31/07/2013

Orient et Occident et mysticisme

rothko.jpgLa mystique occidentale eut quelque chose, dès l’origine, de tragique, que madame Guyon posa avec une remarquable acuité: son problème, de savoir si dès cette vie il était possible de s’unir à Dieu, rappelle qu’au sein de la mystique occidentale, on n’a qu’une vie. Cela crée une angoisse qui rend volontiers le mysticisme exalté.
 
La mystique orientale admet que l’on dispose de plusieurs vies pour atteindre l’idéal. Cela s’accorde à la nature, puisque, au sein de celle-ci, les saisons font mourir et renaître régulièrement les mêmes essences végétales. La doctrine des vies successives est le pendant, dans le monde des âmes, du cycle génératif: au nom qui se transmet par l’hérédité, l’Orient fait correspondre le nom secret qui demeure au-delà des formes extérieures. Souvent évoqué par les anciens Égyptiens, il est écrit dans les étoiles!
 
On a reproché à cette doctrine des vies successives de n’être pas dynamique: elle reproduirait une mécanique de la nature non évolutive. Les saisons ne reviennent pas pour apporter du mieux, mais pour ramener toujours la même chose! On a dit, même, qu’elle s’étiolait: tels les Immortels de lreincarnation3.jpg’Olympe à l’époque médiévale, la nature s’ennuie en créant des boucles, des éternels retours sans progrès clair!
 
Au contraire, la civilisation occidentale, en se détachant de la nature, bâtit par-dessus elle un monde plus beau. Par là naquit l’évolutionnisme. Mais aussi l’angoisse métaphysique, puisque le salut dépend de la communauté humaine, et non de l’univers. Cela donne à l’Histoire un caractère dramatique prononcé. Sur ce point, Teilhard de Chardin voyait juste, lorsqu’il plaçait le point Oméga en haut et en avant de l’Évolution. Un enchaînement mécanique des faits ruine, en l’affaissant, l’idée de Civilisation. Cela s’est constaté dans les pays qui ont adopté le matérialisme comme dogme.
 
Concilier l’Orient et l’Occident reviendrait à faire trouver à l’humanité sa place dans la nature prise globalement. Or, il doit s’agir de l’humanité telle qu’elle se manifeste réellement, c’est-à-dire divisée en consciences individuelles. Là est la difficulté: comment concilier le sentiment de l’importance de cette vie, par exemple, avec le sentiment oriental que d’autres vies déboucheront plus tard sur la lumière? Le rejet de l’idée de réincarnation, en Occident, donne clairement à cette vie une valeur absolue: la direction qu’on prend en son sein est déterminante pour l’éternité. Mais comme une vie ne suffit jamais, l’Occident tend à globaliser son salut, comptant à cet égard sur la Nation. La société impose à la nature, qui est individuelle et corporelle, une voie de libération. Bonald avait cette illusion!
 
Cependant, si, dans l’univers lui-même, comme Teilhard de Chardin, on voit un mouvement tendant au Christ, alors, chaque parcelle, qu’elle soit nationale ou individuelle, apparaît comme tirée vers le Salut. Et non seulement l’individu n’a plus forcément besoin de l’État pour se hisser au sommet, mais, de jerusalem-celeste.jpgsurcroît, le cycle des vies successives lui-même peut être regardé comme touché par la grâce, et cesser de n’être que le dédoublement de la mécanique générative qui se manifeste dans la Nature. La source en est le Christ, qui ne se contente pas d’être un but abstrait, comme il paraît souvent l’être chez Teilhard, mais qui, comme disait Flaubert, a irrigué la Terre de son sang, et donc chaque parcelle de cette Terre: ainsi se dessine la Jérusalem céleste, qui a spiritualisé les cités de la Terre, et ainsi la force générative se trouve-t-elle en l’être humain tirée vers les hauteurs - transfigurée. Le cycle des vies successives n’est plus une boucle infinie sans évolution distincte: la Terre même vit un drame. La pensée chrétienne médiévale l’exprimait: la cité de Dieu était en vue, si la Terre s’humanisait. 
 
