27/08/2016

Publication de La Seule Femme vraiment noire

27.jpgJ'ai évoqué plusieurs fois la majestueuse figure de Charles Duits (1925-1991), écrivain épique et ésotérique français, auteur de Ptah Hotep (1971) et du Pays de l'éclairement (1967). Les Éditions Éoliennes, à Bastia, viennent de publier courageusement son grand livre posthume, La Seule Femme vraiment noire, œuvre étrange et ésotérique, dans laquelle il dit écrire sous la dictée de la déesse Isis, qui est la déesse suprême.

Il s'agit d'un texte de révolte contre le matérialisme qui nie la divinité, et contre les religions traditionnelles qui font de la divinité une abstraction, lui donnent une visage masculin ou dénué de tout organe sexuel. Avec pour maîtres Victor Hugo, André Breton et Henri Corbin, Charles Duits déclare que la seule divinité authentique, se recoupant avec le cosmos réel, est celle qui s'image sous la forme d'une femme noire, munie de dents de lumière, d'ongles vermeils, d'une croupe royale, et d'un pubis étoilé. En bref, il s'agit d'un être qu'on peut véritablement aimer, attendu que l'amour n'est pas réellement séparé de la relation sexuelle, que celle-ci en est l'expression terrestre.

En effet, le désir – Éros – n'est pas une ruse de la nature pour perpétuer l'espèce, mais le reflet de l'amour divin dans le corps humain, et le chemin de l'amour divin commence par l'union intime du principe masculin et du principe féminin - ce qui revient, pour le principe masculin, à vénérer le principe féminin, et, pour les hommes en général, à rechercher, dans le mariage, l'union de soi avec l'incarnation réelle de la divinité. L'acte sexuel donc est concerné aussi, et il s'agit de s'unir avec la femme en évitant son asservissement. Cela passe, dit-il, par la caresse.

Duits rejette la pensée utilitaire qui fait du plaisir érotique une ruse de la nature pour la perpétuation de l'espèce, ou alors la réduit à la satisfaction égoïste du mâle qui ne cherche aucun sens dans les joies et les peines, qui ne voit dans le monde que stupide matière et ainsi adore, dit-il, le Dieu sans Tête. Car c'est ce que fait le matérialisme, et aussi l'athéisme.

Il s'agit de rendre à la divinité toute sa dimension personnelle, c'est à dire d'être à même de la représenter comme une personne belle, intelligente, sensible, et douée des organes par lesquels l'amour se fait.

Redire tout ce dont il parle est impossible ici, mais il faut au moins exprimer que, par le plaisir érotique libéré, il affirme l'accomplissement de l'individu, nié par la société, qui ne veut voir en la personne humaine qu'un isis-egyptian-goddess-statue-YT-6186.jpgélément d'un tout. La révolution sexuelle est donc le signe qui affranchit l'individu de l'utilitarisme, et l'autorise enfin à se voir un destin personnel même au-delà de la mort, et à ne pas voir l'au-delà de la mort seulement dans sa descendance, ou dans la nation, ou dans l'espèce.

Sur cette base, l'individu peut chercher à s'accomplir par la Gynandre, qui vit dans la sphère solaire, et devient, en passant par la sphère lunaire par laquelle le divin se déploie en images, l'Hermaphrodite. Par-delà la sphère solaire est la sphère des étoiles, et par-delà encore la sphère de l'espace noir qui est entre les étoiles, et, avec la sphère illusoire terrestre, cela fait cinq en tout dont on peut parler et dont il est utile de parler. L'ensemble des hautes sphères est habitée par la Maison Royale, dont l'intention est l'accomplissement de l'individu, et qui a fait de l'univers un grand et vivant utérus devant accoucher de l'avenir: toutes les souffrances sont ainsi semblables à celles de la parturition.

