06/08/2015

Imagination, mysticisme, art

11ANNONCIATION.pngLa valeur de l'image dans la dévotion a constamment été défendue par François de Sales. L'âme, par la représentation du monde spirituel, pouvait s'approcher de celui-ci.

Il était entendu que ces images émanaient de l'être humain et n'étaient pas ce qu'elles montraient; mais en tant que signe, elles demeuraient indispensables, car l'âme étant spontanément remplie d'images du monde sensible, elle se rééquilibrait vers le suprasensible par l'imagination volontaire.

Il ne s'agissait pas de créer un espace fictif sans rapport avec le monde sensible: les deux devaient s'interpénétrer, et François de Sales ne recommandait pas de forger des images d'anges dans des espaces parallèles, mais, par exemple, de se le représenter avec soi dans la campagne, ou de placer dans leur assemblée des saints au visage connu, ayant vécu sur Terre.

L'Église catholique est longtemps restée réfractaire aux sciences naturelles; mais il était logique que si l'humanité se mettait à étudier systématiquement le monde physique, sans que le clergé pût en rien l'empêcher, celui-ci s'efforçât de montrer, par des imaginations, comment les esprits œuvraient pour que les phénomènes observables pussent exister, voire à quelle fin. Or, il n'en fit rien; l'effort peut-être était michael-and-the-serpent.jpgtrop grand. Il était plus facile de continuer à gloser sur les textes sacrés, ou à piocher dans la théologie classique les développements dont l'humanité avait besoin pour son édification morale. D'ailleurs, comme animer jusqu'à des imaginations traditionnelles est relativement difficile, on a assisté à une évolution de la religion catholique vers la théorie et l'abstraction.

Mais l'intellect a-t-il une vraie force, pour transformer l'âme? Rudolf Steiner disait, évoquant la voie initiatique: C'est par l'image formée en nous-même que les forces de ce dont nous avons fait l'image peuvent affluer vers nous. Il rejoignait en cela la pensée de toutes les religions évoluées qui admettent en leur sein les images: le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme - ou même le polythéisme grec. Le fait est, ajoute Steiner, qu'on subit les images du monde physique, qu'on connaît ainsi spontanément. Mais pour entrer en relation avec le monde spirituel, il est indispensable de développer une forme de dévotion: il est faux qu'on puisse faire l'économie d'un sentiment religieux. Or, cela passe par la formation en soi d'images artistiques, qu'on peut ou non matérialiser par la peinture, la sculpture - les mots, même.

À l'inverse, quel plus noble objet peut être donné à l'art, que celui-ci? Que celui d'attirer les forces de ce dont on fait l'image, si celle-ci transmet à son égard assez de dévotion? Et c'est là que le critère artistique surgit. C'est ainsi qu'il est né, je crois. Car si l'image est ridicule, elle ne correspond pas à son objet, ne fait pas résonner à son endroit un sentiment approprié, juste; et si elle est excessivement austère, non plus.

On peut dès lors regretter la tendance burlesque, le penchant à la bouffonnerie dès qu'on s'efforce de représenter des principes élevés: et les protestants ont eu beau jeu de critiquer l'art baroque. On peut ob_71d6d5a60435f196e14caf1701892424_apocalypse-12.jpgaussi rejeter la tendance à l'abstraction, qu'au fond le réalisme manifeste: car la recherche d'un sens théorique donné à la vie mène au naturalisme, mais précisément ses images sont froides et austères. Elles ne manifestent pas la chaleur nécessaire à la dévotion.

On peut juger jusqu'à la science-fiction par ce biais: soit elle théorise à l'excès, soit elle tombe dans une imagination baroque dont on ne peut rien tirer, l'image devenant porteuse pour l'essentiel de volupté, comme dans l'idolâtrie. Elle possède cependant aussi des imaginations qui lient convenablement ou suffisamment le monde divin et le monde humain, comme qui dirait; et chez J.R.R. Tolkien les elfes sont des sortes de divinités terrestres, ils cristallisent la volonté des dieux aux yeux des hommes. Il a du reste évoqué directement des êtres spirituels divins, qu'il nommait les Valar. Olaf Stapledon parvint également à créer des images grandioses d'astres qui pensent, sentent, veulent. Même les hommes du futur parvenant à voyager dans le temps sont des symboles inconscients du monde spirituel; mais seule la conscience qu'il en est ainsi permet d'échapper à l'illusion, à mes yeux.

