28/01/2010

Images de Mme Guyon

arton105.jpgA l’époque classique à laquelle vivait Jeanne Guyon, il était au fond interdit de créer des images nouvelles: même la méthode de François de Sales n’était que de s’animer intérieurement en faveur de celles qui avaient déjà été créées, et on peut dire que Mme Guyon a en général suivi son exemple en renforçant simplement sa ferveur. Elle a même, globalement, épuré encore les figures de la tradition: elle se concentrait sur l’Enfant, le Père, l’Époux - des images simples, liées à la famille, touchant l’âme directement.

Et pourtant, son ardeur, dans sa foi, fut telle qu’elle se traduisit, chez elle, par un fréquent affleurement de figures inédites, qu’elle ne forgea cependant pas consciemment: elle ne leur donna pas de contours distincts, comme on le fera à l’époque romantique, quand on cherchera justement à renouveler le paysage imaginal - pour parler comme Henry Corbin - de la littérature et plus globalement de l’art.

La force des figures subrepticement créées par Jeanne Guyon n’en est pas moins remarquable; je crois que cela ne va pas sans rappeler les figures fascinantes de l’Orient.

king-salomon-swords.jpgAinsi, dans son Commentaire au Cantique des cantiques de Salomon, elle forge, à partir d’une image du texte sacré évoquant une gorge comparable à un excellent vin, et digne d’être bue et savourée entre ses lèvres et entre ses dents, quelque chose de sublime - quoique d’également inquiétant, d’un certain point de vue - en disant: C’est un vin pour la boisson de Dieu, puisqu’il reçoit en lui-même cette âme, la changeant et la transformant en soi: il en fait son plaisir et ses délices; il la remâche et savoure pour ainsi dire, la perdant de plus en plus et la transformant en lui, d’une manière toujours plus admirable.

L’image du Dieu qui mâche et remâche, broie l’âme pour mieux la digérer et la transformer au sein de son propre être a quelque chose d'envoûtant, et en même temps d’effrayant. Cela heurte certainement la sensibilité baroque, qui tendait à faire du Père éternel un modèle de bonté et à minimiser l'importance des tourments peints au Moyen Âge lorsqu'on voulait représenter les peines vécues par les âmes impures. On comprend que Bossuet ait été heurté par Jeanne Guyon, à un moment où il essayait, lui, de rendre la religion attrayante, distinguée - adaptée à la sensibilité raffinée de la cour de Louis XIV.

Mais, dans l’hindouisme, on connaît la figure de Shiva, l’entité destructrice de la fin du monde. Or, Shiva.jpgon sait, peut-être, que le shivaïsme est une voie mystique fondée, comme l’était la voie de Jeanne Guyon, sur l’assimilation complète de soi au Tout, sur la dilution de l’être personnel illusoire dans le dieu - ou la déesse Shakti, son pendant. Il s’ensuit une renaissance plus pure dans le sein divin, naturellement, mais en attendant, le don absolu de soi est demandé, et la perte de tout repère au sein de la conscience, le rejet de toute illusion, et donc de toute pensée flottant dans le cerveau. On ne peut se retrouver soi-même qu’en Dieu - en l’esprit ou en l’âme du Tout.

Le passage fatidique fait forcément peur: on est attaché à l’être de son illusion personnelle, pour ainsi dire; cela doit passer par le feu. Et naturellement, cela peut occasionner des douleurs, et l’auxiliaire chargé de la tache de purification, prendre une figure effrayante: on connaît à cet égard les divinités du Tibet, telles qu’elles sont présentes dans le Bardo-Tödol. La mâchoire dont parle Mme Guyon me fait penser à cela.

Twin Peaks maïs.jpgJe me souviens aussi de la fin de Twin Peaks: Fire Walk With Me, de David Lynch: on voit en gros plan une bouche qui mange du maïs dans une cuillère. Or, il s’agit d’une âme broyée, je crois. Et donc, peut-être, purifiée. Les images de David Lynch sont pareillement effrayantes. Certains les en ont jugées hâtivement impies - à la mode de Bossuet, je dirais.

