09/07/2016

La plante et le poulpe selon H. P. Lovecraft

The-Shadow-Out-of-Time-279x300.jpgDans la nouvelle The Shadow out of Time, de Lovecraft, une évolution tragique du passé est évoquée: les Grands Anciens, êtres sans corps ayant besoin d'un corps étranger pour vivre, empruntent celui d'organismes à la fois humains et végétaux; mais une nouvelle espèce surgit, liée à l'animalité, et aux poulpes, qui supplante la première et la fait disparaître.

Lovecraft retrace l'évolution connue en faisant deux choses: il lie les organismes anciens à des esprits venus du ciel, et il établit une hiérarchie tragique entre le végétal et l'animal qui lui succède.

Il faut savoir que cette idée que les organismes végétaux puis animaux à l'origine de l'être humain étaient habités par des entités cosmiques ayant préparé l'apparition de l'être humain et provoqué l'évolution générale – que cette idée, dis-je, était présente chez les théosophes que Lovecraft lisait. On peut la trouver chez Rudolf Steiner et dans sa Chronique de l'Akasha, que Lovecraft n'avait sans doute pas lue, mais dont il avait pu lire des versions proches écrites en anglais par les membres de la Société Théosophique. Car Steiner avait écrit ce texte à l'époque où, en Allemagne, il en était lui-même membre, et il ne s'écartait pas sur le fond de ce que disaient et écrivaient les autres; son originalité, à ma connaissance, vient de ce qu'il a insisté sur l'évolution morale de l'être humain, ou ce qui en tenait lieu dans les époques reculées. Le lien avec les entités cosmiques est donné pour mieux comprendre cette évolution morale, et une hiérarchie angélique est bien à l'origine de la conscience humaine. Pour la créer, évidemment, elle n'intervenait pas physiquement, mais pénétrait directement les organismes. C'est bien ce que raconte Lovecraft, à sa manière davantage marquée par le matérialisme.

En un sens, Steiner lui donne raison: en passant de l'état végétal à l'état animal, l'ancêtre de l'homme actuel a perdu sa pureté; il a subi une tragédie. Ainsi peuvent s'expliquer le charme qu'exerce sur l'homme le monde végétal et la répulsion qu'il éprouve à l'égard des animaux primitifs, justement traduite par Lovecraft lorsqu'il créa Ungoliant_and_Morgoth_by_palantir6.jpgl'entité maléfique liée à la pieuvre Cthulhu, ou même par Tolkien lorsqu'il évoqua la monstrueuse araignée Ungoliant. Celle-ci, précisément, avait, selon l'auteur du Silmarilion, blessé à mort l'arbre divin de l'Ouest - et bu sa lumière, laissant le pays des Dieux sans vie.

Mais Steiner avait une vision providentialiste de l'histoire: le passage du végétal à l'animal, quoiqu'en soi une tragédie - puisqu'il a fait déchoir, puisqu'il a rendu impurs les organismes - était nécessaire, parce qu'il fallait que la conscience apparût dans l'homme, et que cela passait par l'animalité. D'ailleurs, l'inertie et la passivité morne du monde végétal actuel dévoilent l'impossibilité dans laquelle était l'homme d'en rester à ce stade. La sagesse des dieux lui a donc permis d'emprunter un chemin impur, une voie de traverse, pour repartir vers l'avant: c'était reculer pour mieux sauter.

À vrai dire, l'homme n'a toujours pas renoué avec la pureté morale du végétal, et en ce sens encore Steiner eût pu donner raison à Lovecraft: mais à ses yeux l'avenir permettrait à l'homme de redevenir pur comme la plante. Lovecraft néanmoins rejetait ce qu'il appelait l'optimisme fade des théosophes.

Il n'est reste pas moins faux que, comme l'ont dit certains, il ne donnait pas de valeur morale à des faits, ou à des phénomènes. Il donnait bien un sens à l'histoire, mais un sens tragique. À cet égard, il rappelait l'antique Sénèque, dont la mythologie était vide des dieux sages réglant au mieux l'histoire humaine - punissant les méchants, récompensant les bons, favorisant le progrès. Les entités agissantes étaient infernales et matérialisaient et étendaient les passions humaines, destructrices.

07/06/2016

Jean-Henri Fabre, Rudolf Steiner et les théories

260672293_640.jpgJean-Henri Fabre (1823-1915) et Rudolf Steiner (1861-1925) se rejoignaient sur leur rejet des théories élaborées par la science de leur temps à partir de ses découvertes objectives - des faits étonnants et jusque-là inconnus que, grâce à leurs méthodes rigoureuses et à leurs instruments nouveaux, ils avaient établis. En effet, selon les deux hommes, ils les interprétaient mal, parce que leurs pensées étaient dominées par une philosophie matérialiste erronée, qui s'appuyait sur les apparences physiques pour conjecturer les causes des phénomènes. Steiner disait: tout ce qui est aujourd'hui science théorique est une construction fantastique née de ce qu'on a combiné les faits extérieurs en fonction de l'apparence. On donne à des éléments apparents une valeur causale qu'ils n'ont pas, laissant partir l'imagination dès qu'on pense être sur le terrain solide du matériellement observable.

