12/04/2014

Médecine romantique: l’être moral du corps humain

paracelse.jpgDans son livre sur les romantiques allemands, Ricarda Huch (1864-1947) rappelle que dans la médecine romantique le corps humain était soumis à une sorte d’archétype, que Paracelse nommait archæus, et par lequel la forme se maintient à la fois globalement et organe par organe; ses atteintes provoquent les maladies, qui sont avant tout liées à des parasites immatériels, à des entités qui s’insèrent dans l’organisme archétypal et le déforment dans leur sens. Une sorte de combat moral ainsi préside à la guérison, qui se situe au-dessous de la conscience: il était évident que le psychisme dans ses profondeurs favorisait tel ou tel agent malin.
 
Cependant, la médecine allemande du dix-neuvième siècle n’était pas forcément moins scientiste que la française, car beaucoup de théoriciens soutenaient des positions totalement opposées à celles des romantiques, et il ne faut pas en tirer, comme on le fait souvent, que la diversité et la liberté de pensée dans ce domaine aient jamais freiné l’évolution scientifique: tout au contraire, elles la stimulent.
 
Un des grands noms de la médecine romantique fut Johan Nepomuk Ringseis (1785-1880). Opposé à lui était Rudolf Virchow (1821-1902), 496px-Moritz_von_Schwind_-_Johann_Nepomuk_Ringseis.jpgd’une génération plus positiviste, et qui ne s’intéressait pas à une pensée de la maladie située en amont des manifestations physiques, ou à une science fondée sur l’imagination. Ricarda Huch en a dit: Virchow se séparait de Ringseis sur un autre point: il ne voulait pas entendre parler de « force vitale », notion indispensable pour tout médecin romantique. Cette force vitale n’était pas pour eux cependant, comme on l’a souvent cru, une force qui s’ajoutait à l’organisme et que l’on pouvait penser séparable de lui, au contraire elle était l’essence même de l’âme, ce par quoi l’organisme est quelque chose d’unitaire qui se détermine soi-même. Cette force vitale est ce qui distingue l’homme de la machine; c’est précisément sur ce point que la philosophie de la nature s’était opposée au brownisme ambiant. Ringseis fit remarquer qu’Hippocrate aussi avait reconnu dans chaque organisme un principe moral unitaire qui donne forme au corps, le maintient et s’efforce de le restaurer en cas de maladie en faisant valoir qu’il est le seul maître en face de l’élément étranger perturbateur.

Les forces de guérison étaient dans l’esprit de l’archæus, le gardien occulte, l'ange - ou la cime de l'âme de François de Sales, dont l'âme ordinaire n'a pas conscience. Mais il faut remarquer ici la distinction faite avec la machine: alors qu’en celle-ci l’élan moteur passe par un carburant simplement versé dans la coque, élan moteur que les spiritualistes voudraient chez les êtres vivants assimiler à un fluide vital immatériel, la médecine romantique dit qu’au contraire le corps sensible baigne tout entier Hippocrates_pushkin02.jpgdans un réseau de forces éthériques déterminées, cohérentes, dont il n’est que la manifestation. La forme de la machine est donnée par l’imagination humaine; mais elle n’a pas d’élan propre: seuls les éléments fixés matériellement entre eux la restituent; en eux-mêmes, ceux-ci tendent à se disjoindre. Chez l’homme, c’est une force permanente qui organise les éléments, qui les lie pour ainsi dire magiquement, du point de vue de Ringseis, Hippocrate, Paracelse: une volonté semble commander directement aux choses, afin d’y créer une harmonie, comme si la pensée qui crée une machine pouvait exercer sur les éléments dont elle est constituée une puissance directe, constante. C’est Amphion mettant en branle les pierres par son chant et les assemblant après les avoir éveillées: devenues plastiques et intelligentes à la fois, elles allaient d’elles-mêmes former des murs, des maisons, des villes.
 
Mais la dimension poétique de la chose ne prouve pas qu’elle soit fausse. Le principe qui organise la matière pour en faire un organe, un corps, reste mystérieux. Les auteurs de science-fiction, notamment Olaf Stapledon, ont aussi questionné les formes apparentes, d’une façon plus pragmatique peut-être que les romantiques allemands: l’auteur de Star Maker évoquait des cerveaux magnétiques organisés à partir de réseaux de forces matérialisés par des éléments épars. Sans aller jusqu’à l’être psychique pur, l’ange, et demeurant dans la pensée du magnétisme d’une manière peut-être caractéristique des Anglo-Saxons, il reprenait à son compte des concepts du romantisme allemand. Il faisait émaner, de la matière même, un esprit cohérent, ou du moins il disait le déceler en profondeur de la matière: car il ne présentait pas celle-ci comme étant son origine. De cette dernière, il ne disait rien. Lorsqu’il évoquait un dieu créateur, il ne parlait jamais d’ange: partout il exerçait sa puissance directement, son calvinisme l’empêchant en réalité de concevoir un monde d’esprits seconds. L’héritage direct du romantisme allemand, à cet égard, se trouve plus probablement chez Rudolf Steiner, qui développa une médecine spécifique, notamment en s’appuyant sur Goethe.

