11/03/2010

Nirvana, en cette vie

the-way-to-nirvana.jpgIl existe une tradition mystique qui dit que de son vivant même, on peut entrer dans le sein de Dieu. En France, Mme Guyon en est l’emblème. Elle eut explicitement ce but. Elle raconte même, dans le récit de sa vie, avoir rencontré un personnage étrange, envoyé par la Providence, et qui mystérieusement se disait ancien portefaix, qui lui avait déclaré qu’elle devait le viser, et pouvait y parvenir.

David Lynch, dans son livre Catching the Big Fish, fait plus ou moins de la Méditation Transcendantale une source d’ineffable joie dès cette vie, et même, le secret de la vie heureuse sur Terre, y compris sur le plan social.

Cela n’est pas sans rapport avec le poème Élévation, de Baudelaire, qui y affirme éprouver une volupté sans nom parce que son esprit se meut avec agilité dans une immensité profonde, Etoiles.jpgpar delà les sphères étoilées. Il dit comprendre dès lors le langage des fleurs et des choses muettes...

Le soupçon est toujours jeté, sur cette tendance mystique, que l’amour de Dieu ou du monde divin soit en fait mêlé aux sens, qu’il s’appuie sur des idoles, des figures de l’imagination ne renvoyant qu’à la chair - et au monde visible. Cependant, Lynch et Baudelaire se sont rejoints aussi dans une épuration toujours plus grande, au cours de leur vie, du sentiment mystique: le second s’est comme dégagé des images orientales qui ramenaient en réalité ce sentiment vers le terrestre - bien que l’éloignement dans l’espace ait pu d’abord faire illusion -, et le premier s’est adouci, on ne peut le nier, n’hésitant même plus à confesser - assez récemment - qu’il croit en un Père tout-puissant et miséricordieux.

Un autre grand poète qui a suivi le même cheminement est Jean de La Fontaine, qui fut épicurien, avant de se laisser gagner par la piété, et qui, en attendant, fit de sublimes poèmes, souvent remplis d’un merveilleux Paradis_388.jpgtouchant véritablement au divin, sur le modèle d’Ovide, et en même temps, comme celui-ci, rempli de sensualité et ambigu: voyez Adonis. La Fontaine eut un sentiment du divin dans la nature, avant de se convertir complètement au christianisme, à la fin de sa vie.

Rudolf Steiner pensait lui aussi que l’âme pouvait pénétrer le monde spirituel même avant la mort, bien que l’orthodoxe François de Sales, par exemple, eût dit qu’il fallait attendre l’effacement du monde sensible pour que l’œil exercé par la piété et la dévotion pût, après ce Seuil, distinguer en pleine lumière - mais sans éblouissement - Dieu et ses anges, et jusqu’à la Cité sainte.

Cependant, Thomas a Kempis, dans l'Imitation de Jésus-Christ, dit que bien qu'il ne faille effectivement pas s’adonner à la curiosité, en la matière, la foi peut susciter la grâce de la révélation, en cette vie même, des secrets de Dieu: Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m’ouvrir la porte de votre cœur (3, XXIV). Steiner, qui était un grand adepte de Thomas a Kempis, s’exprima en réalité dans un sens comparable. Les vertus à ses yeux donnaient à l’âme une forme stable et solide, la construisaient, en quelque sorte, la rendant ainsi apte à recevoir des perceptions suprasensibles. Jeanne Guyon alla aussi dans cette direction: grâce à la foi nue, délivrée des visions délirantes AmentiTablets.jpgnées de la nature inférieure de l'homme - les fantasmes issus des passions humaines, en d'autres termes -, le Verbe parlait à l’âme, et se révélait dans sa nature propre. Et Jeanne Guyon, ainsi, put évoquer le monde spirituel, la hiérarchie des Saints et leur situation dans les cieux, alors même qu’elle n’avait jamais cherché, disait-elle, à posséder des connaissances spéciales. Il s’agit bien d’une grâce: accéder par un autre biais au nirvana - en forçant la porte des cieux, si l’on peut dire -, est périlleux; cela peut même être fatal. Mais la possibilité de cette grâce n’en demeure pas moins. Et si elle n’est pas donnée en cette vie, dira-t-on, à la suite des mystiques je viens de citer, elle peut l'être dans une autre, dans le Ciel ou sur Terre - s’il est d’autres vies sur la seconde, comme Steiner le croyait, à la suite des pythagoriciens et des hindouistes.

