24/03/2015

Charles Duits et la grande Déesse

Seraphita.JPGJ'ai pu évoquer la figure de Charles Duits (1925-1991), écrivain francophone d'origine américaine qui se fit connaître par des épopées nourries de la doctrine de Gurdjieff (Ptah Hotep, 1971, Nefer, 1978), des récits psychédéliques relatant l'expérience du peyotl (Le Pays de l'éclairement, 1967, La Conscience démonique, 1974), une évocation magnifique d'André Breton (André Breton a-t-il dit passe, 1969), des récits érotiques aux images flamboyantes (La Salive de l'éléphant, 1970, Les Miférables, 1971), un essai sur Victor Hugo dans ses rapports avec les tables tournantes (Victor Hugo, le grand échevelé de l'air, 1975), des pièces de théâtre courtes de nature symboliste et mythologique (Il la menace, Afrique Afrique), des poèmes, des tableaux, et un traité ésotérique que ses éditeurs ont tous refusé, mais qui est disponible sur Internet, La Seule Femme vraiment noire.

Dans ce dernier, il se disait inspiré par un esprit qu'il assimilait à Isis, laquelle a été faite par beaucoup la patronne antique de Paris: l'idée se trouve chez Voltaire, Gérard de Nerval, Hugo. Le premier l'avait trouvée ailleurs: elle avait été publiée à la Renaissance.

Le propos de Duits était essentiellement de défendre l'idée du sexe féminin de la divinité. Le débat lui paraît essentiel: il refuse de le trouver secondaire, comme on voudrait qu'il fût.

De fait, à la polarité mâle il lie l'intellectualisme et le rationalisme, la tendance à l'abstraction, le rejet de la sensualité dans l'approche philosophique et métaphysique. La théologie nourrie au sein de la raison, iPtah-Hotep-Duits.jpgnfluencée par Aristote, était issue d'un dieu père; mais la poésie des voyants, l'inspiration artistique, le sentiment mystique étaient liés à une déesse mère. Or, digne élève du Surréalisme, Duits voulait que le divin soit appréhendé par l'intuition, l'amour - et même les pulsions obscures, et ce qui en elles reflète un monde supérieur.

Breton, avant lui, avait, rejetant Dieu, chanté l'immortelle Mélusine! Elle était l'âme du monde, et ne demeurait point dans une pure sphère intelligible - dénuée de réalité.

Il est remarquable qu'à l'aube du Romantisme, un certain poète français appelé François Parseval (1759-1834), aujourd'hui oublié, composa une épopée à la gloire de Philippe-Auguste (1825), premier grand roi centralisateur français; car alors que celui-ci y incarnait la divinité au sens absolu, le dieu monothéiste de la théologie classique, Mélusine était évoquée comme étant l'esprit même du féodalisme. Or, elle vivait dans les Alpes, régnant sur des fées qui n'étaient que d'horribles démons déguisés. On ne pouvait pas faire plus étroitement catholique que Parseval. C'est contre lui que se dresse, consciemment ou non, Breton, et à sa suite Charles Duits. Victor Hugo ne l'avait pas osé: il avait fait son éloge. Il faut dire qu'il donnait à Mélusine et à ses fées une force qu'elles avaient perdue depuis longtemps - même si c'était pour en médire.

Duits fait remarquer que ce que les chrétiens appellent le Saint-Esprit était dans les anciens mystères assimilé à l’Épouse cosmique - laquelle on avait ainsi rendue mâle. C'est un fait indéniable, rapporté par Édouard Schuré dans sa magnifique restitution du Drame sacré d'Éleusis (1890) - l'enchaînement narratif intérieur que vivait le candidat à l'initiation dans la principale école de mystère de l'ancienne GFra_Angelico-corridor.jpgrèce. De même, dans les traditions d'Asie, les divinités messagères ont généralement des traits féminins.

Néanmoins, chez les mystiques chrétiens, l'assimilation du Saint-Esprit à la sainte Vierge est patente; elle fut son premier réceptacle: le pôle féminin lui convenait. Saint Amédée de Lausanne ne laisse pas de s'exprimer de cette manière. La divinité entrant dans la sphère terrestre prend la forme d'une Femme!

L'allégorie de Marianne, qui doit inspirer tous les enfants de la république de Paris, est-elle cette seule femme vraiment noire dont parlait Charles Duits – le seul être véritablement spirituel du cosmos? Il lui attribuait des dents de lumière, des formes somptueuses: elle est une divinité terrestre rendue absolue par le rejet du dieu céleste de la tradition. Elle a dû le remplacer sur son trône - et intégrer ses qualités propres. Car la France est rationaliste, non fondée sur les intuitions, la féminité.

Il y a là comme une contradiction majeure: la glorification d'une femme qui se comporte comme un homme.

