09/10/2015

La lune du nouveau soleil: une mystique chrétienne

0527bede4.jpgJ'ai lu récemment l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais, de Bède, qui vivait au huitième siècle et, anglo-saxon d'origine, écrivait en latin: il était moine dans le Northumberland. Il m'a appris comment les Anglais s'étaient convertis au christianisme et le récit en est beau et touchant. Deux influences ont prédominé: celle des Francs, déjà convertis, et dont les rois saxons épousaient les filles, lesquelles demandaient à pouvoir continuer à exercer leur religion dans ce qui était alors encore la Bretagne, de telle sorte qu'elles faisaient créer des églises et se faisaient accompagner de prêtres chrétiens; et celle des Irlandais, véritables précepteurs des rois anglo-saxons, lesquels s'étaient alliés avec eux contre les Bretons, après avoir été appelés à l'aide par ceux-ci.

Mais un débat est bientôt né. Car les Irlandais et les Latins ne fêtaient pas Pâques tout à fait au même moment. La fête était dans les deux cas un dimanche, jour du Seigneur et de la Résurrection. Car ce n'est pas seulement par commémoration que le dimanche fut choisi, mais parce qu'on pensait que la résurrection de tous adviendrait un dimanche, sur le modèle de celle du Christ. On accordait un sens mystique aux jours.

Or, le problème du décalage de date entre les Celtes et les Latins avait une signification de ce point de vue. Les premiers retenaient le dimanche situé entre le quatorzième et le vingtième jour après la pleine Lune et l'équinoxe de mars, en avril; et les seconds retenaient le dimanche situé entre le quinzième et le vingt-et-unième jour. En apparence, écart minime, mais qui amenait parfois à effectuer deux fêtes distinctes, à deux dimanches différents, pour Pâques, en pays anglo-saxon, les uns s'étant liés aux Celtes, les autres aux Latins, en ce lieu de rencontre entre les deux traditions qu'était déjà l'Angleterre. saint-colomban-cathedrale-saint-giles-edinburgh1-1.jpgCela heurtait la sensibilité uniformisatrice des Latins, qui se réclamaient de saint Pierre et de sa pratique. Les Celtes invoquaient saint Jean l'Évangéliste et saint Colomban, mais les Latins répondaient que le premier ne s'était pas même soucié du dimanche, n'ayant fêté que la Pâque juive et ne voulant pas heurter la sensibilité de ses disciples, et que le second, quoique pieux et bon chrétien, n'avait pas reçu toutes les lumières acquises à Rome.

On pouvait croire à une simple volonté d'uniformisation de Rome, comme souvent on a vu, mais une raison profonde finit par être donnée. Il s'agissait de ceci, que le début de la lunaison ne devait pas pouvoir précéder l'équinoxe. En effet, le Soleil était le symbole du Christ, la Lune celui de l'Église. L'assemblée religieuse qui eût pris son origine dans un temps antérieur à celui du nouveau soleil s'enracinait donc dans le paganisme et n'émanait pas pleinement du Christ ressuscité. Elle pouvait Schichten.jpgn'être de Dieu que dans la mesure où il ne s'était pas encore incarné, et en ce cas elle était comme le judaïsme, puisque les chrétiens assimilaient le Christ à l'être qui s'était adressé à Moïse, et même à l'esprit qui plane sur les eaux mentionné dans la Genèse: il était le Fils de Dieu. Mais l'important était de lier l'assemblée sainte à la Résurrection, et donc au Christ incarné.

Il est étonnant, au vu de cette logique, que la Lune ait été assimilée à la sainte Vierge, reine des anges: son esprit se confondait avec l'assemblée ecclésiale, mais elle n'était, elle-même, pleinement vierge et sainte, reine aux cieux, que par la Résurrection. Elle a été couronnée au Ciel qu'après la métamorphose du Christ Jésus, et son Ascension.

Certains ont assimilé la Vierge Marie à la Terre Mère; mais c'est méconnaître le symbolisme chrétien, qui ne lie Marie à la Terre que pour la partie qui prépare la Jérusalem céleste, et qui est l'assemblée ecclésiale: sinon, elle se lie à la Lune.

