09/09/2013

Le Hau Pralung et les âges de la vie

07.jpgLe Hau Pralung, ou Appel des âmes, est un rituel d'invocation aux esprits utilisée en Asie du sud-est lors des étapes importantes de la vie: j’en ai pratiqué le texte khmer et la traduction, publiés par Ashley Thompson, quand j’étais au Cambodge. Il ne s’agit pas seulement, comme dans les sacrements chrétiens, de la naissance, du mariage et de la mort, mais aussi des différents seuils de l’évolution individuelle, notamment avant l’âge adulte.
 
Les anciens Romains plaçaient également des rites initiatiques aux âges successifs de l’existence. Le sens souvent s’en est perdu; dans la conscience moderne, on l’a limité à la vie sociale. Ce que réellement les prêtres latins qui avaient institué ces cérémonies entendaient a été laissé dans l’ombre.
 
À cet égard, il est vraisemblable que les rites asiatiques se recoupent avec ceux de la vieille Rome; or, on en sait plusieurs choses: le rapport avec le monde spirituel reste, en Orient, assez explicite. 
 
Au début de l’adolescence, par exemple, l’âme humaine passe pour accueillir un esprit-serpent - art_architecture-ChiangMai3Nagas.jpgdit nâga -, et c’est à cette fin, pour faciliter l’opération, que le Hau Pralung est récité, au cours d’une séance paraît-il impressionnante, le texte étant rédigé en vers très rythmés - rimés et courts -, qui sont repris en chœur, de plus en plus fortement et largement par l’assemblée.
 
Cet esprit-serpent a, je crois, un lien avec le sens moral: il permet de distinguer le bien et le mal. Cela rappelle le serpent de la Bible, qui livre le fruit de la connaissance. Il est important, au moment de la puberté, que cette connaissance du bien et du mal émane de l’intériorité humaine, et ne soit plus un simple enseignement extérieur. Le code moral en vers que les enfants apprennent dans cette région du monde doit résonner à présent de façon vivante, au sein de l’âme, doit y trouver un écho, y éveiller quelque chose, et cela n’arrive que si l’esprit-serpent s’y trouve.
 
L’arrivée à l’âge adulte permet d’accueillir une autre sorte d’esprit, ayant une forme féminine: il s’agit de ce qu’on pourrait nommer la bonne fée, l’apsara qui guide l’esprit. Selon la sagesse indienne, elle apsara.jpgappartient à la même race que les nâgas, celle dite des Gandharvas, mais n’est pas du même rang, étant davantage liée au ciel: elle en véhicule la force, et donne le pouvoir de choisir en toute conscience, depuis les profondeurs de la pensée, le bien plutôt que le mal - le nâga, lié à la terre, tendant à n’en créer qu’un reflet. Par-delà la beauté, le charme de la sagesse divine, on peut y faire luire le feu de l’esprit.
 
D’une façon remarquable, cela se recoupe avec le rite initiatique décrit par le voyageur chinois Zhou Daguan, tel que le pratiquait selon la tradition le roi khmer d’Angkor: chaque soir, il montait dans sa tour d’or, et rencontrait le nâga qui commandait de façon occulte au pays; puis, il se changeait en femme ravissante, et il s’unissait charnellement à elle. Il en revenait illuminé de sagesse. Il avait, porté par cette union, traversé les mondes, et reçu la lumière d’Indra, roi des apsaras célestes!
 
Bien plus qu’on ne le sait, le monde spirituel, en Asie, est hiérarchisé. La mythologie grecque avait tendu à mêler ces rangs qui sans doute avaient existé dans des temps antérieurs; la sagesse chrétienne, nourrie de la sagesse juive, a restitué l’idée de hiérarchie, au travers de celle des anges. Saint Denys, dit-on, en tenait le principe de son maître saint Paul. Mais, en se concentrant sur cet aspect abstrait et moral, elle a perdu l’extérieur imagé et coloré propre aux mythologies antiques. Les anges tendaient par exemple à avoir tous le même aspect, à l’indifférenciation, leur rang seul étant indiqué, dans l’iconographie. On ne pouvait plus guère nommer que saint Michel et saint Raphaël. L’Asie est restée plus figurée, dans ses conceptions. On pourrait néanmoins se demander si elle est plus proche de l’antiquité grecque, ou du christianisme médiéval: elle semble souvent entre les deux.
 