06/03/2015

Marianne, sainte Geneviève divinisée

Genevieve.jpgQuand j'habitais à Paris, j'ai acheté un jour un livre formidable, plein d'une riche couleur - d'un éclat profond -, intitulé Sainte Geneviève, et écrit par un prêtre parisien mort il y a bien cent ans, Henri Lesêtre. Il était bien sûr consacré à la patronne de Paris, qui a eu, à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, un certain succès dans les arts: on se souvient par exemple du poème que lui dédia Charles Péguy, à côté de Jeanne d'Arc. Elle gardait des moutons à Nanterre, disait-il; mais Jacques de Voragine dit plus précisément qu'elle a fait fuir des monstres qui infestaient la Seine, appelés gargouilles - ce qui viendrait des gargouillis, ces monstres étant la personnification des tourbillons du fleuve - ou, pour mieux dire, les esprits qui provoquaient ces tourbillons et s'y faisaient entendre: car c'était l'idée qu'on avait dans les temps anciens. Ces êtres étaient des démons, des esprits des éléments voués au diable. Geneviève les fit fuir par une sorte d'exorcisme. Et quelle gratitude a-t-on gardée, alors que les gargouilles sont pour beaucoup dans le succès touristique de Paris, Victor Hugo les ayant remises à la mode dans son roman sur Notre-Dame?

Geneviève, aussi, sauva Paris par ses prières: les anges, à sa demande, firent dévier Attila de sa route vers la cité, l'épargnant de ses attaques.

Paris l'a donc prise pour protectrice, et au dix-huitième siècle on lui a fait un temple pompeux sur la montagne qui porte son nom, transformé plus tard en panthéon des grands hommes – dont Geneviève fPierre-Puvis-De-Chavannes-St.-Genevieve-Bringing-Supplies-to-the-City-of-Paris-after-the-Siege.JPGut exclue, naturellement! Car la culture, alors - et toujours maintenant –, rejetait avec la dernière énergie ce qui venait de l'époque réellement chrétienne de la France, le Moyen Âge.

Mais pour moi il n'est pas difficile de saisir que sainte Geneviève a rejailli, subrepticement, sans qu'on s'en rende bien compte, par la figure allégorique de Marianne. Car la république française est avant tout celle de Paris: d'ailleurs au Moyen Âge on appelait France l'Île de France seule. La seule vie spirituelle réellement autorisée est celle de la capitale - et donc, la seule divinité permise est celle qui l'a toujours protégée. Dans l'antiquité, dit-on, elle avait le visage d'Isis; au Moyen Âge, celui de sainte Geneviève; à l'époque moderne, c'est Marianne.

Son statut d'allégorie ne renvoie, au fond, qu'à l'intellectualisme accru de la culture officielle. Si les divinités catholiques sont détestées, c'est en partie parce qu'elles s'insèrent dans la culture populaire et vivent sur Terre sous les traits d'hommes et de femmes ordinaires, ayant historiquement vécu; l'intellectualisme issu de Platon exige plus d'abstraction.

Dans les temps anciens, les autres villes avaient leurs propres divinités protectrices: Annecy avait saint Maurice, Genève saint Pierre, Tours saint Martin, Bonneville sainte Catherine... Mais aux yeux des jacobins, cela justifiait le féodalisme. Il fallait que toutes les villes n'eussent plus que Marianne - c'est à dire sainte Geneviève rendue abstraite, et universalisée! La nécessité de la déraciner de Nanterre et d'en faire une allégorie apparaissait ainsi clairement: le but était de faire de Paris non une ville ordinaire, placée dans un lieu donné - mais une idée pure, genevieve8.jpgmiraculeusement matérialisée.

Marianne devenait en quelque sorte la seule divinité légale – les autres n'étant que tolérées par souci de paix civile; mais n'étaient-elles pas destinées à disparaître d'elles-mêmes, par l'effet de l'éducation républicaine?

Même le Dieu que priait Geneviève - ou les anges qui la secouraient, les démons qu'elle repoussait, n'étaient pas trop utiles: Marianne devait avoir une puissance magique absolue. Toute adjonction d'esprit non incarné, ou de divinité, relativisait sa force, et mettait en danger l'unité du peuple français.

Néanmoins, le défaut d'une telle figure est d'être trop abstraite pour être ressentie par tous: seuls les plus intellectualisés pouvaient la percevoir, intérieurement; le gros du peuple était laissé à la marge. C'est pourquoi à mon avis Marianne doit avoir un père – l'Être suprême – et des serviteurs célestes - qui ne soient donc pas les fonctionnaires, mais les esprits qui protègent les villes - Paris comprise. Sainte Geneviève peut donc revenir, Henri Lesêtre être consacré, et le merveilleux chrétien se coordonner avec la mythologie proprement républicaine dans un élan dynamique et beau.

Il est faux que les deux ne puissent pas trouver une logique d'ensemble, s'emboîter l'une dans l'autre! Seul le sectarisme l'a cru. Le monde des idées de Platon doit pouvoir se relier aux images populaires et former avec elles un tout.

Car les idées ne sont rien d'autre que des images affinées: il n'y a pas de réelle solution de continuité. Marianne est bien un reflet de sainte Geneviève dans la pure sphère des idées!

Mais celles-ci sont souvent trop loin du réel: il ne faut pas les diviniser.