Le progrès social n’est pas forcément lié au matérialisme: Victor Hugo le rappelait. Au bout de tout cycle, la Résurrection luit glorieusement. La répétition même est l’occasion de fondre toujours davantage la nature dans le monde de l’âme - par le biais par exemple de la poésie: tout poète qui au printemps perçoit l’esprit de la saison et le manifeste dans ses vers transpose en partie ce qu’il perçoit dans un ordre supérieur. Le monde idéal est créé lorsque chaque aspect du printemps a été évoqué de façon parfaite: dès lors, il n’a plus besoin d’apparaître! Entièrement assimilé par l’âme humaine, il vit en elle, et les sens deviennent inutiles. Elle devient une partie d’un corps nouveau, glorieux, lumineux, pur - en qui se reflètent les saisons transfigurées! On y distingue l’âme de celles-ci - leurs anges. La poésie s’accomplit pleinement par le biais de l’imagination. Celle-ci forge de nouveaux revêtements aux mouvements intimes de l’âme, plus fidèles, plus souples, plus transparents que ne l’est le corps physique.

16/06/2013

Individualisation en Orient

Grand_Bouddha.jpgC’est par le corps qu’on s’individualise. Or, en Asie, on connaît l’épanouissement surtout par l’assimilation de soi à un corps plus vaste: celui du Peuple, que représente le Prince - et, au-delà, celui du Bouddha, fondu dans la lumière de l’infini. Ce qui a donné un corps individuel, la force de la nature, n’est sanctifié que si un lien peut être établi avec des êtres magiques du passé, dont parlent les textes mythologiques comme ayant donné naissance à des lignées de héros. Seuls les princes qui en descendent sont pleinement individualisés, parce que leur corps porte la marque de cette ascendance occulte, celle des Nâgas. En dehors de cette lignée, la nature originelle ne renvoie pas au paradis, mais aux esprits mauvais. On le sait peu, mais, dans la forêt, dans la montagne - par delà les limites de la cité -, les Orientaux, comme les Anciens, placent des démons affreux, des monstres. Les esprits bons du Bouddha les maintiennent à l’extérieur du monde humain, mais ceux qui passent par la personne du Roi aussi: ce sont les bonnes fées d’Indra, dont le Prince est l’image sur Terre, et que le Bouddha Dunhuang-Flying-Apsaras-772x1024.jpgmême a donné comme modèle à ses disciples. Car ces bonnes fées sont l’esprit des bonnes actions: elles sont ces dernières débarrassées de leur enveloppe physique, et elles accueillent le juste quand lui-même n’a plus de corps. Le thème des vierges célestes accueillant les saints au paradis n'est pas propre à l'Islam.
 
Or, le lien social est celui par lequel les vertus peuvent s’exercer: il est donc sacré. Ce qui unit un peuple est toujours émané des bons esprits; ce qui le désunit, toujours lié aux mauvais. Les corps individuels, eux-mêmes, ne sont pas saints: ils sont reliés aux inspirations démoniaques; la forêt est l’image des pulsions inconscientes. La guérison s’obtient par la naissance au sein de la société dirigée par le Bouddha au travers d’Indra et de son reflet terrestre, le Roi. Il s’agit d’une sorte de baptême arrachant l’âme à la nature sauvage et ténébreuse dont elle est issue.
 