Or, chez saint Avit, on trouve que la Terre originelle, où vivaient Adam et Ève, était bien plus grosse que la Terre physique, et que les arbres y fleurissaient et fructifiaient une fois par mois: le cycle était lunaire. Doit-on considérer que la Terre avait un diamètre atteignant celui du cercle que la Lune fait autour d'elle? Qu'alors les deux planètes étaient mêlées? On sait que certains affirment que la Lune s'est détachée de la Terre, qu'elle en est une partie. Or, de nouveau, cela semble répété par la Vierge couronnée et devenant la Lune. Mais à condition de se souvenir que cela n'a pu venir qu'après l'apparition d'un Soleil nouveau.

Car il est important de noter que désormais la Lune était subordonnée au Soleil: 15th-century_unknown_painters_-_Madonna_on_a_Crescent_Moon_in_Hortus_Conclusus_-_WGA23736.jpgles anciennes religions étaient lunaires, le christianisme était solaire.

Je songeais aussi, en lisant ces vieux débats, à Olaf Stapledon, qui affirmait que les étoiles avaient une âme, et que de l'extérieur seulement elles semblaient obéir à des lois mécaniques: de l'intérieur, elles pensaient agir selon leurs propres aspirations personnelles, tournées vers la beauté – celle à la fois du ballet stellaire et du centre cosmique divin. Se peut-il que si l'Église était parvenue à lier sa doctrine à des pensées astronomiques, elle eût dit, à peu près comme Stapledon, que les mouvements de la Lune étaient les effets visibles de l'activité de la sainte Vierge au ciel - mue par son amour, tournée vers son Fils, et en même temps vers les hommes? Est-ce cela qui a fait dire par exemple à saint François de Sales que la Lune était le symbole de la Vierge Marie et à saint Amédée de Lausanne qu'elle était la reine des anges et qu'elle avait remplacé Lucifer sur le trône dont il avait été déchu? Cela en est-il le pressentiment?

Il a sans doute manqué, au catholicisme, de pouvoir déployer son merveilleux, sa mythologie propre, dans la science en progrès; il a préféré essayer de l'empêcher d'en faire, ne voulant pas entrer dans des considérations ésotériques qui eussent pu faire perdre de vue les fondements de sa doctrine et eussent rappelé les mythologies anciennes, païennes, par leur richesse de coloris.

Pourtant les romantiques ont essayé de rendre à la Lune son âme, perdue depuis l'Antiquité - ou du moins le Moyen Âge. Parfois aussi la science-fiction. Relier celle-ci aux pensées de l'ancien christianisme peut s'avérer troublant, et ouvrir d'étonnantes perspectives.

07/09/2015

Familiarité icônique (François de Sales, Joseph de Maistre)

edmgene_049a.jpgFrançois de Sales recommandait constamment à ses fidèles de se mettre en relation avec les saints de leur diocèse, et celui de leur paroisse en particulier. La dévotion ne se devait pas être mêlée d'exotisme, et on ne devait pas fantasmer que sur Terre, ailleurs que chez soi, le monde physique pouvait être spirituel. La seule patrie véritable était le Ciel, et c'est vers le haut qu'il fallait regarder; le saint accessible immédiatement était celui qui pouvait y guider. Il fallait se rendre à l'église la plus proche et le vénérer.

Actuellement, la spiritualité se nourrit souvent de traditions étrangères, lointaines, comme si celle qui était à portée de main était devenue trop misérable, et se confondait trop avec le monde physique auquel il prétend pourtant apporter une porte de sortie.

La plus en vogue est sans doute le bouddhisme, et ce n'est pas sans raison, car ses figures sont grandioses. Mais l'attrait pour l'Islam, en Europe, a une cause similaire. Le Coran a des images fortes, des rythmes, et baigne dans une ferveur inconnue à la plupart des chrétiens modernes. L'hindouisme aussi a ses adeptes, et la science-fiction américaine pareillement.

Il faut reconnaître que si, à l'intérieur du monde catholique, il était difficile de déceler une différence radicale entre saint Maurice qui protégeait Orléans et saint Pierre qui protégeait Genève ou sainte Geneviève qui protégeait Paris; la connaissance des autre religions, en ces temps de mondialisation, a ouvert l'esprit sur des perspectives plus vastes. Le catholicisme tendait bien, il faut l'avouer, à créer un monde spirituel uniforme, et ressemblant trop au monde temporel. Au Moyen Âge, le christianisme avait peint les anges - et fait des saints des figures archétypales et grandioses, dignes des dieux qu'ils remplaçaient. Il proclamait que la sainte Vierge avait remplacé Lucifer sur son trône et régnait sur les anges, que la Lune étaitnotre-bonne-mc3a8re-du-ciel.jpg son emblème, et qu'elle se confondait avec l'assemblée des fidèles; de telle sorte qu'une astrologie catholique eût pu assurer que les mouvements de la Lune émanaient de la vie morale de la Vierge au Ciel, qu'ils en étaient l'expression.

