17/02/2010

Saint Paul et le Troisième Ciel

paul_conversion2.jpgDans un écrit que j’ai récemment entendu lire sur une scène, Valère Novarina évoque saint Paul dans des termes que je pense plus propres à lui qu’à saint Paul même, en disant que celui-ci, lorsqu’il eut sa vision du chemin de Damas, ne savait pas s’il se trouvait face au Vide ou face à Dieu. Or, dans la traduction ordinaire du passage de la lettre où il en parle, on trouve plutôt qu’il ne sait pas s’il s’est rendu avec son corps dans le Troisième Ciel, ou seulement en esprit.

J’ai le sentiment que Novarina traduit par vide ce qui était seulement sans corps. De fait, chez Jean-Paul Sartre et les philosophes modernes en général, le vide ou le néant est apparenté à l’esprit, puisque la matière est regardée spontanément comme un absolu de l’existence, par eux. Mais saint Paul ne s’exprimait évidemment pas de cette manière; le matérialisme moderne lui était complètement étranger. Dans d’autres passages de ses lettres, il dit que l’être humain a un corps spirituel, en plus du corps charnel, et que c’est ce corps spirituel qui doit devenir immortel, être glorifié aux cieux à la suite de Jésus.

Il fonde toute la morale sur cette distinction, du reste: les mauvais penchants sont ceux qui, dans l’âme, viennent de la chair, et les bons, ceux qui viennent de l’esprit. Cela signifie que, pour lui, l’esprit est une réalité, a une substance, et qu’il tient l’âme humaine comme le fait la chair, quoique dans un sens opposé: l’âme a aussi un Ciel et une Terre. Cela a une logique, et la morale qu’il prône ne se déploie pas dans l’abstrait, en dehors de la nature humaine (telle qu’il la conçoit).

Saint Paul avait en fait quelque chose d’assez ésotérique, qui a généralement été gommé par la tradition, y compris catholique. Le Troisième Ciel renvoie à la hiérarchie des cieux, telle qu’on la concevait aussi dans les Saint Paul.jpgmilieux pharisiens auxquels saint Paul avait appartenu d’abord (et dont saint Jean dans son évangile parle, lui-même). A ce Troisième Ciel correspond une hiérarchie angélique dont il parle souvent dans ses lettres - et qui est présente dans leur version latine (réalisée par saint Jérôme), mais qu’on ne retrouve pas dans la traduction officielle en français -: les Principautés.

Ce n’est pas que saint Paul ait confondu le Christ avec les puissances angéliques, puisqu’il dit, au contraire, que celui-ci les maintient sous son pied, qu’il leur est supérieur.

Il évoque aussi les Puissances et les Dominations, mais la traduction officielle ne le montre pas, car elle rassemble ces mots sous celui de puissances invisibles, ou alors puissances mauvaises, interprétant alors la pensée de saint Paul, qui disait que l’être humain pouvait se relier au Christ par delà ces puissances qui dirigent la Terre, et donc leur échapper; ce qui ne signifie pas qu’elles sont mauvaises en soi, même si la chair dépend bien d’elles, mais que, par son esprit, l’être humain est absolument libre, s’il a foi en Jésus-Christ.

La+Chute+des+anges+rebelles.jpgCela dit, si l’esprit humain, à cause de cette liberté, se soumet à ces puissances inférieures au Christ, qui ne font que servir le Père éternel, il est bien la proie du diable, ce que le latin traduisant saint Paul mentionne aussi. Car puisque l’esprit humain ne doit se soumettre qu’à Dieu pris absolument, s’il se soumet à une puissance relative - fût-elle céleste -, d’une part, il tombe dans l’idolâtrie, d’autre part, la puissance spirituelle qui accepte cette soumission devient mauvaise, puisqu’elle essaye de prendre la place de Dieu, auquel cette soumission est réservée; elle devient comme Lucifer, et doit être rejetée des cieux. (Mais cette chute des anges est plutôt racontée par saint Pierre, dans le Nouveau Testament.)

Saint Paul, notons-le, s’adressait souvent à des Grecs, ou à des peuples qui leur étaient apparentés, et qui ne devaient pas penser spontanément que les Immortels de leur mythologie propre n’existaient pas; il s’agit donc pour saint Paul de les désigner en les disant soumis au Christ.

