13/03/2009

Saint François de Sales & l'Esprit des lieux

Anselm_of_Canterbury.jpgComme je l’ai dit, saint François de Sales regardait ce que nous appellerions la xénophobie comme offensant Dieu, mais pour autant, il vouait une affection particulière aux saints locaux. Mieux encore, il conseillait à ses disciples de se mettre intérieurement en relation avec les saints du diocèse - reliant ainsi les lieux mêmes à Dieu.

Il fut en réalité très patriote, estimant que les saints protecteurs des communautés étaient d’excellents médiateurs entre l’Homme et Dieu. Il imitait en cela son compatriote Pierre Favre, qui disait que quand il arrivait dans une ville nouvelle, il priait ses patrons célestes, et que, même, quand il rencontrait une personne nouvelle, il priait son bon ange.

François de Sales voua donc un culte spécifique aux saints liés à la Savoie: Pierre Favre, bien sûr, mais aussi saint Bernard de Menthon, né près d’Annecy, et saint Anselme de Cantorbéry, natif d’Aoste. Sur le plan personnel, il agissait d’une façon comparable: il avait une dévotion particulière pour saint François d’Assise, dont il portait le nom, et comme il avait été baptisé le jour de la Saint-Augustin, il en avait aussi une pour l’ancien évêque d’Hippone.

Mais ce n’était pas du nationalisme, car il conseillait, dans ses lettres, à des dames d’Orléans ou de Lyon se lier intérieurement aux saints protecteurs de ces deux villes, saint Maurice pour la première, sainte Blandine pour la seconde. Il s’agissait réellement pour lui de créer un lien entre l’environnement naturel et Dieu. A ses yeux, celui-ci se particularisait, non sous la forme de ce qu’on voyait, mais de ce qu’on percevait spirituellement derrière ce qu’on vivait et percevait sensoriellement: et les saints et les anges avaient cette nature fondamentale.

Cela dit, son patriotisme lui a fait déclarer que les habitants des âpres montagnes du Faucigny étaient vraiment d’une dévotion spontanée merveilleuse, et digne de louanges. Il a en particulier fait l’éloge du peuple de Bonneville, ainsi que de La Roche-sur-Foron.

02/03/2009

Divorce et religion

Sainte Famille.jpgJ’ai déjà évoqué la question de la morale face à la religion en rappelant qu’au sein de la perspective religieuse, la morale n’était pas une fin en soi, mais un moyen d’union de l’âme à Dieu. On estimait que l’âme qui se préoccupait trop des choses de la terre, ou de la chair, ne pouvait pas se préoccuper assez des choses de l’Esprit saint, de Dieu. Dès lors, tout s’oriente de cette façon, et non, comme on le fait souvent croire, à partir de principes abstraits et généraux qui ne furent énoncés que pour marquer les esprits, et non pour expliquer de quoi concrètement il retournait.

De fait, un peu comme au temps de Moïse, les esprits se laissent marquer par des commandements solennels, plus que par des explications subtiles qui partent de la nature profonde de l’âme. Je ne veux pas dire par là que les lois de Moïse sont sans utilité : elles donnent un cadre à la mémoire et à l’intelligence ; mais en soi, ce qui compte, en tout cas aux yeux de saint Paul, c’est la foi, c’est à dire l’âme unie à Dieu, par le moyen de la loi. La loi trace une route : encore faut-il l’emprunter. Or, il n’y a que la force intime agissant au sein de l’âme qui puisse le faire.

Évidemment, on a le droit, à notre époque de liberté de conscience, de contester les lois traditionnelles, en disant qu’elles ne permettent pas autant qu’on croit de mener à Dieu. Mais puisque nous vivons dans une société laïque, contester un principe moral hérité de la religion d’un point de vue social, alors même qu’en rien les lois civiles ne sont soumises à une quelconque obligation religieuse, cela me paraît plutôt ridicule : le débat est ressorti du XVIIIe siècle.