15/02/2014

Olaf Stapledon et la quête de l’Esprit

Olaf_Stapledon.jpgOlaf Stapledon, auteur de science-fiction majeur, voulut, dans Star Maker, donner de l’univers et de son évolution une vision globale. Or, tissant cette vision au travers d’une conscience elle-même en évolution et n’apprenant que progressivement à se détacher des apparences matérielles, il ne montre les âmes s’unissant en êtres collectifs que depuis les stades inférieurs de la voyance, lesquels ne manifestent pas ce qui se tient de l’autre côté - les points de convergence qui aimantent les âmes et que les occultistes médiévaux assimilaient aux anges.
 
Pourtant, il évoque les espèces pensantes qui s’efforcent de percer les mystères de l’être divin. Ainsi, dans ce passage remarquable, il dit, à propos d’une civilisation qui paraît stagner: Later, however, we began to discover that this seeming stagnation was a symptom not of death but of more vigorous life. Attention had been drawn from material advancement just because it had opened up new spheres of mental discovery and growth. In fact the great community of worlds, whose members consisted of some thousands of world-spirits, was busy digesting the fruits of its prolonged phase of physical progress, and was now finding itself capable of new and unexpected physical activities. At first the nature of these activities was entirely hidden from us. But in time we learned how to let ourselves be gathered up by these superhuman beings so as to obtain at least an obscure glimpse of the matters which so enthralled them. They were concerned, it seemed, partly with telepathic exploration of the great host of ten million galaxies, partly with a technique of spiritual discipline by which they strove to come to more penetrating insight into the nature of cosmos and to a finer creativity. This, we learned, was possible because their perfect community of worlds was tentatively waking into a higher plane of being, as a single communal mind whose body was the whole sub-galaxy of worlds. Though we could not participate in the life of this lofty being, we guessed that its absorbing passion was not wholly unlike the longing of the noblest of our own human species to “come fa312766_starmaker---olaf-stapledon.jpgce to face with God.” This new being desired to have the percipience and the hardihood to endure direct vision of the source of all light and life and love. In fact this whole population of worlds was rapt in a prolonged and mystical adventure.

La résolution de l’énigme mystique de l’univers passe par la communauté spirituelle des espèces pensantes, mais non par l’intermédiaire d’êtres spirituels déjà présents dans le cosmos, comme dans le mysticisme médiéval. L’idée de la cité porte l’âme individuelle vers la divinité, comme dans l’ancienne Rome. Ce point de vue qui ne regarde que la face apparente des choses rappelle Teilhard de Chardin, qui voyait l’unité psychique humaine comme liée directement à Dieu, mais les étapes intermédiaires comme trop imparfaites pour être spirituellement qualifiées. Pourtant, il affirmait qu’au-delà de cette unité humaine, il faudrait s’unir avec tout l’univers. Or, il ne l’entendait certainement pas au sens physique: comment l’homme pourrait s’unir charnellement avec des pierres, ou même avec des plantes? Quant aux animaux, on a du mal à croire qu’il le pensât souhaitable. Mais quels pôles psychiques se recoupent avec les espèces animales, avec les essences végétales, avec les minéraux? La noosphère réduite aux pensées humaines conscientes ne pouvait y prétendre. Il fallait d’une part descendre au fond de l’inconscient, d’autre part postuler l’existence d’êtres spirituels dont les règnes minéral, végétal et animal étaient les manifestations. Alors seulement l’union psychique pourrait avoir lieu. Or, Teilhard de Chardin, comme Stapledon, se contentait d’évoquer, sur le plan spirituel, ce qui ressortissait à la pensée consciente, laquelle seule visiblement peut se transmettre à distance pour l’écrivain anglais.
 
Pourtant, l’idée que des groupes humains ou animaux soient liés psychiquement et constituent ce que mon ami Hervé Thiellement, dans son Monde de Fernando, a appelé des égrégores, est issue en grande partie d’Isis Unveiled de H. P. Blavatsky, où la science-fiction anglo-saxonne a fréquemment puisé ses concepts les plus audacieux. Or, dans The Secret Doctrine, elle dit assez clairement que ces égrégores sont en réalité des esprits préexistants, de vivants archétypes d’après lesquels les formes se déploient, et elle les dit semblables aux anges du christianisme.
 
La science-fiction est un genre qui tend au spirituel, mais sans généralement s’arracher aux apparences sensibles. Stapledon dit que ses êtres évolués et subtils cherchent à voir Dieu face à face, mais naturellement il ne révèle pas ce qu’alors ils découvrent. Il raconte de l’extérieur. Jusqu’à, du moins, que sa conscience ait suffisamment évolué pour évoquer le visage du créateur cosmique, comme il le fait à la fin de son livre.

