18/03/2010

Victor Hugo et le dieu Éros

eros.jpgOn raconte souvent les histoires salaces qui entourent la vie privée de Victor Hugo, pour qui à cet égard les difficultés ont commencé quand sa femme n’a plus voulu remplir son devoir conjugal. Sa vie durant, il hésita entre l’aspiration à une pure lumière détachée de la chair, et la force de celle-ci, qui s’emparait de son esprit, et influait sur ses actions.

Il condamna le principe de la littérature érotique et les écrits, en particulier, du marquis de Sade, ne voulant pas donner aux voluptés charnelles un attrait moral qui eût résonné dans l’esprit du public, mais certains de ses textes n’en témoignent pas moins de ses tribulations intimes, comme le montre un poème des Contemplations qui date de 1855, plus de vingt ans après la défection, au lit, de sa femme:
Oh! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,
Que de fois nous devons vous attrister, archanges;
larmes_prado_st_jean.jpgC’est vraiment une chose amère de songer
Qu’en ce monde où l’esprit n’est qu’un morne étranger,
Où la volupté rit, jeune, et si décrépite!
Où dans les lits profonds l’aile d’en bas palpite,
Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,
On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair
A l’heure où l’on s’enivre aux lèvres d’une femme,
De ce qu’on croit l’amour, de ce qu’on prend pour l’âme,
Sang du cœur, vin des sens âcre et délicieux,
On fait rougir là-haut quelque passant des cieux!

Hugo avait des remords de sa vie privée irrégulière, voire dissolue, et il ne s’agissait pas, pour lui, de jeter un quelconque anathème, mais bien, indirectement, de se confesser, et de méditer sur lui-même.

Il haïssait les anathèmes religieux, parce qu’ils n’avaient pas de compassion pour les faiblesses humaines. On se souvient à cet égard de ses plaidoyers en faveur des prostituées, ou même, contre la peine de mort. Car Claude Gueux, qu’il défendit, avait tué un gardien de prison qui l’avait persécuté notamment en le privant de l’amitié en réalité très rapprochée d’un autre détenu.

Hugo, semble-t-il, n’entrevoyait pas de possibilité de résister efficacement à l’appel de la chair. Il parla dans le même sens des couvents deBonnat_Hugo001z.jpg femmes. Dans Les Chants du crépuscule, en 1835, alors qu’il venait de rencontrer Juliette Drouet, il fait part encore de ses peines intimes en comparant l’âme d’un voyageur à celle d’une cloche d’airain d’église que les impies ont couverte de blasphèmes et d’inscriptions salaces: l’âme de ce voyageur a été infectée par des passants qui cette fois ne sont pas des cieux, mais de la rue, et qui ont distillé le venin des passions, ont cherché à placer, pour accéder à l’amour, devant les yeux du voyageur, le chemin des sens.

Cependant, comme à la fin des Contemplations, dans un second mouvement, il évoque, ici, l’harmonie finale, le chant universel au sein duquel toute chose sera mise dans le sein de Dieu, si l’on peut dire: tout, transfiguré, se mêlera dans la lumière d’un hymne grandiose, pur, serein, où toute souillure s’estompera - sera effacée. Car l’enfer devra s’arrêter, dans un monde où Dieu triomphera complètement. Les démons seront dissipés par la lumière, consumés par le feu: ils n’existeront donc plus!

Hugo, de fait, se disait et se voulait rempli d’espérance, avant tout. Il regardait non l’anathème divin - un jugement éventuellement sévère -, mais le pardon, et la rédemption, grâce à sa foi en l’avenir, en Dieu, au-delà des lois humaines, des dogmes. Au demeurant, saint Paul aussi faisait prévaloir la foi sur la loi. Mais ici, Hugo fait davantage penser à Pierre Teilhard de Chardin, qui fit du Progrès une mystique.

11/03/2010

Nirvana, en cette vie

the-way-to-nirvana.jpgIl existe une tradition mystique qui dit que de son vivant même, on peut entrer dans le sein de Dieu. En France, Mme Guyon en est l’emblème. Elle eut explicitement ce but. Elle raconte même, dans le récit de sa vie, avoir rencontré un personnage étrange, envoyé par la Providence, et qui mystérieusement se disait ancien portefaix, qui lui avait déclaré qu’elle devait le viser, et pouvait y parvenir.