Il était sous-entendu que les saints remplaceraient sur leur trône les mauvais anges; la Légende dorée le dit explicitement. Jeanne Guyon en parle aussi. Lucifer était justement censé venir du Troisième Ciel, je crois.

10/02/2010

Gnose & Islam en Occident

corbin.jpgL’Islam, nous dit Henry Corbin, a un fond gnostique, et c’est cela qui fréquemment gêne les Occidentaux, je crois. Une pensée ésotérique qui se confine elle-même dans des monastères, ou des montagnes quasi inaccessibles - comme celles du Tibet - ne gêne pas, certes, parce qu’elle laisse, en fait, les régimes occidentaux hérités de l’ancienne Rome se diriger selon des principes tendant au matérialisme - fondés sur les conditions objectives de la vie terrestre. Or, l’Islam a aussi un projet social, énonce des règles, étant issu, somme toute, de la tradition qui vit également Moïse énoncer des lois.

Sans doute, en son sein même, la tendance gnostique est plus ou moins forte, et les Ismaéliens, par exemple, ont été confinés eux aussi dans les montagnes parce que, dit - à peu près - Corbin, leur penchant pour l’ésotérisme était fort. La voie mystique de François de Sales peut elle-même s’être imposée à l’extérieur des monastères, en Savoie, parce que celle-ci était montagneuse et protégée de Paris par une frontière. En France, sa disciple en esprit Jeanne Guyon a bien ressenti le rejet dont cette voie d’oraisons intérieures était l’objet, avouant même ne s’être sentie pleinement libre, 2342948944_20f238e4b8.jpgen conscience, de la suivre, qu’à partir du moment où elle eut acquis le projet de partir pour le diocèse de Genève (dirigé alors depuis Annecy, comme on sait).

Les Chiites - plus fervents, sur le plan mystique, que les Sunnites, assure, encore, Corbin - sont globalement minoritaires; néanmoins, même cette branche de l’Islam a un projet social, quoiqu’il soit chargé de perspectives grandioses, prophétiques - confinant à l’utopisme, dirions-nous en Occident. Car les Chiites attendent le XIIe Imâm, qui vit caché dans une sorte d’Intermonde depuis de nombreux siècles, et son retour parmi les hommes sera le début d’une ère nouvelle, faite de justice, de paix, de fraternité.

De toute façon, jusqu’au sein de la tradition sunnite, ce qui est juste émane de la parole de l’archange Gabriel saisie par le Prophète: on ne l’ignore pas. Le raisonnement n’est pas établi à partir de considérations sur les conditions de vie terrestres, mais à partir de l’inspiration et de la révélation d’un homme en liaison intime avec le divin.

alburaq1.jpgLa tendance gnostique, on le sait, l’Eglise catholique - dès l’origine marquée par la tradition romaine - l’a rejetée, adoptant une voie plus rationaliste. Cela s'est transmis à l'Occident. Pourtant, Jean-Jacques Rousseau admettait qu’un sentiment de la justice en soi relié à l’Être suprême habitait tout homme: il en parle dans sa Profession de foi du Vicaire savoyard. Si on admet une telle idée, il faut logiquement en tirer que même si, en principe, cette conception incite à développer chez l’individu une conscience libre - puisque, dans l’esprit de Rousseau, personne n'a besoin de l'intermédiaire sacerdotal pour toucher au divin -, et donc conduit également à un affaiblissement de l'autorité consacrée, on doit accepter, néanmoins, que la libre conscience individuelle puisse se soumettre à une telle autorité - réputée, dès lors, posséder un lien quasi fusionnel avec l'Être suprême. Pourquoi pas? On ne peut pas prouver que c’est impossible. Il s’ensuit qu’au sein d’une république libre, les religions restent totalement légales. Cela signifie que même si les arguments habituels, fondés sur les effets matériels de l’action politique, deviennent ici vides de sens, puisqu’on s’appuie sur un sentiment pur, indépendant de la vie terrestre, il ne peut pas être possible d’interdire l’expression de ce sentiment pur de ce qui est juste en soi.

Que cela amène des cœurs à se rallier à certains principes ne prouve même pas l’existence d’une forme de prosélytisme agressif: le choix demeure, et la liberté même suppose que tout doit pouvoir être proposé.

En tout cas, c’est mon avis, et je crois à une union plus profonde entre l’Orient et l’Occident - sans pour autant croire que l’un pourra jamais s’imposer définitivement à l’autre.