30/12/2013

Mythologie du couple

986885.jpgVâtsyâyana, dans son Traité de l’Amour, affirme que l’amour vrai, l’union intime, peut être créé de deux manières: soit par le haut, à partir des pensées échangées par les amants, soit par le bas, à partir de leurs relations sexuelles. Mais en aucun cas cela ne va de soi: cela ne naît pas forcément. Les pensées, d’une part, l’acte, d’autre part, doivent avoir des qualités particulières, émanées de la citoyenneté céleste. Car dans l’Inde primitive, être un digne membre de la cité terrestre était l’être aussi au regard de son pendant divin.
 
Or, lorsqu’il s’agit des pensées, il ne suffit pas de converser agréablement selon des critères intellectuels. En réalité, les idées ne doivent pas recevoir une approbation formelle des deux amants, mais susciter des émotions communes: ce n’est pas la même chose. Lorsqu’on veut s’accorder sur les idées, on se réfère à ce qu’on ressent comme étant obligatoire de penser, et on se dit que l’autre est conforme à l’idéal qu’on s’est formé, s’il suit effectivement ces idées. Mais en réalité, pour ce qui est du vrai sentiment d’amour, cela n’a que peu de valeur. Car ce qui compte, au sein d’un couple, est l’instauration d’une sorte de mythologie: des références communes qui ne le soient pas avec le reste de la société, mais qui soient spéciales. Si, de fait, on se conforme à une communauté, dans ses idées, l’autre peut être changé à tout moment avec les autres membres de cette communauté, et cela n’est pas ressenti comme lié à un couple. Celui-ci doit être, en quelque sorte, individualiste.
 
Or, dans les faits, beaucoup de gens préfèrent partager leurs pensées avec la société en général qu’avec leur conjoint en particulier. Le culte du corps social est plus prégnant que celui du couple. C’est la raison pour laquelle, notamment dans les sociétés collectivistes, ou soumises à des États centralisés et unitaires, l’amour durable au sein d’un couple est difficile à trouver, et est remplacé par des relations se succédant mécaniquement l’une à l’autre.
 
Pour réellement entretenir l’amour, il faut que les pensées soient liées à des images fortes, à un cycle RamaSitaSurya-21etoa3.jpgde légendes, pour ainsi dire. Le couple doit en quelque sorte adorer les mêmes dieux, et qu’ils lui soient propres. Bien loin d’être comprise, cette règle est souvent combattue par la peur de se retrouver enfermé dans la relation de couple, dans l’amour qui submerge; l’on préfère se lier aux fétiches de la société prise globalement, les pensant plus aptes à émanciper.
 
Pourtant, Teilhard de Chardin disait qu’il était impossible qu’une société réellement libre et unie se crée si elle n’a pas commencé par s’appuyer sur de tels couples, partageant en quelque sorte la même mythologie. La société de l’avenir partira forcément de couples qui ont su s’assumer personnellement face au reste du monde et qui se sont liés librement à d’autres couples ayant accompli le même travail.
 
Quant à l’autre voie, celle de l’amour qui se développe à partir des relations physiques, je l’ai déjà évoquée. Mais je ferai le lien avec l’idée de la mythologie du couple en rappelant que, selon Vâtsyâyâna, cela passe par des prémices qui postulent que l’amour est une entité spirituelle dont l’action dépend des phases de la Lune: ses flèches de fleur viennent se ficher sur telle ou telle partie du corps de la femme, selon les périodes, et il est du ressort de l’homme de les discerner et de les honorer de la main et des lèvres. Comme, d’un autre côté, chaque corps est différent, et que chaque femme a son propre visage, c’est justement par là que peut commencer une mythologie du couple, le modèle céleste d’après lequel s’est formé le beau corps de la femme qu’on a épousée étant précisément l’idéale image à laquelle on reconnaît le bon ange ou la pelagio-palagi-the-nuptials-of-cupid-and-psyche.jpgbonne fée du couple, ce qui l’unit intérieurement, spirituellement. Ainsi, tout se recoupe. Honorer le corps de l’épouse n’est rien d’autre que renvoyer à cet esprit du couple qui trône au ciel et vit parmi les astres, et d’après le corps duquel fut fait celui de la femme. Quant à celle-ci, en recevant ces honneurs, elle procède à la façon des Vestales, entretenant le feu de la Cité et ne se vouant qu’à lui. Paradoxalement, le mariage idéal renoue ainsi avec la virginité.
 
Or, cet être enchanté qui protège le couple depuis le monde spirituel peut lui-même être sujet à des aventures, et susciter des phénomènes dans l’univers, voire donner naissance à des figures héroïques, insérées dans le devenir des peuples, et c’est ainsi que la mythologie du couple peut s’étoffer et se relier avec des pensées plus générales. Elle peut avoir une substance morale, un pôle philosophique et conceptuel. Mais c’est à condition de s’arracher, d’une part à ce qui est imposé par la société pour s’aménager un jardin spirituel commun, d’autre part à la vision ordinaire, dominée par le matérialisme, de l’amour physique.
 
Seule la mythologie, en bref, sauvera le couple.