David Lynch, dans son livre Catching the Big Fish, fait plus ou moins de la Méditation Transcendantale une source d’ineffable joie dès cette vie, et même, le secret de la vie heureuse sur Terre, y compris sur le plan social.

Cela n’est pas sans rapport avec le poème Élévation, de Baudelaire, qui y affirme éprouver une volupté sans nom parce que son esprit se meut avec agilité dans une immensité profonde, Etoiles.jpgpar delà les sphères étoilées. Il dit comprendre dès lors le langage des fleurs et des choses muettes...

Le soupçon est toujours jeté, sur cette tendance mystique, que l’amour de Dieu ou du monde divin soit en fait mêlé aux sens, qu’il s’appuie sur des idoles, des figures de l’imagination ne renvoyant qu’à la chair - et au monde visible. Cependant, Lynch et Baudelaire se sont rejoints aussi dans une épuration toujours plus grande, au cours de leur vie, du sentiment mystique: le second s’est comme dégagé des images orientales qui ramenaient en réalité ce sentiment vers le terrestre - bien que l’éloignement dans l’espace ait pu d’abord faire illusion -, et le premier s’est adouci, on ne peut le nier, n’hésitant même plus à confesser - assez récemment - qu’il croit en un Père tout-puissant et miséricordieux.

Un autre grand poète qui a suivi le même cheminement est Jean de La Fontaine, qui fut épicurien, avant de se laisser gagner par la piété, et qui, en attendant, fit de sublimes poèmes, souvent remplis d’un merveilleux Paradis_388.jpgtouchant véritablement au divin, sur le modèle d’Ovide, et en même temps, comme celui-ci, rempli de sensualité et ambigu: voyez Adonis. La Fontaine eut un sentiment du divin dans la nature, avant de se convertir complètement au christianisme, à la fin de sa vie.

Rudolf Steiner pensait lui aussi que l’âme pouvait pénétrer le monde spirituel même avant la mort, bien que l’orthodoxe François de Sales, par exemple, eût dit qu’il fallait attendre l’effacement du monde sensible pour que l’œil exercé par la piété et la dévotion pût, après ce Seuil, distinguer en pleine lumière - mais sans éblouissement - Dieu et ses anges, et jusqu’à la Cité sainte.

Cependant, Thomas a Kempis, dans l'Imitation de Jésus-Christ, dit que bien qu'il ne faille effectivement pas s’adonner à la curiosité, en la matière, la foi peut susciter la grâce de la révélation, en cette vie même, des secrets de Dieu: Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m’ouvrir la porte de votre cœur (3, XXIV). Steiner, qui était un grand adepte de Thomas a Kempis, s’exprima en réalité dans un sens comparable. Les vertus à ses yeux donnaient à l’âme une forme stable et solide, la construisaient, en quelque sorte, la rendant ainsi apte à recevoir des perceptions suprasensibles. Jeanne Guyon alla aussi dans cette direction: grâce à la foi nue, délivrée des visions délirantes AmentiTablets.jpgnées de la nature inférieure de l'homme - les fantasmes issus des passions humaines, en d'autres termes -, le Verbe parlait à l’âme, et se révélait dans sa nature propre. Et Jeanne Guyon, ainsi, put évoquer le monde spirituel, la hiérarchie des Saints et leur situation dans les cieux, alors même qu’elle n’avait jamais cherché, disait-elle, à posséder des connaissances spéciales. Il s’agit bien d’une grâce: accéder par un autre biais au nirvana - en forçant la porte des cieux, si l’on peut dire -, est périlleux; cela peut même être fatal. Mais la possibilité de cette grâce n’en demeure pas moins. Et si elle n’est pas donnée en cette vie, dira-t-on, à la suite des mystiques je viens de citer, elle peut l'être dans une autre, dans le Ciel ou sur Terre - s’il est d’autres vies sur la seconde, comme Steiner le croyait, à la suite des pythagoriciens et des hindouistes.