Fabre en donna un exemple frappant: le rapprochement abusif entre l'homme et l'animal sur la base de la morphologie. Pour lui, l'animal n'avait pas de raison à proprement parler, et évoquer, comme on le faisait, les jets continus d'atomes de raison de l'insecte n'avait aucun sens et ne correspondait à aucun fait. Il montrait, J-H.FABRE.jpgen effet, de quelle façon l'insecte obéit à un instinct qui s'impose à lui, et vis à vis duquel il n'a aucune faculté d'adaptation. J'en ai déjà raconté, ailleurs, une expérience. Aux yeux de Fabre, si l'instinct était intelligent en soi, comme on pouvait l'admettre, c'est parce que, au-delà du sensible, du corps physique de l'insecte, se trouvait une intelligence non incarnée, et qui n'apparaissait qu'à une imagination que la logique dirigeait. Il croyait que la nature était baignée par une forme d'intelligence, de sagesse cosmique.

On se doute, peut-être, que Steiner n'avait pas des vues différentes. Il allait même plus loin. À ses yeux, les espèces d'insectes et même leurs groupes localisés, ruches ou fourmilières, avaient bien une individualité douée d'intelligence propre, mais située hors des organismes, lesquels n'en étaient que la manifestation parcellaire et dispersée. En d'autres termes, les insectes d'un groupe étaient comme les doigts d'une entité invisible, ou comme ses cellules, mais non attachées par un élément physique sensible. Ce qui les liait à l'individualité se trouvant derrière eux, était une relation de sympathie, une sorte de réseau magnétique.

Olaf Stapledon, sous le voile de la fiction interplanétaire, a parlé de tels êtres magnétiques collectifs, dont la partie visible n'était que des oiseaux, mais dont l'esprit n'était pas visiblement incarné. En quelque sorte, les mouvements de ces oiseaux étaient Stapledon-Illo-No.-01-Stapledon-in-Portrait-Middle-Age-small.jpgpareils à ceux qui ont lieu dans le cerveau humain. Et le cerveau était donc fait de formes tracées dans l'air, et que le mouvement des oiseaux épousait. Plus tard, Arthur C. Clarke s'est inspiré de cette idée pour conjecturer un être futur immatériel, dont le cerveau serait un réseau de forces.

Une telle idée est troublante, parce que, même si elle est directement invérifiable, elle est en remarquable cohérence avec certaines énigmes de la nature. Fabre raconte, ainsi, que, au sein d'une même portée, il existe un respect de la vie sacré, chez des insectes qu'il a observés, de la famille des abeilles sauvages. Un individu né au fond d'un tube muni de plusieurs chambres commence par détruire la cloison qui, au-dessus, ou vers l'extérieur, le sépare d'une autre chambre. Voyant que celle-ci est occupée par un cocon vivant de la même espèce, il n'y touche pas, et préfère se laisser mourir plutôt que de l'abîmer. Si la larve dans le cocon soit est morte, soit appartient à une autre espèce, il passe au travers à coups de mandibules sans aucune forme de scrupule. Ici n'intervient aucune morale. Il s'agit d'une identification du cocon vivant à la même portée – à l'organisme collectif dont on fait partie. Puisqu'il s'agit du même organisme, quoique dispersé, et représenté par plusieurs éléments non matériellement liés, on ne peut pas s'attaquer à un autre représentant: cela n'aurait aucun sens. Il n'y a pas, dans l'insecte, d'égoïsme individuel, parce qu'il n'y a pas d'individu; l'égoïsme est pourtant très fort dès qu'il s'agit de la même portée, de la même ruche, parce que là se trouve l'individu, invisible à l'œil humain. Ce qui permet d'identifier un autre cocon comme faisant partie du même organisme que soi-même, c'est la présence ou non, dans ce cocon, de l'individualité que recoupe la portée, voire l'espèce.

La difficulté, pour l'homme, est de concevoir une individualité placée en plusieurs corps distincts, séparés, puisque son expérience est que l'individualité s'identifie à un corps unitaire, le sien. Ne sortant pas de cette apparence anthropomorphe, soit il fantasme, chez l'insecte individuel, une raison qui n'y est pas, soit il nie toute autre possibilité. Il faut d'ailleurs dire que le matérialisme est venu de cela, de l'identification de l'individualité humaine au corps humain: c'est parce que, ayant évolué, l'être humain pense les choses au moyen de son corps unitaire, qu'il ne conçoit pas une autre forme de pensée.

