19/11/2009

Jean Calvin et le mot sacré: concepts et images

Rabelais.jpgRabelais, dans un de ses livres, ironise sur la façon dont la peinture pourrait bien représenter les idées de Platon. Car pour Platon, le monde des idées est divin, et naturellement, le divin ne peut pas être représenté tel quel. Calvin participait sans doute de cette doctrine, que l’image s’adressait trop aux sens, par le biais de cette source du désir charnel qu'est en général la vue.

Mais on sait que Calvin a défendu la musique, ce qui finalement est quelque peu contradictoire: car un son peut aussi être voluptueux. Il peut aussi focaliser le désir sur l’objet dont il émane.

Une idée pourrait être réputée pure: puisqu’en apparence, elle n’est liée à aucun élément matériel. Mais je crois que c’est illusoire, car les idées sont liées à l’activité cérébrale, et en quelque sorte, elles s’impriment sur le cerveau. Il faudrait donc voir à quel élément matériel se rattachent les idées, et donc à quels objets physiques elles renvoient, sur quels objets physiques elle focalise le désir.

Platon.jpgLa science nous l'apprend, au bout du compte: l’activité intellectuelle est, dans le cerveau, de nature électromagnétique. C’est dire que, comme le son, l’idée est liée à l’élément de l’air, mais un air dans lequel circule une forme d’énergie; on pourrait dire que les idées focalisent le désir sur des objets constituées d’énergie. Or, il est évident qu'un corps de chair inerte, qu’on ne ferait que voir, ne peut pas susciter un désir charnel; seul un corps animé est dans ce cas. On pourrait donc aller jusqu’à dire que l’idée détourne l’aspiration humaine vers le monde physique et la chair en complément de la vue.

La science l’a enseigné aux hommes, que l’énergie elle-même était d’essence naturelle, physique, et cela relativise forcément l’activité cérébrale, qui n’est pas forcément plus divine en soi que l'activité visuelle.

Allegorie de la justice.jpgDe fait, Dieu ne se trouve pas dans tel élément matériel plutôt que dans tel autre: il se trouve dans tous. François de Sales l’admettait: le lien entre tel ou tel élément et Dieu est établi relativement aux facultés humaines; en réalité, Dieu est partout présent au même degré. L’homme fait plus directement l’expérience de Dieu dans le monde intelligible que dans le monde sensible; pour autant, on ne peut pas dire que le monde intelligible soit en lui-même divin!

Dieu n’est pas dans tel ou tel élément, mais dans la qualité que possède ou non un élément quel qu'il soit. Telle idée, par sa vérité, reflète Dieu; telle autre, non. Telle image, par sa beauté, reflète également Dieu; et telle autre, pareillement non. Dieu peut être dans le marbre d’une belle statue, et être absent d’une idée pleine d’énergie, si elle est fausse. Le culte de l'énergie duquel participe la civilisation moderne ne doit pas aveugler.

D’ailleurs, l'énergie crée le visible: elle le fait apparaître; on peut donc fidèlement représenter des idées par des images, contrairement à ce que suggérait Rabelais.

11/11/2009

Jeanne Guyon et l’effusion mystique

S. François d'Assise.jpgJ’ai un jour écrit, sur mon blog genevois, que madame Guyon était davantage du côté de l’effusion mystique sans raison active que François de Sales, mais j’ai exagéré les choses dans ce sens. Je commentais une idée de Jean-Noël Cuénod selon laquelle l’effusion mystique était inconciliable avec la raison, mais j’ai abusivement pris madame Guyon comme exemple où il eût été dans le vrai, car sur les grâces divines, par exemple, elle écrivait: De ces sortes de dons, les moins purs & parfaits & les plus sujets à l’illusion ce sont les visions & les extases. Les ravissements & les révélations ne le sont pas tout à fait tant, quoiqu’ils ne le soient pas peu.

Séraphin.jpgLa vision n’est jamais de Dieu même, ni presque jamais de Jésus-Christ, comme ceux qui l’ont se l’imaginent: c’est un Ange de lumière, qui selon le pouvoir qui lui en est donné de Dieu, fait voir à l’âme sa représentation, qu’il prend lui-même. Il me paraît que les apparitions que l’on croit de Jésus-Christ même, sont à peu près comme le Soleil qui se peint dans une nuage avec de si vives couleurs, que celui qui ne sait pas ce secret, croit que c’est le Soleil même, cependant ce n’est que son image. Jésus-Christ se peint lui-même de cette sorte dans l’intelligence; ce qu’on nomme Visions intellectuelles, qui sont les plus parfaites, où [cela se fait] par les Anges, qui étant de pures intelligences, peuvent être imprimées ainsi, & se montrer de la sorte. St. François d’Assise, très éclairé sur les visions, n’a jamais attribué à Jésus-Christ même l’impression de ses stigmates, mais à un Séraphin, qui étant effigié de Jésus-Christ les lui imprima. L’imagination s’imprime aussi des fantômes et des représentations saintes: il y en a encore de corporelles: l’une et lautre sont les plus grossières & les plus sujettes à lillusion. Cest de ces sortes de choses dont parle St. Paul lorsqu’il dit: que l'Ange de ténèbres se transfigure en Ange de lumière: ce qui arrive ordinairement lorsque lon fait cas des visions, quon les estime, quon sy arrête, parce que toutes ces choses donnent de la vanité à lâme ou du moins lempêchent de courir au seul inconnu, qui est au-dessus de toute vue, connaissance, & lumière, selon que l explique St. Denis.

