11/09/2009

Images et dévotion

Dieu et l'Homme en image.jpgJean-Noël Cuénod a pu écrire, sur son blog, que Dieu ne devait pas être assimilé à du visuel, parce qu’il était l’Invisible. Mais en principe, c’est bien Dieu qui a créé ce qu’on voit: il s’est bien relié lui-même au visible. Certes, il n’est pas réductible à ce qu’on voit; et de surcroît, la vue peut focaliser sur elle tout ce qui se rapporte à Dieu: elle peut exercer une forme de fascination sur l’esprit. Cependant, l’idée aussi. Et Dieu n’est pas non plus réductible à ce qu’on peut penser de lui. La pensée telle que le cerveau la renferme ne peut pas davantage se relier directement à l’Universel que l’œil.

Si on prend les choses absolument, on peut estimer que la conscience, si elle n’est pas noyée par la beauté du monde visible - et elle ne doit pas l’être -, garde en mémoire que la lumière, par exemple, n’est pas Dieu absolument, mais seulement sa beauté, ou même le reflet de cette beauté. Or, pour que cela soit permis, il n’est pas nécessaire de condamner jusqu’à l’image intérieure. On peut aussi estimer possible de développer suffisamment les forces de la raison pour que les charmes de la lumière, pour ainsi dire, ne s’exercent pas nuisiblement.

Certes, lorsqu’il s’agit de certaines formes, liées à la chair, l’Église romaine même a condamné, globalement, le comportement qui les dévoilait trop. Néanmoins, elle n’a pas condamné la sculpture en soi: il fallait seulement qu’au lieu d’exciter les sens, elle élève l’âme à la vision de la pureté, de l’harmonie des formes. François de Sales, pareillement, faisait l’éloge des artistes, des peintres, des poètes, tout en condamnant ceux qui parmi eux n’œuvraient pas dans un esprit de piété.

Il existe aussi des idées qui ne laissent pas de tenter le diable. Et quant à la musique, celle qui a des rythmes hachés et trop nets ne peut que rappeler les élancements propres aux pulsions charnelles. Le son même a sa sensualité: qui l’ignore?

Il est à mon avis absurde d’évaluer le lien entre le monde divin et les arts en fonction des sens utilisés par ceux-ci.

Osiris.jpgCependant, le problème peut se résoudre si on se demande simplement si les saints et bienheureux, au paradis, sont aveugles: si Dieu leur reste invisible. Il est évident que non. Si c’était le cas, ils perdraient beaucoup, à gagner le Ciel. On ne pourrait pas, en tout cas, les dire bienheureux: le bonheur vient trop souvent des belles choses qu’on peut voir. François de Sales même n’a cessé de promettre aux âmes dévotes la claire vision de Dieu et de sa gloire, après la mort. Et le Livre des Morts des anciens Égyptiens affirme que pour le défunt qui l’a mérité, les bandelettes de dessus les yeux seront ôtées!

A cette vision grandiose, les arts plastiques et la poésie préparent, selon moi.

23/07/2009

L’arbre où l’esprit souffle

Arbre rouge.jpgUn compatriote du Faucigny qui s’est installé à Paris, Paul Desalmand, m’a récemment fait l’honneur de m’envoyer son dernier livre, qui évoque ses souvenirs d’une enfance passée au bord de l’Arve, noble rivière qu’il chante bellement. Il n’en reprend pas moins le sentiment ordinaire qui fait estimer que l’esprit souffle plus fort à la ville qu’à la campagne!

A mon avis, cela traduit une conception de l’esprit qui le réduit à l’activité intellectuelle. Or, cela contredit François de Sales, qui croyait que la nature tout entière reflétait Dieu et sa volonté, et qui conseillait aux âmes dévotes de se coucher tôt - non pas pour mieux travailler le lendemain, comme aurait peut-être pu le faire Jean Calvin, mais afin d’être en mesure d’entendre, au petit matin, le chant des oiseaux! Pour lui, cet effet sonore de la lumière de l’aube était la manifestation la plus pure de l’Esprit. C’était le langage des anges qu’on n’eût pas encore pu comprendre!