Naturellement, dira-t-on, cela fait retomber dans la projection religieuse des anges, des esprits sans corps. 11.jpgEffectivement, si une ruche est pour Steiner dominée par une individualité élémentaire, une espèce l'est par un être qui s'apparente aux anges des mythologies anciennes. Mais on sait, peut-être, que la grande ambition romantique fut de réconcilier science et religion. Il ne va pas de soi que leur rupture soit absolue et définitive. Le romantisme a aussi établi, lorsqu'il fut assez approfondi, que le fossé entre religion et science ne pouvait être comblé que par l'imagination artistique. Et, de fait, il en faut, pour donner un contour à cette intelligence située derrière les insectes dont parlait Fabre. Lorsque la science expérimentale est impuissante, l'art prend le relais: la poésie. Mais pas une poésie fantaisiste ou sentimentale; il s'agit d'une poésie qui, comme celle de Goethe, s'efforce de pénétrer les mystères de la nature.

Victor Hugo, ainsi, ne développait que dans ses poèmes et ses romans ses pensées ésotériques: il ne parlait que là des esprits élémentaires qui animaient les tempêtes, les vents, ou bien des êtres qui continuaient au-delà du visible la chaîne de l'évolution dont l'homme est l'apparent sommet! Au moins là est-ce permis, et la science-fiction en a souvent profité - comme on l'a vu avec Stapledon et Clarke.

06/05/2016

Petrusmok, de Malcolm de Chazal

48778069.jpgMalcolm de Chazal (1902-1981) était un poète mauricien compagnon de route du Surréalisme qui en a été écarté sans doute parce qu'il faisait appel explicitement à la divinité et au Christ. L'un de ses livres les plus importants est le volumineux et touffu Petrusmok (1951), qui présente le Mythe de l'île Maurice. L'auteur personnifie les montagnes, et croit y voir des entités symboliques. Elles peuvent apparaître successivement sur les mêmes montagnes, soit que l'auteur rectifie sa vision, soit qu'il affirme que selon l'angle de vue la figure change: les montagnes en contiennent plusieurs.

Il a aussi des visions dans son lit, qu'il interprète comme des signes.

Et de somptueuses imaginations mythologiques, la plus belle présentant des anges et le Christ marchant sur les vagues de la mer et venant sur l'île sacrée. Mais il a aussi la révélation des Lémuriens qui y vivaient à l'aube des temps et y accomplissaient des cérémonies sacrées. Ce sont eux, dit Chazal, qui ont sculpté les montagnes pour y faire apparaître des symboles vivants.

Dans son enthousiasme quasi oriental Chazal veut ne voir le monde spirituel que de façon positive, et il affirme que les anges déchus sont une invention du christianisme dévoyé, et que le mal est créé seulement par l'homme.

Or, cela rend sans doute sa mythologie statique: elle est faite de visions successives, mais elle n'a pas de dynamique interne, car le récit n'y est pas possible; aucun drame ne s'y joue. Les êtres spirituels sont rendus semblables à des symboles figés, s'exhalant du paysage comme d'emblématiques statues. C'est davantage l'histoire de Malcolm de Chazal découvrant l'esprit des éléments par la voie imaginative que celle de l'île Maurice incluant l'action des dieux - la hiérohistoire chère à Henry Corbin. S88466806_o.jpgomme toute, dans ce livre, les anges non déchus aussi semblent venir des hommes, puisque leur image même vient d'anciens sculpteurs. Or, il n'est pas complètement précisé s'ils avaient des entrées privilégiées dans le royaume divin.

H. P. Lovecraft (1890-1937) rebondissait sur les humanités antérieures pour aller vers les Grands Anciens, auxquelles elles étaient organiquement liées, et faisait déboucher sur un monde autre, qui avait son histoire propre. Chazal ne va pas jusque là. Blaise Cendrars (1887-1931), dans Le Lotissement du ciel (1949), parle aussi d'hommes anciens, mais en les dotant d'un organe de vision clairvoyante, et apercevant le créateur des îles de l'Océan. Cela le rend plus proche de Lovecraft, plus impressionnant, peut-être. Cela dit Chazal suggère que ses Lémuriens étaient bien dans le même cas, et qu'ils avaient un lien avec les puissances cosmiques; mais ce n'est pas dit explicitement.

Néanmoins il m'a plu quand il décrivait des femmes qu'il voyait s'exhaler des fleurs: des fées. C'était à la fois exotique et beau, comme du Clark Ashton Smith ou du Lord Dunsany.