On écrivait que Pâques devait être fêtée après l'équinoxe parce que la première pleine Lune ne pouvait que suivre le Soleil renaissant: celui-ci était le Christ, la Lune l'Église. Ce que Joseph de Maistre appelait la mythologie chrétienne ne manquait pas de grandiose.

Le catholicisme moderne s'est progressivement contenté de faire vénérer des figures historiques terrestres. À cet égard, il ressemblait à ce dont il était partiellement issu: l'ancienne religion romaine, qui vénérait les grands hommes de la patrie. On pourrait presque dire que le républicanisme était sa suite logique – bien que le catholicisme restât biblique et ne consacrât que des hommes que la morale chrétienne pouvait approuver et qui s'étaient réclamés d'elle. L'aboutissement de cette démarche fut sans doute La Vie de Jésus de Renan, qui disait adorer Jésus, mais ne vouloir le regarder que sous l'angle historique.

Certes, à cette orientation, il est un avantage: la clarté. Une vertu incarnée dans l'histoire s'identifie de façon nette. Mais il ne suffit pas d'être clair pour donner envie de suivre des chemins tracés antérieurement. Il faut aussi faire apparaître les merveilles de ces chemins, et c'est ce dont la poésie et la mythologie se sont toujours chargées.

Le vieux culte des saints du Ciel mêlés aux anges et vivant parmi les astres ne se décèle plus que dans des villages, ou des contrées reculées. Face à cela, le bouddhisme tibétain place des sages devenus immortels dans les mondes supérieurs d'une façon fidèle à ce qu'il a toujours fait; et la science-fiction bouddha.jpgdonne aux hommes des pouvoirs fabuleux, dignes de ceux que les saints du Ciel pouvaient montrer, lorsque, dans la poésie médiévale, ils revenaient sur Terre pour aider les hommes contre le séculaire Ennemi.

Suivre absolument François de Sales quand il dit qu'il faut se contenter du saint paroissial est devenu quasiment impossible. Si l'on veut considérer les saints locaux sous l'angle du merveilleux, en recréer la mythologie, il faut se remettre dans la perspective médiévale. En Savoie, le saint le plus vénéré est justement François de Sales; mais on l'imagine peu au Ciel, veillant sur les hommes depuis les hauteurs - même si quelques poètes du dix-neuvième siècle ont tenté d'en créer la figure. On le conçoit homme historique, faisant ceci ou cela selon ce que les documents disent.

Ramuz a parfois essayé de se placer dans cette perspective du merveilleux chrétien; mais il m'a rarement comblé, en le faisant. D'abord parce que, adoptant un style qui indiquait qu'on était à l'intérieur de l'âme paysanne, il laissait la conscience moderne à l'écart; ensuite parce que, au sein de cette sorte de mythologie, il n'est quand même pas allé très loin.

La théosophie d'un Louis-Claude de Saint-Martin avait aussi cette ambition: elle redéfinissait de l'intérieur, et depuis le monde spirituel, la doctrine traditionnelle; mais l'Église l'a condamnée. On dit que son maître Martinès de Pasqually avait partie liée avec l'ésotérisme juif. L'attrait de la franc-maçonnerie, apportant de nouvelles méditations et de nouveaux symboles, participait de cette aspiration à aller plus loin que les figures de saints traditionnels, liés à l'histoire extérieure.

La difficulté reste de concilier l'image d'un monde autre, forcément étrange, et le monde familier dans lequel on vit; Joseph de Maistre, digne disciple de François de Sales, ressentait l'illuminisme comme trop extraordinaire, trop bizarre, trop fantastique. Il était allé jusqu'à Lyon pour rencontrer les disciples de Saint-Martin; mais à la fin de sa vie il entendait se contenter des jésuites de l'église voisine.

Je ne sais qui citer pour avoir su parfaitement concilier l'évocation du monde divin et la perception du monde ordinaire. Virgile dans l'Énéide peut-être?