Il faut en outre remarquer que dans ses pensées pédagogiques, Rudolf Steiner rejoignait les Corps-6.jpgprésupposés du Hau Pralung. Il différenciait les âges de la vie, disant que jusqu’à sept ans, l’être humain était dominé par son corps physique, que durant les sept années suivantes, il était dominé par ce qu’il appelait son corps éthérique, puis jusqu’à l’âge de vingt-et-un ans par son corps astral; or, la moralité consciente n’apparaît qu’avec ce dernier, mais de manière effectivement passive, l’esprit permettant de choisir volontairement le bien et le mal et de lier la pensée libre à la vie morale ne surgissant pleinement qu’après cette troisième septaine. Quant au corps éthérique, il est surtout fait d’images, et il est lié à la formation corporelle: car, de même que Goethe regardait les plantes comme émanant d’archétypes invisibles, d’icônes immatérielles qui les orientaient dans leur évolution, Steiner estimait que l’être humain en passait également par ce stade, à un certain moment de son existence. On est alors en deçà de la moralité consciente, le sentiment du beau poussant davantage vers le bien que l’intelligence de celui-ci. C’est à cause de cela qu’il recommandait, pour cette tranche d’âge, de s’appuyer sur le sens artistique. En un certain sens, Steiner s’efforçait d’expliciter la logique inhérente aux sagesses antique et orientale - et en conseillait l’application.

31/07/2013

Orient et Occident et mysticisme

rothko.jpgLa mystique occidentale eut quelque chose, dès l’origine, de tragique, que madame Guyon posa avec une remarquable acuité: son problème, de savoir si dès cette vie il était possible de s’unir à Dieu, rappelle qu’au sein de la mystique occidentale, on n’a qu’une vie. Cela crée une angoisse qui rend volontiers le mysticisme exalté.
 
La mystique orientale admet que l’on dispose de plusieurs vies pour atteindre l’idéal. Cela s’accorde à la nature, puisque, au sein de celle-ci, les saisons font mourir et renaître régulièrement les mêmes essences végétales. La doctrine des vies successives est le pendant, dans le monde des âmes, du cycle génératif: au nom qui se transmet par l’hérédité, l’Orient fait correspondre le nom secret qui demeure au-delà des formes extérieures. Souvent évoqué par les anciens Égyptiens, il est écrit dans les étoiles!
 
On a reproché à cette doctrine des vies successives de n’être pas dynamique: elle reproduirait une mécanique de la nature non évolutive. Les saisons ne reviennent pas pour apporter du mieux, mais pour ramener toujours la même chose! On a dit, même, qu’elle s’étiolait: tels les Immortels de lreincarnation3.jpg’Olympe à l’époque médiévale, la nature s’ennuie en créant des boucles, des éternels retours sans progrès clair!
 
Au contraire, la civilisation occidentale, en se détachant de la nature, bâtit par-dessus elle un monde plus beau. Par là naquit l’évolutionnisme. Mais aussi l’angoisse métaphysique, puisque le salut dépend de la communauté humaine, et non de l’univers. Cela donne à l’Histoire un caractère dramatique prononcé. Sur ce point, Teilhard de Chardin voyait juste, lorsqu’il plaçait le point Oméga en haut et en avant de l’Évolution. Un enchaînement mécanique des faits ruine, en l’affaissant, l’idée de Civilisation. Cela s’est constaté dans les pays qui ont adopté le matérialisme comme dogme.
 