Il était de ma ligne, quand il disait: Le Mythe, c'est la poésie au dernier cran, où la correspondance est devenue matière, et l'analogie substance de vie. Le fondement du romantisme originel est dans cette phrase, qui reste néanmoins un peu abstraite. Le monde élémentaire, dans lequel les choses sont liées indépendamment de l'espace, ne peut être peint qu'imaginativement, et c'est en ce sens que l'analogie, l'imagination et le mythe sont liés. Cependant, parfois, la correspondance donne l'occasion à des développements métaphysiques incertains, à des discours spéculatifs douteux. On y mêle des préjugés, des idées qui font plaisir - comme est, à mes yeux, celle que le mal ne renvoie pas à des anges déchus, mais seulement à l'être humain. Il s'agit d'un point de vue spiritualiste un peu naïf, pour moi, un manichéisme pratique lorsqu'on n'aime pas la société et qu'on a choisi de vivre seul, sans implication avec les autres.

À vrai dire, par ce biais, Chazal rappelle son lien avec le Surréalisme, qui tendait à aimer les images et les hallucinations pour elles-mêmes. Mais pour créer une mythologie, la mosaïque d'images grandioses ne suffit pas: il faut aussi qu'en leur sein il y ait une logique, une cohérence. Or, Chazal semblait s'y refuser, malgré sa volonté de lier ces images à une divinité authentique. Il était plus mystique, en un sens, que mythologique.

Symptomatique est sa condamnation de l'idée catholique de l'Assomption de la Vierge Marie: il ne veut pas d'une chair qui deviendrait spirituelle, dit-il; c'est pour lui le sommet du matérialisme. Il ne fait travailler le Lebrun-Assomption-cherb copie.jpgmythe que par allégorie: la matière n'est pas spiritualisée par lui; elle ne sert que d'exemple. Il dit dégager la Matière de l'Esprit, et laisser la Matière telle quelle. Mais dans la mythologie, on se trouve dans un monde intermédiaire qui fait se rencontrer les hommes et les anges, et les fait agir les uns avec les autres. L'ange devient dès lors un homme spiritualisé, l'homme devient un ange matérialisé, la rencontre se fait dans les deux sens. D'ailleurs, comme admettre la résurrection du Christ si on rejette l'idée d'une chair spiritualisée? La conception du Christ qu'a Malcolm de Chazal paraît abstraite. Ce n'est pas seulement le récit de la chute des anges que fait saint Pierre dans sa lettre du Nouveau Testament, qu'il rejette, mais aussi, qu'il en soit conscient ou non, celui des évangélistes qui parlent d'un Jésus revenu sous une forme sublimée. Il a au moins en commun avec le Surréalisme ce rejet du christianisme traditionnel. J. R. R. Tolkien (1892-1973) affirmait que là se trouvait pourtant l'essence du conte de fées: dans la rencontre entre le Mythe et l'Histoire que figuraient les Evangiles. Le monde intermédiaire de la chair spiritualisée et de l'esprit matérialisé est l'imaginal de Corbin, et c'est bien là que vit la Vierge Marie après sa mort. La substance s'en saisit durablement: elle est comme cristallisée dans l'éther de lumière.

Est-ce que l'île Maurice du reste avait besoin de l'art des Lémuriens pour refléter la divinité? La distinction entre l'impression laissée par les dieux sur la matière, et ce que font les hommes pour que la matière soit ennoblie dans sa forme, n'est pas nette. Si Chazal avait saisi dans son espace propre le monde imaginal, il aurait pu la rendre davantage telle. Là où se rencontrent les anges descendus du ciel et acquérant une forme, et les saints montés de la terre et acquérant un corps sublime, le voyant perçoit l'ouvrage des siècles.

Sans doute, Chazal a pensé que les Lémuriens servaient d'intermédiaires, et rapprochaient le Ciel et la Terre, diminuaient leur distance, créaient un pont. Il avait raison. H. P. Lovecraft, Blaise Cendrars, Robert E. Howard ont eu cette réflexion, et ils en ont démontré la validité. Mais peut-être que son propos était trop extatique, qu'il ne suivait pas assez le fil clair d'une pensée se mouvant dans le spirituel, tel un corps de vierge en état d'assomption! Il préférait l'émotion, le surgissement de l'impression, voire de la sensation. 

Cela dit, parce qu'il a lié les images du Surréalisme à l'Esprit pur; parce qu'il a tenté de donner un sens mystique aux visions, aux hallucinations, il est bien parvenu, par fragments, à créer du Mythe, à tisser de glorieux symboles. Il évoque également des légendes locales très convaincantes, qui ont une dynamique traditionnelle mais belle, sur laquelle il aurait pu davantage s'appuyer. En bref, c'est plutôt un bon livre.