17/09/2018

La déesse sainte Brigitte

Saint_Briged_Brigid_of_Ireland_Hand-Painted_Icon_St_Woven_Cross_the_Holy_Fire_and_Celtic_Inspired_Crozier_1.jpgPendant mon voyage en Irlande, je réfléchissais à la fois à ce que les commentateurs prétendent systématiquement, selon quoi la protectrice de l'Irlande sainte Brigitte est en réalité la déesse celtique Brigid christianisée et humanisée, et à ce que j'ai lu dans les vieux textes irlandais traduits, selon quoi les fées annonçaient aux méchants druides leur juste rétribution par la venue des apôtres du Christ - en particulier saint Patrice, précisément ami réputé de sainte Brigitte.

J'ai pu, alors, argumenter contre l'idée de l'origine païenne de Brigitte en faisant remarquer que des Irlandaises pouvaient bien avoir reçu le nom de déesses du temps de Patrice - comme moi j'ai reçu, de mes parents, le nom de l'évêque de Reims qui a baptisé Clovis - et que le christianisme a divinisé, en le déclarant saint, pareil aux anges, trônant au Ciel, et en racontant qu'il parlait dès les premiers jours après sa naissance.

Ce n'est pas pour autant, n'est-ce pas, que je suis une fiction destinée à recycler de vieux mythes!

Les chrétiens pensaient globalement, à la suite du philosophe Évhémère, que les dieux païens étaient d'anciens hommes divinisés, tels les empereurs romains, et cela n'a rien d'impossible, en tout cas eux-mêmes se sont employés à diviniser des hommes. Ils l'avouaient, et Joseph de Maistre appelait les saints les nouveaux dieux de l'humanité sans ironie aucune, puisqu'il était catholique déclaré. La différence, naturellement, est que les chrétiens divinisaient des hommes selon leurs critères propres, éventuellement différents de ceux des païens, moins tournés vers les vertus politiques ou techniques, davantage vers celles qu'à présent nous reconnaissons comme religieuses, que ce soit pour les bénir ou les maudire.

Mais même si l'histoire selon laquelle Brigitte serait une déesse ramenée à l'humanité et dont la vie aurait été rationalisée et fictivement placée dans l'entourage de saint Patrice, était vraie, cela ne changerait pas forcément sa sainteté au regard du christianisme, car elle peut justement être une de ces fées approuvant la Brigitte_déesse_du_Ménez-Hom.jpgvenue de l'apôtre des Irlandais - pour ainsi dire leur reine, et devenue, de ce fait, son amie! Elle est le génie de la terre d'Irlande se réjouissant que celle-ci se convertisse à la loi du Christ, selon le mot d'un poète chrétien de Rome, Prudence, qui, doutant que le génie de Rome, dont avaient parlé les poètes, existât, n'en affirmait pas moins que, si c'était le cas, il se félicitait que Rome se fût vouée au Christ, le seigneur du monde! Naturellement, en Irlande, le rationalisme latin n'était guère de mise, et on ne doutait pas que les génies du lieu ne fussent des réalité: il fallait donc qu'ils bondissent de joie en voyant arriver saint Patrice et, tels les démons des montagnes tibétaines face à Milarépa, se convertissent à son contact au culte de Jésus-Christ!

Ce qui soutient cette idée est que saint Patrice était réputé l'ami des anges, et qu'un de ceux-ci le visitait chaque semaine, lui disant ce qu'il fallait faire, le conseillant, lui indiquant les chemins à prendre et les évêques à nommer. Il portait le nom de Victorinus et le saint y fait allusion dans sa Confessio. Qui sait s'il n'avait pas le visage d'une radieuse femme assimilée par les initiés à la déesse Brigid, vraie servante du Christ?...

L'assimilation des fées aux anges par les Irlandais est illustrée par plusieurs faits patents, comme par exemple la traduction, dans les textes latins, de ce qu'en irlandais on nommait Sídhe (prononcer shī), en colline des anges, ou le thème, mentionné par le poète Yeats, de la lutte des elfes autour des morts, répercutée par les combats d'anges et de démons sur le lit des défunts évoquée par les textes chrétiens, notamment la Vie de saint Colomba, justement d'inspiration irlandaise.

Le christianisme apparaissait comme l'embellissement, l'amélioration et la transfiguration de la religion ancestrale - ne s'opposant pas à elle, mais l'accomplissant: les fées, peut-être, se sentaient mieux dans les églises chrétiennes que dans les temples des druides, et c'est pourquoi de la déesse Brigid, amie de saint Patrice, on a pu faire une sainte humaine, vénérée par l'Église catholique en Irlande...

