10/02/2010

Gnose & Islam en Occident

corbin.jpgL’Islam, nous dit Henry Corbin, a un fond gnostique, et c’est cela qui fréquemment gêne les Occidentaux, je crois. Une pensée ésotérique qui se confine elle-même dans des monastères, ou des montagnes quasi inaccessibles - comme celles du Tibet - ne gêne pas, certes, parce qu’elle laisse, en fait, les régimes occidentaux hérités de l’ancienne Rome se diriger selon des principes tendant au matérialisme - fondés sur les conditions objectives de la vie terrestre. Or, l’Islam a aussi un projet social, énonce des règles, étant issu, somme toute, de la tradition qui vit également Moïse énoncer des lois.

Sans doute, en son sein même, la tendance gnostique est plus ou moins forte, et les Ismaéliens, par exemple, ont été confinés eux aussi dans les montagnes parce que, dit - à peu près - Corbin, leur penchant pour l’ésotérisme était fort. La voie mystique de François de Sales peut elle-même s’être imposée à l’extérieur des monastères, en Savoie, parce que celle-ci était montagneuse et protégée de Paris par une frontière. En France, sa disciple en esprit Jeanne Guyon a bien ressenti le rejet dont cette voie d’oraisons intérieures était l’objet, avouant même ne s’être sentie pleinement libre, 2342948944_20f238e4b8.jpgen conscience, de la suivre, qu’à partir du moment où elle eut acquis le projet de partir pour le diocèse de Genève (dirigé alors depuis Annecy, comme on sait).

Les Chiites - plus fervents, sur le plan mystique, que les Sunnites, assure, encore, Corbin - sont globalement minoritaires; néanmoins, même cette branche de l’Islam a un projet social, quoiqu’il soit chargé de perspectives grandioses, prophétiques - confinant à l’utopisme, dirions-nous en Occident. Car les Chiites attendent le XIIe Imâm, qui vit caché dans une sorte d’Intermonde depuis de nombreux siècles, et son retour parmi les hommes sera le début d’une ère nouvelle, faite de justice, de paix, de fraternité.

De toute façon, jusqu’au sein de la tradition sunnite, ce qui est juste émane de la parole de l’archange Gabriel saisie par le Prophète: on ne l’ignore pas. Le raisonnement n’est pas établi à partir de considérations sur les conditions de vie terrestres, mais à partir de l’inspiration et de la révélation d’un homme en liaison intime avec le divin.

alburaq1.jpgLa tendance gnostique, on le sait, l’Eglise catholique - dès l’origine marquée par la tradition romaine - l’a rejetée, adoptant une voie plus rationaliste. Cela s'est transmis à l'Occident. Pourtant, Jean-Jacques Rousseau admettait qu’un sentiment de la justice en soi relié à l’Être suprême habitait tout homme: il en parle dans sa Profession de foi du Vicaire savoyard. Si on admet une telle idée, il faut logiquement en tirer que même si, en principe, cette conception incite à développer chez l’individu une conscience libre - puisque, dans l’esprit de Rousseau, personne n'a besoin de l'intermédiaire sacerdotal pour toucher au divin -, et donc conduit également à un affaiblissement de l'autorité consacrée, on doit accepter, néanmoins, que la libre conscience individuelle puisse se soumettre à une telle autorité - réputée, dès lors, posséder un lien quasi fusionnel avec l'Être suprême. Pourquoi pas? On ne peut pas prouver que c’est impossible. Il s’ensuit qu’au sein d’une république libre, les religions restent totalement légales. Cela signifie que même si les arguments habituels, fondés sur les effets matériels de l’action politique, deviennent ici vides de sens, puisqu’on s’appuie sur un sentiment pur, indépendant de la vie terrestre, il ne peut pas être possible d’interdire l’expression de ce sentiment pur de ce qui est juste en soi.

Que cela amène des cœurs à se rallier à certains principes ne prouve même pas l’existence d’une forme de prosélytisme agressif: le choix demeure, et la liberté même suppose que tout doit pouvoir être proposé.

En tout cas, c’est mon avis, et je crois à une union plus profonde entre l’Orient et l’Occident - sans pour autant croire que l’un pourra jamais s’imposer définitivement à l’autre.

