03/08/2010

Le dieu de l’unité amoureuse

La flûte enchantée.jpgDans La Flûte enchantée - l'opéra de Mozart -, on s'en souvient, les personnages s'exclament, à propos de l'amour:
Ihr hoher Zweck zeigt deutlich an,
Nichts Edlers sei, als Weib und Mann,
Mann und Weib, une Weib und Mann,
Reichen an die Gottheit an.
(Sa fin suprême est clairement proclamée:
Rien n'est noble comme être mari et femme,
Femme et mari, mari et femme
Touchent à la divinité.)

L'union de la femme et de l'homme par l'amour créent un troisième être, divin, et auquel est subordonné le précédent. Comme si l'antique séparation dont parle Platon était résorbée par l'amour vrai, comme si, enfin, chacun trouvait sa propre surhumanité Sitasamvara.jpgdans l'aspiration comblée à ce qui lui manque, la féminité pour l'homme, la virilité pour la femme.

Marivaux disait aussi que les Dieux voulaient améliorer la société en accordant au principe féminin une véritable légitimité, en son sein.

On se souvient de Balzac et de l'idée selon laquelle le double mystique de l'homme a l'apparence d'une femme, le double mystique de la femme, l'apparence d'un homme. Le bon ange est toujours du sexe opposé.

Éliphas Lévi a développé l'idée de l'âme-sœur qui donnait un seul ange gardien à deux personnes s'assemblant parfaitement, s'imbriquant idéalement...

J'ai, ici même, évoqué le mythe fondateur de Persée et Andromède, qui avaient été changés en astres et s'aimaient éternellement au Ciel. Persée lui-même était né d'un dieu, mais Andromède a bénéficié de son union avec lui. Persee_et_andromede.jpgSaint Paul pareillement dit que le conjoint chrétien sanctifie le conjoint qui ne l'est pas, et donc interdit au chrétien de quitter son conjoint sous prétexte qu'il ne serait pas chrétien lui-même. Il admet seulement que si le conjoint païen part, il ne faut pas le retenir: c'est qu'il refuse la sanctification. Andromède ne fit pas cela, évidemment.

Cela revient à dire que l'union intime n'est pas à attendre de l'autre: c'est un acte que chacun doit faire, en espérant une réponse, une réaction qui aille dans le sens dont il montre l'exemple; mais il ne peut pas être sûr que cela adviendra. Son action pleine d'amour et de don de soi peut aussi provoquer l'autre au mépris, et au délaissement, si son esprit était tourné du côté du mal. On en court le risque.

David Lynch représente merveilleusement ces unions intimes, dans ses films. On se souvient de la belle chanson de Blue Velvet:
twin_peaks.jpgSometimes a wind blows
and you and I
float
in love
and kiss
forever
in a darkness
and the mysteries of love
come clear
and dance
in light
in you
in me
and show
that we
are Love

profiled_samvara.jpgDans un épisode de Twin Peaks, un personnage fait explicitement allusion à la tradition hindouiste qui fait de l'amour entre l'homme et la femme le secret de l'accès au monde divin: l'homme trouvant sa parèdre devient semblable aux Immortels - par la voie de Samvara!

Toutefois, François de Sales rappelle qu'un jour ou l'autre, il faut quitter jusqu'à sa femme. Et Jésus dit que dans le monde à venir, il n'y aura plus ni mari ni femme, mais seulement des être humains devenus anges. Persée et Andromède, devenus des dieux, sont au-delà de l'union charnelle. Le mariage n'est qu'une voie: il n'est pas la fin dernière de l'humanité. Teilhard de Chardin s'est exprimé dans ce sens: au-delà de l'union des sexes, il y a l'union avec l'humanité en général, et même avec tout l'univers! Au bout, à ses yeux, se trouve le Christ; les anges sont sur le chemin.

Entre l'homme et la femme qui s'aiment d'un amour idéal, dans le vide apparent qui sépare leurs corps, est l'être doré qui les unit, vivant dans la nappe d'air et de lumière qui se meut entre eux.

