25/09/2013

Une visite au Palais royal de Phnom Penh (I)

7ae864b-4653604-b.jpgAu Cambodge, le matin qui suivit mon arrivée à Phnom Penh, voulant profiter de l’air encore frais, je décidai d’aller visiter le Palais royal.
 
Moins riche, moins rutilant que son équivalent de Bangkok, il me donna le vain plaisir de constater que l’influence française y était profonde. Sans même parler du pavillon Napoléon III (fermé pour travaux), je découvris l’héritage de la France dans la somptueuse salle du Trône (Preah Tineang Tevea Vinichhay), destinée à recevoir les dignitaires assemblés, ou étrangers. Une corde en barrait le passage, mais je fus assez fasciné par cet édifice pour me presser contre cette corde, ou contre les fenêtres ouvertes, afin d’y lancer mes yeux.
 
De belles fresques ornaient les parois latérales et le plafond. Formellement, elles rappelaient le palais de Versailles: les images étaient ceintes de décorations fleuries; mais au lieu de représenter les dieux et les héros de la Méditerranée, elles figuraient les êtres divins du Reamker - le Râmâyana des rama1s.jpgKhmers. Cela m’émut.
 
Il me parut reconnaître la belle et sainte Sîta, le preux Hanuman, le noble Râma; ils semblaient tout prêts à sortir du mur, à se matérialiser, comme si les ovales dans lesquels ils étaient peints fussent des accès au monde divin: leurs gestes étaient pleins de vie et leurs yeux luisaient, me renvoyant mon regard!
 
Sur le plafond, se trouvaient des êtres encore plus augustes, je crois, et leur présence écrasante était en même temps un réconfort, un chemin vers les étoiles!
 
Mais le plus étonnant est que le roi lui-même est le gardien d’une porte céleste. En effet, au-dessus du trône, se trouvait le parasol sacré à plusieurs voiles. Or, j’entendis un guide en parler; et il révéla ce que je soupçonnais: chacun des cinq étages du parasol représente un des cieux de la cosmogonie bouddhique. On se souvient que Bouddha Sâkyamuni est dit avoir rendu visite à Indra, au quatrième niveau du monde divin: le raconte sa vie canonique, dont j’ai acheté une version populaire à l’aéroport de Siem Reap. Le roi avait au-dessus de sa tête les cercles célestes, et la lumière en descendait pour l'illuminer! Pour ses sujets, les mots qui sortaient de sa bouche avaient la faculté de refléter les clartés du Ciel, et, par réaction, d’emmener l’âme vers les hauteurs. Le cinquième niveau était d’un diamètre inférieur au précédent, comme concentrant l’élan vers un point qui se tient encore au-delà du parasol; Cambodia-Siem-Reap-Preah-Ang-Chak-and-Ang-Chom-Shrine4.jpgcependant, les quatre premiers étaient de plus en plus grands, formant ensemble comme un évasement, permettant à l’âme de respirer en s’élevant! Le tout ayant la forme d’une pomme de pin - ou d’un œuf.
 
Tout le fond de la royauté khmère était dans cette salle, qui était en même temps un temple. Dans un style plus doux, plus aimable, plus doré, plus luisant, on retrouvait les concepts majestueux de l’ancienne Égypte!
 
Après cette méditation, je poursuivis mon exploration en entrant dans le Palais de Bronze (Hor Samrith Vimean), où étaient entreposés et exposés des éléments symboliques de la royauté, ainsi que des costumes de différentes couleurs des dames de la cour. Un guide expliqua qu’à chaque jour était attribuée une couleur particulière: chacun se trouvait relié à une vertu. L’ensemble, sans doute, formait l’arc-en-ciel qu’on peut admirer autour des têtes de Bouddha dans les temples. Je ne me souviens plus de quelle façon les couleurs étaient liées aux jours, et je le regrette. Elles étaient en tout cas toutes belles.
 
Je me rendis ensuite dans l’aire carrée de la Pagode d’Argent, où je regardai les fresques représentant le Reamker, au-dessous du portique qui faisait le tour de la place.
 
Les fresques mythologiques du Palais royal de Bangkok sont régulièrement entretenues; les dorures y sont constamment ravivées. Elles rappellent la peinture médiévale d’Occident: on est transporté, en les voyant83708349.W7yOKYzR.CambodiaJul07232.jpg, dans un autre monde, un rêve éveillé, comme si l’œil pénétrait dans le pays de l’âme sans jamais être assez ébloui pour n’en plus rien voir. Les formes délicates se mêlent à des fonds bruns et légèrement vaporeux; les couleurs se détachent sur une ébauche de paysage. Le contraste entre le fond et les personnages est moins visible dans les fresques du Palais royal de Phnom Penh, parce que les couleurs s’y sont effacées sans avoir été rafraîchies. On dirait alors l’art médiéval non tel qu’il a été, mais tel qu’il est resté dans les églises françaises, et qu’on ne retouche plus, soit par manque de foi, soit par manque de moyens. On décèle des contours, des couleurs, mais le bleu et le rouge dominent parmi les blancheurs de la paroi mise à nu. Cependant, le style étant en soi plus ancien qu’à Bangkok, on appréhende des lignes élancées de palais presque diaphanes, transparents, éthérés - placés à la limite du monde humain -, et les personnages sont hiératiques. L’effacement même rend les évocations plus mystérieuses, comme si ce monde sublime n’avait plus à offrir à des hommes dénaturés que des fragments…

09/09/2013

Le Hau Pralung et les âges de la vie

07.jpgLe Hau Pralung, ou Appel des âmes, est un rituel d'invocation aux esprits utilisée en Asie du sud-est lors des étapes importantes de la vie: j’en ai pratiqué le texte khmer et la traduction, publiés par Ashley Thompson, quand j’étais au Cambodge. Il ne s’agit pas seulement, comme dans les sacrements chrétiens, de la naissance, du mariage et de la mort, mais aussi des différents seuils de l’évolution individuelle, notamment avant l’âge adulte.
 