Cela me rappelle encore les mots qu’utilisait Joseph de Maistre pour qualifier la Révolution française, qui, providentiellement, broyait et digérait les hommes pour les faire renaître purifiés. En soi, c’était épouvantable; mais c’était la voie du salut. Or, Maistre avait lu Guyon.

14/01/2010

Amours de Jésus et mythologie antique

Philippe.jpgJ’ai un bon camarade, écrivain mystique, nommé Patrice Vernay; je crois qu’il vit à Talloires, près d’Annecy. Il a publié plusieurs livres sur sa voie personnelle, qui fait la part belle aux évangiles apocryphes, en particulier celui de Thomas. Mais c’est dans celui de Philippe qu’il a trouvé de quoi rédiger quelques lignes sur la relation amoureuse au sens charnel qui eût existé entre Jésus et Marie-Madeleine. L’apôtre Philippe y affirme, comme on sait, que Jésus baisait sur la bouche Marie-Madeleine, en signe d’amitié particulière, distincte.

C’est peut-être à cause de cet épisode que l’Église romaine n’a pas voulu conserver dans son canon l’évangile de Philippe, car il pouvait bien conduire à l’idée de mon ami Patrice. Mais en réalité, un baiser n’est pas une preuve. Il eût fallu que Philippe parlât directement de semence de Jésus placée dans les flancs de Marie-Madeleine, pour qu’on fûtMarie-Madeleine.jpg pleinement convaincu! On peut s’embrasser sur la bouche sans coucher ensemble; cela se fait dans de nombreuses cultures, et il faudrait surtout voir ce qui pousse à voir dans ce baiser la preuve qu’il y a eu davantage encore entre les deux personnages sacrés…

Il est assez évident que les voluptés charnelles sont parmi celles dont on a le plus de mal à se passer, et imaginer un paradis qui en est dénué est difficile: cela ressemble aisément à du vide, quand on regarde les choses depuis le désir qu'on peut avoir de la créature!

Le problème n’est du reste pas tant l’acte même que l’emprise qu'a la chose sur l’imagination. C’est le plus incroyable. Il est presque plus facile de se retenir d’accomplir l’acte que de s’empêcher d’avoir des pensées concupiscentes. (François de Sales, du coup, s'en prenait plus volontiers à l'imagination qui conduisait à la chute qu'aux causes matérielles de cette chute.)

Danae_BurneJones.jpgSur un plan mystique, l’esprit doit pouvoir s’attacher à des images qui vont au-delà de la chair, sinon, il reste lié à la Terre. Même l’érotisme qui voit les héros s’unir à des nymphes parmi les couleurs de l’arc-en-ciel est plus pur, spirituellement, que celui qui se place dans un contexte réaliste - et qu'on n’a pas besoin d’expliciter. La mythologie grecque est, c’est vrai, pleine de sensualité, mais elle demeure plus spiritualiste que l’érotisme moderne, ou même que l’idée selon laquelle dans leur maison de Judée Jésus eût fait la chose avec Marie-Madeleine - sur un lit d’époque, en quelque sorte.

Et de fait, les jouisseurs confesseront toujours que les nymphes et l’arc-en-ciel gâchent leur plaisir, en rendant corporellement impossible la volupté. Il faut que l’imagination érotique s’appuie sur l’idée de la réalisation terrestre d’un acte comblant tous les désirs - que les choses possèdent l’illusion de pouvoir être saisies physiquement.

C’est un fantasme bien sûr trompeur. La vie mystique est absolument obligée de le rejeter. L’union de la Vierge avec l’Esprit-Saint a été totalement virginale, s’est située totalement en dehors des sens. Elle peut avoir la même forme fondamentale qu’un acte charnel: elle n’en sera jamais charnelle pour autant. La question n’est pas de savoir ce qu’a fait le Jésus historique, car même s’il avait fait ce que mon camarade Patrice lui impute, il n’en serait pas moins illusoire de croire à un acte charnel qui eût eu en même temps une profonde portée mystique!