Les nobles et grandes idées de Charles Duits sont exprimées dans un style qui rejette absolument le discours démonstratif, logique, dominé par le principe masculin. Il passe par des métaphores qui sont imagination vraie, qui renvoient au monde divin, mais aussi par des rythmes qui relancent sans cesse le flot qui sort de la déesse par son intermédiaire, et des jeux de mots qui sont l'éclat de rire de la déesse - qui, forcément, aime l'humour, puisqu'elle est une femme vraie, qu'on puisse aimer. Ces jeux permettent les retournements perpétuels entre l'apparence abjecte et l'essence sublime de la déesse, ou de la divinité, et Charles Duits se montre dans son langage le disciple du Surréalisme, dont il est aussi l'accomplissement. Car, comme il le dit lui-même, Breton avait entrevu la déesse, avait été ébloui par sa beauté, mais il n'avait pas bien compris que derrière se trouvait une authentique intelligence, un être autonome doué de pensée, de sentiment, de volonté. L'accomplissement du Surréalisme est donc dans le mythe auquel tendaient les poètes sans oser se l'avouer, dans la reconnaissance que les métaphores renvoient à des êtres réels, cachés, mystérieux. Ceux que Breton nommait les Grands Transparents, Charles Duits les appelle Maison royale, et il manifeste leur messagère, la première de cette maison, il lui donne des couleurs, des membres qui ne la rendent plus transparente.

Du Surréalisme, il conserve du reste le ton rebelle, la tendance blasphématoire, et révolutionnaire. Il peut choquer. Souvenons-nous que le grand livre de sa jeunesse était les Chants de Maldoror de Lautréamont. Lautremont.jpgMais quand le temps aura relativisé ses saillies provocantes, son génie apparaîtra crûment, et il restera comme celui qui, au vingtième siècle, couronnant l'œuvre surréaliste, aura créé une mythologie, aura parlé avec une déesse, qui est celle même qu'on dit être à l'origine de Paris – Isis. Tel Lovecraft, mais avec tout l'instinct sacrilège et satirique français, il aura défini un panthéon, où trône l'Africaine aux Dents de Lumière.

En même temps, européen plus qu'américain, malgré son ascendance maternelle, il se pensait mystique, et adorait religieusement sa déesse blasphématoire, aux fesses radieusement porcines. Il faut aussi le prendre pour un grand humaniste, qui voulait la libération de la femme et des peuples opprimés, aspirait ardemment à une démocratie affranchissant les individus, et, élève de Victor Hugo, croyait en un progrès réel, en un Christ authentique menant à l'épanouissement de l'homme.

09/07/2016

La plante et le poulpe selon H. P. Lovecraft

The-Shadow-Out-of-Time-279x300.jpgDans la nouvelle The Shadow out of Time, de Lovecraft, une évolution tragique du passé est évoquée: les Grands Anciens, êtres sans corps ayant besoin d'un corps étranger pour vivre, empruntent celui d'organismes à la fois humains et végétaux; mais une nouvelle espèce surgit, liée à l'animalité, et aux poulpes, qui supplante la première et la fait disparaître.

Lovecraft retrace l'évolution connue en faisant deux choses: il lie les organismes anciens à des esprits venus du ciel, et il établit une hiérarchie tragique entre le végétal et l'animal qui lui succède.

Il faut savoir que cette idée que les organismes végétaux puis animaux à l'origine de l'être humain étaient habités par des entités cosmiques ayant préparé l'apparition de l'être humain et provoqué l'évolution générale – que cette idée, dis-je, était présente chez les théosophes que Lovecraft lisait. On peut la trouver chez Rudolf Steiner et dans sa Chronique de l'Akasha, que Lovecraft n'avait sans doute pas lue, mais dont il avait pu lire des versions proches écrites en anglais par les membres de la Société Théosophique. Car Steiner avait écrit ce texte à l'époque où, en Allemagne, il en était lui-même membre, et il ne s'écartait pas sur le fond de ce que disaient et écrivaient les autres; son originalité, à ma connaissance, vient de ce qu'il a insisté sur l'évolution morale de l'être humain, ou ce qui en tenait lieu dans les époques reculées. Le lien avec les entités cosmiques est donné pour mieux comprendre cette évolution morale, et une hiérarchie angélique est bien à l'origine de la conscience humaine. Pour la créer, évidemment, elle n'intervenait pas physiquement, mais pénétrait directement les organismes. C'est bien ce que raconte Lovecraft, à sa manière davantage marquée par le matérialisme.