17/02/2010

Saint Paul et le Troisième Ciel

paul_conversion2.jpgDans un écrit que j’ai récemment entendu lire sur une scène, Valère Novarina évoque saint Paul dans des termes que je pense plus propres à lui qu’à saint Paul même, en disant que celui-ci, lorsqu’il eut sa vision du chemin de Damas, ne savait pas s’il se trouvait face au Vide ou face à Dieu. Or, dans la traduction ordinaire du passage de la lettre où il en parle, on trouve plutôt qu’il ne sait pas s’il s’est rendu avec son corps dans le Troisième Ciel, ou seulement en esprit.

J’ai le sentiment que Novarina traduit par vide ce qui était seulement sans corps. De fait, chez Jean-Paul Sartre et les philosophes modernes en général, le vide ou le néant est apparenté à l’esprit, puisque la matière est regardée spontanément comme un absolu de l’existence, par eux. Mais saint Paul ne s’exprimait évidemment pas de cette manière; le matérialisme moderne lui était complètement étranger. Dans d’autres passages de ses lettres, il dit que l’être humain a un corps spirituel, en plus du corps charnel, et que c’est ce corps spirituel qui doit devenir immortel, être glorifié aux cieux à la suite de Jésus.

Il fonde toute la morale sur cette distinction, du reste: les mauvais penchants sont ceux qui, dans l’âme, viennent de la chair, et les bons, ceux qui viennent de l’esprit. Cela signifie que, pour lui, l’esprit est une réalité, a une substance, et qu’il tient l’âme humaine comme le fait la chair, quoique dans un sens opposé: l’âme a aussi un Ciel et une Terre. Cela a une logique, et la morale qu’il prône ne se déploie pas dans l’abstrait, en dehors de la nature humaine (telle qu’il la conçoit).

Saint Paul avait en fait quelque chose d’assez ésotérique, qui a généralement été gommé par la tradition, y compris catholique. Le Troisième Ciel renvoie à la hiérarchie des cieux, telle qu’on la concevait aussi dans les Saint Paul.jpgmilieux pharisiens auxquels saint Paul avait appartenu d’abord (et dont saint Jean dans son évangile parle, lui-même). A ce Troisième Ciel correspond une hiérarchie angélique dont il parle souvent dans ses lettres - et qui est présente dans leur version latine (réalisée par saint Jérôme), mais qu’on ne retrouve pas dans la traduction officielle en français -: les Principautés.

Ce n’est pas que saint Paul ait confondu le Christ avec les puissances angéliques, puisqu’il dit, au contraire, que celui-ci les maintient sous son pied, qu’il leur est supérieur.

Il évoque aussi les Puissances et les Dominations, mais la traduction officielle ne le montre pas, car elle rassemble ces mots sous celui de puissances invisibles, ou alors puissances mauvaises, interprétant alors la pensée de saint Paul, qui disait que l’être humain pouvait se relier au Christ par delà ces puissances qui dirigent la Terre, et donc leur échapper; ce qui ne signifie pas qu’elles sont mauvaises en soi, même si la chair dépend bien d’elles, mais que, par son esprit, l’être humain est absolument libre, s’il a foi en Jésus-Christ.

La+Chute+des+anges+rebelles.jpgCela dit, si l’esprit humain, à cause de cette liberté, se soumet à ces puissances inférieures au Christ, qui ne font que servir le Père éternel, il est bien la proie du diable, ce que le latin traduisant saint Paul mentionne aussi. Car puisque l’esprit humain ne doit se soumettre qu’à Dieu pris absolument, s’il se soumet à une puissance relative - fût-elle céleste -, d’une part, il tombe dans l’idolâtrie, d’autre part, la puissance spirituelle qui accepte cette soumission devient mauvaise, puisqu’elle essaye de prendre la place de Dieu, auquel cette soumission est réservée; elle devient comme Lucifer, et doit être rejetée des cieux. (Mais cette chute des anges est plutôt racontée par saint Pierre, dans le Nouveau Testament.)

Saint Paul, notons-le, s’adressait souvent à des Grecs, ou à des peuples qui leur étaient apparentés, et qui ne devaient pas penser spontanément que les Immortels de leur mythologie propre n’existaient pas; il s’agit donc pour saint Paul de les désigner en les disant soumis au Christ.