L’imagination doit forcément se porter plus haut, et ne pas se soucier de ce qu’a fait de privé Jésus avec Marie-Madeleine: il vaut encore mieux s’attacher à l’image d’une pluie d’or tombant sur une mortelle, et engendrant, en elle, un héros.

06/01/2010

Vertus civiques, force du cœur

Paul.jpgJ’ai déjà pu écrire que François de Sales condamnait les vertus civiques de l’ancienne Rome non pas en elles-mêmes, mais parce qu’elles ne s’adressaient qu’à l’intellect, au lieu de toucher aussi au cœur, en tout cas dans ses profondeurs, ce qui les rendait à ses yeux inopérantes. Pour lui, le bien ne peut se pratiquer concrètement que si on entretient avec la justice et l’esprit même dont elle émane une relation personnelle et intime; énoncer les règles à suivre ne peut pas suffire. C’est à peu près ce que Pierre Teilhard de Chardin reprochait au marxisme: son essence dépersonnalisée. Les principes en demeuraient dès lors théoriques, ne parlant pas à l’être humain.

La principale source de cette idée de nos deux prélats se trouve évidemment chez saint Paul, qui distinguait la loi et la foi, et qui estimait que la seconde seule pouvait animer en faveur de la première. Cependant, Jésus en personne a donné l’exemple de cette doctrine: alors qu’on lui fait remarquer que ses disciples ne se sont pas lavé les mains avant de manger - comme c’était alors la règle, instituée par la religion même -, il déclara que le mal ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur de l’Homme - de son cœur. C’était celui-ci qu’il fallait purifier par la foi.

La Connaissance - la compréhension des Mystères - même ne pouvait venir que par une grâce opérée par Dieu, une fois le cœur suffisamment purifié.

Thomas a Kempis.jpgAu XIVe siècle, Thomas a Kempis s’exprima sur ce sujet d’une manière belle et frappante, énonçant, en s’adressant au Dieu-Christ, que les prophètes peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces. Leur langage est sublime; mais si vous vous taisez, il n’échauffe point le cœur : il faut relier cette parole au dieu vivant par le biais de l’âme, de la ferveur mystique: ils exposent la lettre; mais vous en découvrez le sens. Ils proposent les mystères; mais vous rompez le sceau qui en dérobait l’intelligence: Dieu fait pénétrer l’esprit dans la connaissance authentique des mystères, laquelle passe par le cœur. Cela permet de réellement avancer vers le bien: les prophètes (…) publient vos commandements; mais vous aidez à les accomplir. Ils montrent la voie; mais vous donnez des forces pour marcher. Ils n’agissent qu’au dehors: mais vous éclairez et instruisez les cœurs. Ils arrosent extérieurement: mais vous donnez la fécondité.

Eraserhead.jpgDe son côté, à notre temps, David Lynch dit qu’en chassant du cœur toute négativité, la Méditation Transcendantale - qu’il pratique - permet de le transformer, en le faisant tendre au Bien. Cette forme de méditation met en relation l’âme avec le Tout, dit-il; il s’ensuit, pour cette âme, l’aptitude à la Compassion - à l’amour du prochain. Il ajoute croire à la fraternité dans le monde, et qu’il pense qu’on a tort de s’en moquer communément, et de ne plus y croire; elle est, selon lui, propre à résoudre les conflits. Comme l’a laissé entendre le président de la France lors de ses derniers vœux, on ne peut pas nier que sans fraternité à la base, même l’égalité effective reste un vain mot.

Les règles que saisit la raison sont un cadre, une rampe, pour aider le sentiment à s’orienter; elles sont nécessaires, mais pas suffisantes. Le paradoxe est que seul l’amour authentique du prochain donne la force de suivre les règles de vie en société. Sinon, elles encourent toujours le risque de rester un pur discours. Et l’État qui les applique, d’apparaître comme sans âme, et donc, également impropre à l’être humain. D’apparaître comme inhumain, en somme!