17/12/2009

Le théisme de Voltaire

Voltaire.jpgOn croit souvent que Voltaire était juste personnellement hostile au catholicisme, et qu’il n’avait pas un sens de la justice dont il eût fait une mystique. Mais, en réalité, il s’opposait à toutes les religions particulières au nom d’une conscience morale qui, en se reliant à Dieu, s’étendait à l’humanité entière - tout en s’enracinant, comme chez Rousseau, dans le sentiment individuel, le sens personnel de ce qui est juste. On ne rendrait pas justice, soi-même, à Voltaire, si on lui refusait cette profondeur de vue.

Sa foi universaliste, Voltaire l’a appelée théisme. Voici ce qu’il en disait: Le théiste est un homme fermement persuadé de l’existence d’un Être suprême aussi bon que puissant, qui a formé tous les êtres étendus, végétants, sentants, et réfléchissants; qui perpétue leur espèce, qui punit sans cruauté les crimes, et récompense avec bonté les actions vertueuses. On ne peut déjà pas prétendre que Voltaire ne croyait pas en un dieu créateur et ordonnateur du monde selon la véritable justice: il n’était pas athée.

decret_etre_supreme.jpgIl continue: Le théiste ne sait pas comment Dieu punit, comment il favorise, comment il pardonne; car il n’est pas assez téméraire pour se flatter de connaître comment Dieu agit; mais il sait que Dieu agit, et qu’il est juste. Les difficultés contre la Providence ne l’ébranlent point, parce qu’elles ne sont que de grandes difficultés, et non des preuves; (…) et il pense que cette Providence s’étend dans tous les lieux et dans tous les siècles. Voltaire n’était pas matérialiste, non plus.

Il disait encore, du théiste, qu’il n’embrasse aucune des sectes qui toutes se contredisent. Il pouvait donc s’opposer aussi au protestantisme dans ce qu’il avait de particulier. La religion du théiste en effet est la plus ancienne et la plus étendue; car l’adoration simple d’un Dieu a précédé tous les systèmes du monde. Il parle une langue que tous les peuples entendent, pendant qu’ils ne s’entendent pas entre eux. La religion de Voltaire était celle qui avait eu cours avant la chute de Babel. Elle crée par conséquent des liens entre tous les hommes, de nature fraternelle, du moment que ces hommes n’ont pas l’esprit borné par les préjugés, ceux-ci étant issus de leur religion particulière, de leur tradition restreinte, aux contours trop nettement définis. A cet égard encore, il était bien en phase avec la Profession de foi du vicaire savoyard de Rousseau.

Justice1789.JPGEnfin, pour le noble philosophe de Ferney, le théiste croit que la religion consiste (…) dans l’adoration et dans la justice. Faire le bien, voilà son culte; être soumis à Dieu, voilà sa doctrine. On ne peut pas être plus clair: de son propre point de vue, lorsqu’il se battait pour la justice, Voltaire accomplissait le seul vrai devoir religieux qui existât, pratiquait la seule religion qui valût; au vu des termes qu’il utilise, relatifs à la soumission à Dieu, on peut même aller jusqu’à dire qu’il en fit, à sa manière, une mystique. Le vrai fond de Voltaire est bien plus religieux, d’une certaine façon, qu’on ne le croit généralement. Il ne faut pas en juger à partir d’une conception de la justice qui s’exprimerait au travers d’une tradition particulière, si on ne veut pas manquer l’essentiel. Voltaire restait conscient qu’un universalisme qui n’eût pas eu de liant universel objectif, existant en soi, était illogique.

Voltaire fut, à mes yeux, un grand homme, même s’il n’a pas débrouillé, comme il le reconnaît lui-même, toutes les difficultés concernant l’action divine qu’ont essayé de comprendre de leur côté les religions, chacune à sa manière. Son désir d’universel lui faisait sans doute trop mépriser ces religions particulières. L’universalisme mystique de Joseph de Maistre qui les fait accepter toutes pour en chercher une synthèse ne se réduisant pas à un plus petit dénominateur commun est le pendant de cette doctrine de Voltaire, lequel procédait plutôt par élimination, élagage, selon la méthode classique. Maistre était déjà romantique, en fait.