24/03/2015

Charles Duits et la grande Déesse

Seraphita.JPGJ'ai pu évoquer la figure de Charles Duits (1925-1991), écrivain francophone d'origine américaine qui se fit connaître par des épopées nourries de la doctrine de Gurdjieff (Ptah Hotep, 1971, Nefer, 1978), des récits psychédéliques relatant l'expérience du peyotl (Le Pays de l'éclairement, 1967, La Conscience démonique, 1974), une évocation magnifique d'André Breton (André Breton a-t-il dit passe, 1969), des récits érotiques aux images flamboyantes (La Salive de l'éléphant, 1970, Les Miférables, 1971), un essai sur Victor Hugo dans ses rapports avec les tables tournantes (Victor Hugo, le grand échevelé de l'air, 1975), des pièces de théâtre courtes de nature symboliste et mythologique (Il la menace, Afrique Afrique), des poèmes, des tableaux, et un traité ésotérique que ses éditeurs ont tous refusé, mais qui est disponible sur Internet, La Seule Femme vraiment noire.

Dans ce dernier, il se disait inspiré par un esprit qu'il assimilait à Isis, laquelle a été faite par beaucoup la patronne antique de Paris: l'idée se trouve chez Voltaire, Gérard de Nerval, Hugo. Le premier l'avait trouvée ailleurs: elle avait été publiée à la Renaissance.

Le propos de Duits était essentiellement de défendre l'idée du sexe féminin de la divinité. Le débat lui paraît essentiel: il refuse de le trouver secondaire, comme on voudrait qu'il fût.

De fait, à la polarité mâle il lie l'intellectualisme et le rationalisme, la tendance à l'abstraction, le rejet de la sensualité dans l'approche philosophique et métaphysique. La théologie nourrie au sein de la raison, iPtah-Hotep-Duits.jpgnfluencée par Aristote, était issue d'un dieu père; mais la poésie des voyants, l'inspiration artistique, le sentiment mystique étaient liés à une déesse mère. Or, digne élève du Surréalisme, Duits voulait que le divin soit appréhendé par l'intuition, l'amour - et même les pulsions obscures, et ce qui en elles reflète un monde supérieur.

Breton, avant lui, avait, rejetant Dieu, chanté l'immortelle Mélusine! Elle était l'âme du monde, et ne demeurait point dans une pure sphère intelligible - dénuée de réalité.

Il est remarquable qu'à l'aube du Romantisme, un certain poète français appelé François Parseval (1759-1834), aujourd'hui oublié, composa une épopée à la gloire de Philippe-Auguste (1825), premier grand roi centralisateur français; car alors que celui-ci y incarnait la divinité au sens absolu, le dieu monothéiste de la théologie classique, Mélusine était évoquée comme étant l'esprit même du féodalisme. Or, elle vivait dans les Alpes, régnant sur des fées qui n'étaient que d'horribles démons déguisés. On ne pouvait pas faire plus étroitement catholique que Parseval. C'est contre lui que se dresse, consciemment ou non, Breton, et à sa suite Charles Duits. Victor Hugo ne l'avait pas osé: il avait fait son éloge. Il faut dire qu'il donnait à Mélusine et à ses fées une force qu'elles avaient perdue depuis longtemps - même si c'était pour en médire.

Duits fait remarquer que ce que les chrétiens appellent le Saint-Esprit était dans les anciens mystères assimilé à l’Épouse cosmique - laquelle on avait ainsi rendue mâle. C'est un fait indéniable, rapporté par Édouard Schuré dans sa magnifique restitution du Drame sacré d'Éleusis (1890) - l'enchaînement narratif intérieur que vivait le candidat à l'initiation dans la principale école de mystère de l'ancienne GFra_Angelico-corridor.jpgrèce. De même, dans les traditions d'Asie, les divinités messagères ont généralement des traits féminins.

Néanmoins, chez les mystiques chrétiens, l'assimilation du Saint-Esprit à la sainte Vierge est patente; elle fut son premier réceptacle: le pôle féminin lui convenait. Saint Amédée de Lausanne ne laisse pas de s'exprimer de cette manière. La divinité entrant dans la sphère terrestre prend la forme d'une Femme!

L'allégorie de Marianne, qui doit inspirer tous les enfants de la république de Paris, est-elle cette seule femme vraiment noire dont parlait Charles Duits – le seul être véritablement spirituel du cosmos? Il lui attribuait des dents de lumière, des formes somptueuses: elle est une divinité terrestre rendue absolue par le rejet du dieu céleste de la tradition. Elle a dû le remplacer sur son trône - et intégrer ses qualités propres. Car la France est rationaliste, non fondée sur les intuitions, la féminité.

Il y a là comme une contradiction majeure: la glorification d'une femme qui se comporte comme un homme.