Sigurd.jpgL’idée est ancienne. On se souvient que Sigurd, après avoir goûté le sang du dragon, entend soudain le langage des oiseaux, qui discutent entre eux de la volonté du nain qui l’accompagne de le tuer par traîtrise: les oiseaux répètent les mots des anges veillant sur les hommes et la Terre.

Or, l’autre jour, j’étais à Paris, et le matin, les oiseaux étaient presque inaudibles - quoique, devant ma fenêtre, les arbres fussent nombreux. La cause en était l’énorme bruit des machines roulantes sur le goudron. L’âme de ces engins soufflait en quelque sorte plus fort, au sein de l’air, que celle des oiseaux!

Le problème est donc de savoir si l’esprit est plus présent dans la lumière qui, venant du Ciel, fait chanter les oiseaux, ou dans le feu qui, allumé dans le moteur, fait avancer les machines.

Celles-ci ne sont pas vivantes: leur mouvement est seulement mécanique, c’est à dire entièrement compréhensible intellectuellement. C’est grâce à cela que l’intelligence humaine l’a conçu! Mais la vie qui anime les oiseaux, l’intellect ne l’a pas encore saisie, puisqu’on ne sait pas comment elle est apparue, et qu’on ne parvient pas à la créer de toute pièce. Or, je prétends que si la vie demeure un mystère, ce n’est pas parce que l’esprit n’y souffle pas, mais justement parce qu’il souffle trop fort pour l’entendement humain: celui-ci ne saisit que ce qui en réalité ne souffle pas très fort, en matière d’esprit.

D’ailleurs, l’activité intellectuelle, dans les villes, ne se réduit-elle pas souvent à un bavardage peu inspiré? Les idées qui circulent d’un cerveau à l’autre ne sont pas, selon moi, plus souvent remplies d’esprit vivant qu’on ne comprend le langage des oiseaux. Cela dit, François de Sales disait que la dévotion permettait de comprendre celui-ci, et il avait certainement raison.

11/07/2009

Du gallicanisme à la science-fiction (Teilhard de Chardin, III)

Teilhard de Chardin.jpgDans un précédent article, j’ai évoqué le discours de Teilhard de Chardin comme émanant du gallicanisme, de Bossuet, et comme le dépassant vers l’universalisme. Or, dans les faits, le gallicanisme conduisait Bossuet à demeurer, au sein de son style, dans la situation de la France ou de l’Europe du temps. Il parlait avant tout des grands de ce monde, de leurs vertus, ou alors demeurait dans la sphère historique, telle que les Anciens l’avaient établie. Il n’a pas, à ma connaissance, évoqué le monde d’en haut, comme pouvait le faire François de Sales, par exemple: il n’était pas un écrivain mystique. Il était seulement religieux.

Or, Teilhard de Chardin, quoique porté, dans son âme, par le mysticisme propre au catholicisme, et donc par la perspective de l’éternité, était en réalité plus proche de Bossuet, dans le sens où il a surtout essayé de voir de quelle façon, dans l’histoire connue, le principe divin pouvait être agissant, en particulier à l'époque contemporaine. Car on croit qu’il s’est surtout occupé de donner un sens à l’Évolution telle que la définissaient les savants, mais c’est une erreur: de son propre aveu, il s’est bien plus occupé de l’avenir, et même du présent, que du passé. Ses écrits les plus connus tendent à montrer le contraire, mais l’essentiel de son œuvre date du temps où il avait été interdit de publication par sa hiérarchie.

Remarquablement, son souffle mystique, reflétant à ses yeux celui qui habitait l’évolution du monde, ne déboucha pas chez lui sur un ésotérisme qui eût exploré les avenirs de l’âme dénuée de corps distinct, mais sur une forme d’anticipation qui ne va pas sans rappeler le genre de la science-fiction. Et somme toute, si on y réfléchit bien, rien de plus logique. La tradition française, à laquelle appartenait pleinement Teilhard, est bien de conserver son attention sur le sort des sociétés, de l’humanité vivante, incarnée et organisée - telle qu’elle est sur Terre. En ce sens, on peut dire que la tradition française est occidentale en profondeur, et ne partage que peu de chose avec le mysticisme oriental. Son attention est tout entière à ce qui subsistera de l’existence terrestre, au sein de l’avenir - que les solutions soient enracinées ou non dans le monde mystique.