On méconnaît le principe que les entités spirituelles ont un libre arbitre: l'intellectualisation moderne oppose deux doctrines religieuses distinctes Patrick_stained-glass.jpgen réclamant des gens qu'ils choisissent leur camp. On croit défendre le paganisme contre le christianisme, et on oublie de demander leur avis aux divinités vénérées dans les temps anciens.

Peut-être parce qu'on ne croit pas réellement à leur existence: on cherche surtout des arguments pour s'attaquer au christianisme...

Mais de même que, en Asie, les divinités antérieures se convertissaient au bouddhisme sous l'impulsion des sages humains, on peut concevoir, dans une Irlande imprégnée de croyances aux esprits, une évolution semblable. Si Lord Dunsany et William Butler Yeats tendaient à en rejeter l'idée, c'est évidemment celle qu'a tendue à suivre J. R. R. Tolkien, à la suite d'auteurs médiévaux oubliés - souvent des Celtes, justement.

27/07/2018

Une celtique miscellanée: des fées au Christ

Celtic Miscellany.JPGComme je l'ai déjà dit ailleurs, j'ai lu, pour préparer mon voyage en Irlande, une anthologie de la littérature celtique appelée A Celtic Miscellany, rassemblée par Kenneth Hurlstone Jackson, un professeur spécialiste. Il a choisi les textes parmi les œuvres écrites en irlandais ou en gallois, pour l'essentiel, mais aussi, parfois, en breton, en cornouaillais, et dans la langue de l'île de Man. Je possédais depuis longtemps cet ouvrage, mais je n'aime pas trop lire les traductions, en principe. Cependant, il est patent que je connaîtrai jamais les langues celtiques assez pour les lire, et, d'un autre côté, l'anglais est la première langue parlée en Irlande: c'était l'occasion de me perfectionner!

C'en était une d'autant plus belle que les textes évoquent des détails dont le sens précis souvent m'échappe, quand cela parle de plantes, d'oiseaux ou d'outils traditionnels.

Ce qui frappe, dans ce livre, est d'abord la violence reflétée des rapports entre les Anglais et les Irlandais, plusieurs poèmes traduits déplorant l'assassinat des seconds et se réjouissant de celui des premiers. Au Pays de Galles, les tensions étaient surtout vives au treizième siècle, époque à laquelle les derniers princes locaux ont été vaincus par les Anglais. En Irlande, cela s'est prolongé assez longtemps.

Autre chose qui impressionne, c'est la mythologie païenne persistante, ne serait-ce que sous forme de figures de rhétorique, et sa beauté. Les immortels de la Terre sont appelés les Purs, les Toujours Vivants, et leur monde est sublime autant moralement que physiquement. Il faut noter que ces Celtes n'avaient pas de conscience claire que cela allait à l'encontre du christianisme, car ils aimaient à la fois le Christ et les fées, et ils assuraient que seuls les druides étaient coupables, que d'ailleurs les fées elles-mêmes les avaient rejetés, et que leurs bons rois, les plus grands, reconnaissaient dans le Christ le Fils du Dieu Vivant.

La source de motifs mythologiques présents dans le texte latin de la Nauigatio Sancti Brendani se retrouve dans des textes profanes, avec d'ailleurs plus de mystères encore, typiques de la littérature celtique: dans un récit sublime, des gens arrivent sur une île, dont le bourg vide est gardé par un chat qui saute de colonne en colonne. Un des hommes veut prendre un objet d'or incrusté dans un mur, le chat saute sur lui et au Saint_brendan_german_manuscript.jpgmoment où il aurait dû le toucher, l'homme s'enflamme et il ne reste plus de lui qu'un tas de cendres. Puis le chat retourne sur ses colonnes. On n'en saura pas plus. Mais on devine beaucoup, et c'est fascinant.

Fascinant également est le chapitre réservé aux épigrammes, équivalent celtique des haïkus japonais; les Gallois notamment ont développé un genre appelé par eux englyn, très beau et suggestif, parce que la méditation sur les choses, qu'on trouve aussi dans la poésie japonaise, s'accompagne de métaphores et de personnifications qui explicitent ce que le Japonais n'a pas besoin d'expliciter, mais que l'Occidental, dans son intellectualisme spontané, a absolument besoin de voir exprimer, tant cela ne va pas de soi pour lui (fût-il gallois): l'âme de la nature, et les idées portées par les phénomènes. François de Sales se faisait un art de les distinguer, usant de ce qu'il appelait les similitudes. La poésie galloise aussi.