03/12/2009

Mysticisme chez Jeanne Guyon & David Lynch

Jeanne Guyon.jpgJeanne Guyon déclara avoir eu pour premier maître François de Sales, qui lui apprit, par l’intermédiaire de ses livres, l’oraison intérieure. La vie de Jeanne de Chantal, qu’elle pratiquait aussi, lui donnait, de son côté, des indications pratiques concernant cette forme de prière silencieuse.

Elle affirme que cet exercice lui a été constamment nécessaire et qu’elle a été la base de sa spiritualité active, mais elle dit également que les prêtres dont elle a été proche, non seulement ne pratiquaient pas comme elle ce qu’on appelait alors l’oraison mentale, mais, de surcroît, qu’ils avaient tendance à la critiquer, et que, globalement, celui qui s’adonne à une activité spirituelle purement intérieure et individuelle sera toujours persécuté.

Bossuet.jpgEn ce qui la concerne, cela se vérifia car les prêtres, la trouvant trop indépendante, la firent mettre en prison. On se souvient de quelle façon Bossuet, l’aigle de Meaux, s’en prit violemment à elle, et même au bon Fénelon, qui la défendait. Bossuet, de fait, voulait surtout insérer la foi dans la société; il voulait que le catholicisme cristallisât les liens entre les hommes et recréer une société sur le modèle antique, mais sanctifiée par la religion chrétienne.

L’affirmation de Jeanne Guyon s’oppose apparemment, par conséquent, à celle de David Lynch, qui, dans son livre, dit, lui, que l’adepte de la Méditation Transcendantale à laquelle il s’adonne voit bientôt, de manière étonnante - merveilleuse - le monde s’ordonner autour de lui pour faciliter sa pratique mystique personnelle. On est surpris, dit-il, de voir que quand on cherche un lieu approprié, et qu’on est loin de chez soi, les gens se mettent à en chercher, comme s’ils éprouvaient une sorte de saint respect à l’égard de cette activité intérieure.

David Lynch.jpgPeut-être David Lynch prend-il comme un don du Monde ce qui vient de son prestige de grand cinéaste, car François de Sales partageait le sentiment de Jeanne Guyon: le monde a horreur, disait-il, de ce qui prétend ne pas lui appartenir. Les proches mêmes, selon le saint évêque, ne cessent de se plaindre de la vie que fait mener le besoin de méditer et de prier! C’est à peu près ce que raconte Mme Guyon dans son autobiographie.

Peut-être qu’en Amérique, la vie mystique telle que peut la mener l’individu est officiellement approuvée, et qu’en Europe, elle ne l’est pas, parce qu’elle contrecarre la tendance naturelle de l’humanité à se penser collectivement, tendance à laquelle, de ce côté de l’Atlantique, on tiendrait particulièrement.

Red Room.jpgQuoi qu’il en soit, la démarche consistant à se placer en relation avec le Tout, à s’immerger dans la Vie divine par le moyen de la Volonté et à y connaître une ineffable joie, à s’y retrouver Soi-Même, cela développant ensuite Charité ou Compassion, est assez comparable chez l’un et l’autre. Peut-être que chez la Guyon, c’était plus exalté, plus éclatant, plus grandiose, même, et chez David Lynch, plus raffiné, plus figuré, plus doux, plus chaud. Lynch, pour expliquer la Méditation Transcendantale, crée par exemple l’image d’une pièce dont les murs blancs sont cachés par des rideaux bleus, jaunes et rouges: rien n’est plus sublime, je pense. Jeanne Guyon a plus animé de sa ferveur des symboles déjà existants, sans d’ailleurs s’y attarder beaucoup: avec elle, tout se perdait vite dans l’éblouissement. Il n'y a guère que le symbole du Père qu'elle a conservé jusqu'au bout dans sa conscience. Cela dit, dans une interview, Lynch a dit que lui aussi croyait au Père tout-puissant et miséricordieux: le symbole est incontournable, dans la vie mystique, parce qu'il renvoie à la Puissance que l'esprit vénère.