Les anciens Romains plaçaient également des rites initiatiques aux âges successifs de l’existence. Le sens souvent s’en est perdu; dans la conscience moderne, on l’a limité à la vie sociale. Ce que réellement les prêtres latins qui avaient institué ces cérémonies entendaient a été laissé dans l’ombre.
 
À cet égard, il est vraisemblable que les rites asiatiques se recoupent avec ceux de la vieille Rome; or, on en sait plusieurs choses: le rapport avec le monde spirituel reste, en Orient, assez explicite. 
 
Au début de l’adolescence, par exemple, l’âme humaine passe pour accueillir un esprit-serpent - art_architecture-ChiangMai3Nagas.jpgdit nâga -, et c’est à cette fin, pour faciliter l’opération, que le Hau Pralung est récité, au cours d’une séance paraît-il impressionnante, le texte étant rédigé en vers très rythmés - rimés et courts -, qui sont repris en chœur, de plus en plus fortement et largement par l’assemblée.
 
Cet esprit-serpent a, je crois, un lien avec le sens moral: il permet de distinguer le bien et le mal. Cela rappelle le serpent de la Bible, qui livre le fruit de la connaissance. Il est important, au moment de la puberté, que cette connaissance du bien et du mal émane de l’intériorité humaine, et ne soit plus un simple enseignement extérieur. Le code moral en vers que les enfants apprennent dans cette région du monde doit résonner à présent de façon vivante, au sein de l’âme, doit y trouver un écho, y éveiller quelque chose, et cela n’arrive que si l’esprit-serpent s’y trouve.
 
L’arrivée à l’âge adulte permet d’accueillir une autre sorte d’esprit, ayant une forme féminine: il s’agit de ce qu’on pourrait nommer la bonne fée, l’apsara qui guide l’esprit. Selon la sagesse indienne, elle apsara.jpgappartient à la même race que les nâgas, celle dite des Gandharvas, mais n’est pas du même rang, étant davantage liée au ciel: elle en véhicule la force, et donne le pouvoir de choisir en toute conscience, depuis les profondeurs de la pensée, le bien plutôt que le mal - le nâga, lié à la terre, tendant à n’en créer qu’un reflet. Par-delà la beauté, le charme de la sagesse divine, on peut y faire luire le feu de l’esprit.
 
D’une façon remarquable, cela se recoupe avec le rite initiatique décrit par le voyageur chinois Zhou Daguan, tel que le pratiquait selon la tradition le roi khmer d’Angkor: chaque soir, il montait dans sa tour d’or, et rencontrait le nâga qui commandait de façon occulte au pays; puis, il se changeait en femme ravissante, et il s’unissait charnellement à elle. Il en revenait illuminé de sagesse. Il avait, porté par cette union, traversé les mondes, et reçu la lumière d’Indra, roi des apsaras célestes!
 
Bien plus qu’on ne le sait, le monde spirituel, en Asie, est hiérarchisé. La mythologie grecque avait tendu à mêler ces rangs qui sans doute avaient existé dans des temps antérieurs; la sagesse chrétienne, nourrie de la sagesse juive, a restitué l’idée de hiérarchie, au travers de celle des anges. Saint Denys, dit-on, en tenait le principe de son maître saint Paul. Mais, en se concentrant sur cet aspect abstrait et moral, elle a perdu l’extérieur imagé et coloré propre aux mythologies antiques. Les anges tendaient par exemple à avoir tous le même aspect, à l’indifférenciation, leur rang seul étant indiqué, dans l’iconographie. On ne pouvait plus guère nommer que saint Michel et saint Raphaël. L’Asie est restée plus figurée, dans ses conceptions. On pourrait néanmoins se demander si elle est plus proche de l’antiquité grecque, ou du christianisme médiéval: elle semble souvent entre les deux.
 
Il faut en outre remarquer que dans ses pensées pédagogiques, Rudolf Steiner rejoignait les Corps-6.jpgprésupposés du Hau Pralung. Il différenciait les âges de la vie, disant que jusqu’à sept ans, l’être humain était dominé par son corps physique, que durant les sept années suivantes, il était dominé par ce qu’il appelait son corps éthérique, puis jusqu’à l’âge de vingt-et-un ans par son corps astral; or, la moralité consciente n’apparaît qu’avec ce dernier, mais de manière effectivement passive, l’esprit permettant de choisir volontairement le bien et le mal et de lier la pensée libre à la vie morale ne surgissant pleinement qu’après cette troisième septaine. Quant au corps éthérique, il est surtout fait d’images, et il est lié à la formation corporelle: car, de même que Goethe regardait les plantes comme émanant d’archétypes invisibles, d’icônes immatérielles qui les orientaient dans leur évolution, Steiner estimait que l’être humain en passait également par ce stade, à un certain moment de son existence. On est alors en deçà de la moralité consciente, le sentiment du beau poussant davantage vers le bien que l’intelligence de celui-ci. C’est à cause de cela qu’il recommandait, pour cette tranche d’âge, de s’appuyer sur le sens artistique. En un certain sens, Steiner s’efforçait d’expliciter la logique inhérente aux sagesses antique et orientale - et en conseillait l’application.