Le christianisme, en adorant l’auteur de la Nature, a créé l'image d'un moment paradisiaque de l’histoire. Mais beaucoup ont regardé le paradis terrestre d’Adam et Ève comme purement spirituel: il était l’atmosphère psychique de la Terre, et l’habit de peau dont les hommes ont été revêtus à leur sortie du jardin sacré n’est autre que leur chair. La conception d’un paradis terrestre matériel fait penser à l’âge d’or tel que le concevaient les anciens Grecs. Le christianisme, à l’origine, était une religion profondément orientale, qui a été transformée en pénétrant dans l’Occident grec, et, plus encore, dans le monde romain. Le souvenir du paradis est ainsi devenu le culte de la Nature qu’on observe chez Rousseau, et il a donné naissance aux sciences physiques de notre temps.
 
Or, cela a également conduit à l’individualisme: chaque homme, dans son corps, se sent parfaitement libre - isolé. Le corps n’est pas, en Occident, une illusion transitoire créée ou habitée par de mauvais esprits, mais une chose sacrée, fermement établie, solide, durable. On l’embaume à la façon des Osiris_E3751_mp3h8829-d.jpganciens Égyptiens; le corps est une immortelle momie! Cela sanctifie la pensée qui émane du cerveau, celle qui précisément suit les règles de ce qui à l’extérieur est corporel, mécanique: celle qui est collée à la matière, et suit seulement la loi des nombres.
 
Il s’ensuit que, dans le mysticisme occidental, le thème du génie individuel est plus présent qu’en Orient. Cela autorise la liberté, et en même temps, l’égoïsme. Alors que dans le christianisme un ange de Dieu, vigoureux et viril, guide les cœurs, en Orient, ce rôle est tenu par un esprit féminin, plus passif, plus réceptif aux messages de l’univers: l’ange est une fée.
 
Dans la doctrine chrétienne, de fait, Dieu s’est incarné dans un corps en particulier; il s’y est placé tout entier. En Orient, la lumière divine descend dans les pensées des sages, des rois, mais elle ne se place pas dans tous les membres, dans toute l’âme: seul le sommet de la tête, au-delà de la conscience, est sacré; le reste du corps est soumis aux passions - et à l’illusion des sens.
 
Teilhard de Chardin, orienté vers les sciences naturelles modernes, reprochait à l’Orient cette tendance dépersonnalisante, sans voir qu’elle évitait la chute de l’esprit dans un corps sans âme - c’est-à-dire dans le matérialisme et l’égoïsme. Mais à mon sens, on ne peut pas nier que le christianisme a inventé quelque chose de nouveau, qui est fascinant.

22/03/2013

Divinité et images

william-blake--creation-du-monde--1794.jpgCertains, assimilant Dieu à l’Invisible, assurent qu’il ne faut pas le dénaturer en le rendant visible par l’image. Et pourtant, dans une lettre, François de Sales admettait que Dieu, en réalité, était partout, y compris dans le monde visible, bien qu’on ne sût pas l’y déceler. Rien ne peut être dit détaché de lui; ce qui est vu se rattache aussi à lui. L’image le reflète. Mais de quelle manière?
 
Il est déjà important que, comme la pensée, elle se reconnaisse - même quand elle est seulement intérieure - comme un simple reflet - et, naturellement, comme un reflet partiel. Toute image, toute idée prétendant l’embrasser dans sa totalité est fallacieuse. L’art baroque représentait le saint Père, mais les théologiens le distinguaient de Dieu: ce vieillard bénissant n’en était qu’une figure. Il était la représentation de l’Ancien des Jours: l’être créateur de ce monde. Dieu pris absolument était au-delà. 
Ne serait-il pas, de fait, illogique de refuser de représenter cet Ancien suprême par une statue, ou de la peinture, alors que l’entendement se fait, en lisant les mots qui le désignent, l’image d’un vieillard bénissant? La figure intérieure est-elle plus divine en soi que la figure extérieure? Mais si l’artiste est doué, la seconde correspondra bien à la première.
 
Que l’image intérieure soit plus raffinée, plus fidèle à l’idée pure, je veux bien le croire; qu’elle soit, en un certain sens, plus proche de la divinité, aussi. Mais l’opposition ne saurait être radicale: elle n’est que de degré. Et rien n’empêche, à vrai dire, de se créer l’image d’un Ancien des Jours plus grandiose que celles de l’art baroque - même si on peut admettre que ce dernier tend à fixer l’imagination.
 
