05/07/2009

Raison et visions mystiques

Athena.jpgDans la Tribune de Genève, Jean-Noël Cuénod s’est un jour demandé comment on pouvait concilier raison et foi, comme le conseillait alors Benoît XVI; il se l’est demandé notamment pour les apparitions de Lourdes. Or, la question était rhétorique: pour lui, ces apparitions ne peuvent sans doute pas être rationnellement expliquées.

Si c’était le cas, néanmoins, cela voudrait dire que la raison ne peut aborder que les problèmes matériels, et que le spirituel est forcément hors de sa portée - à moins de l’avoir préalablement ramené à un phénomène physique. Mais n’est-ce pas illogique, puisque la raison, jusqu’à preuve du contraire, est elle-même une faculté de l’esprit? Cela signifie que si la raison cherche à se saisir, cela lui est impossible, à moins de considérer que la raison peut tout à fait éclairer la sphère psychique - aussi bien que la sphère physique. Que la pensée peut appréhender le spirituel de façon claire.

De fait, si la raison est une faculté de l’esprit, il est raisonnable de regarder l’esprit comme la source en soi de la raison. Un phénomène spirituel non lié à la raison, certes, pose l’esprit comme pouvant avoir des ressorts non rationnels; mais en quoi la raison devient proscrite de l’esprit, parce que l’esprit peut n’être pas rationnel, c’est difficile à concevoir. La raison est-elle dans l’impossibilité de comprendre des réactions irrationnelles? Il lui suffit de saisir une logique qui existe au-delà de la conscience du sujet agissant. Or, on ne peut pas présupposer qu’un phénomène spirituel à première vue incompréhensible soit absolument dénué de toute logique: cette logique peut aussi bien exister au-delà d’un stade de compréhension momentané.

On ne peut pas avoir la certitude complète de l’impossibilité, pour la pensée, de saisir la foi. D’ailleurs, la raison elle-même n’a-t-elle pas, depuis au moins l’ancienne Grèce, fait l’objet d’une sorte de foi? On peut tout à fait écrire des poèmes mystiques en son honneur; voyez Paul Valéry, dans son Cantique des colonnes: Filles des nombres d'or / Fortes des lois du ciel / Sur nous tombe et s'endort / Un dieu couleur de miel. (Ce dieu pouvait volontiers s’appeler Athéna.)

Il se peut, à l’inverse, que les apparitions de Lourdes soient compréhensibles par la pensée sans qu’on ait besoin de les ramener à des phénomènes matériels. Il suffit de commencer l’exploration éclairée de l’esprit par la pensée, qui se saisit elle-même; ensuite, pourquoi ne pourrait-elle pas explorer les parties de l’esprit situées au-delà? L’émotion qui fait naître les visions mystiques peut aussi avoir une source au-delà d’elle-même, comme la pensée d’un concept peut avoir sa source dans un mode de fonctionnement du réel qui est lui-même réel, bien qu’il soit un lien entre des éléments matériels, et non une matière en soi.

23/06/2009

Teilhard de Chardin & christianisme mystique

Pierre Teilhard de Chardin.jpgJ’ai évoqué la doctrine de l’écrivain mystique Jeanne Guyon, qui vivait sous le règne de Louis XIV, afin de la comparer avec Teilhard de Chardin - qui vivait sous De Gaulle. En réalité, fondamentalement, leur pensée se rejoint, car ils insistaient tous deux sur la fusion de l’âme avec le Corps mystique du Christ, lequel devait sublimer, transcender l’individualité elle-même. Toutefois, dans les faits, une différence de sensibilité essentielle apparaît.