26/11/2009

L’œil que Kêb débande

Keb.jpgJean-Noël Cuénod a un jour déclaré, sur son blog, que Dieu était forcément au-delà du Visible. De son côté, le Livre des morts des anciens Égyptiens fait état du désir du défunt que ses yeux soient rouverts: la XXVIe Incantation, par exemple, il prie Kêb, prince des dieux, de bien lui vouloir ôter les bandelettes qu’il porte sur les yeux - puisqu’il est devenu momie.

Les dieux doivent rendre au mort qui le mérite et connaît ses incantations ses anciennes facultés, et l’emmener avec eux dans la sphère céleste. Kêb, donc, doit lui donner de nouveaux yeux, semblables à ceux d'Osiris; ainsi, il pourra voir Râ et entrer et sortir de sa maison à volonté.

Vierge à l'enfant.jpgLa mystique chrétienne doit sans doute beaucoup à l’ancienne tradition égyptienne. Dans son Traité de l’amour de Dieu, François de Sales dit que l'âme pieuse, après la mort, verra Dieu dans sa gloire et que les mystères du Ciel lui seront dévoilés, que tout lui sera enfin visible, au sein du royaume divin.

Il faut néanmoins admettre qu’à un certain moment de son histoire, la tradition égyptienne était devenue, jusqu’à un certain point, un fatras de fables dénuées de cohérence et par conséquent de noblesse, de dignité propres. Ses statues saintes, après avoir paru contenir des entités grandioses, paraissaient à présent sans force, et ne reflétant plus que la volonté des prêtres. La vie propre en semblait évaporée.

Akhenaton, dès lors, préféra, on le sait, chanter un dieu inséré dans la nature, et estompant par sa clarté spontanée tous les autres corps célestes - auxquels étaient reliés les Immortels, chez les Égyptiens, comme chez les Grecs. Soit dit en passant, Philip Glass a consacré à son épopée de la pensée et de la foi un sublime opéra, à la musique immortelle. Il fait du reste apparaître la tragédie que représente cette tentative, à la fin: de la cité sainte créée par le pharaon fou, il ne reste plus que des ruines!

Osiris.jpgCertains disent, néanmoins, que la Bible s’enracine dans cette tentative d’Akhenaton de trouver une cohérence dans la foi, et de la remettre en accord avec la nature. Elle préparait peut-être jusqu’au protestantisme, au mysticisme moderne et à la religion naturelle de Jean-Jacques Rousseau! Son importance est en tout cas indéniable.

Pour créer - ou retrouver - cette cohérence au sein de la vie mystique, il a paru important - je dirais à l’époque de la fuite d’Égypte - qu’à la contemplation des statues, et à la méditation sur l’essence des dieux qu’elles figuraient, on substitue, dans l’initiation, la vision intérieure d’une idée pure.

A mon sens, toutefois, il ne faut pas forcément blâmer l’utilisation des statues au sein du culte. Car une fois l’idée pure mise au net, pour ainsi dire, la mystique chrétienne a estimé qu'on pouvait sans contradiction donner à voir ce qui gravitait visuellement autour de cette idée pure maintenue au sein de l’âme, c’est à dire les images du panthéon chrétien - lesquelles on a d’ailleurs souvent comparées à celles de l’ancienne Égypte: Marie apparaissant fréquemment comme une nouvelle Isis, Jésus comme un nouvel Osiris, Thot comme un nouveau Gabriel, et ainsi de suite.

Gabriel.jpgDe cette façon se trouvèrent réconciliées différentes traditions qui avaient paru antérieurement s’opposer. Cette forme de synthèse est une ambition qu’on peut avoir, je suppose. Car une culture idéale - fût-ce religieuse -, certes, ne sera pas un syncrétisme qui empile de façon arbitraire des traditions différentes, mais un système qui crée une unité nouvelle, et qui s’établit comme corps, comme forme susceptible de contenir, de façon organisée, tout ce qui l’a précédé. Selon moi, en tout cas, le christianisme médiéval, avec ses statues héritées du monde païen et son enracinement dans l’Ancien Testament, tenta déjà une telle expérience, et mon avis est qu’à son échelle - à l’échelle des traditions méditerranéennes dont l’Église romaine était somme toute issue -, il la réussit. Je ne peux néanmoins pas assurer qu'un tel prodige soit possible sans la grâce.