Bref, ce n’est pas au nom d’un principe abstrait qu’on a tiré qu’il valait mieux que les prêtres soient célibataires et qu’on ne divorce pas. Saint Paul dit simplement que si on s’occupe de plaire à sa femme ou à son mari, on s’occupe moins de plaire à Dieu ; le cœur même n’est pas tourné vers le Christ. Or, le mariage crée l’obligation de s’aimer l’un l’autre : car contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’Église n’a jamais préconisé la contrainte, en matière de mariage. François de Sales même a constamment insisté sur la nécessité d’accomplir de bonne volonté son devoir conjugal. Saint Paul dit seulement qu’il vaudrait mieux ne s’occuper que de Dieu, comme lui-même le fait - créant ainsi une obligation implicite de célibat aux prêtres -, et que, si on brûle de désir, il faut se marier. Mais une seule fois. Car il s’agit de savoir si on peut résister à la nature ou non : pas de se soucier d’un bonheur terrestre qui, à ses yeux - à tort ou à raison -, était illusoire.

Si on ne pense pas que le bonheur terrestre est illusoire ; si on ne pense pas non plus que le bonheur peut quand même être acquis de façon dite céleste, c’est à dire sans enveloppe charnelle, on n’a pas de religiosité au sens chrétien, je pense. Dès lors, à quoi bon discuter avec le Pape ? Cela n’a guère de sens.

Quant au débat de savoir si le divorce empêche ou non le bonheur céleste, il a déjà eu lieu au temps des Réformateurs, et il est également un peu vain d’y revenir, puisqu’à notre époque, chacun a le droit d’adopter la religion qu’il veut !

21/02/2009

Morale & dévotion

Paul_de_tarse_rembrandt.jpgLes débats qui ont accompagné la visite de Benoît XVI en France ont surtout porté sur la question des mœurs. Or, en principe, dans la religion, y compris catholique, la conduite morale est un moyen, pour l’âme, de s’unir à Dieu, et non une fin en soi. De fait, dans la tradition catholique, la vie terrestre opposait des obstacles à l’union céleste avec Dieu, qui se faisait surtout dans l’éternité suivant la mort. Ces obstacles étaient surmontés par une certaine disposition morale. Mais la fin n’était pas forcément l’amélioration de la société : ce n’était là qu’un effet heureux, mais indirect, de l’attitude des dévots.

Sans doute, bien des catholiques peuvent tomber dans cette sorte d’idolâtrie morale qui consiste à vénérer des figures pour elles-mêmes, à voir des attitudes morales comme relevant directement de la divinité et à tâcher de les imiter, un peu comme on adorait dans l’Antiquité les statues des héros : ils peuvent ne pas voir le dieu qui leur donne force, et n’admirer que l’intention pieuse des saints, comme s’ils tenaient leur force d’eux-mêmes. A vrai dire, traditionnellement, autrefois, on disait cela des protestants, qu’ils assimilaient les vertus morales directement à la divinité, au lieu de les concevoir comme chemin d’unité avec Dieu, parce que les vertus mêmes n’émanent que de Lui. Mais c’était surtout vrai des anciens Romains, au fond.

Mais dès que précisément on entre dans un débat sur la morale qui ne tient pas compte de cet aspect fondamental de la morale vue comme un moyen d’union intime avec Dieu, et qu’on fait semblant de croire que l’union intime avec Dieu fut au contraire un moyen inventé par l’Église pour faire progresser moralement la société, on marque simplement son refus de discuter de cette morale en se situant sur le plan religieux ; dès lors, ce qu’on peut dire n’a plus de valeur argumentative : cela témoigne plutôt d’une absence de religiosité. Or, si on n’a pas de sensibilité religieuse, à quoi bon discuter avec les représentants de la religion ? Cela n’a pas vraiment de logique. En tout cas, c’est le sentiment que j’ai.