Car Jeanne Guyon affirme que l’âme active en Dieu est passive en elle-même, et Teilhard évoquait inlassablement l’activité humaine comme suscitée par le Christ. En d’autres termes, alors que l’assimilation à Dieu était pour Guyon un but intérieur, passant par un certain dédain de l’action physique et par l’inflammation amoureuse, pour Teilhard, l’assimilation de l’âme à Dieu était d’abord une affaire de degré de conscience, puisque l’homme évoluant, quoiqu’il n’en fût pas conscient, était déjà agi par Dieu: le soi n’était dès l’origine qu’une illusion. Or, pour Jeanne Guyon, il était lié à l’ange déchu. Ce qui voulait dire que Teilhard était moins imaginatif, moins lié aux figures, aux symboles, davantage à la clarté de la conscience. On pourrait dire que Jeanne Guyon était une mystique qui avait appris à écrire, et que Teilhard était un scientifique porté par le sens du mystère.

De cette façon, il me semble que Teilhard est en réalité plus l’héritier de Bossuet que d’une Jeanne Guyon. Son discours ne se meut pas dans une sphère purement psychique: sa foi l’amenait à regarder ce qui dans le monde reflétait la volonté de Dieu, plus que sa beauté. Son souci devenait l’orientation de l’humanité en général: non les sentiments intimes d’un individu. Et c’est ce qu’on peut considérer: les mystiques comme Jeanne Guyon et François de Sales ont une visée essentiellement individualiste, cherchant le salut de chacun par la contemplation émue de la gloire divine; tandis que Teilhard et Bossuet cherchaient un salut collectif, et se penchaient sur le nombre, cherchant une voie pratique de parousie. Cela les conduisait à avoir, d’une manière ou d’une autre, une pensée sociale.

05/06/2009

François de Sales et la Nature

Plato-raphael.jpgFrançois de Sales, sur le plan doctrinal, était classique, et son originalité vient surtout de ce qu’il a fondé la vie religieuse sur le sentiment. Mais à la suite de saint François d’Assise, pour lequel il avait une dévotion profonde et personnelle, il développa, à l’égard de la Nature, un penchant particulièrement marqué.

Pour lui, comme pour Aristote, la nature était hiérarchisée: Dieu était plus ou moins présent selon les règnes. Relativement absent dans le minéral, il se manifestait mieux dans le végétal, encore mieux dans l’animal, et complètement dans l’humain.

Mais chez ce dernier non plus, les organes n’étaient pas égaux: c’est le cœur qui contenait, aux yeux du pieux évêque, le divin de la façon la plus appuyée; non le cerveau.

En cela, il s’écartait de l’aristotélisme, et il se rapprochait de Platon.

Au-delà de l’être humain, François de Sales plaçait encore d’autres entités, qui avaient également leur pendant dans la Nature. Il croyait en des âmes collectives, et mettait au-dessus de toutes la communauté chrétienne unie par l’Église. Puis les anges et les saints - qui protégeaient les cités, ou simplement les hommes, individuellement: qui étaient leurs reflets dans le monde divin, pour ainsi dire. Puis la sainte Vierge, que François de Sales assimila explicitement à la Lune. Puis le Fils de Dieu, assimilé au Soleil. Enfin, le Père éternel, assimilé à l’Infini. Le sentiment d’amour divin était relayé par chaque degré de cette hiérarchie cosmique, et il s’enroulait sur lui-même sans fin avec le Père, seul être dont la conscience égale par son étendue la Divinité.

Pour le pieux évêque, la Nature cachait partout la présence de Dieu. D’un point de vue absolu, la Terre le contenait même autant que le Ciel. Mais l’entendement ne pouvait l’entrevoir qu’au Ciel: la lumière était la porte de l’âme; l’obscurité était son mur. L’Homme n’avait rien d’absolu: son mode d’adoration était bon relativement à son essence propre.

La Nature pouvait en effet se dévoiler dans sa substance divine à l’âme dévote et entraînée, à la foi sincère et profonde. L’âme étant d’origine divine, la voie du cœur pouvait remonter ce qui avait été descendu. Et une forme de conscience supérieure, de nature intuitive, amènerait un jour face à Dieu. Mais c’était surtout après la mort: François de Sales attendait d’être délivré de sa nature relative d’être humain pour se fondre dans la lumière de l’Univers - et participer directement de la Divinité.