Concilier l’Orient et l’Occident reviendrait à faire trouver à l’humanité sa place dans la nature prise globalement. Or, il doit s’agir de l’humanité telle qu’elle se manifeste réellement, c’est-à-dire divisée en consciences individuelles. Là est la difficulté: comment concilier le sentiment de l’importance de cette vie, par exemple, avec le sentiment oriental que d’autres vies déboucheront plus tard sur la lumière? Le rejet de l’idée de réincarnation, en Occident, donne clairement à cette vie une valeur absolue: la direction qu’on prend en son sein est déterminante pour l’éternité. Mais comme une vie ne suffit jamais, l’Occident tend à globaliser son salut, comptant à cet égard sur la Nation. La société impose à la nature, qui est individuelle et corporelle, une voie de libération. Bonald avait cette illusion!
 
Cependant, si, dans l’univers lui-même, comme Teilhard de Chardin, on voit un mouvement tendant au Christ, alors, chaque parcelle, qu’elle soit nationale ou individuelle, apparaît comme tirée vers le Salut. Et non seulement l’individu n’a plus forcément besoin de l’État pour se hisser au sommet, mais, de jerusalem-celeste.jpgsurcroît, le cycle des vies successives lui-même peut être regardé comme touché par la grâce, et cesser de n’être que le dédoublement de la mécanique générative qui se manifeste dans la Nature. La source en est le Christ, qui ne se contente pas d’être un but abstrait, comme il paraît souvent l’être chez Teilhard, mais qui, comme disait Flaubert, a irrigué la Terre de son sang, et donc chaque parcelle de cette Terre: ainsi se dessine la Jérusalem céleste, qui a spiritualisé les cités de la Terre, et ainsi la force générative se trouve-t-elle en l’être humain tirée vers les hauteurs - transfigurée. Le cycle des vies successives n’est plus une boucle infinie sans évolution distincte: la Terre même vit un drame. La pensée chrétienne médiévale l’exprimait: la cité de Dieu était en vue, si la Terre s’humanisait. 
 
Le progrès social n’est pas forcément lié au matérialisme: Victor Hugo le rappelait. Au bout de tout cycle, la Résurrection luit glorieusement. La répétition même est l’occasion de fondre toujours davantage la nature dans le monde de l’âme - par le biais par exemple de la poésie: tout poète qui au printemps perçoit l’esprit de la saison et le manifeste dans ses vers transpose en partie ce qu’il perçoit dans un ordre supérieur. Le monde idéal est créé lorsque chaque aspect du printemps a été évoqué de façon parfaite: dès lors, il n’a plus besoin d’apparaître! Entièrement assimilé par l’âme humaine, il vit en elle, et les sens deviennent inutiles. Elle devient une partie d’un corps nouveau, glorieux, lumineux, pur - en qui se reflètent les saisons transfigurées! On y distingue l’âme de celles-ci - leurs anges. La poésie s’accomplit pleinement par le biais de l’imagination. Celle-ci forge de nouveaux revêtements aux mouvements intimes de l’âme, plus fidèles, plus souples, plus transparents que ne l’est le corps physique.

16/06/2013

Individualisation en Orient

Grand_Bouddha.jpgC’est par le corps qu’on s’individualise. Or, en Asie, on connaît l’épanouissement surtout par l’assimilation de soi à un corps plus vaste: celui du Peuple, que représente le Prince - et, au-delà, celui du Bouddha, fondu dans la lumière de l’infini. Ce qui a donné un corps individuel, la force de la nature, n’est sanctifié que si un lien peut être établi avec des êtres magiques du passé, dont parlent les textes mythologiques comme ayant donné naissance à des lignées de héros. Seuls les princes qui en descendent sont pleinement individualisés, parce que leur corps porte la marque de cette ascendance occulte, celle des Nâgas. En dehors de cette lignée, la nature originelle ne renvoie pas au paradis, mais aux esprits mauvais. On le sait peu, mais, dans la forêt, dans la montagne - par delà les limites de la cité -, les Orientaux, comme les Anciens, placent des démons affreux, des monstres. Les esprits bons du Bouddha les maintiennent à l’extérieur du monde humain, mais ceux qui passent par la personne du Roi aussi: ce sont les bonnes fées d’Indra, dont le Prince est l’image sur Terre, et que le Bouddha Dunhuang-Flying-Apsaras-772x1024.jpgmême a donné comme modèle à ses disciples. Car ces bonnes fées sont l’esprit des bonnes actions: elles sont ces dernières débarrassées de leur enveloppe physique, et elles accueillent le juste quand lui-même n’a plus de corps. Le thème des vierges célestes accueillant les saints au paradis n'est pas propre à l'Islam.
 