En un sens, Steiner lui donne raison: en passant de l'état végétal à l'état animal, l'ancêtre de l'homme actuel a perdu sa pureté; il a subi une tragédie. Ainsi peuvent s'expliquer le charme qu'exerce sur l'homme le monde végétal et la répulsion qu'il éprouve à l'égard des animaux primitifs, justement traduite par Lovecraft lorsqu'il créa Ungoliant_and_Morgoth_by_palantir6.jpgl'entité maléfique liée à la pieuvre Cthulhu, ou même par Tolkien lorsqu'il évoqua la monstrueuse araignée Ungoliant. Celle-ci, précisément, avait, selon l'auteur du Silmarilion, blessé à mort l'arbre divin de l'Ouest - et bu sa lumière, laissant le pays des Dieux sans vie.

Mais Steiner avait une vision providentialiste de l'histoire: le passage du végétal à l'animal, quoiqu'en soi une tragédie - puisqu'il a fait déchoir, puisqu'il a rendu impurs les organismes - était nécessaire, parce qu'il fallait que la conscience apparût dans l'homme, et que cela passait par l'animalité. D'ailleurs, l'inertie et la passivité morne du monde végétal actuel dévoilent l'impossibilité dans laquelle était l'homme d'en rester à ce stade. La sagesse des dieux lui a donc permis d'emprunter un chemin impur, une voie de traverse, pour repartir vers l'avant: c'était reculer pour mieux sauter.

À vrai dire, l'homme n'a toujours pas renoué avec la pureté morale du végétal, et en ce sens encore Steiner eût pu donner raison à Lovecraft: mais à ses yeux l'avenir permettrait à l'homme de redevenir pur comme la plante. Lovecraft néanmoins rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes.

Il n'est reste pas moins faux que, comme l'ont dit certains, il ne donnait pas de valeur morale à des faits, ou à des phénomènes. Il donnait bien un sens à l'histoire, mais un sens tragique. À cet égard, il rappelait l'antique Sénèque, dont la mythologie était vide des dieux sages réglant au mieux l'histoire humaine - punissant les méchants, récompensant les bons, favorisant le progrès. Les entités agissantes étaient infernales et matérialisaient et étendaient les passions humaines, destructrices.

07/06/2016

Jean-Henri Fabre, Rudolf Steiner et les théories

260672293_640.jpgJean-Henri Fabre (1823-1915) et Rudolf Steiner (1861-1925) se rejoignaient sur leur rejet des théories élaborées par la science de leur temps à partir de ses découvertes objectives - des faits étonnants et jusque-là inconnus que, grâce à leurs méthodes rigoureuses et à leurs instruments nouveaux, ils avaient établis. En effet, selon les deux hommes, ils les interprétaient mal, parce que leurs pensées étaient dominées par une philosophie matérialiste erronée, qui s'appuyait sur les apparences physiques pour conjecturer les causes des phénomènes. Steiner disait: tout ce qui est aujourd'hui science théorique est une construction fantastique née de ce qu'on a combiné les faits extérieurs en fonction de l'apparence. On donne à des éléments apparents une valeur causale qu'ils n'ont pas, laissant partir l'imagination dès qu'on pense être sur le terrain solide du matériellement observable.

Fabre en donna un exemple frappant: le rapprochement abusif entre l'homme et l'animal sur la base de la morphologie. Pour lui, l'animal n'avait pas de raison à proprement parler, et évoquer, comme on le faisait, les jets continus d'atomes de raison de l'insecte n'avait aucun sens et ne correspondait à aucun fait. Il montrait, J-H.FABRE.jpgen effet, de quelle façon l'insecte obéit à un instinct qui s'impose à lui, et vis à vis duquel il n'a aucune faculté d'adaptation. J'en ai déjà raconté, ailleurs, une expérience. Aux yeux de Fabre, si l'instinct était intelligent en soi, comme on pouvait l'admettre, c'est parce que, au-delà du sensible, du corps physique de l'insecte, se trouvait une intelligence non incarnée, et qui n'apparaissait qu'à une imagination que la logique dirigeait. Il croyait que la nature était baignée par une forme d'intelligence, de sagesse cosmique.

On se doute, peut-être, que Steiner n'avait pas des vues différentes. Il allait même plus loin. À ses yeux, les espèces d'insectes et même leurs groupes localisés, ruches ou fourmilières, avaient bien une individualité douée d'intelligence propre, mais située hors des organismes, lesquels n'en étaient que la manifestation parcellaire et dispersée. En d'autres termes, les insectes d'un groupe étaient comme les doigts d'une entité invisible, ou comme ses cellules, mais non attachées par un élément physique sensible. Ce qui les liait à l'individualité se trouvant derrière eux, était une relation de sympathie, une sorte de réseau magnétique.

