourquoi celui-ci était-il lié aux Cathares et en même temps à Jeanne d'Arc, c'est un de ces mystères que seule la lecture dans l'Akasha peut dévoiler. Mais Delteil était bien de ceux qui, rejetant l'intellectualisme masculin, passaient par la femme pour gagner la divinité, et c'était aussi par la province, par le pays natal, l'Occitanie. C'était aussi sa femme propre, plus âgée que lui et admirative de son talent, et qu'il vénérait à son tour. C'était enfin les saintes Maries de la Mer – car il était un immense admirateur de Mistral, aussi grand à ses yeux que Victor Hugo.

15/04/2018

Agnosticisme et mythologie: de l'abstraction lyrique à l'esprit des couleurs

peste_001.jpgJ'ai conversé une fois avec un amateur d'art élégant et gracieux qui défendait dogmatiquement (de mon point de vue) la ligne de l'art officiel, et qui avait été choqué par mon idée que les Surréalistes avaient eu tort de s'en prendre à l'art religieux médiéval parce que, en général, il avait donné à voir les Grands Transparents qu'aspirait à représenter André Breton. Même si le cadre doctrinal fixé par l'Église romaine était contraignant, il n'empêchait pas, lorsque l'artiste regardait dans la direction autorisée, de percer le voile du réel et de déceler, dans l'obscurité créée, les êtres célestes baignés d'or. Il n'était pas vrai, comme le prétendait Breton, que les limites imposées de l'extérieur anéantissent toute possibilité de vision suprasensible rendue par l'art, et que la 8c771784ccc6144c504c2da947ade444.jpgclarté théorique fût exigée ne prouvait pas la cécité spirituelle de l'artiste.

Mon interlocuteur m'a sauté à la gorge en pensée, car pour lui toute représentation du monde spirituel était sacrilège. Il brandissait l'Abstraction lyrique comme aboutissement absolu de l'Art. Or, manifestant un monde psychique dans lequel on ne peut rien discerner, elle s'appuie entièrement sur l'agnosticisme brandi en dogme. C'est la source de l'universel, prétendait mon détracteur en substance - et j'ai vu passer cette idée souvent, dans l'aristocratie culturelle, notamment parisienne. Toute représentation mythologique étant marquée par un courant culturel distinct, elle n'est que leurre local, semblait-il encore dire.

Mais je n'en crois rien. Pour moi, l'agnosticisme renvoie surtout à une incapacité à distinguer les Grands Transparents, qui effectivement sont différents, dans leur première approche, d'un lieu à l'autre, mais dont la nature fondamentale est partout la même, et qui convergent tous, dans le cône qui les tient, vers un point central qui est commun à toute la Terre. La forme de cécité psychique pratiquée par l'aristocratie occidentale, du reste, a aussi son air local, elle émane de la Rome païenne, et, au-delà, de l'aristotélisme et de l'averroïsme. On a beau jeu de poser ce courant comme universel, comme au temps des empires coloniaux, au fond ce n'est pas vrai, cela correspond seulement à la nature des Grands Transparents qui circulent dans les villes d'Occident. Ils se rendent indistincts dans une brume particulièrement épaisse, oserai-je dire. Quand on a les pensées entièrement tournées vers le monde physique, il est évident qu'il est extrêmement difficile de rien distinguer, par les yeux de l'intelligence, au fond du monde psychique. Cela n'est pas forcément à critiquer: cela a aussi son utilité. Mais c'est un fait.

Beaucoup de peuples moins tournés vers les lois physiques et les machines voient spontanément, dans le monde psychique où les Occidentaux élégants ne voient rien, des formes distinctes. C'est évidemment le cas en Asie, où traditionnellement on y distingue le Bouddha, c'est à dire un être humain doré et glorieux - ou bien des femmes célestes venant parler en rêve aux simples gens, et assimilées par eux à nos anges...

Le plus singulier, dans cet universalisme cécitaire de principe, c'est que les mythologies comparées ont montré que les hommes tendaient partout à distinguer le même genre d'êtres, dans l'espace psychique, en particulier une sorte d'être solaire effectivement apparenté au Bouddha. C'est donc au contraire l'incapacité à voir quoi que ce soit qui est locale, et propre à une cellule particulière de l'humanité, quoique matériellement importante par les moyens d'action dont elle dispose - précisément parce qu'elle se focalise sur les lois physiques, et les exploite dans un sens pratique. Tout le monde voit un être qui sourit dans le soleil, même les enfants, et ceux que la lumière du soleil éblouit ne sont pas très nombreux. Ce sont ceux, peut-être, qui ne veulent voir en elle que bataille_keridwen_abstraction_lyrique.jpgle moyen d'obtenir de l'électricité - et s'ils rendent ainsi service à l'humanité, ils ne peuvent pas imposer à tous leur façon de voir.

Et je veux bien trouver pareillement, pour ma part, que les couleurs informes que l'Abstraction lyrique déploie sur la toile sont parfois très jolies - même si elles rappellent des rêves qu'on fait plutôt fiévreux. Mais je m'oppose à sa démarche en tant que principe esthétique général. Je ne prône certainement pas la soumission à des formes conventionnelles, en quelque sorte mortes et artificielles, et en ce sens je comprends André Breton. Je ne défends pas absolument l'art baroque - même s'il était plus imprégné de sensibilité personnelle qu'on ne l'a dit. Mais je suis convaincu que si le calme des pensées prolonge la paix du cœur, l'artiste distingue, dans le monde psychique, des personnes singulières, mystérieuses, non incarnées - ce que David Lynch appelle des abstractions. (Ce cinéaste du reste montre un surréalisme poussé jusqu'au moment où des liens se a7e525cae5a04732cbcddd51baae5debf38856a1.jpgtissent avec l'art médiéval ou asiatique.)

Rudolf Steiner a justement créé une philosophie esthétique allant dans ce sens, estimant que le jeu des couleurs faisait naître inéluctablement, dans l'âme apaisée, des figures d'anges, et qu'il en était ainsi chez toute l'humanité, de telle sorte que le refus de se laisser aller à cette paix clairvoyante émanait d'une forme de crainte plutôt défectueuse. C'est pourquoi il a critiqué l'Impressionnisme, au fond préparatoire de l'Abstraction lyrique. Il en est né un style de peinture dit anthroposophique à la fois abstrait et mythologique que j'approuve totalement, et qui pour moi a donné de grandes choses. C'est peut-être ennuyeux pour les élites qui prônent l'agnosticisme en art, mais au fond on constate que l'art a toujours et partout tendu à cela - à donner une forme harmonieuse et apaisée renvoyant à celles de la nature, aux couleurs mises ensemble. Il n'y a pas d'opposition entre l'imagination de l'artiste et celle de l'univers, et il n'y a aucun universalisme à refuser de peindre des formes que contient réellement l'univers.

Celle de l'homme, en particulier, n'a rien d'arbitraire, elle émane de l'homme tout entier, partout. Où, dans l'humanité, la silhouette humaine ne serait pas universelle? Cela n'a pas de sens. Dès qu'il se tourne vers lui-même, c'est bien sa propre forme que l'artiste voit, nimbée de lumière. En refusant d'assumer son humanité, et donc de se représenter en peinture comme mythe, il ne fait rien de bien naturel ni de réellement universel.