Bref, comme la littérature celtique est très imagée, et ne cherche pas à tout expliquer en théorie, elle est belle, et fait entrer dans un monde de bruissements et de spectres qui fait généralement peur aux Latins. Le succès même du haïku en France renvoie sans doute à ceci, qu'il n'oblige pas l'Occidental à donner une âme aux choses, qu'il peut renvoyer à un sens abstrait. L'englyn est plus contraignant et, en réalité, correspond mieux à ce que ressent le Japonais.

Un poète impose, dans cette anthologie, son art particulier, c'est le Gallois Dafydd ap Gwylim, qui vivait au quatorzième siècle. Nourri de la poésie courtoise française, il ne fait pas dans le merveilleux, mais reste très imagé, et plaisant, plein d'humour, défiant les autorités religieuses pour vivre pleinement ses amours proscrites, et narrant ses aventures et peignant la nature d'une façon belle et foisonnante.

Je terminerai en faisant une allusion à un autre poète du quatorzième siècle, c'est Dante: car un récit irlandais raconte qu'un homme visite l'autre monde, l'enfer, le paradis, le purgatoire. Yeats assurait que l'idée était d'origine irlandaise - au moins pour le purgatoire, puisque des récits arabes racontaient aussi le voyage de Mahomet en enfer et au paradis, et que le récit en avait été traduit en latin en Espagne. Mais la différence considérable entre le récit irlandais, philosophiquement pur, et celui de Dante, marqué par pelerinage_de_lame.jpgl'amour courtois et le classicisme, est que ce voyage n'y a pas pour guide Virgile, ou Béatrice, ou même des saints consacrés, comme chez l'Italien, mais, tout simplement, l'ange gardien de l'homme qui visite. Cela paraît infiniment plus logique, et on se dit que Dante en a inutilement rajouté. D'un autre côté, les anges qu'il peint sont hiératiques, abstraits, et peu humanisés: il semble que les Italiens n'aient pas ressenti ces êtres célestes comme très proches d'eux, qu'ils les aient regardés surtout comme des allégories. Dante a donc éprouvé le besoin, pour humaniser l'ange gardien, de lui donner le visage de défunts qui lui étaient chers. Les Irlandais, habitués à fréquenter les elfes, n'éprouvaient pas le même besoin. Leurs saints, notamment Patrice et Colomba, étaient réputés avoir eu des anges pour amis intimes, et il devait sembler inutile de leur donner le visage d'une femme aimée, ou d'un barde antique. D'ailleurs on n'en gardait pas trace: un peu comme chez les Arabes, si le langage était imagé, les images matérialisées étaient rares.

C'est ce qui peut résumer l'essence de la littérature celtique: le monde spirituel y est ressenti comme proche; du coup, parfois, la vision d'ensemble manque, la clarté aussi. Mais la vitalité en est incroyable.

04/07/2018

La langue gauloise

gauloise.jpgDepuis plus de vingt ans, je possédais un volume sur La Langue gauloise, de Pierre-Yves Lambert: à l'époque où je l'ai acheté, je comptais m'initier aux langues en général, stimulé par l'exemple de J. R. R. Tolkien et par mes études comparées des langues romanes à l'université de Montpellier. Je m'efforçais d'apprendre à lire l'anglais, l'italien, le latin, et je pensais poursuivre ce beau cheminement par l'allemand et les langues celtiques. Mais je ne crois pas que j'aie jamais eu la discipline suffisante, somme toute, pour faire de telles études suivies, sur un seul sujet. D'ailleurs je commençais tard, n'ayant jamais été, au collège et au lycée, doué en langues ou en grammaire, et n'ayant alors pratiqué aucune langue ancienne. Finalement, je me suis surtout consacré à la littérature savoyarde, essentiellement francophone.

Comme, néanmoins, je compte me rendre en Irlande, j'ai décidé de reprendre mon courage à deux mains, et, enfin, j'ai réussi à lire cet ouvrage sur la langue de nos prétendus ancêtres gaulois – c'est à dire des hommes qui vivaient au même endroit que nous avant l'arrivée des Romains.

En effet, contrairement à ce qui a été raconté récemment par un spécialiste réputé des peuples antiques, le gaulois était bien une langue proche de l'irlandais - de la même famille. Il était, à vrai dire, surtout proche du breton, conservé dans plusieurs dialectes du Pays de Galles et de Bretagne, et, de cette façon, les philologues ont pu comprendre une partie des inscriptions gauloises qui restaient de l'antiquité, soit en alphabet grec, soit en alphabet romain - soit, même, en caractères étrusques, de façon extrêmement sporadique.