01/01/2015

Inexistence de Dieu, culte de la pensée claire

attachment-600x419.jpgJ’ai évoqué récemment le lien entre la certitude de l’inexistence de Dieu et le plaisir de se faire une sorte de mal métaphysique, de se persuader qu’il n’y a partout qu’abîme. Je crois que si c’est à Paris que, dans le monde, on est avec le plus d’énergie convaincu de l’inexistence de Dieu, c’est parce que le catholicisme français lui-même avait cette tendance à se faire du mal à soi-même en se déclarant pur néant, et en ne contemplant, à l’extérieur, que vide absolu. 
 
Vient-elle du jansénisme? Il ne serait pas forcément inapproprié d’en distinguer les prémices chez Blaise Pascal, ou Jean Racine. Mais c’est, assurément, depuis le milieu du dix-neuvième siècle que le catholicisme en France a pris cette orientation: Baudelaire lui est liée, Lamennais aussi, et, plus tard, de façon assez claire, Barbey d’Aurevilly, Bloy, Bernanos. Finalement le sentiment de l’absurde, ces écrivains le partageaient, et leur exaltation mystique a tendu à en faire une métaphysique.
 
Mais on pourra demander ce qui, dans cette lignée culturelle française, a pu favoriser une telle tendance. Certains diront que cela vient de ce que les Français sont très intelligents, et qu’ils sont les seuls à avoir compris en masse que Dieu n’existait pas. Mais même si la pensée en est présente chez les philosophes de Paris, elle est trop flatteuse pour qu’on s’y arrête. Il doit s’agir d’autre chose.
 
Ce qui caractérise les Français, ce n’est pas leur intelligence, mais qu’ils mettent leur être profond dans leur pensée, leur entendement, leur capacité à concevoir: ils sont par essence intellectualistes. Or, par ailleurs, ils subissent l’aspiration romantique de l’esprit global: ils ont vécu le christianisme; ils appartiennent encore à l’Occident. Ils s’exaltent donc pour leurs propres pensées, quand elles leur paraissent logiquement enchaînées, brillamment exposées, jusqu’à en faire des principes universels.
 
La question est néanmoins de savoir pourquoi leurs pensées ne contiennent pas la divinité. Les philosophes antiques l’intégraient bien. Tout se passe comme si Dieu lui-même avait quitté la sphère de l’entendement; en soi-même, celui-ci ne le trouve pas.
 
Descartes, dans ses Méditations métaphysiques, avait établi l’existence de Dieu par la pensée intellectuelle seule: reprenant le raisonnement de saint Anselme, six siècles plus tôt, il disait que 747727.jpgpuisque je conçois Dieu parfait, il ne peut rien lui manquer dans ma conception, pas même l’existence; je ne peux donc le concevoir que comme existant. Mais ce raisonnement s’appuyait sur un reste d’expérience de la divinité au sein de la pensée: celle-ci était regardée, dans les temps anciens - comme plus tard chez Hegel -, comme participant de la divinité. Ce que je concevais s’appuyant sur la foi, il ne pouvait pas être que je conçusse quelque chose d’inexistant, si ma pensée se confondait avec la logique pure, qui était celle de l’univers même. Or, Descartes est déjà dans le cas de ne saisir de cette vie de la pensée humaine, en tant qu’elle est mêlée à la pensée divine, qu’une sorte de squelette. Cela a aussitôt été vu par Pascal, qui réclamait une expérience de Dieu plus directe. Mais la pensée de l’homme, désormais enfermée dans son crâne, la contenait-elle encore? Les penseurs français ont ressenti que ce n’était pas le cas, que la pensée n’avait pas de pivot clair, qu’elle se mouvait selon les caprices de l’âme, qu’elle pouvait prouver tout et son contraire. Et comme ils plaçaient le fond de leur âme dans leur pensée, il leur apparaissait que l’âme était vide de Dieu.
 
Si l’on compare avec la Savoie, l’on découvre que, pour François de Sales - à l’image des mystiques rhénans -, l’être profond se situe au-delà de la pensée, dans une cime de l’âme inaccessible à la conscience diurne - cime que Jeanne de Chantal son amie disait être le fond du cœur. De cette sorte, le catholicisme put se maintenir avec son merveilleux propre, en Savoie, jusqu’au début du vingtième siècle: le culte de la raison lui était étranger; le jansénisme même y était tempéré.
 
On peut supposer que la situation est comparable dans les pays catholiques moins intellectualistes que la France, davantage situés dans la sensation, tels que l’Italie ou l’Espagne - où, sans croire en toute conscience en Dieu forcément, on en apprécie les manifestations sensibles - les formes religieuses traditionnelles.
 
Le catholicisme a partout cultivé le martyre, l’esprit de pénitence; mais les Français sont ceux qui l’ont le plus placé dans la pensée, la philosophie, et c’est ainsi qu’est apparue l’évidence de l’absence métaphysique de Dieu dont les intellectuels parisiens parlent si souvent.
 
Il existe néanmoins une pensée qui pénètre le mystère de l’âme: en tout cas le romantisme allemand en fut convaincu, au grand scandale à la fois des catholiques traditionnels et des rationalistes nouveaux. Victor Hugo y crut.