11/07/2009

Du gallicanisme à la science-fiction (Teilhard de Chardin, III)

Teilhard de Chardin.jpgDans un précédent article, j’ai évoqué le discours de Teilhard de Chardin comme émanant du gallicanisme, de Bossuet, et comme le dépassant vers l’universalisme. Or, dans les faits, le gallicanisme conduisait Bossuet à demeurer, au sein de son style, dans la situation de la France ou de l’Europe du temps. Il parlait avant tout des grands de ce monde, de leurs vertus, ou alors demeurait dans la sphère historique, telle que les Anciens l’avaient établie. Il n’a pas, à ma connaissance, évoqué le monde d’en haut, comme pouvait le faire François de Sales, par exemple: il n’était pas un écrivain mystique. Il était seulement religieux.

Or, Teilhard de Chardin, quoique porté, dans son âme, par le mysticisme propre au catholicisme, et donc par la perspective de l’éternité, était en réalité plus proche de Bossuet, dans le sens où il a surtout essayé de voir de quelle façon, dans l’histoire connue, le principe divin pouvait être agissant, en particulier à l'époque contemporaine. Car on croit qu’il s’est surtout occupé de donner un sens à l’Évolution telle que la définissaient les savants, mais c’est une erreur: de son propre aveu, il s’est bien plus occupé de l’avenir, et même du présent, que du passé. Ses écrits les plus connus tendent à montrer le contraire, mais l’essentiel de son œuvre date du temps où il avait été interdit de publication par sa hiérarchie.

Remarquablement, son souffle mystique, reflétant à ses yeux celui qui habitait l’évolution du monde, ne déboucha pas chez lui sur un ésotérisme qui eût exploré les avenirs de l’âme dénuée de corps distinct, mais sur une forme d’anticipation qui ne va pas sans rappeler le genre de la science-fiction. Et somme toute, si on y réfléchit bien, rien de plus logique. La tradition française, à laquelle appartenait pleinement Teilhard, est bien de conserver son attention sur le sort des sociétés, de l’humanité vivante, incarnée et organisée - telle qu’elle est sur Terre. En ce sens, on peut dire que la tradition française est occidentale en profondeur, et ne partage que peu de chose avec le mysticisme oriental. Son attention est tout entière à ce qui subsistera de l’existence terrestre, au sein de l’avenir - que les solutions soient enracinées ou non dans le monde mystique.

05/07/2009

Raison et visions mystiques

Athena.jpgDans la Tribune de Genève, Jean-Noël Cuénod s’est un jour demandé comment on pouvait concilier raison et foi, comme le conseillait alors Benoît XVI; il se l’est demandé notamment pour les apparitions de Lourdes. Or, la question était rhétorique: pour lui, ces apparitions ne peuvent sans doute pas être rationnellement expliquées.

Si c’était le cas, néanmoins, cela voudrait dire que la raison ne peut aborder que les problèmes matériels, et que le spirituel est forcément hors de sa portée - à moins de l’avoir préalablement ramené à un phénomène physique. Mais n’est-ce pas illogique, puisque la raison, jusqu’à preuve du contraire, est elle-même une faculté de l’esprit? Cela signifie que si la raison cherche à se saisir, cela lui est impossible, à moins de considérer que la raison peut tout à fait éclairer la sphère psychique - aussi bien que la sphère physique. Que la pensée peut appréhender le spirituel de façon claire.

De fait, si la raison est une faculté de l’esprit, il est raisonnable de regarder l’esprit comme la source en soi de la raison. Un phénomène spirituel non lié à la raison, certes, pose l’esprit comme pouvant avoir des ressorts non rationnels; mais en quoi la raison devient proscrite de l’esprit, parce que l’esprit peut n’être pas rationnel, c’est difficile à concevoir. La raison est-elle dans l’impossibilité de comprendre des réactions irrationnelles? Il lui suffit de saisir une logique qui existe au-delà de la conscience du sujet agissant. Or, on ne peut pas présupposer qu’un phénomène spirituel à première vue incompréhensible soit absolument dénué de toute logique: cette logique peut aussi bien exister au-delà d’un stade de compréhension momentané.

On ne peut pas avoir la certitude complète de l’impossibilité, pour la pensée, de saisir la foi. D’ailleurs, la raison elle-même n’a-t-elle pas, depuis au moins l’ancienne Grèce, fait l’objet d’une sorte de foi? On peut tout à fait écrire des poèmes mystiques en son honneur; voyez Paul Valéry, dans son Cantique des colonnes: Filles des nombres d'or / Fortes des lois du ciel / Sur nous tombe et s'endort / Un dieu couleur de miel. (Ce dieu pouvait volontiers s’appeler Athéna.)

Il se peut, à l’inverse, que les apparitions de Lourdes soient compréhensibles par la pensée sans qu’on ait besoin de les ramener à des phénomènes matériels. Il suffit de commencer l’exploration éclairée de l’esprit par la pensée, qui se saisit elle-même; ensuite, pourquoi ne pourrait-elle pas explorer les parties de l’esprit situées au-delà? L’émotion qui fait naître les visions mystiques peut aussi avoir une source au-delà d’elle-même, comme la pensée d’un concept peut avoir sa source dans un mode de fonctionnement du réel qui est lui-même réel, bien qu’il soit un lien entre des éléments matériels, et non une matière en soi.

23/06/2009

Teilhard de Chardin & christianisme mystique

Pierre Teilhard de Chardin.jpgJ’ai évoqué la doctrine de l’écrivain mystique Jeanne Guyon, qui vivait sous le règne de Louis XIV, afin de la comparer avec Teilhard de Chardin - qui vivait sous De Gaulle. En réalité, fondamentalement, leur pensée se rejoint, car ils insistaient tous deux sur la fusion de l’âme avec le Corps mystique du Christ, lequel devait sublimer, transcender l’individualité elle-même. Toutefois, dans les faits, une différence de sensibilité essentielle apparaît.

Car Jeanne Guyon affirme que l’âme active en Dieu est passive en elle-même, et Teilhard évoquait inlassablement l’activité humaine comme suscitée par le Christ. En d’autres termes, alors que l’assimilation à Dieu était pour Guyon un but intérieur, passant par un certain dédain de l’action physique et par l’inflammation amoureuse, pour Teilhard, l’assimilation de l’âme à Dieu était d’abord une affaire de degré de conscience, puisque l’homme évoluant, quoiqu’il n’en fût pas conscient, était déjà agi par Dieu: le soi n’était dès l’origine qu’une illusion. Or, pour Jeanne Guyon, il était lié à l’ange déchu. Ce qui voulait dire que Teilhard était moins imaginatif, moins lié aux figures, aux symboles, davantage à la clarté de la conscience. On pourrait dire que Jeanne Guyon était une mystique qui avait appris à écrire, et que Teilhard était un scientifique porté par le sens du mystère.

De cette façon, il me semble que Teilhard est en réalité plus l’héritier de Bossuet que d’une Jeanne Guyon. Son discours ne se meut pas dans une sphère purement psychique: sa foi l’amenait à regarder ce qui dans le monde reflétait la volonté de Dieu, plus que sa beauté. Son souci devenait l’orientation de l’humanité en général: non les sentiments intimes d’un individu. Et c’est ce qu’on peut considérer: les mystiques comme Jeanne Guyon et François de Sales ont une visée essentiellement individualiste, cherchant le salut de chacun par la contemplation émue de la gloire divine; tandis que Teilhard et Bossuet cherchaient un salut collectif, et se penchaient sur le nombre, cherchant une voie pratique de parousie. Cela les conduisait à avoir, d’une manière ou d’une autre, une pensée sociale.