09/10/2009

Savoie et arianisme

Sainte Vierge.jpgJ’ai évoqué le lien qu’il pouvait y avoir entre François de Sales et l’art des troubadours, en montrant que le premier avait orienté vers le Ciel un sentiment dirigé par les seconds vers des nappes plus terrestres - comme liées, pour ainsi dire, au pays des fées, aux nymphes, aux immortelles de la Terre que furent Circé et Calypso! François de Sales n’adorait que la sainte Vierge, volontiers assimilée à la Femme cosmique qui avait peut-être un rapport avec les anciennes déesses-fées, mais que saint Jean avait placée dans le Ciel.

A vrai dire, certains troubadours faisaient déjà la même chose, évoquant la Vierge avec les mots que leurs camarades utilisaient pour leur dame mortelle idéalisée. Mais chez le Saint savoyard, ce fut la règle.

Aphrodite & Eros.jpgNéanmoins, le pli terrestre que prenait la foi des troubadours en la dame de leurs songes a pu être mis en relation avec l’hérésie cathare, qui elle-même fut liée par les théologiens à l’arianisme, lequel conservait une tradition religieuse très liée à la nature, et refusait de placer complètement dans l’éternel Empyrée le Fils de Dieu. Et de fait, la Savoie fut aussi adepte de l’arianisme, au temps des Burgondes, et dans le culte de la sainte Vierge - plus proche de la Terre que Jésus même, au sein du catholicisme -, peut-être peut-on voir des traces de cette ancienne tradition, car la Femme cosmique de l’Apocalypse incarne bien aussi les forces de Vie qui agissent au sein du monde, et qu’elle ait le pied posé sur la Lune éclaire, à cet égard. De toutes façons, le style de François de Sales est volontiers poétique et hérité des troubadours et même de la poésie grecque, et que l’objet du désir ait changé ne signifie pas que tout ait été purifié dans ce style même.

Le culte de Vénus et Cupidon - dans sa version érotique et tardive centrée sur le fils même de l’Immortelle - ne fut pour autant jamais répandu en Savoie: et François de Sales ne l’eût pas permis, car il reprochait justement à la France d’être trop peu chaste. La persistance d’un certain culte de la nature pouvait d’autant mieux se faufiler dans le christianisme si la nature semblait justement chaste: car on sait que le catholicisme, en particulier, a cherché à combattre la nature spontanée surtout au travers de cette force propre à Éros! Il fut finalement moins virulent lorsque cette force s’exprima dans le monde végétal ou animal, et la vitalité de nos montagnes se traduisait de façon plus innocente, plus virginale que dans les cités.

Nymphe.jpgIl faut dire qu’en principe, rien n’empêchait, au sein de la nature sauvage, ces forces d’exercer leurs vertus fructifiantes: la montagne restait globalement libre, à cet égard. Elle demeurait plus fidèle à l’origine des choses. Elle paraissait, comme tous les lieux immergés dans la nature, restée proche du paradis perdu - un souvenir des premiers jours! Et c’est ainsi, je crois, que s’est glissée dans certains courants du christianisme proches de la nature - en Savoie, en Bretagne - une certaine propension au culte des forces naturelles - des fées. Cet édénisme toucha Rousseau, comme on sait, et Chateaubriand aussi y fut sensible au cours de son voyage en Amérique. Mais je crois que François de Sales, en Savoie, ne laissa pas de se laisser charmer, lui aussi.

11/09/2009

Images et dévotion

Dieu et l'Homme en image.jpgJean-Noël Cuénod a pu écrire, sur son blog, que Dieu ne devait pas être assimilé à du visuel, parce qu’il était l’Invisible. Mais en principe, c’est bien Dieu qui a créé ce qu’on voit: il s’est bien relié lui-même au visible. Certes, il n’est pas réductible à ce qu’on voit; et de surcroît, la vue peut focaliser sur elle tout ce qui se rapporte à Dieu: elle peut exercer une forme de fascination sur l’esprit. Cependant, l’idée aussi. Et Dieu n’est pas non plus réductible à ce qu’on peut penser de lui. La pensée telle que le cerveau la renferme ne peut pas davantage se relier directement à l’Universel que l’œil.

Si on prend les choses absolument, on peut estimer que la conscience, si elle n’est pas noyée par la beauté du monde visible - et elle ne doit pas l’être -, garde en mémoire que la lumière, par exemple, n’est pas Dieu absolument, mais seulement sa beauté, ou même le reflet de cette beauté. Or, pour que cela soit permis, il n’est pas nécessaire de condamner jusqu’à l’image intérieure. On peut aussi estimer possible de développer suffisamment les forces de la raison pour que les charmes de la lumière, pour ainsi dire, ne s’exercent pas nuisiblement.