Il faut savoir, en effet, que les Gaulois ont commencé à écrire en grec, pour deux raisons principales. D'abord, les colonies grecques des bords de la Méditerranée - dont il reste les villes de Marseille, Nice, Antibes - ont Alise.jpgentretenu des relations avec les Celtes voisins, leur apprenant l'écriture. Ensuite, l'empire d'Alexandre avait un rayonnement dont on parle trop peu, et il est net que les premières pièces de monnaie gauloises en sont issues.

Par la suite, naturellement, l'alphabet romain a été adopté, mais brièvement, car la langue latine l'a été en même temps, de telle sorte qu'on n'a pas beaucoup écrit le gaulois en romain, pour la bonne raison qu'en romain, on écrivait le latin. La langue gauloise ne semble pas avoir subsisté bien longtemps, en effet, et les mots qui en viennent en français sont surtout soit des mots passés en latin même, soit des mots dialectaux désignant des objets très précis, appartenant au monde des plantes et des oiseaux, parfois des outils. Curieusement (ou pas), ce sont les mêmes choses que, en anglais, on ne reconnaît guère, à la lecture: il s'agit d'objets très particuliers, dont l'existence même souvent est locale.

Les reliquats d'écriture sont fréquemment votifs, gravés sur de la pierre: ils consacrent des objets à une divinité, en général simples génies protecteurs d'une cité ou d'une ethnie, et portant le même nom qu'elle. Parfois, il s'agit de dieux qu'on connaît par ailleurs, et dont les Gallois (et même les Irlandais), ont conservé, dans leur littérature, une image matérialisée, ramenée à des êtres humains plus ou moins magiques, fées ou magiciennes, elfes ou sorciers. Tel est Maponos, un dieu chevalin connu au Pays de Galles sous le nom de lugh.jpgMabon. Les toponymes, bien sûr, commémorent le culte de Lug, qui existait dans tout le monde celtique.

On a également retrouvé des incantations magiques gravées sur du plomb, conformément aux rites décrits par Ovide dans ses Fastes. Jean-Yves Lambert affirme que cela vient des mœurs méditerranéennes et n'a rien de celtique, mais je suis sceptique, quand on nationalise ainsi la magie, ou même la religion: en réalité, d'un pays à l'autre, tout était très proche, sauf la langue. L'urne de Delphes ressemble à l'Arche d'Alliance de Jérusalem, le temple d'Olympie aussi à celui de Jérusalem, et pourtant, on sait à quel point les Juifs se mêlaient peu aux autres peuples. Si le plomb était utilisé, ce n'était pas par tradition nationale, mais à cause des vertus supposées de ce métal, non pas à Rome ou à Lyon, mais partout. Il est lié à Saturne, lui-même lié aux divinités infernales, et que ce dieu ait un nom différent en celte ne change pas réellement sa nature.

Fait remarquable, le gaulois tendait à perdre ses désinences: les gens ne prononçaient plus la fin des mots. Du coup, les déclinaisons étaient inaudibles. La solution, pour rester clair, était de conserver toujours le même ordre: sujet, verbe, complément. C'est remarquable parce que cela explique pourquoi l'ordre des mots est si important dans les langues modernes occidentales, notamment en français, mais aussi parce que le français, depuis l'époque romaine, n'a cessé d'évoluer de la même façon, à son tour: les terminaisons ne s'entendent plus. Cela pose un problème aussi pour la variation des mots en genre, nombre et personne: on le sait. Le français écrit impose ainsi l'absurdité d'une orthographe dite morphologique, indiquant le pluriel. Dans les faits, à l'oral, on entend le genre, le nombre et la personne grâce aux déterminants et pronoms, c'est à dire à des mots vides, non utilisés dans le latin, qu'on place cette fois avant les noms et verbes. Il n'y a guère que pour le féminin qu'on entende encore des fins de mots différentes, d'ailleurs fallacieusement ramenées à un e écrit qui indique en réalité la prononciation de la consonne finale, et n'a aucune valeur propre.

Cette tendance, à ne pas prononcer les mots jusqu'au bout, si française, ne vient pas du gaulois qui n'aurait pas eu de désinences, Beauce-openfield.jpgmais existait déjà en gaulois. À croire que le climat français empêche d'aller jusqu'au bout de ses mots et de ses idées. Cela rappelle Patrick Modiano ne finissant jamais, à l'oral, ses phrases. (On me l'a reproché aussi.) Les Gaulois ont toujours été des gens sensibles. Les plaines françaises, s'étendant à l'infini, semblent n'avoir aucune borne: on les regarde, et on se dit: à quoi bon? On ne finit jamais rien, on recherche à l'infini le temps perdu, comme Proust.

Les Français sont plus mélancoliques qu'on croit. On les regarde trop sous l'angle de l'ancienne Rome.