12/07/2010

Enchanteur Merlin & Romantisme

Dans une conférence que j'ai entendue l'autre jour sur Robert Schumann, on disait que selon Rudolf Steiner, le Romantisme avait été dominé d'emblée par la figure de Merlin l'Enchanteur. Statue_St-Gildas.jpgIl faut l'entendre dans le sens où celui-ci était lié aux esprits de la nature, et s'opposait aux apôtres du christianisme, comme était par exemple saint Gildas: ce Breton s'appuyait sur la tradition remontant à l'homme Jésus à travers ses apôtres et, au-delà, à l'Écriture sainte, et, à ce titre, était l'ennemi de Merlin.

Théodore Hersart de la Villemarqué, un romantique breton, a, dans son livre sur Merlin, bien exposé les faits, à cet égard, et en même temps, confirmé le lien entre le mage et le Romantisme, puisqu'il a volontiers pris parti pour le premier contre Gildas.

Merlin incarnait aussi l'âme nationale bretonne: il était un prophète. Cependant, Hersart explique qu'il fit perdre une bataille décisive aux Bretons, et que son action ayant favorisé la discorde, chez ce peuple, Merlin & Viviane.jpgMerlin, devenu fou, se mit à errer, à vivre parmi les rochers et au fond des forêts, avant d'être tué par des Calédoniens.

Certains saints bretons - Cadoc, en particulier -, moins rigides que Gildas, trouvèrent une voie de conciliation entre Merlin et le christianisme; ils pensaient, déjà, que Virgile annonçait le Christ, et que les païens avaient en eux une vérité profonde, quoique d'un autre genre que celle de l'Écriture, s'appuyant sur l'Inspiration, l'Intuition.

On reconnaît un débat auquel participa, en lui-même, J. R. R. Tolkien, qui refusait de voir une opposition radicale entre le christianisme et le paganisme inspiré des poètes. Il se fondait notamment sur un poème médiéval qui plaçait l'empereur Trajan parmi les anges, bien qu'il ne se fût pas, lui-même, converti au christianisme. Auguste levant la main vers les cieux et montrant la voie au Peuple ne pouvait pas, non plus, être rejeté complètement: c'était l'image d'une chose réellement divine.

Velléda.jpgOn doit encore songer à Chateaubriand et à la Velléda de ses Martyrs: cette tendre magicienne avait été prise dans Tacite, où elle était une prêtresse ameutant le peuple breton contre les Romains.

Victor Hugo choisit lui aussi le parti de Merlin, à vrai dire: c'est bien le sens de sa bouche d'ombre qui était celle d'un dolmen de Guernesey.

Cependant, il y eut dès le départ le danger de prendre pour des révélations intimes les images créées par le désir. Les esprits de la nature ont cette caractéristique d'être liés à des pulsions purement charnelles! L'intransigeance de certains apôtres chrétiens s'explique de cette manière. La raison, nourrie par la lecture de l'Écriture, permettait d'échapper à cet écueil, bien qu'elle contraignît également l'esprit à demeurer dans des travées connues - à ne pas s'aventurer dans des sphères trop mystérieuses.

st_bernard.jpgLe problème est que, si le sentiment mystique n'est plus contenu que dans les livres, on en arrive à l'extrémité dont se serait rendu l'auteur saint Bernard de Clairvaux, lorsque, passant près du Léman, il refusa de le regarder pour ne pas détourner son esprit des choses célestes - rejetant l'idée qu'une belle nappe d'eau pût jamais refléter celles-ci! Dès ce moment, la vie intérieure devenait abstraite et était menacée d'aridité, débouchant, éventuellement, sur l'effroi de Blaise Pascal devant les cieux mêmes.

A cette sensation de froid, face à la nature, Rousseau, à l'aube du Romantisme, répondit par le désir de voir l'Être suprême reflété jusque dans la beauté de la plaine du Pô! Les étoiles en luisaient d'un éclat plein de chaleur...

Au bout du compte, l'être humain, dans son évolution, cherche un juste équilibre, qu'il ne trouve jamais que brièvement, mais de tourner autour de ce point lumineux le contraint à avancer. Le Romantisme allemand fut sans doute un tel point lumineux; Mme de Staël le sentit.

04/07/2010

L'Esprit de la paroisse

François de Sales 2.jpgFrançois de Sales conseillait aux dames qui rêvaient qu'il fût leur directeur de conscience et qui habitaient loin d'Annecy de ne pas se détourner de leur directeur naturel, lié à leur paroisse propre - de pratiquer, par conséquent, la religion là où elle était. De fait, la vie spirituelle - et, je crois, culturelle - doit s'insérer dans la vie normale, et donc dans le lieu où l'on vit.