28/01/2010

Images de Mme Guyon

arton105.jpgA l’époque classique à laquelle vivait Jeanne Guyon, il était au fond interdit de créer des images nouvelles: même la méthode de François de Sales n’était que de s’animer intérieurement en faveur de celles qui avaient déjà été créées, et on peut dire que Mme Guyon a en général suivi son exemple en renforçant simplement sa ferveur. Elle a même, globalement, épuré encore les figures de la tradition: elle se concentrait sur l’Enfant, le Père, l’Époux - des images simples, liées à la famille, touchant l’âme directement.

Et pourtant, son ardeur, dans sa foi, fut telle qu’elle se traduisit, chez elle, par un fréquent affleurement de figures inédites, qu’elle ne forgea cependant pas consciemment: elle ne leur donna pas de contours distincts, comme on le fera à l’époque romantique, quand on cherchera justement à renouveler le paysage imaginal - pour parler comme Henry Corbin - de la littérature et plus globalement de l’art.

La force des figures subrepticement créées par Jeanne Guyon n’en est pas moins remarquable; je crois que cela ne va pas sans rappeler les figures fascinantes de l’Orient.

king-salomon-swords.jpgAinsi, dans son Commentaire au Cantique des cantiques de Salomon, elle forge, à partir d’une image du texte sacré évoquant une gorge comparable à un excellent vin, et digne d’être bue et savourée entre ses lèvres et entre ses dents, quelque chose de sublime - quoique d’également inquiétant, d’un certain point de vue - en disant: C’est un vin pour la boisson de Dieu, puisqu’il reçoit en lui-même cette âme, la changeant et la transformant en soi: il en fait son plaisir et ses délices; il la remâche et savoure pour ainsi dire, la perdant de plus en plus et la transformant en lui, d’une manière toujours plus admirable.

L’image du Dieu qui mâche et remâche, broie l’âme pour mieux la digérer et la transformer au sein de son propre être a quelque chose d'envoûtant, et en même temps d’effrayant. Cela heurte certainement la sensibilité baroque, qui tendait à faire du Père éternel un modèle de bonté et à minimiser l'importance des tourments peints au Moyen Âge lorsqu'on voulait représenter les peines vécues par les âmes impures. On comprend que Bossuet ait été heurté par Jeanne Guyon, à un moment où il essayait, lui, de rendre la religion attrayante, distinguée - adaptée à la sensibilité raffinée de la cour de Louis XIV.

Mais, dans l’hindouisme, on connaît la figure de Shiva, l’entité destructrice de la fin du monde. Or, Shiva.jpgon sait, peut-être, que le shivaïsme est une voie mystique fondée, comme l’était la voie de Jeanne Guyon, sur l’assimilation complète de soi au Tout, sur la dilution de l’être personnel illusoire dans le dieu - ou la déesse Shakti, son pendant. Il s’ensuit une renaissance plus pure dans le sein divin, naturellement, mais en attendant, le don absolu de soi est demandé, et la perte de tout repère au sein de la conscience, le rejet de toute illusion, et donc de toute pensée flottant dans le cerveau. On ne peut se retrouver soi-même qu’en Dieu - en l’esprit ou en l’âme du Tout.

Le passage fatidique fait forcément peur: on est attaché à l’être de son illusion personnelle, pour ainsi dire; cela doit passer par le feu. Et naturellement, cela peut occasionner des douleurs, et l’auxiliaire chargé de la tache de purification, prendre une figure effrayante: on connaît à cet égard les divinités du Tibet, telles qu’elles sont présentes dans le Bardo-Tödol. La mâchoire dont parle Mme Guyon me fait penser à cela.

Twin Peaks maïs.jpgJe me souviens aussi de la fin de Twin Peaks: Fire Walk With Me, de David Lynch: on voit en gros plan une bouche qui mange du maïs dans une cuillère. Or, il s’agit d’une âme broyée, je crois. Et donc, peut-être, purifiée. Les images de David Lynch sont pareillement effrayantes. Certains les en ont jugées hâtivement impies - à la mode de Bossuet, je dirais.