Il était sous-entendu que les saints remplaceraient sur leur trône les mauvais anges; la Légende dorée le dit explicitement. Jeanne Guyon en parle aussi. Lucifer était justement censé venir du Troisième Ciel, je crois.

10/02/2010

Gnose & Islam en Occident

corbin.jpgL’Islam, nous dit Henry Corbin, a un fond gnostique, et c’est cela qui fréquemment gêne les Occidentaux, je crois. Une pensée ésotérique qui se confine elle-même dans des monastères, ou des montagnes quasi inaccessibles - comme celles du Tibet - ne gêne pas, certes, parce qu’elle laisse, en fait, les régimes occidentaux hérités de l’ancienne Rome se diriger selon des principes tendant au matérialisme - fondés sur les conditions objectives de la vie terrestre. Or, l’Islam a aussi un projet social, énonce des règles, étant issu, somme toute, de la tradition qui vit également Moïse énoncer des lois.

Sans doute, en son sein même, la tendance gnostique est plus ou moins forte, et les Ismaéliens, par exemple, ont été confinés eux aussi dans les montagnes parce que, dit - à peu près - Corbin, leur penchant pour l’ésotérisme était fort. La voie mystique de François de Sales peut elle-même s’être imposée à l’extérieur des monastères, en Savoie, parce que celle-ci était montagneuse et protégée de Paris par une frontière. En France, sa disciple en esprit Jeanne Guyon a bien ressenti le rejet dont cette voie d’oraisons intérieures était l’objet, avouant même ne s’être sentie pleinement libre, 2342948944_20f238e4b8.jpgen conscience, de la suivre, qu’à partir du moment où elle eut acquis le projet de partir pour le diocèse de Genève (dirigé alors depuis Annecy, comme on sait).

Les Chiites - plus fervents, sur le plan mystique, que les Sunnites, assure, encore, Corbin - sont globalement minoritaires; néanmoins, même cette branche de l’Islam a un projet social, quoiqu’il soit chargé de perspectives grandioses, prophétiques - confinant à l’utopisme, dirions-nous en Occident. Car les Chiites attendent le XIIe Imâm, qui vit caché dans une sorte d’Intermonde depuis de nombreux siècles, et son retour parmi les hommes sera le début d’une ère nouvelle, faite de justice, de paix, de fraternité.

De toute façon, jusqu’au sein de la tradition sunnite, ce qui est juste émane de la parole de l’archange Gabriel saisie par le Prophète: on ne l’ignore pas. Le raisonnement n’est pas établi à partir de considérations sur les conditions de vie terrestres, mais à partir de l’inspiration et de la révélation d’un homme en liaison intime avec le divin.

alburaq1.jpgLa tendance gnostique, on le sait, l’Eglise catholique - dès l’origine marquée par la tradition romaine - l’a rejetée, adoptant une voie plus rationaliste. Cela s'est transmis à l'Occident. Pourtant, Jean-Jacques Rousseau admettait qu’un sentiment de la justice en soi relié à l’Être suprême habitait tout homme: il en parle dans sa Profession de foi du Vicaire savoyard. Si on admet une telle idée, il faut logiquement en tirer que même si, en principe, cette conception incite à développer chez l’individu une conscience libre - puisque, dans l’esprit de Rousseau, personne n'a besoin de l'intermédiaire sacerdotal pour toucher au divin -, et donc conduit également à un affaiblissement de l'autorité consacrée, on doit accepter, néanmoins, que la libre conscience individuelle puisse se soumettre à une telle autorité - réputée, dès lors, posséder un lien quasi fusionnel avec l'Être suprême. Pourquoi pas? On ne peut pas prouver que c’est impossible. Il s’ensuit qu’au sein d’une république libre, les religions restent totalement légales. Cela signifie que même si les arguments habituels, fondés sur les effets matériels de l’action politique, deviennent ici vides de sens, puisqu’on s’appuie sur un sentiment pur, indépendant de la vie terrestre, il ne peut pas être possible d’interdire l’expression de ce sentiment pur de ce qui est juste en soi.

Que cela amène des cœurs à se rallier à certains principes ne prouve même pas l’existence d’une forme de prosélytisme agressif: le choix demeure, et la liberté même suppose que tout doit pouvoir être proposé.

En tout cas, c’est mon avis, et je crois à une union plus profonde entre l’Orient et l’Occident - sans pour autant croire que l’un pourra jamais s’imposer définitivement à l’autre.