Il n'existe pas de lieu, sur Terre, où la vie spirituelle soit parfaitement pure: toujours, elle arrive, au sein d'un lieu précis, prismée - colorée d'une façon spécifique, par l'âme de ce lieu.

Inversement, nul endroit n'est privé complètement de la vie de l'Esprit. Que celle-ci arrive blanche ou jaune, dans les lieux les plus aérés, les plus lumineux, ou bleue, ou mauve, dans les lieux les plus épais, les plus liés à la Terre, elle a toujours sa force, sinon, la Terre même s'effriterait. Or, quelle que soit la trace qu'on décèle, de la vie de l'Esprit, on peut la remonter vers sa source obscure. Toute couleur de l'âme se relie à ce qui l'inspire, au sein des cieux.

Statue archange.jpgSans doute, étudier la matière, en soi, ne permet pas de s'élever: la science n'est pas forcément la base d'une vie spirituelle active. Il faut forcément sentir un lieu de l'intérieur. Se relier à son ange propre, pour se relier ensuite à la divinité que cet ange montre en la voilant: car il est diaphane, mais en atténuant la lumière, il y crée justement une couleur - rendant visible la lumière même.

En réalité, il en va de même des courants religieux, qui sont bien plus liés aux lieux où ils ont pris leur source qu'on ne veut bien l'admettre. J'irai jusqu'à dire qu'il en va de même des courants philosophiques en général. Or, à cet égard, on a le devoir, je crois, de ne pas se fermer à ce qui émane d'un lieu qu'on découvre, qui ne porte pas la même âme, si je puis dire, que celui dont on vient.

Celui, par exemple, celui qui se sent républicain ne doit se retirer intérieurement de ce qui se manifeste au sein d'un village savoyard clairement dominé par le catholicisme, et qui, comme le mien, contient à son entrée une statue de saint François de Sales, et en son centre, Consolation061.jpgau-dessus de la fontaine publique, une autre de la sainte Vierge. J'ai un oncle qui, adepte de Sartre et habitant Paris, a ressenti une forme de rejet, en arrivant dans ce village que j'habite: il m'en a fait part.

Mais je crois qu'il ne faut pas laisser ce sentiment dominer, en soi. Si l'on croit, comme Voltaire et Rousseau, à un être suprême vivant, éternel et universel - si même on donne simplement au troisième terme, l'universel, une valeur objective -, on se dit qu'il a forcément créé des formes particulières, selon les lieux et les temps, et qu'aucune n'est définitive ni aboutie. Henry Corbin, reprenant la tradition ismaélienne, dit à cet égard que si le Verbe est éternel en soi, le Livre n'en est que la traduction particularisée: car la tradition ismaélienne met en avant la vie de l'Esprit en soi, et non ce qui en a été rendu accessible à l'entendement.

En d'autres termes, si moi, je serais absurde de rejeter la culture républicaine qui en réalité vient de Paris, il serait également absurde qu'un fier Parisien comme est mon oncle soit durablement choqué Voltaire-statue.jpgpar l'esprit de mon village lié profondément à saint François de Sales, parce qu'il lui a appartenu en propre: il en a été le prince. C'est mon sentiment.

Car si on ôte à ce village savoyard ses figures tutélaires, on ne les remplace pas réellement par les figures tutélaires de la République: Voltaire et Rousseau, disons. Ce n'est pas si automatique qu'on croit; la République ne s'impose pas d'elle-même. Il lui faut le concours des hommes. Il faut, sans doute, des gens qui la diffusent, culturellement parlant; mais il faut aussi que les gens l'acceptent, et cela ne se fait pas parce qu'on l'a décidé. Ce qu'on diffuse, de fait, doit aussi être à la hauteur. Il ne suffit pas d'arriver muni d'un titre d'État pour s'insérer dans les cœurs. Or, si on agit de façon coercitive, ce ne sera pas la culture de la République, qui remplacera celle de l'évêché de Genève, mais une sorte de vide profond. Le respect de l'âme des lieux et de la façon dont les siècles et l'histoire l'ont exprimée, y compris sous ses formes religieuses diverses, doit forcément être présent.