17/02/2010

Saint Paul et le Troisième Ciel

paul_conversion2.jpgDans un écrit que j’ai récemment entendu lire sur une scène, Valère Novarina évoque saint Paul dans des termes que je pense plus propres à lui qu’à saint Paul même, en disant que celui-ci, lorsqu’il eut sa vision du chemin de Damas, ne savait pas s’il se trouvait face au Vide ou face à Dieu. Or, dans la traduction ordinaire du passage de la lettre où il en parle, on trouve plutôt qu’il ne sait pas s’il s’est rendu avec son corps dans le Troisième Ciel, ou seulement en esprit.

J’ai le sentiment que Novarina traduit par vide ce qui était seulement sans corps. De fait, chez Jean-Paul Sartre et les philosophes modernes en général, le vide ou le néant est apparenté à l’esprit, puisque la matière est regardée spontanément comme un absolu de l’existence, par eux. Mais saint Paul ne s’exprimait évidemment pas de cette manière; le matérialisme moderne lui était complètement étranger. Dans d’autres passages de ses lettres, il dit que l’être humain a un corps spirituel, en plus du corps charnel, et que c’est ce corps spirituel qui doit devenir immortel, être glorifié aux cieux à la suite de Jésus.

Il fonde toute la morale sur cette distinction, du reste: les mauvais penchants sont ceux qui, dans l’âme, viennent de la chair, et les bons, ceux qui viennent de l’esprit. Cela signifie que, pour lui, l’esprit est une réalité, a une substance, et qu’il tient l’âme humaine comme le fait la chair, quoique dans un sens opposé: l’âme a aussi un Ciel et une Terre. Cela a une logique, et la morale qu’il prône ne se déploie pas dans l’abstrait, en dehors de la nature humaine (telle qu’il la conçoit).

Saint Paul avait en fait quelque chose d’assez ésotérique, qui a généralement été gommé par la tradition, y compris catholique. Le Troisième Ciel renvoie à la hiérarchie des cieux, telle qu’on la concevait aussi dans les Saint Paul.jpgmilieux pharisiens auxquels saint Paul avait appartenu d’abord (et dont saint Jean dans son évangile parle, lui-même). A ce Troisième Ciel correspond une hiérarchie angélique dont il parle souvent dans ses lettres - et qui est présente dans leur version latine (réalisée par saint Jérôme), mais qu’on ne retrouve pas dans la traduction officielle en français -: les Principautés.

Ce n’est pas que saint Paul ait confondu le Christ avec les puissances angéliques, puisqu’il dit, au contraire, que celui-ci les maintient sous son pied, qu’il leur est supérieur.

Il évoque aussi les Puissances et les Dominations, mais la traduction officielle ne le montre pas, car elle rassemble ces mots sous celui de puissances invisibles, ou alors puissances mauvaises, interprétant alors la pensée de saint Paul, qui disait que l’être humain pouvait se relier au Christ par delà ces puissances qui dirigent la Terre, et donc leur échapper; ce qui ne signifie pas qu’elles sont mauvaises en soi, même si la chair dépend bien d’elles, mais que, par son esprit, l’être humain est absolument libre, s’il a foi en Jésus-Christ.

La+Chute+des+anges+rebelles.jpgCela dit, si l’esprit humain, à cause de cette liberté, se soumet à ces puissances inférieures au Christ, qui ne font que servir le Père éternel, il est bien la proie du diable, ce que le latin traduisant saint Paul mentionne aussi. Car puisque l’esprit humain ne doit se soumettre qu’à Dieu pris absolument, s’il se soumet à une puissance relative - fût-elle céleste -, d’une part, il tombe dans l’idolâtrie, d’autre part, la puissance spirituelle qui accepte cette soumission devient mauvaise, puisqu’elle essaye de prendre la place de Dieu, auquel cette soumission est réservée; elle devient comme Lucifer, et doit être rejetée des cieux. (Mais cette chute des anges est plutôt racontée par saint Pierre, dans le Nouveau Testament.)

Saint Paul, notons-le, s’adressait souvent à des Grecs, ou à des peuples qui leur étaient apparentés, et qui ne devaient pas penser spontanément que les Immortels de leur mythologie propre n’existaient pas; il s’agit donc pour saint Paul de les désigner en les disant soumis au Christ.

Il était sous-entendu que les saints remplaceraient sur leur trône les mauvais anges; la Légende dorée le dit explicitement. Jeanne Guyon en parle aussi. Lucifer était justement censé venir du Troisième Ciel, je crois.