06/08/2015

Imagination, mysticisme, art

11ANNONCIATION.pngLa valeur de l'image dans la dévotion a constamment été défendue par François de Sales. L'âme, par la représentation du monde spirituel, pouvait s'approcher de celui-ci.

Il était entendu que ces images émanaient de l'être humain et n'étaient pas ce qu'elles montraient; mais en tant que signe, elles demeuraient indispensables, car l'âme étant spontanément remplie d'images du monde sensible, elle se rééquilibrait vers le suprasensible par l'imagination volontaire.

Il ne s'agissait pas de créer un espace fictif sans rapport avec le monde sensible: les deux devaient s'interpénétrer, et François de Sales ne recommandait pas de forger des images d'anges dans des espaces parallèles, mais, par exemple, de se le représenter avec soi dans la campagne, ou de placer dans leur assemblée des saints au visage connu, ayant vécu sur Terre.

L'Église catholique est longtemps restée réfractaire aux sciences naturelles; mais il était logique que si l'humanité se mettait à étudier systématiquement le monde physique, sans que le clergé pût en rien l'empêcher, celui-ci s'efforçât de montrer, par des imaginations, comment les esprits œuvraient pour que les phénomènes observables pussent exister, voire à quelle fin. Or, il n'en fit rien; l'effort peut-être était michael-and-the-serpent.jpgtrop grand. Il était plus facile de continuer à gloser sur les textes sacrés, ou à piocher dans la théologie classique les développements dont l'humanité avait besoin pour son édification morale. D'ailleurs, comme animer jusqu'à des imaginations traditionnelles est relativement difficile, on a assisté à une évolution de la religion catholique vers la théorie et l'abstraction.

Mais l'intellect a-t-il une vraie force, pour transformer l'âme? Rudolf Steiner disait, évoquant la voie initiatique: C'est par l'image formée en nous-même que les forces de ce dont nous avons fait l'image peuvent affluer vers nous. Il rejoignait en cela la pensée de toutes les religions évoluées qui admettent en leur sein les images: le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme - ou même le polythéisme grec. Le fait est, ajoute Steiner, qu'on subit les images du monde physique, qu'on connaît ainsi spontanément. Mais pour entrer en relation avec le monde spirituel, il est indispensable de développer une forme de dévotion: il est faux qu'on puisse faire l'économie d'un sentiment religieux. Or, cela passe par la formation en soi d'images artistiques, qu'on peut ou non matérialiser par la peinture, la sculpture - les mots, même.

À l'inverse, quel plus noble objet peut être donné à l'art, que celui-ci? Que celui d'attirer les forces de ce dont on fait l'image, si celle-ci transmet à son égard assez de dévotion? Et c'est là que le critère artistique surgit. C'est ainsi qu'il est né, je crois. Car si l'image est ridicule, elle ne correspond pas à son objet, ne fait pas résonner à son endroit un sentiment approprié, juste; et si elle est excessivement austère, non plus.

On peut dès lors regretter la tendance burlesque, le penchant à la bouffonnerie dès qu'on s'efforce de représenter des principes élevés: et les protestants ont eu beau jeu de critiquer l'art baroque. On peut ob_71d6d5a60435f196e14caf1701892424_apocalypse-12.jpgaussi rejeter la tendance à l'abstraction, qu'au fond le réalisme manifeste: car la recherche d'un sens théorique donné à la vie mène au naturalisme, mais précisément ses images sont froides et austères. Elles ne manifestent pas la chaleur nécessaire à la dévotion.

On peut juger jusqu'à la science-fiction par ce biais: soit elle théorise à l'excès, soit elle tombe dans une imagination baroque dont on ne peut rien tirer, l'image devenant porteuse pour l'essentiel de volupté, comme dans l'idolâtrie. Elle possède cependant aussi des imaginations qui lient convenablement ou suffisamment le monde divin et le monde humain, comme qui dirait; et chez J.R.R. Tolkien les elfes sont des sortes de divinités terrestres, ils cristallisent la volonté des dieux aux yeux des hommes. Il a du reste évoqué directement des êtres spirituels divins, qu'il nommait les Valar. Olaf Stapledon parvint également à créer des images grandioses d'astres qui pensent, sentent, veulent. Même les hommes du futur parvenant à voyager dans le temps sont des symboles inconscients du monde spirituel; mais seule la conscience qu'il en est ainsi permet d'échapper à l'illusion, à mes yeux.