De toute façon, comme le dit H. P. Blavatsky, la substance divine absolument est impropre à être cernée par l’entendement: car elle affirme que les véritables sages du bouddhisme ne se mêlent jamais william_blake_jacobs_ladder.jpgde philosopher sur la substance absolue, éternelle: la pensée ne peut que saisir ses émanations successives, les puissances créatrices dont le concert harmonieux a forgé le monde. Bien que le mot monte plus haut que l’image, dans l’ordre spirituel, il n’embrasse pas davantage l’Absolu. Même l’idée la plus pure n’est qu’un reflet: elle monte le long pour ainsi dire de la hiérarchie des anges - jusqu’à se dissoudre. A cet égard, l’idéalisme classique, hérité de Platon, et que Flaubert défendait encore, n’est-il pas un leurre? On ne peut opposer l’idée pure à l’image: la différence n’est que de degré; et l’homme qui veut se faire un chemin complet vers l’Absolu se taille toutes les marches nécessaires à l’ascension. Il commence donc par l’image, poursuit par le son, finit par l’idée! Puis, il pénètre la lumière qui l’éblouit. Et, selon la doctrine bouddhique, il redescend, afin d’acquérir les qualités qui lui permettront de se tailler un chemin plus ferme encore, et allant plus haut encore - jusqu’à ce qu’il n’ait plus besoin du monde visible, sensible. Est-ce cependant le cas des hommes actuellement sur Terre? La logique bouddhique est bien de dire que non. Tant que le monde visible existe, il apparaît comme nécessaire de l’affiner par l’art.
 
L’image mêle aux idées des couleurs qui éveillent l’âme: le cerveau n’a pas une force suffisante pour s’élever; il lui faut les élans du cœur! Il lui faut un tremplin: la première marche. La nature humaine tout entière doit porter l’esprit. Les traditions qui interdisent les images peintes ou sculptées ont au primaporta2.jpgmoins des images fortes dans leurs textes sacrés. Les anciens Romains, disaient Plutarque, s’étaient vus interdire par Numa de représenter leurs dieux; ils ont donc dû se rapprocher des Grecs et de leur mythologie, puis se convertir au christianisme, dont les textes fondamentaux sont en réalité plus riches d’images merveilleuses que l’histoire ou la philosophie romaine. Quel texte de Sénèque, Cicéron, Tacite, contient les anges de l’Évangile, les symboles de l’Apocalypse? Cela correspond à un besoin. Le culte même de César, homme divinisé, renvoyait à cette aspiration à relier le monde visible aux Immortels. La statue d’Auguste était bien celle d’un ange guidant le peuple sur la voie de la Perfection!
 
Lorsque le catholicisme rejette les images, le peuple se laisse capter par celles de la science-fiction - qui, en réalité, émanent de l’ancienne tradition grecque: elles sont le prolongement d’Icare, de Prométhée. On ne peut l’empêcher. Parodiant Amiel sur ce qu’il disait des religions, je dirai: la question n’est pas de savoir si on aura des images ou non, mais lesquelles on créera: seront-elles d’un art consommé, élevant l’âme, donnant à voir le sublime, portant les cœurs vers les hauteurs - le monde supérieur ne serait-ce que dans sa première strate, celle du monde élémentaire - des fées? Ou sera-ce des figures laides, ne faisant que flatter l’instinct et assouvir une vaine curiosité, un désir stérile - celui de machines plus grosses, de femmes plus belles, d’hommes plus forts, de pays plus riches?
 
Dieu est amour, et toute beauté se rapporte à lui. La peinture est belle quand elle donne à voir le monde spirituel, et l’assume. Alors, elle est vraie - puisque toute image émane de l’âme.