06/03/2015

Marianne, sainte Geneviève divinisée

Genevieve.jpgQuand j'habitais à Paris, j'ai acheté un jour un livre formidable, plein d'une riche couleur - d'un éclat profond -, intitulé Sainte Geneviève, et écrit par un prêtre parisien mort il y a bien cent ans, Henri Lesêtre. Il était bien sûr consacré à la patronne de Paris, qui a eu, à la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, un certain succès dans les arts: on se souvient par exemple du poème que lui dédia Charles Péguy, à côté de Jeanne d'Arc. Elle gardait des moutons à Nanterre, disait-il; mais Jacques de Voragine dit plus précisément qu'elle a fait fuir des monstres qui infestaient la Seine, appelés gargouilles - ce qui viendrait des gargouillis, ces monstres étant la personnification des tourbillons du fleuve - ou, pour mieux dire, les esprits qui provoquaient ces tourbillons et s'y faisaient entendre: car c'était l'idée qu'on avait dans les temps anciens. Ces êtres étaient des démons, des esprits des éléments voués au diable. Geneviève les fit fuir par une sorte d'exorcisme. Et quelle gratitude a-t-on gardée, alors que les gargouilles sont pour beaucoup dans le succès touristique de Paris, Victor Hugo les ayant remises à la mode dans son roman sur Notre-Dame?

Geneviève, aussi, sauva Paris par ses prières: les anges, à sa demande, firent dévier Attila de sa route vers la cité, l'épargnant de ses attaques.

Paris l'a donc prise pour protectrice, et au dix-huitième siècle on lui a fait un temple pompeux sur la montagne qui porte son nom, transformé plus tard en panthéon des grands hommes – dont Geneviève fPierre-Puvis-De-Chavannes-St.-Genevieve-Bringing-Supplies-to-the-City-of-Paris-after-the-Siege.JPGut exclue, naturellement! Car la culture, alors - et toujours maintenant –, rejetait avec la dernière énergie ce qui venait de l'époque réellement chrétienne de la France, le Moyen Âge.

Mais pour moi il n'est pas difficile de saisir que sainte Geneviève a rejailli, subrepticement, sans qu'on s'en rende bien compte, par la figure allégorique de Marianne. Car la république française est avant tout celle de Paris: d'ailleurs au Moyen Âge on appelait France l'Île de France seule. La seule vie spirituelle réellement autorisée est celle de la capitale - et donc, la seule divinité permise est celle qui l'a toujours protégée. Dans l'antiquité, dit-on, elle avait le visage d'Isis; au Moyen Âge, celui de sainte Geneviève; à l'époque moderne, c'est Marianne.

Son statut d'allégorie ne renvoie, au fond, qu'à l'intellectualisme accru de la culture officielle. Si les divinités catholiques sont détestées, c'est en partie parce qu'elles s'insèrent dans la culture populaire et vivent sur Terre sous les traits d'hommes et de femmes ordinaires, ayant historiquement vécu; l'intellectualisme issu de Platon exige plus d'abstraction.

Dans les temps anciens, les autres villes avaient leurs propres divinités protectrices: Annecy avait saint Maurice, Genève saint Pierre, Tours saint Martin, Bonneville sainte Catherine... Mais aux yeux des jacobins, cela justifiait le féodalisme. Il fallait que toutes les villes n'eussent plus que Marianne - c'est à dire sainte Geneviève rendue abstraite, et universalisée! La nécessité de la déraciner de Nanterre et d'en faire une allégorie apparaissait ainsi clairement: le but était de faire de Paris non une ville ordinaire, placée dans un lieu donné - mais une idée pure, genevieve8.jpgmiraculeusement matérialisée.

Marianne devenait en quelque sorte la seule divinité légale – les autres n'étant que tolérées par souci de paix civile; mais n'étaient-elles pas destinées à disparaître d'elles-mêmes, par l'effet de l'éducation républicaine?

Même le Dieu que priait Geneviève - ou les anges qui la secouraient, les démons qu'elle repoussait, n'étaient pas trop utiles: Marianne devait avoir une puissance magique absolue. Toute adjonction d'esprit non incarné, ou de divinité, relativisait sa force, et mettait en danger l'unité du peuple français.

Néanmoins, le défaut d'une telle figure est d'être trop abstraite pour être ressentie par tous: seuls les plus intellectualisés pouvaient la percevoir, intérieurement; le gros du peuple était laissé à la marge. C'est pourquoi à mon avis Marianne doit avoir un père – l'Être suprême – et des serviteurs célestes - qui ne soient donc pas les fonctionnaires, mais les esprits qui protègent les villes - Paris comprise. Sainte Geneviève peut donc revenir, Henri Lesêtre être consacré, et le merveilleux chrétien se coordonner avec la mythologie proprement républicaine dans un élan dynamique et beau.

Il est faux que les deux ne puissent pas trouver une logique d'ensemble, s'emboîter l'une dans l'autre! Seul le sectarisme l'a cru. Le monde des idées de Platon doit pouvoir se relier aux images populaires et former avec elles un tout.

Car les idées ne sont rien d'autre que des images affinées: il n'y a pas de réelle solution de continuité. Marianne est bien un reflet de sainte Geneviève dans la pure sphère des idées!

Mais celles-ci sont souvent trop loin du réel: il ne faut pas les diviniser.