Or, le lien social est celui par lequel les vertus peuvent s’exercer: il est donc sacré. Ce qui unit un peuple est toujours émané des bons esprits; ce qui le désunit, toujours lié aux mauvais. Les corps individuels, eux-mêmes, ne sont pas saints: ils sont reliés aux inspirations démoniaques; la forêt est l’image des pulsions inconscientes. La guérison s’obtient par la naissance au sein de la société dirigée par le Bouddha au travers d’Indra et de son reflet terrestre, le Roi. Il s’agit d’une sorte de baptême arrachant l’âme à la nature sauvage et ténébreuse dont elle est issue.
 
Le christianisme, en adorant l’auteur de la Nature, a créé l'image d'un moment paradisiaque de l’histoire. Mais beaucoup ont regardé le paradis terrestre d’Adam et Ève comme purement spirituel: il était l’atmosphère psychique de la Terre, et l’habit de peau dont les hommes ont été revêtus à leur sortie du jardin sacré n’est autre que leur chair. La conception d’un paradis terrestre matériel fait penser à l’âge d’or tel que le concevaient les anciens Grecs. Le christianisme, à l’origine, était une religion profondément orientale, qui a été transformée en pénétrant dans l’Occident grec, et, plus encore, dans le monde romain. Le souvenir du paradis est ainsi devenu le culte de la Nature qu’on observe chez Rousseau, et il a donné naissance aux sciences physiques de notre temps.
 
Or, cela a également conduit à l’individualisme: chaque homme, dans son corps, se sent parfaitement libre - isolé. Le corps n’est pas, en Occident, une illusion transitoire créée ou habitée par de mauvais esprits, mais une chose sacrée, fermement établie, solide, durable. On l’embaume à la façon des Osiris_E3751_mp3h8829-d.jpganciens Égyptiens; le corps est une immortelle momie! Cela sanctifie la pensée qui émane du cerveau, celle qui précisément suit les règles de ce qui à l’extérieur est corporel, mécanique: celle qui est collée à la matière, et suit seulement la loi des nombres.
 
Il s’ensuit que, dans le mysticisme occidental, le thème du génie individuel est plus présent qu’en Orient. Cela autorise la liberté, et en même temps, l’égoïsme. Alors que dans le christianisme un ange de Dieu, vigoureux et viril, guide les cœurs, en Orient, ce rôle est tenu par un esprit féminin, plus passif, plus réceptif aux messages de l’univers: l’ange est une fée.
 
Dans la doctrine chrétienne, de fait, Dieu s’est incarné dans un corps en particulier; il s’y est placé tout entier. En Orient, la lumière divine descend dans les pensées des sages, des rois, mais elle ne se place pas dans tous les membres, dans toute l’âme: seul le sommet de la tête, au-delà de la conscience, est sacré; le reste du corps est soumis aux passions - et à l’illusion des sens.
 
Teilhard de Chardin, orienté vers les sciences naturelles modernes, reprochait à l’Orient cette tendance dépersonnalisante, sans voir qu’elle évitait la chute de l’esprit dans un corps sans âme - c’est-à-dire dans le matérialisme et l’égoïsme. Mais à mon sens, on ne peut pas nier que le christianisme a inventé quelque chose de nouveau, qui est fascinant.