Il est difficile de dire mieux. Car Jeanne Guyon montre, par son exemple même, quon peut tout à fait raisonner au sein de l'effusion mystique, et distinguer des visions qui reflètent le vrai Dieu, et celles qui ne reflètent quune aspiration personnelle, qui ne sont là que pour servir de butée au désir. Ce qui permet de les distinguer, cest lhumilité, qui ne ramène justement pas à soi ces visions. Or, lhumilité correspond bien à la raison: il est raisonnable dêtre humble face à Dieu! Les vraies visions sont donc mêlées d’intelligence.

Saint Paul.jpgMais Jeanne Guyon exprime aussi ici son penchant à lau-delà de toute lumière et connaissance intellectuelle: là seulement, dit-elle, se trouve Dieu. Elle est réellement plus mystique et absolue dans sa démarche que François de Sales, dont il faut dire en passant quelle tient son exemple de saint François dAssise: car le Saint savoyard en parle de cette façon dans ses écrits. Mais François de Sales pratiquait davantage quelle la vision intelligente, limagination reliée au dogme; il prolongeait davantage la tradition médiévale. Il ne croyait pas que lon pût si aisément se mettre en relation avec lInvisible et lInconnaissable, et pensait que limage à cet égard était un appui pour lâme: il n’était pas aussi exalté que madame Guyon, qui pourtant se posa comme sa disciple.

Il nen demeure pas moins que pour Jeanne Guyon aussi, lintelligence est un fil dor qui enserre la vision afin quelle ait des contours nets et se relie au divin de façon juste, lempêchant ainsi de se confondre avec les fantasmes, liés à la nature animale de l’Homme.

La référence à saint François d’Assise est ici fondamentale, puisque, à Chambéry, où il aurait un peu vécu, on fut toujours à son égard très dévot.

09/10/2009

Savoie et arianisme

Sainte Vierge.jpgJ’ai évoqué le lien qu’il pouvait y avoir entre François de Sales et l’art des troubadours, en montrant que le premier avait orienté vers le Ciel un sentiment dirigé par les seconds vers des nappes plus terrestres - comme liées, pour ainsi dire, au pays des fées, aux nymphes, aux immortelles de la Terre que furent Circé et Calypso! François de Sales n’adorait que la sainte Vierge, volontiers assimilée à la Femme cosmique qui avait peut-être un rapport avec les anciennes déesses-fées, mais que saint Jean avait placée dans le Ciel.

A vrai dire, certains troubadours faisaient déjà la même chose, évoquant la Vierge avec les mots que leurs camarades utilisaient pour leur dame mortelle idéalisée. Mais chez le Saint savoyard, ce fut la règle.

Aphrodite & Eros.jpgNéanmoins, le pli terrestre que prenait la foi des troubadours en la dame de leurs songes a pu être mis en relation avec l’hérésie cathare, qui elle-même fut liée par les théologiens à l’arianisme, lequel conservait une tradition religieuse très liée à la nature, et refusait de placer complètement dans l’éternel Empyrée le Fils de Dieu. Et de fait, la Savoie fut aussi adepte de l’arianisme, au temps des Burgondes, et dans le culte de la sainte Vierge - plus proche de la Terre que Jésus même, au sein du catholicisme -, peut-être peut-on voir des traces de cette ancienne tradition, car la Femme cosmique de l’Apocalypse incarne bien aussi les forces de Vie qui agissent au sein du monde, et qu’elle ait le pied posé sur la Lune éclaire, à cet égard. De toutes façons, le style de François de Sales est volontiers poétique et hérité des troubadours et même de la poésie grecque, et que l’objet du désir ait changé ne signifie pas que tout ait été purifié dans ce style même.

Le culte de Vénus et Cupidon - dans sa version érotique et tardive centrée sur le fils même de l’Immortelle - ne fut pour autant jamais répandu en Savoie: et François de Sales ne l’eût pas permis, car il reprochait justement à la France d’être trop peu chaste. La persistance d’un certain culte de la nature pouvait d’autant mieux se faufiler dans le christianisme si la nature semblait justement chaste: car on sait que le catholicisme, en particulier, a cherché à combattre la nature spontanée surtout au travers de cette force propre à Éros! Il fut finalement moins virulent lorsque cette force s’exprima dans le monde végétal ou animal, et la vitalité de nos montagnes se traduisait de façon plus innocente, plus virginale que dans les cités.

Nymphe.jpgIl faut dire qu’en principe, rien n’empêchait, au sein de la nature sauvage, ces forces d’exercer leurs vertus fructifiantes: la montagne restait globalement libre, à cet égard. Elle demeurait plus fidèle à l’origine des choses. Elle paraissait, comme tous les lieux immergés dans la nature, restée proche du paradis perdu - un souvenir des premiers jours! Et c’est ainsi, je crois, que s’est glissée dans certains courants du christianisme proches de la nature - en Savoie, en Bretagne - une certaine propension au culte des forces naturelles - des fées. Cet édénisme toucha Rousseau, comme on sait, et Chateaubriand aussi y fut sensible au cours de son voyage en Amérique. Mais je crois que François de Sales, en Savoie, ne laissa pas de se laisser charmer, lui aussi.