Certes, lorsqu’il s’agit de certaines formes, liées à la chair, l’Église romaine même a condamné, globalement, le comportement qui les dévoilait trop. Néanmoins, elle n’a pas condamné la sculpture en soi: il fallait seulement qu’au lieu d’exciter les sens, elle élève l’âme à la vision de la pureté, de l’harmonie des formes. François de Sales, pareillement, faisait l’éloge des artistes, des peintres, des poètes, tout en condamnant ceux qui parmi eux n’œuvraient pas dans un esprit de piété.

Il existe aussi des idées qui ne laissent pas de tenter le diable. Et quant à la musique, celle qui a des rythmes hachés et trop nets ne peut que rappeler les élancements propres aux pulsions charnelles. Le son même a sa sensualité: qui l’ignore?

Il est à mon avis absurde d’évaluer le lien entre le monde divin et les arts en fonction des sens utilisés par ceux-ci.

Osiris.jpgCependant, le problème peut se résoudre si on se demande simplement si les saints et bienheureux, au paradis, sont aveugles: si Dieu leur reste invisible. Il est évident que non. Si c’était le cas, ils perdraient beaucoup, à gagner le Ciel. On ne pourrait pas, en tout cas, les dire bienheureux: le bonheur vient trop souvent des belles choses qu’on peut voir. François de Sales même n’a cessé de promettre aux âmes dévotes la claire vision de Dieu et de sa gloire, après la mort. Et le Livre des Morts des anciens Égyptiens affirme que pour le défunt qui l’a mérité, les bandelettes de dessus les yeux seront ôtées!

A cette vision grandiose, les arts plastiques et la poésie préparent, selon moi.

23/07/2009

L’arbre où l’esprit souffle

Arbre rouge.jpgUn compatriote du Faucigny qui s’est installé à Paris, Paul Desalmand, m’a récemment fait l’honneur de m’envoyer son dernier livre, qui évoque ses souvenirs d’une enfance passée au bord de l’Arve, noble rivière qu’il chante bellement. Il n’en reprend pas moins le sentiment ordinaire qui fait estimer que l’esprit souffle plus fort à la ville qu’à la campagne!

A mon avis, cela traduit une conception de l’esprit qui le réduit à l’activité intellectuelle. Or, cela contredit François de Sales, qui croyait que la nature tout entière reflétait Dieu et sa volonté, et qui conseillait aux âmes dévotes de se coucher tôt - non pas pour mieux travailler le lendemain, comme aurait peut-être pu le faire Jean Calvin, mais afin d’être en mesure d’entendre, au petit matin, le chant des oiseaux! Pour lui, cet effet sonore de la lumière de l’aube était la manifestation la plus pure de l’Esprit. C’était le langage des anges qu’on n’eût pas encore pu comprendre!

Sigurd.jpgL’idée est ancienne. On se souvient que Sigurd, après avoir goûté le sang du dragon, entend soudain le langage des oiseaux, qui discutent entre eux de la volonté du nain qui l’accompagne de le tuer par traîtrise: les oiseaux répètent les mots des anges veillant sur les hommes et la Terre.

Or, l’autre jour, j’étais à Paris, et le matin, les oiseaux étaient presque inaudibles - quoique, devant ma fenêtre, les arbres fussent nombreux. La cause en était l’énorme bruit des machines roulantes sur le goudron. L’âme de ces engins soufflait en quelque sorte plus fort, au sein de l’air, que celle des oiseaux!

Le problème est donc de savoir si l’esprit est plus présent dans la lumière qui, venant du Ciel, fait chanter les oiseaux, ou dans le feu qui, allumé dans le moteur, fait avancer les machines.

Celles-ci ne sont pas vivantes: leur mouvement est seulement mécanique, c’est à dire entièrement compréhensible intellectuellement. C’est grâce à cela que l’intelligence humaine l’a conçu! Mais la vie qui anime les oiseaux, l’intellect ne l’a pas encore saisie, puisqu’on ne sait pas comment elle est apparue, et qu’on ne parvient pas à la créer de toute pièce. Or, je prétends que si la vie demeure un mystère, ce n’est pas parce que l’esprit n’y souffle pas, mais justement parce qu’il souffle trop fort pour l’entendement humain: celui-ci ne saisit que ce qui en réalité ne souffle pas très fort, en matière d’esprit.

D’ailleurs, l’activité intellectuelle, dans les villes, ne se réduit-elle pas souvent à un bavardage peu inspiré? Les idées qui circulent d’un cerveau à l’autre ne sont pas, selon moi, plus souvent remplies d’esprit vivant qu’on ne comprend le langage des oiseaux. Cela dit, François de Sales disait que la dévotion permettait de comprendre celui-ci, et il avait certainement raison.