Olaf Stapledon, sous le voile de la fiction interplanétaire, a parlé de tels êtres magnétiques collectifs, dont la partie visible n'était que des oiseaux, mais dont l'esprit n'était pas visiblement incarné. En quelque sorte, les mouvements de ces oiseaux étaient Stapledon-Illo-No.-01-Stapledon-in-Portrait-Middle-Age-small.jpgpareils à ceux qui ont lieu dans le cerveau humain. Et le cerveau était donc fait de formes tracées dans l'air, et que le mouvement des oiseaux épousait. Plus tard, Arthur C. Clarke s'est inspiré de cette idée pour conjecturer un être futur immatériel, dont le cerveau serait un réseau de forces.

Une telle idée est troublante, parce que, même si elle est directement invérifiable, elle est en remarquable cohérence avec certaines énigmes de la nature. Fabre raconte, ainsi, que, au sein d'une même portée, il existe un respect de la vie sacré, chez des insectes qu'il a observés, de la famille des abeilles sauvages. Un individu né au fond d'un tube muni de plusieurs chambres commence par détruire la cloison qui, au-dessus, ou vers l'extérieur, le sépare d'une autre chambre. Voyant que celle-ci est occupée par un cocon vivant de la même espèce, il n'y touche pas, et préfère se laisser mourir plutôt que de l'abîmer. Si la larve dans le cocon soit est morte, soit appartient à une autre espèce, il passe au travers à coups de mandibules sans aucune forme de scrupule. Ici n'intervient aucune morale. Il s'agit d'une identification du cocon vivant à la même portée – à l'organisme collectif dont on fait partie. Puisqu'il s'agit du même organisme, quoique dispersé, et représenté par plusieurs éléments non matériellement liés, on ne peut pas s'attaquer à un autre représentant: cela n'aurait aucun sens. Il n'y a pas, dans l'insecte, d'égoïsme individuel, parce qu'il n'y a pas d'individu; l'égoïsme est pourtant très fort dès qu'il s'agit de la même portée, de la même ruche, parce que là se trouve l'individu, invisible à l'œil humain. Ce qui permet d'identifier un autre cocon comme faisant partie du même organisme que soi-même, c'est la présence ou non, dans ce cocon, de l'individualité que recoupe la portée, voire l'espèce.

La difficulté, pour l'homme, est de concevoir une individualité placée en plusieurs corps distincts, séparés, puisque son expérience est que l'individualité s'identifie à un corps unitaire, le sien. Ne sortant pas de cette apparence anthropomorphe, soit il fantasme, chez l'insecte individuel, une raison qui n'y est pas, soit il nie toute autre possibilité. Il faut d'ailleurs dire que le matérialisme est venu de cela, de l'identification de l'individualité humaine au corps humain: c'est parce que, ayant évolué, l'être humain pense les choses au moyen de son corps unitaire, qu'il ne conçoit pas une autre forme de pensée.

Naturellement, dira-t-on, cela fait retomber dans la projection religieuse des anges, des esprits sans corps. 11.jpgEffectivement, si une ruche est pour Steiner dominée par une individualité élémentaire, une espèce l'est par un être qui s'apparente aux anges des mythologies anciennes. Mais on sait, peut-être, que la grande ambition romantique fut de réconcilier science et religion. Il ne va pas de soi que leur rupture soit absolue et définitive. Le romantisme a aussi établi, lorsqu'il fut assez approfondi, que le fossé entre religion et science ne pouvait être comblé que par l'imagination artistique. Et, de fait, il en faut, pour donner un contour à cette intelligence située derrière les insectes dont parlait Fabre. Lorsque la science expérimentale est impuissante, l'art prend le relais: la poésie. Mais pas une poésie fantaisiste ou sentimentale; il s'agit d'une poésie qui, comme celle de Goethe, s'efforce de pénétrer les mystères de la nature.

Victor Hugo, ainsi, ne développait que dans ses poèmes et ses romans ses pensées ésotériques: il ne parlait que là des esprits élémentaires qui animaient les tempêtes, les vents, ou bien des êtres qui continuaient au-delà du visible la chaîne de l'évolution dont l'homme est l'apparent sommet! Au moins là est-ce permis, et la science-fiction en a souvent profité - comme on l'a vu avec Stapledon et Clarke.