Cela me rappelle encore les mots qu’utilisait Joseph de Maistre pour qualifier la Révolution française, qui, providentiellement, broyait et digérait les hommes pour les faire renaître purifiés. En soi, c’était épouvantable; mais c’était la voie du salut. Or, Maistre avait lu Guyon.

14/01/2010

Amours de Jésus et mythologie antique

Philippe.jpgJ’ai un bon camarade, écrivain mystique, nommé Patrice Vernay; je crois qu’il vit à Talloires, près d’Annecy. Il a publié plusieurs livres sur sa voie personnelle, qui fait la part belle aux évangiles apocryphes, en particulier celui de Thomas. Mais c’est dans celui de Philippe qu’il a trouvé de quoi rédiger quelques lignes sur la relation amoureuse au sens charnel qui eût existé entre Jésus et Marie-Madeleine. L’apôtre Philippe y affirme, comme on sait, que Jésus baisait sur la bouche Marie-Madeleine, en signe d’amitié particulière, distincte.

C’est peut-être à cause de cet épisode que l’Église romaine n’a pas voulu conserver dans son canon l’évangile de Philippe, car il pouvait bien conduire à l’idée de mon ami Patrice. Mais en réalité, un baiser n’est pas une preuve. Il eût fallu que Philippe parlât directement de semence de Jésus placée dans les flancs de Marie-Madeleine, pour qu’on fûtMarie-Madeleine.jpg pleinement convaincu! On peut s’embrasser sur la bouche sans coucher ensemble; cela se fait dans de nombreuses cultures, et il faudrait surtout voir ce qui pousse à voir dans ce baiser la preuve qu’il y a eu davantage encore entre les deux personnages sacrés…

Il est assez évident que les voluptés charnelles sont parmi celles dont on a le plus de mal à se passer, et imaginer un paradis qui en est dénué est difficile: cela ressemble aisément à du vide, quand on regarde les choses depuis le désir qu'on peut avoir de la créature!

Le problème n’est du reste pas tant l’acte même que l’emprise qu'a la chose sur l’imagination. C’est le plus incroyable. Il est presque plus facile de se retenir d’accomplir l’acte que de s’empêcher d’avoir des pensées concupiscentes. (François de Sales, du coup, s'en prenait plus volontiers à l'imagination qui conduisait à la chute qu'aux causes matérielles de cette chute.)

Danae_BurneJones.jpgSur un plan mystique, l’esprit doit pouvoir s’attacher à des images qui vont au-delà de la chair, sinon, il reste lié à la Terre. Même l’érotisme qui voit les héros s’unir à des nymphes parmi les couleurs de l’arc-en-ciel est plus pur, spirituellement, que celui qui se place dans un contexte réaliste - et qu'on n’a pas besoin d’expliciter. La mythologie grecque est, c’est vrai, pleine de sensualité, mais elle demeure plus spiritualiste que l’érotisme moderne, ou même que l’idée selon laquelle dans leur maison de Judée Jésus eût fait la chose avec Marie-Madeleine - sur un lit d’époque, en quelque sorte.

Et de fait, les jouisseurs confesseront toujours que les nymphes et l’arc-en-ciel gâchent leur plaisir, en rendant corporellement impossible la volupté. Il faut que l’imagination érotique s’appuie sur l’idée de la réalisation terrestre d’un acte comblant tous les désirs - que les choses possèdent l’illusion de pouvoir être saisies physiquement.

C’est un fantasme bien sûr trompeur. La vie mystique est absolument obligée de le rejeter. L’union de la Vierge avec l’Esprit-Saint a été totalement virginale, s’est située totalement en dehors des sens. Elle peut avoir la même forme fondamentale qu’un acte charnel: elle n’en sera jamais charnelle pour autant. La question n’est pas de savoir ce qu’a fait le Jésus historique, car même s’il avait fait ce que mon camarade Patrice lui impute, il n’en serait pas moins illusoire de croire à un acte charnel qui eût eu en même temps une profonde portée mystique!

L’imagination doit forcément se porter plus haut, et ne pas se soucier de ce qu’a fait de privé Jésus avec Marie-Madeleine: il vaut encore mieux s’attacher à l’image d’une pluie d’or tombant sur une mortelle, et engendrant, en elle, un héros.