28/01/2010

Images de Mme Guyon

arton105.jpgA l’époque classique à laquelle vivait Jeanne Guyon, il était au fond interdit de créer des images nouvelles: même la méthode de François de Sales n’était que de s’animer intérieurement en faveur de celles qui avaient déjà été créées, et on peut dire que Mme Guyon a en général suivi son exemple en renforçant simplement sa ferveur. Elle a même, globalement, épuré encore les figures de la tradition: elle se concentrait sur l’Enfant, le Père, l’Époux - des images simples, liées à la famille, touchant l’âme directement.

Et pourtant, son ardeur, dans sa foi, fut telle qu’elle se traduisit, chez elle, par un fréquent affleurement de figures inédites, qu’elle ne forgea cependant pas consciemment: elle ne leur donna pas de contours distincts, comme on le fera à l’époque romantique, quand on cherchera justement à renouveler le paysage imaginal - pour parler comme Henry Corbin - de la littérature et plus globalement de l’art.

La force des figures subrepticement créées par Jeanne Guyon n’en est pas moins remarquable; je crois que cela ne va pas sans rappeler les figures fascinantes de l’Orient.

king-salomon-swords.jpgAinsi, dans son Commentaire au Cantique des cantiques de Salomon, elle forge, à partir d’une image du texte sacré évoquant une gorge comparable à un excellent vin, et digne d’être bue et savourée entre ses lèvres et entre ses dents, quelque chose de sublime - quoique d’également inquiétant, d’un certain point de vue - en disant: C’est un vin pour la boisson de Dieu, puisqu’il reçoit en lui-même cette âme, la changeant et la transformant en soi: il en fait son plaisir et ses délices; il la remâche et savoure pour ainsi dire, la perdant de plus en plus et la transformant en lui, d’une manière toujours plus admirable.

L’image du Dieu qui mâche et remâche, broie l’âme pour mieux la digérer et la transformer au sein de son propre être a quelque chose d'envoûtant, et en même temps d’effrayant. Cela heurte certainement la sensibilité baroque, qui tendait à faire du Père éternel un modèle de bonté et à minimiser l'importance des tourments peints au Moyen Âge lorsqu'on voulait représenter les peines vécues par les âmes impures. On comprend que Bossuet ait été heurté par Jeanne Guyon, à un moment où il essayait, lui, de rendre la religion attrayante, distinguée - adaptée à la sensibilité raffinée de la cour de Louis XIV.

Mais, dans l’hindouisme, on connaît la figure de Shiva, l’entité destructrice de la fin du monde. Or, Shiva.jpgon sait, peut-être, que le shivaïsme est une voie mystique fondée, comme l’était la voie de Jeanne Guyon, sur l’assimilation complète de soi au Tout, sur la dilution de l’être personnel illusoire dans le dieu - ou la déesse Shakti, son pendant. Il s’ensuit une renaissance plus pure dans le sein divin, naturellement, mais en attendant, le don absolu de soi est demandé, et la perte de tout repère au sein de la conscience, le rejet de toute illusion, et donc de toute pensée flottant dans le cerveau. On ne peut se retrouver soi-même qu’en Dieu - en l’esprit ou en l’âme du Tout.

Le passage fatidique fait forcément peur: on est attaché à l’être de son illusion personnelle, pour ainsi dire; cela doit passer par le feu. Et naturellement, cela peut occasionner des douleurs, et l’auxiliaire chargé de la tache de purification, prendre une figure effrayante: on connaît à cet égard les divinités du Tibet, telles qu’elles sont présentes dans le Bardo-Tödol. La mâchoire dont parle Mme Guyon me fait penser à cela.

Twin Peaks maïs.jpgJe me souviens aussi de la fin de Twin Peaks: Fire Walk With Me, de David Lynch: on voit en gros plan une bouche qui mange du maïs dans une cuillère. Or, il s’agit d’une âme broyée, je crois. Et donc, peut-être, purifiée. Les images de David Lynch sont pareillement effrayantes. Certains les en ont jugées hâtivement impies - à la mode de Bossuet, je dirais.

Cela me rappelle encore les mots qu’utilisait Joseph de Maistre pour qualifier la Révolution française, qui, providentiellement, broyait et digérait les hommes pour les faire renaître purifiés. En soi, c’était épouvantable; mais c’était la voie du salut. Or, Maistre avait lu Guyon.